Au centre de la caserne des
carabiniers était réservé un vaste appartement
destiné à recevoir le colonel. Les locaux n'ont
pas été aménagés d'une manière
durable. Dans la pratique, les chefs de corps logent en ville,
comme la plupart des officiers du cadre de l'Ecole.
A partir de 1825, la ville prend en charge le logement du
commandant. Aucune convention écrite n'est signée,
les documents sont rarissimes sur ce sujet. Les édiles
municipaux déclarent seulement dans les attendus de leurs
délibérations que par ce geste ils veulent attacher
d'une manière durable l'Ecole à la ville et, en
même temps, offrir au général un cadre somptueux
pour ses réceptions, ses banquets et ses bals ( auxquels
ils ne manqueront pas d'être invités - dans
le Saumur du XIXe siècle, la présence militaire
s'accompagne d'une connotation festive ).
Dans la réalité, l'hôtel du commandement
est durant trente ans déménagé dans tous
les quartiers de la ville, sans disposer d'un apparat exceptionnel.
1) L'hôtel Huard-Lambert sur le quai Mayaud
Le négociant et banquier
Huard-Lambert fait construire par l'architecte-voyer Giraud, en
1824-1826, un bel immeuble particulier, qui rappelle les étages
de l'hôtel Blancler, sur une largeur nettement resserrée
( devis et factures, A.D.M.L., 50 J 23 ).
Cette demeure altière,
dernier fleuron de l'architecture locale, située aujourd'hui
55 quai Mayaud, sert de résidence au maréchal
de camp Oudinot.
En 1828, il devient le " palais " où
loge la duchesse de Berry, lors de sa visite à Saumur ;
comme l'hôtel est médiocrement aménagé,
des Saumurois se font un plaisir de prêter des meubles,
des candélabres et des tapis. Cet hôtel du général
présente le défaut d'être tout en hauteur
et d'offrir des salons de taille réduite ; il n'a
pas assuré longtemps cette fonction.
2) Une résidence nomade
- A partir de 1832, le maréchal de camp-baron de Morell est logé avec sa famille dans un bel immeuble situé au sortir du pont Cessart, à l'angle de la rue Royale et du quai. Cette grande maison est louée par le négociant Jean-Baptiste Ackerman ( je suppose, sans en avoir trouvé de preuve péremptoire, que c'est la ville qui paie le loyer ). Le logis comporte de vastes salons au niveau de la rue, un étage au-dessus, des mansardes pour les domestiques et un sous-sol. Des plans détaillés en sont donnés dans les comptes rendus de l'affaire La Roncière. L'hôtel offre une belle vue sur la Loire, mais n'a pas de jardin et quelques pièces sont louées à une veuve britannique.
- Après une période d'incertitude, au recensement de 1846, on trouve le maréchal de camp Budan de Russé installé dans la rue du Temple, au n° 11, dans l'hôtel Chesnon de Sourdé, dit aussi maison Cappel et devenu un temps la Chambre de Commerce ( d'après Etienne Vacquet, dans Garrigou Grandchamp, Saumur, l'Ecole de cavalerie..., 2005, p. 120, et sq. pour la suite du dossier ).
- En novembre 1854, le général-comte de Rochefort vient de s'installer rue du Pressoir-Saint-Antoine au n° 23, dans l'hôtel bâti par la famille Lafitte-Duverger et devenu ultérieurement le presbytère de Nantilly ; la ville prend à bail le rez-de-chaussée du n° 12, situé en face, afin d'y installer un corps de garde ( A.M.S., 5 M 3 ). Le bâtiment a du style, mais il est situé bien loin de l'Ecole de cavalerie. Aussi est-il qualifié d'hôtel provisoire, car à cette époque d'autres projets sont en cours.
3) Deux projets parallèles ( 1851-1853 )
C'est le ministre de la Guerre et le général de Goyon, commandant l'Ecole, qui ont repris l'initiative à la fin de 1851. Ils jettent leur dévolu sur un hôtel offert à la vente par Jean-François Boutet-Delisle et situé 20 rue de la Petite-Bilange. L'immeuble est vaste, sans présenter d'ambitions architecturales ; à l'arrière, il comporte de beaux jardins, donnant sur le quai en cours d'achèvement et procurant une belle vue sur la Loire. Le bâtiment est acheté par l'Etat, et des plans d'appropriation, plutôt tarabiscotés, sont mis au net par les services du génie.
Au même moment, Louvet,
le maire de Saumur, qui se lance alors dans de grands travaux
architecturaux, voudrait construire une résidence pour
le général et, en même temps, élever
un monument qui embellirait le décor urbain, ce qui ne
serait nullement le cas pour l'hôtel Boutet-Delisle. Il
propose ses bons offices dès le début de 1852 :
il souhaiterait une construction nouvelle à l'emplacement
actuel de l'hôtel du commandement, sur un terrain appartenant
à l'Etat, occupé alors par les services locaux du
génie ; peu enclin à déménager,
le commandant du génie de la place, dans une lettre du
7 mars 1852, rejette sa proposition et active l'autre projet.
Louvet relance l'affaire à un échelon plus élevé ;
du 3 au 7 juillet 1853, le maréchal de Saint-Arnauld, ministre
de la Guerre, vient à Saumur et le maire le reçoit
dans son hôtel familial
du carrefour Maupassant ; il parvient à lui démontrer
que son élégante résidence constitue le modèle
idéal d'un futur hôtel du commandement. Il reste
à en fixer l'emplacement. Le lieu proposé par Louvet
sur la rue Beaurepaire suscite une objection de taille :
il est mitoyen de l'infirmerie ; des fenêtres, les malades
auront vue sur le jardin du général. Dans un premier
temps, le ministre préférerait une construction
nouvelle dans les jardins de l'hôtel Boutet-Delisle, alors
que les travaux y ont débuté ; en même
temps, il accorde à la ville la maîtrise d'oeuvre
sur le projet.
Louvet en profite pour brusquer les choses : le 12
juillet, toujours en 1853, il explique dans une lettre au ministre
la délibération prise la veille par le Conseil municipal
( et qu'il a corrigée sans complexe - A.M.S., 5 D 39 ) ;
l'hôtel Boutet sera abandonné et mis en vente par
les domaines ( il aboutira au liquoriste Angelo Bolognesi
). Le 25 juillet, Saint-Arnauld répond au maire « que
le Département de la Guerre, renonçant à
approprier l'hôtel Boutet pour l'usage dont il s'agit, l'habitation
du Général sera construite à neuf sur un
terrain appartenant à l'Etat, rue Beaurepaire, et que la
Ville se chargera à forfait de cette construction, moyennant
une somme fixe de 75 000 f. L'hôtel du Général
aura d'ailleurs le même aspect, la même capacité
et la même distribution que celui que vous occupez vous-même »
( A.M.S., 5 M 3 ).
4) La construction
Victorieux sur toute la ligne, Louvet
active le chantier, peut-être par crainte d'un contrordre.
L'architecte-voyer de la ville, Charles
Joly-Leterme remet ses plans dès le 10 août :
il doit s'inspirer de l'hôtel Louvet-Mayaud, quitte à
apporter sa marque personnelle, notamment dans l'ornementation.
Le 20 août, le ministre approuve les plans. Le cahier des
charges est achevé le 28 septembre ; les adjudications
à des artisans de Saumur sont signées en octobre.
La construction prend assez peu de retard ; le général
de Rochefort peut s'installer le 25 mai 1855. Toujours en cette
année, le pépiniériste angevin André
Leroy procède à d'importants travaux dans le jardin.
La comptabilité de la construction est plutôt
confuse. Etienne Vacquet estime que l'hôtel a coûté
près de 130 000 francs ( c'est la moitié
du théâtre - 72 000 francs ont été
fournis par l'Etat ).
Voir photos dans le dossier sur le Chardonnet.
Ainsi le général pouvait disposer d'un hôtel bien situé et doté d'un vaste espace réceptif. Louvet consolidait les liens de la ville avec l'Ecole de cavalerie, alors en pleine expansion, et il améliorait l'aspect monumental de la rue Beaurepaire. A son tour, le sous-préfet rêvait de remodeler son immeuble par un troisième hôtel dans le même style.