Instructeurs, professeurs et doctrines à la fin du XIXe siècle

 

 L'Ecole est réorganisée par le règlement ministériel du 30 août 1873 et l'enseignement militaire par le règlement de cavalerie du 17 juillet 1876. Dans les années qui mènent jusqu'à 1914, les programmes d'instruction évoluent, du moins en apparence. Les formations les plus faibles sont abandonnées au profit d'enseignements plus ambitieux.

1) Le relèvement du niveau des études

- Depuis 1825, l'Ecole accueillait des engagés et des hommes du rang venus des régiments pour en faire, en 18 mois, des sous-officiers de cavalerie. Cette formation est abandonnée en 1881, car elle retenait des jeunes gens trop longtemps loin de leur corps ; la vie à Saumur les perturberait ; surtout, cet enseignement élémentaire ne relevait pas d'une école spécialisée. De même, en 1881, est fermé un cours spécial de formation d'instructeurs de cavalerie pour les sous-officiers de l'artillerie et du train.
- A un niveau plus élevé, une centaine de sous-officiers, recrutés par examen, suit désormais le cours d'élèves-officiers et pourra atteindre le grade de sous-lieutenant en 18 mois. Cette seconde voie d'accès au corps des officiers, rarement vers des emplois élevés, ouvre des perspectives aux petits gradés et apporte un sang neuf dans un milieu traditionnellement fermé.
- Les sous-lieutenants sortant de Saint-Cyr, après un an dans leur régiment ( à partir de 1909 ), viennent à Saumur suivre leur année d'application. Cette division d'officiers-élèves subit d'assez fortes variations d'effectifs, se tenant aux alentours de 80, mais atteignant 146 pour la promotion 1887-1888, la plus nombreuse.
- Des officiers de gendarmerie formés dans l'infanterie viennent suivre un stage de cavalerie de six mois.
- Les officiers d'instruction sont des lieutenants qui sont choisis dans les régiments et qui sont préparés à devenir des instructeurs de cavalerie, en 21 mois jusqu'en 1860, en 12 mois ensuite. Ils forment deux divisions, l'une d'environ 70 élèves issus de la cavalerie, une seconde d'une trentaine de lieutenants d'artillerie et du train, qui appartiennent à des régiments montés.
- Enfin, en 1912, apparaît d'une façon encore assez informelle un stage de perfectionnement de deux mois, qui prépare des chefs d'escadrons à des fonctions plus élevées. Ces " élèves ", approchant la quarantaine, sont surnommés les " sénateurs ". Cette formation, qui ressort de l'enseignement militaire supérieur, fait appel à des instructeurs de l'extérieur appartenant à d'autres types d'armes, avec lesquelles les cavaliers doivent se familiariser. Cette création doit être mise en relation avec l'arrivée à la tête de l'Ecole du brillant général Bourdériat, ancien professeur à l'Ecole de Guerre.

  Si l'on ajoute une douzaine de stagiaires étrangers, les aides-vétérinaires et les élèves maréchaux-ferrants - nous reviendrons sur ces cas particuliers -, l'Ecole regroupe au moins 400 élèves, qui, tous comptes faits, sont très divers ( on réduit trop souvent les « apprenants » aux sous-lieutenants d'application, qui ne font que le quart de l'effectif ).

2) Professeurs et instructeurs

 En même temps, l'enseignement se diversifie en ce qui concerne les matières générales. Le professeur de dessin de 1825 a disparu. Vers la fin du siècle, un capitaine est professeur de fortification et de sciences ; un autre enseigne l'allemand, la langue de l'ennemi, la seule pratiquée à Saumur. Apparaissent également des professeurs de physique-chimie et de télégraphie. Un professeur d'arithmétique et de géométrie enseigne aux sous-officiers. L'hippiatrique ( le cheval, ses maladies, son élevage, sa nourriture ) est constamment une matière fondamentale, malgré la fermeture du haras d'étude en 1867 ; elle n'est pas enseignée par les vétérinaires, mais par les écuyers du cadre.
 J'ai regardé de plus près les cours d'histoire et de géographie, car plusieurs sont publiés. Pour les sous-officiers et les officiers-élèves, le programme se réduit surtout à quelques batailles napoléoniennes. Le chef d'escadrons Emile Humbert, après quatre années d'enseignement, publie en 1866, chez Javaud, son " Programme élémentaire du cours d'art et d'histoire militaires enseigné à l'Ecole impériale de cavalerie ", qui présente une vision plus large. L'histoire des batailles y tient une place limitée au profit d'explications sur la stratégie, sur l'organisation de diverses armées, sur la loi de conscription de 1832, sur les pensions, sur les modestes allocations versées aux veuves et aux orphelins ( le quart du maximum attribué au grade ). Il y a même un chapitre sur l'éloquence militaire. Ce pavé copieux ( 602 pages, plus 21 planches - B.M.S., P 3041 ) donne une impression de solide culture générale. A l'intention des officiers-élèves les plus paresseux, Humbert édite aussi un résumé en 21 pages. Les cours du capitaine Picard sont plus approfondis et présentent le réel intérêt d'étudier les guerres récentes depuis 1854 ( voir développements dans la biographie de Louis-Auguste Picard ). Cependant, ces professeurs n'ont reçu aucune formation spécialisée préalable. Ils compilent consciencieusement les publications existantes, sans recherches personnelles.
 L'éventail des champs d'investigation s'élargit ; ainsi, les stagiaires vont étudier le fonctionnement des trains sur la ligne Saumur-Poitiers.
 Le niveau ambitieux des cours professés ne préjuge nullement du savoir de leurs disciples. Ces leçons sont données l'après-midi ; mémorialistes et dessinateurs évoquent de fortes somnolences postprandiales, y compris chez les enseignants, d'après les dires de Théodore Cahu : et l'on ne révise guère des matières qui comptent pour de faibles coefficients.

Dessin de J.R., après 1918

 Les instructeurs sont plus nombreux et au centre des activités de l'établissement. A la différence des professeurs, ils ont suivi une formation préalable, puisqu'ils sont choisis parmi les plus brillants des officiers d'instruction. Dans le contexte qui suit la Guerre de 1870, les instructeurs de tactique ont repris une certaine autorité par rapport aux instructeurs d'équitation ( les écuyers ).

 Quelques personnalités célèbres sont passées par Saumur, comme élèves ou comme cadres :

- L'artilleur Ferdinand Foch suit le stage des officiers d'instruction de son arme du 2 octobre 1875 à l'été 1876. Il habite avec son camarade Couillaud un petit appartement situé au premier étage du 11 rue des Bouchers ( rue Chanzy ).

- Maxime Weygand vient à l'Ecole en 1887-1888 comme officier-élève en sortant de Saint-Cyr, encore de nationalité belge et sous le nom de Maxime de Nimal ; il revient en 1895-1896 suivre le stage d'officier d'instruction, puis en 1902-1907, il est capitaine instructeur, et enfin, en 1910-1912, chef d'escadrons, instructeur en chef des exercices militaires.

- Jean de Lattre de Tassigny est officier-élève en 1911-1912. Pas enthousiasmé par la formation donnée, il fait du mauvais esprit et est plutôt mal apprécié : « Ce cavalier à l'esprit fier et cultivé, au tempérament artiste, pourrait bien faire s'il orientait ses aptitudes vers le métier militaire ».

- Le colonel d'infanterie Philippe Pétain, déjà menacé par la limite d'âge, vient en 1912 ouvrir le cours des chefs d'escadrons. Il était connu pour sa critique de l'offensive à outrance et pour son éloge de la prépondérance du feu. Weygand vient assister à une partie de ses exercices : « Ils n'étaient pas tous préparés avec le même soin, mais il y en eut de particulièrement évocateurs de la rude besogne qui attendait la « Reine des batailles » ( Idéal vécu, p. 39 ).

3) Vers un emploi souple de la cavalerie légère

 Le règlement de cavalerie de 1876, largement inspiré par le général L'Hotte, et par la suite, amendé à plusieurs reprises, brise le carcan du règlement de 1829. Les ordres sont abrégés, l'instruction simplifiée, la nomenclature des mouvements d'ensemble imposés disparaît au profit de la souplesse de manoeuvre ; une place est même laissée à l'initiative. La cavalerie doit assurer avec cohésion les services qu'on attend d'elle : « la célérité dans la marche, la rapidité dans les manoeuvres, la surveillance exacte de l'ennemi, l'ordre dans l'attaque et la réparation facile du désordre produit par le combat » ( Du Barail, III, p. 533 ). On semble s'orienter exclusivement vers une cavalerie légère, jouant avant tout un rôle d'observation et de liaison. Certains, dans la perspective de la percée et de l'offensive à outrance, n'hésiteraient pas à la faire progresser de 40 km par jour.

4) Les nostalgiques

 Dans cette logique, la cavalerie lourde n'a plus de place. Les régiments de lanciers sont supprimés par le gouvernement Thiers, la moitié des régiments de cuirassiers doit perdre sa cuirasse, l'ensemble de cette subdivision est menacée. Il est prévu d'armer toute la cavalerie de fusils et de carabines, à la façon des dragons, et de la faire éventuellement combattre à pied.
 Ces transformations sont sacrilèges aux yeux des tenants de la tradition, pour lesquels il n'est pas question de renoncer à la charge et au choc de la cavalerie - cela au lendemain de Morsbronn ! L'Ecole de Saumur, déjà conservatoire de l'équitation de haute école, se veut aussi la gardienne des traditions de l'arme. Le général L'Hotte se prononce en faveur du maintien de la cavalerie lourde et les cadres de l'Ecole prolongent sa pensée. Son successeur à la tête de l'inspection générale, le général de Gallifet, défenseur des nouvelles orientations, vient souvent contrôler l'Ecole de Saumur et invectiver son état-major. Finalement, rien ne résiste à la force d'inertie. Les traditionalistes, Saumur en tête, reprennent le dessus.

 L'évolution de l'esprit de l'Ecole dans les premières années du XXe siècle est bien représentée par Henri Blacque-Belair, officier qui occupe de nombreuses fonctions successives à Saumur et qui publie beaucoup.Caricature d'Henri Blacque-Belair, écuyer en chef
- Dans " Ludus pro patria " ( réédité en 1912 ), il recommande l'équitation de plein air et la création de sections sportives militaires. Devenu écuyer en chef, il fait aménager le paddock pour la préparation des concours.
- Sous le pseudonyme de " X ", il publie en 1902, " Saumur, son rôle et son avenir ", qui est une défense de l'Ecole, sérieusement critiquée dans les régiments de cavalerie. Il y expose la lourdeur de la tâche des écuyers et professeurs, peu nombreux pour tant d'élèves. Sur le plan militaire, il célèbre la charge et le sabre.
 Dans les publications ultérieures qu'il signe ou qu'il inspire, il défend de plus en plus vigoureusement l'équitation classique et critique les innovations :
- " Réponses au questionnaire d'équitation de l'Ecole de Cavalerie. Principes et directives classiques ", nombreuses éditions avec variations du titre, toujours à Saumur, chez Milon, puis J.-B. Robert.
- « A propos du Nouveau Manuel d’Équitation et de Dressage », extrait de la Revue de Cavalerie, 1912, texte publié par la Médiathèque André Malraux de Lisieux, Il y écrit en particulier : « Malheureusement les raids, les concours hippiques, les championnats en hauteur et en largeur, en même temps qu'ils révélaient chez le cheval des moyens jusqu’alors ignorés, ou inexploités, mettaient en vedette des spécialistes dont les prouesses surprenantes, accomplies à l’aide de procédés également spéciaux, souvent justifiés par le succès, ne prétendaient à rien moins qu’à révolutionner l’équitation ancienne. » Il s'en prend aux instructions ministérielles de 1894 et 1904 : « la faillite de l’équitation a laissé le champ libre à l’exercice de la baïonnette ». La solution, c'est le retour à l'Ecole de Versailles et au manuel du comte d'Aure de 1853, qui a toujours valeur réglementaire.

 Un curieux mélange de dynamisme et de conservatisme, telle apparaît l'Ecole de Saumur à la veille de la guerre 14-18.