Les militaires et la politique au XIXe siècle

 

  Soumis à une discipline de tous les instants, y compris dans leur vie privée, les militaires sont traités comme de perpétuels mineurs. Ils ne peuvent se marier sans l'autorisation de leur ministre, et après enquête sur les moeurs et la dot de la promise. Que le mode de suffrage soit universel ou censitaire, ils ne votent pratiquement jamais ( sauf exceptions en 1849 et en 1871 ) et doivent s'abstenir de paraître à des manifestations politiques. Ainsi tenus à l'écart, beaucoup d'entre eux, même de haut gradés peu carriéristes, n'ont probablement aucune opinion politique élaborée, à part un fort esprit de corps les orientant du côté de l'ordre et du conservatisme.

 C'est avec le triomphe de la République que l'expression politique est bannie dans les milieux militaires. Jusqu'en 1870, ceux qui avaient des opinions les exprimaient sans grande retenue.

1) Le cas Oudinot

 Victor Oudinot, le véritable organisateur de l'Ecole de cavalerie à partir de 1824, est d'abord un politique. Ancien combattant de l'armée impériale, il se rallie, dès les Cent-Jours, aux Bourbons, qui facilitent sa belle carrière. A la chute de ces derniers, il abandonne par décence son poste à la tête de l'Ecole de cavalerie. Après une demi-retraite et des missions d'inspection, il entre dans la politique active. Fort des relations qu'il a nouées avec les notables de la région, il se fait élire député de Saumur le 9 juillet 1842, en se déclarant dans l'opposition de gauche à Louis-Philippe. Comme il s'était ailleurs porté candidat comme opposant de droite, on pourrait penser qu'il agit par simple opportunisme. En fait, sa base électorale aidant, à la Chambre, Oudinot vote à peu près constamment avec les libéraux, et il est reconduit en 1846. Aux débuts de la République, il est élu, avec Charles Louvet, sur la liste départementale du parti de l'Ordre, mais il abandonne la région, en optant pour son autre base électorale, le département de la Meuse. Surtout, il obtient le commandement de l'importante expédition de Rome, qui rétablit le pape à la tête de ses états. En récompense de sa réussite, il était promis au titre de maréchal. Il ne l'obtient pas, car il ne se serait pas rallié au coup d'Etat du 2 décembre.
 L'itinéraire politique plutôt fluctuant de Victor Oudinot n'est guère représentatif des idées des cadres et des élèves de l'Ecole.

2) Le bonapartisme dominant

 Au temps de l'Ecole d'instruction des troupes à cheval, les élèves sont particulièrement turbulents. Dans les années 1816-1820, les stagiaires sont en grand nombre de jeunes légitimistes, qui s'affrontent avec la population de Saumur et qui s'opposent, armés de leur sabre, à la visite de Benjamin Constant ( voir récit détaillé ).
 Ces incidents bruyants peuvent faire illusion ; en réalité, les cadres de l'Ecole sont bonapartistes et certaines promotions le sont avec exaltation. En 1821-1822, à l'exception d'une quinzaine d'entre eux, les élèves de l'Ecole s'engagent à la suite du lieutenant Delon dans la Société des Amis de la Liberté, qui prépare un pronunciamento militaire. Ils souhaitent proclamer Napoléon II ; leur bonapartiste est d'inspiration populaire et héritier de la Révolution française, ils complotent en liaison étroite avec les républicains de la ville. Jugée complice du soulèvement tenté par le général Berton, l'Ecole est dissoute le 20 mars 1822, et l'on oublie un peu trop qu'un stagiaire de l'Ecole, Sirejean, maréchal des logis aux Chasseurs de l'Ariège, a été condamné à mort par le Conseil de Guerre de Tours et fusillé.
 La nouvelle école est étroitement surveillée sous la férule du maréchal de camp Oudinot. En théorie, le premier carrousel est une manifestation d'enthousiasme chevaleresque en faveur de la dynastie des Bourbons. Voire ! Quand le régime s'effondre, l'Ecole ne se manifeste guère. Je n'oublie pas qu'en juillet 1831, on y découvre un projet de conspiration en faveur de Charles X, dirigé par Sioc'han de Kersabiec et les frères Mas-Latrie ( voir ch. 30 § 10 ). Le complot est bien réel et a reçu un financement ; cependant, une vingtaine d'élèves seulement s'y seraient ralliés et, finalement, les accusés sont acquittés par la cour d'assises du Maine-et-Loire.
Brochure de P. Bruley des Varannes De ces faits, il faut surtout retenir que dans ces années-là, l'Ecole est très politisée et très turbulente. Mais dans sa masse, elle se rallie à Louis-Philippe, à la condition néanmoins qu'il se déclare favorable au culte de l'Empereur et au retour des cendres. Un incident est révélateur : en 1833, la statue de Napoléon est rétablie sur la colonne Vendôme ; à cette occasion, le sous-préfet de Saumur, Prudent Bruley des Varannes, fait entendre une voix éloquente et critique, en publiant sous les initiales « B.D. » " Quelques mots sur Napoléon " ( 20 pages ), d'inspiration hostile à « l'homme qui nous voulut plus glorieux que libres... Joueur sublime tant qu'on voudra, il eut le tort de perdre, et les nations paient cher ces passe-temps du génie ». Publiant chez Adolphe Degouy, Bruley des Varannes est identifié, et quelques officiers bonapartistes de l'Ecole viennent manifester sous les fenêtres de la sous-préfecture.
 D'autres incidents sont cités à cette époque entre élèves et habitants de Saumur, mais ils ne résultent pas de divergences politiques ; il y a des conflits de territoires entre militaires et jeunes gens des faubourgs et des frictions également entre la garde nationale et l'armée régulière. Rien de plus. Au contraire, les relations du général et de la municipalité sont excellentes.
 Les rapports signalent peu de choses sur l'Ecole à l'époque de la Révolution de 1848. Des cavaliers et des trompettes décrochent la couronne royale installée au-dessus du portail ( A.D.M.L., 1 M 6/43 ). Les ouvriers de l'arçonnerie participent avec exaltation aux manifestations républicaines. Cependant, l'Ecole se tient à l'écart des événements, elle ne participe pas aux plantations d'arbres de la Liberté, ce sont les gardes nationaux qui partent vers Paris participer à la répression des Journées de juin.
 Quand Louis-Napoléon Bonaparte, prince-président, vient à Saumur les 31 juillet et 1er août 1849, le maréchal de camp Budan de Russé donne un carrousel spécial en son honneur et organise un accueil somptueux. Il n'y a aucun doute sur les sentiments bonapartistes de l'Ecole ; quand le général de Goyon, nouveau commandant, se rallie au coup d'Etat du 2 décembre, il est certainement en harmonie avec ses subordonnés. Les comploteurs républicains de la Marianne tentent, sans succès, d'embaucher des éléments de la garnison de Saumur ( A.D.M.L., 1 M 6/47 ). Quand, en 1856, ils déclenchent une émeute à Brion-sur-Thouet, près de Thouars, afin de protester contre la cherté des vivres et d'arracher la libération de leurs amis emprisonnés, c'est le premier escadron de l'Ecole, formé de gradés, qui vient rétablir l'ordre, sans grande difficulté et sans blesser personne, mais 75 " conjurés " sont arrêtés. L'escadron de Saumur reste deux jours sur place ; à son retour, le général-comte de Rochefort se réjouit du « bon esprit des militaires » ( Camille Charier, « Intervention de l'Ecole de cavalerie dans la répression de l'émeute de Brion-sur-Thouet, le 22 juillet 1856 », S.L.S.A.S., n° 12, juillet 1913, p. 13-16 ).
 Incontestable jusqu'en 1870, le bonapartisme de l'Ecole devient par la suite plus sentimental que politique, sous la forme d'un culte à l'Empereur d'une rare intensité.

3) Les provocations des élèves royalistes

 Avec les débuts de la IIIe République, les carrières dans l'administration et dans la diplomatie se ferment pour les héritiers des vieilles familles monarchistes. Il ne leur reste plus que l'armée, et ils y choisissent de préférence la cavalerie. Parmi les officiers-élèves et même parmi les sous-officiers élèves-officiers, le pourcentage de noms à particule est aussi élevé qu'au temps de la Restauration. Beaucoup de ces jeunes gens affichent bruyamment des convictions monarchistes, légitimistes en général, et leur haine de " la gueuse ", ce qui entraîne des heurts fréquents avec la population de Saumur, qui, tout au contraire, passe à un républicanisme affirmé, d'où de nombreux rapports détaillés, conservés aux A.D.M.L., 1 M 6/74.
 En juillet 1876, un orchestre qui joue la Marseillaise - pas encore hymne national - à l'occasion d'une fête nautique est pris à partie par une douzaine de jeunes officiers. Dans son analyse détaillée ( Archives des Saumurois, n° 219 ), le sous-préfet Huet synthétise ces incidents à répétition : « L'intervention des officiers s'explique et peut s'excuser, si l'on veut bien considérer que ces jeunes gens appartiennent à des familles nobles qui comptent plusieurs de leurs ancêtres parmi les victimes de la première révolution. Pour ces jeunes gens, la Marseillaise sera toujours le chant qui accompagnait la marche des charrettes conduisant leurs parents à la guillotine... La population est devenue républicaine, on sait qu'à part un certain nombre de personnalités, l'Ecole ne partage pas ce sentiment... » Après l'échec de l'Ordre moral et la victoire des républicains, la population ne supporte plus les provocations des élèves réactionnaires ; elle est soutenue par un nouveau commissaire de police, nommé Martin et surnommé " Martin-Bâton ", qui ne laisse rien passer aux stagiaires.
 En juillet 1880, des officiers menacent des commerçants de leur retirer leur clientèle, s'ils pavoisent leur magasin à l'occasion de la première fête nationale. La municipalité constate que ce chantage a obtenu un certain succès. En juin 1881, des officiers-élèves s'abstiennent de saluer le préfet, venu en visite et portant son uniforme ; par sanction, le carrousel est supprimé, mais il est rétabli devant l'inquiétude des commerçants. Toujours en 1881, en août cette fois, les lettres " R. F. " accrochées sur le portail de la sous-préfecture sont arrachées et des élèves soupçonnés ; en octobre, quinze officiers-élèves parcourent les rues en chantant des airs obscènes et injurieux à l'égard du président de la République ; ils terminent leur équipée en dévastant une maison de tolérance. Il est reproché au commandant de l'Ecole, le colonel des Roys, de ne pas tenir ses troupes, et ce dernier doit remettre sa démission.
 Quand le général Boulanger, ministre de la Guerre, vient inspecter l'Ecole, les élèves royalistes le jugent trop républicain et trop populiste. Selon l'ardent boulangiste Théodore Cahu dans Théo-Critt à Saumur, 1889, p. 259, « les preux de l'Ecole sommèrent Budan de ne pas pavoiser son hôtel, où pourtant descendait le ministre. Il n'était pas assez gentilhomme pour eux. Budan, qui connaît la richesse des poches saumuriennes et la complaisance d'estomac d'une jeunesse fringante, obtempéra volontiers à ce désir. La municipalité dut faire pavoiser le devant de la maison ».
 Les affrontements et les plaintes sont nombreux. Il convient cependant de souligner que les faits sont mineurs, qu'il n'y a ni bagarres, ni blessés, ni duels, comme à l'époque de la Restauration. Ce sont des insolences de jeunes freluquets, qui se calmeront peut-être pour faire carrière.

4) Les sentiments peu républicains du cadre de l'Ecole

 Les choix politiques des cadres de l'Ecole sont d'une plus grande importance, mais ils sont nettement plus discrets. Dans le dossier consacré au général L'Hotte, nous avons vu que, sur l'invitation d'officiers du cadre, don Carlos de Bourbon, le prétendant à la couronne d'Espagne adulé par les légitimistes français, était venu visiter l'Ecole de Saumur ; accusé d'avoir manqué de vigilance, L'Hotte est disgracié.
 L'attitude politique des cadres de l'Ecole est très surveillée sur la demande du ministre de la Guerre. Le sous-préfet Alfred Lasserre, républicain de combat, ainsi que ses successeurs, font du zèle : de 1907 à 1912, ils envoient des séries de fiches, malheureusement non standardisées, sur les opinions politiques et religieuses de 81 officiers du cadre de l'Ecole ( A.D.M.L., 1 M 6/74, analyse par J.-P. Bois, Archives d'Anjou, 1998, p. 124 ). Ils cherchent en priorité de bons républicains, et ils n'en trouvent guère. D'ailleurs, à l'échelle nationale, le pourcentage d'officiers républicains en 1912 est estimé comme inférieur à 10 %. Cependant, sur Paul-Emile Gandar, médecin-major, ils notent : « Ne s'occupe pas de politique, mais passe pour avoir des sentiments républicains ». Ils préfèrent signaler une « attitude correcte » ; ils accordent cette appréciation au colonel Mazel, commandant l'Ecole, au vétérinaire-major Joly et à l'écuyer Decarpentry. Ils décernent aussi cette mention au chef d'escadrons Weygand, bien qu'il envoie ses deux garçons au collège Saint-Louis [ on sait que Weygand était fort peu républicain et qu'en juin 1940, il avait menacé Paul Reynaud d'un coup d'Etat militaire ]. Finalement, en comptant plutôt large, nos sous-préfets accordent 35 « attitudes correctes », soit 43 % de l'effectif étudié. Les autres, donc une petite majorité, sont étiquetés comme « réactionnaires » ou comme « cléricaux ». Le chef d'escadrons de Gondrecourt est un clérical militant, dont l'épouse cherche à détourner les enfants d'un cordonnier de l'école publique vers l'école des soeurs. Le capitaine Rolle est décrit : « attitude douteuse - clérical ». L'écuyer en chef, Gaborit de Monjou, est franchement dénoncé : « son départ de Saumur est désiré par tous les républicains ».
 Les sous-préfets ont-ils raison de s'alarmer de l'esprit peu républicain de la majorité des cadres de l'Ecole ? Théodore Zeldin, Histoire des passions françaises, t. 5, Seuil, 1979, p. 137 et sq., fait remarquer que l'armée est une institution divisée et fractionnée, qu'elle est traversée par des doctrines diverses et qu'elle est loin d'être une armée de coup d'Etat. A Saumur par exemple, les nombreux services annexes conservent une marge d'autonomie et vivent à l'écart. Même si les royalistes sont majoritaires, ils sont loin d'être d'accord entre eux ; ils sont partagés entre les légitimistes intransigeants, partisans du drapeau blanc, et ceux qui préfèrent le drapeau tricolore et se rallieraient à l'Orléanisme ; le tréfonds bonapartiste aidant, ces derniers semblent particulièrement nombreux. Par exemple, le général L'Hotte se déclarait partisan du drapeau tricolore.
 Au temps de la loi de Séparation et des Inventaires, aucune démission spectaculaire n'est signalée à Saumur. Lieu de formation, l'Ecole n'est normalement pas employée dans les opérations de maintien de l'ordre ; en 1906, quand le ton monte au sujet des inventaires, le préfet envoie de Cholet à Saumur des éléments du 77e Régiment d'infanterie, dont les sentiments républicains sont à toute épreuve ( Geoffrey Ratouis, dans Archives d'Anjou, n° 12, 2008, p. 227 ).
 Au reste, la République traite princièrement son armée.

5) Le culte de l'empire colonial

 Elle la lance dans la conquête d'un immense empire colonial, décision approuvée par la majorité du pays et particulièrement plébiscitée à l'Ecole de cavalerie. Les spahis et les chasseurs d'Afrique sont mis en valeur dans les défilés et dans les carrousels. Ces subdivisions de la cavalerie, dans lesquelles on se bat au loin, plutôt que de maintenir l'ordre dans la métropole, sont particulièrement recherchées par les stagiaires les mieux classés, qui y espèrent des avancements rapides. Les professeurs d'histoire militaire présentent ces expéditions comme des épopées.
 Tout est bon pour célébrer les conquêtes africaines, y compris la présentation sur le Chardonnet de ce chameau chevauché par un dragon ( Plaque négative Blanchaud, 727, 1909-10 ).

Plaque négative Blanchaud, 727, 1909-10