Le poids économique de l'Ecole au XIXe siècle

 

  Le tableau qui suit se place plutôt vers la fin du siècle, période pour laquelle nous disposons de renseignements disparates, mais abondants. Une précieuse synthèse a été tentée par le juge Paul Ratouis, Les Origines de l'Académie d'équitation civile et de l'Ecole d'équitation militaire de Saumur, Godet, 1879, p. 59-62.

1) Les dépenses de logement

 Les officiers mariés préfèrent louer des maisons individuelles, car leur épouse doit disposer d'un salon pour recevoir et car il leur faut abriter des ordonnances, des domestiques et souvent leur cheval personnel. Les officiers célibataires s'installent dans un appartement situé habituellement au premier étage, les moins fortunés le partageant à deux.
 Sûrement bien informé et se plaçant à la fin de l'année 1873, le juge Ratouis estime à 1 000 francs par an le loyer moyen des 29 officiers mariés du cadre, à 600 F les loyers des lieutenants d'instruction et des officiers de gendarmerie mariés. Quant aux célibataires, il indique 600 F pour les 20 officiers du cadre, 480 F pour les lieutenants d'instruction et les officiers de gendarmerie. Les cavaliers de manège et le personnel civil s'en tireraient avec 50 F par an. Ainsi, il fixe le total des loyers payés à 81 500 F.
 Rappelons qu'en 1913, le cadre de l'Ecole est passé à 58 personnes et que désormais, les sous-lieutenants élèves logent en ville. Admettons aussi une légère inflation ( Saumur est constamment présentée comme une ville chère ). Le total de 100 000 F est sûrement dépassé pour l'ensemble des loyers à la veille de la Guerre 14-18.
 Cette activité donne naissance à un flux régulier de constructions spéculatives, organisées souvent par des entrepreneurs en bâtiment. La rue du Pavillon, le côté impair de la rue d'Alsace, la rue Etienne-Bougouin se spécialisent ainsi dans le logement des familles d'officiers. Le premier étage des immeubles, notamment de la rue Saint-Nicolas, est remodelé pour recevoir les célibataires. D'après l'Almanach pour 1913, voici la topographie de l'habitat militaire, établie sur 239 officiers localisés ( sur 242 établis en ville ) : 44,4 % logent dans le secteur Alsace-Lorraine-Gambetta et 24,2 % dans le quartier Saint-Nicolas-Beaurepaire-rue du Pavillon ; la percée centrale, avec 4,6 % de l'effectif constitue une sorte de barrière, qui retient près des 3/4 des militaires logeant en ville. La suite est plus épisodique ; 12,1 % habitent au quartier de Nantilly, 8,8 % dans l'ensemble Saint-Pierre-quai de Limoges, 2,9 % sur les Ponts et 2,9 % dans des communes périphériques. Le contraste entre les diverses zones de la ville est frappant : les militaires se regroupent autour de l'Ecole de cavalerie.

2) L'entretien des chevaux

 Ratouis estime les dépenses de fourrage pour 849 chevaux à la fin de 1873 à un total de 527 000 F. Ce montant est colossal ; d'énormes achats sont opérés selon les soumissions des agriculteurs du Saumurois ; le sous-intendant de la place s'efforce de découper le marché en petits lots ; il y a ainsi 9 adjudicataires pour les fournitures d'avoine en 1851 ( A.M.S., 2 H 20 ). Ces importants échanges d'avoine, de paille et, en retour, de fumier bénéficient à la périphérie rurale, mais au passage, l'octroi prélève des sommes importantes. Egalement, le crin, soigneusement recueilli, est utilisé dans des ateliers locaux. Finalement, la nourriture des chevaux apparaît comme d'un coût plus élevé que la nourriture des humains.

3) Les dépenses particulières en ville

 Heureusement, ces derniers ont des besoins plus variés. Paul Ratouis estime que chaque militaire dépense en ville 1 000 francs en moyenne par an, soit une valeur considérable ( correspondant approximativement à 4 000 de nos euros ). De nombreux témoignages décrivent les jeunes stagiaires comme fort prodigues, outrepassant avec allégresse le montant de leurs maigres soldes et recevant des aides de leur famille.
 Jusqu'en 1870, la nourriture constitue le premier secteur de dépenses. Les hommes du rang mangent à l'ordinaire de la caserne ; les officiers et sous-officiers célibataires sont tenus de fréquenter des cantines ouvertes chez des restaurateurs et pratiquant des prix tarifés. Selon une stricte discipline, la présence des militaires est obligatoire, un chef de table contrôle les présences, ainsi que la ponctualité, et dirige la conversation. En 1873, sont ouverts les mess des officiers et des sous-officiers ; désormais, les dépenses extérieures ont tendance à régresser.
 Les achats vestimentaires sont présentés comme fort importants, car il convient de suivre la mode de Saumur, aller chez le tailleur Rémondeau, 42 rue Beaurepaire, qui déménage pour le n° 1 rue de Lorraine, Buisson lui succédant à l'ancienne adresse, ou bien chez J. Coutard, A la petite Jeannette, 31 rue d'Orléans ; pour les képis, préférer Rapaud, 16 place de la Bilange ; deux bottiers, au moins, offrent leurs services et trois armuriers vendent des fusils de chasse. Henri Machet, qui tient la boutique " Aux armes de Saumur ", sur la place de la Bilange, se déclare, en 1876, « coiffeur de l'Ecole de cavalerie ».Vitrine du 46 rue d'Orléans

 Les militaires achètent aussi des livres, soit l'énorme cours complet de leurs enseignants, soit des résumés sommaires. Les estampes figurant des scènes de cavalerie ont aussi un bon débit et sont parfois éditées à Saumur. A gauche, elles tapissent la vitrine de E. Milon et fils.
Quelques libraires se targuent d'être les fournisseurs de l'Ecole de cavalerie : l'éphémère Lachaume, imprimeur lithographique ; Adolphe Degouy, installé à l'angle de la rue Saint-Jean et de la place du Marché-Noir, affaire cédée à Paul Godet en 1839 ; tout à côté, 1 rue Saint-Jean, Javaud, actif de 1839 à 1870 ; E. Milon, implanté 46 rue d'Orléans, éditeur de 1857 à 1870, puis E. Milon et fils ( 1875-1880 ), Stéphane Milon fils, de 1881 à 1902, le plus important éditeur de livres militaires, ensuite son successeur J.-B. Robert ( 1903-1920 ) et Albert Gendron à partir de 1922. Développements dans le dossier sur l'édition.

 Les militaires de tous grades se font souvent photographier, en général, en armes et dans une pose martiale, mais parfois aussi alanguis et accompagnés d'un petit chien. Chaque promotion pose en groupe devant une façade de l'Ecole. Les photographes officieux sont successivement : Joseph-Toussaint Le Roch, 50 rue d'Orléans, Pierre-Victor Coué, qui passe au 57 rue d'Orléans, alors que Francis Voelcker s'implante au n° 50 et qu'Henri Guionic lui succède. Zacharie, suivi par Hervé Blanchaud, 62, puis 63 rue Saint-Nicolas, opèrent des séries impressionnantes de clichés militaires. L. Nicod, 12 rue de Lorraine, prend souvent des groupes de soldats et de souis-officiers ;SAUMUR - Ah ! la jolie laitière Sylvain Dupitier, 43 rue Nationale, est le photographe de l'école de Maréchalerie.
Photo par Victor Coué, encore installé 50 rue d'Orléans A gauche, un élégant sous-lieutenant du 8e Hussards, aux moustaches « en guidon de vélo », pose en compagnie de son petit chien devant Coué vers 1880. A droite, sur une carte postale intitulée " Ah ! la jolie laitière ", un autre hussard se frise la moustache en lutinant une accorte Saumuroise.
 Développements et illustrations dans le dossier consacré à la photographie.

 Il va sans dire que les hôtels et les restaurants bénéficient d'une forte fréquentation par les militaires, quelques uns se faisant apporter des repas dans leur chambre par des traiteurs. Certains cafés de la ville se spécialisent dans l'uniforme, selon de strictes répartitions spatiales ; par exemple, au café Molière, dans la rue de ce nom, les étages sont répartis selon les grades. Les trois maisons de tolérance habituellement en activité se montrent plus oecuméniques ( voir prostitution ). Quant à l'essaim de demoiselles de petite vertu qui virevolte dans la garnison, il est par définition volage.

 

 

4) L'École est-elle la première ressource de Saumur ?

  Aux données précédentes, il convient d'ajouter les activités de construction, permanentes autour du Chardonnet ; Ratouis les estimait à 50 000 francs par an.
 Au terme de ses calculs d'apothicaire, ce dernier aboutissait à un apport financier de l'Ecole s'élevant à 2 477 857 F par an. Cette précision arithmétique est illusoire ; Ratouis y incluait le montant total des soldes, atteignant 1 201 193 F ( sans doute établi par un trésorier-payeur ) ; mais quand il ajoute les loyers et les dépenses en ville, il opère un double compte, puisque ces sommes proviennent essentiellement des soldes. Pour 1873, son total est nettement exagéré ; par la suite cependant, les effectifs et les apports financiers ont certainement grossi. Le total de 2,5 millions peut être retenu comme un ordre de grandeur pour les années 1900.

 Des auteurs affirment que l'Ecole de cavalerie constituait la principale ressource de Saumur. Ce constat paraît bien étayé pour la période du Second Empire. Si l'on se place maintenant dans les années 1900-1914, les entreprises de vins mousseux produisaient alors plus de 10 millions de bouteilles certaines années et Julien Bessonneau ( L'Anjou en 1900 ) estimait leur chiffre d'affaires à 11 millions de francs. Tout en étant bien conscient du caractère approximatif de ces évaluations, je crois qu'il faut alors placer les mousseux au premier rang et l'Ecole de cavalerie au second. Tout en rappelant avec la municipalité que sans la présence de l'armée la ville serait déserte et impécunieuse.