Nouvel Hôtel de Ville, salle des Adjudications, armes stylisées de Saumur sur la cheminée

 

Chapitre 39 :

 Les contrastes de la société civile au XIXe siècle

    

 

   Faute d'une panoplie détaillée de statistiques, un tableau complet de la société civile est impossible. On se contentera de projeter quelques éclairages sur des aspects surprenants, en insistant sur l'ampleur des contrastes sociaux.
    

1) Faiblesse de la fonction publique 

 Saumur est le siège d'une sous-préfecture, ce qui entraîne l'implantation de divers services administratifs, judiciaires et financiers. Il importe toutefois de souligner la maigreur de ces organismes ê (1) . Pendant tout le siècle, la sous-préfecture se réduit à un sous-préfet, un secrétaire et un employé ; au commissariat de police, le commissaire, un brigadier, un sous-brigadier et de 3 à 6 agents, un garde champêtre et un garde auxiliaire ; à la gendarmerie, un officier et au maximum 11 sous-officiers ; au tribunal, 6 magistrats et un greffier ( entourés par un secteur libéral plus fourni de 8 avocats et 5 avoués en 1913 ) ; à la prison, un gardien-chef, un gardien et une surveillante, qui est habituellement l'épouse du chef ; à la mairie, 6 fonctionnaires titulaires, assistés par quelques employés aux écritures. L'enseignement public est un peu plus étoffé au terme d'une progression régulière au cours du siècle : en 1913, 33 instituteurs et institutrices publics, 47 professeurs et répétiteurs dans les deux collèges.
 Au total, au recensement de 1896, la fonction publique civile regroupe à peine 400 habitants, en y incluant les épouses, les enfants et les domestiques, ce qui ne correspond qu'à 2,6 % de la population totale. Si l'on tient aussi compte de la modicité de leurs traitements, les fonctionnaires ne pèsent pas bien lourd dans la vie de la cité.
   

2) Quelques dynasties de grande bourgeoisie

  Une liste des habitants les plus imposés de la ville établie en 1847 montre qui tient le haut du pavé à cette époque ê (2). La suite des 12 premiers noms est particulièrement révélatrice. Parmi eux, aucun représentant de la noblesse, celle-ci habitant principalement sur ses terres, jouant un rôle dans certains villages, mais plus aucun dans la ville depuis la Restauration. Un seul grand propriétaire foncier, Millocheau-Maffray, possesseur d'une île, de nombreux terrains et de maisons. Tous les autres font des affaires ; en tête, Louis Jamet, négociant et armateur, possédant l'ancienne hôtellerie des Trois-Mores ; au second rang, Paul Mayaud, le dirigeant de l'entreprise " Mayaud-Frères " et, plus tard, député légitimiste. Viennent ensuite des dynasties issues du négoce, mais qui sont avant tout des banquiers - le clan Louvet, avec trois de ses membres, le docteur Toché-Louvet, Dumény-Louvet et le maire Charles Louvet ( qui ne vient qu'en douzième position ) - le clan Boutet, représenté lui-aussi par trois associés, Boutet-Bruneau, Edouard Boutet et Boutet-Delisle - enfin, le banquier de Fos-Letheule. Un peu à part, le fileur de verre René Lambourg, possesseur de l'hôtel du Belvédère et le docteur Jacques Bineau, fils du riche négociant Bineau-Sébille. Ces deux-là écartés, on voit les six grandes dynasties de la bourgeoisie d'affaires qui dominent la ville. Il leur arrive de s'allier comme les Mayaud et les Louvet ; d'une façon plus habituelle, elles sont rivales et présentent une gamme assez large d'opinions politiques et religieuses. Deux Mayaud et Charles Louvet occupent la fonction de maire, quelques autres sont conseillers municipaux. Cependant, l'action politique de premier plan est rarement leur activité principale ; ils sont trop pris par leurs affaires et, accessoirement, par des fonctions médicales.
   

 3) Saumur est-elle une ville de commerçants ?

  Ces grands négociants habitent des hôtels particuliers un peu à l'écart. Au coeur de la ville, les rues centrales sont occupées par une masse de commerçants ou par des artisans tenant boutique. En tête vient un nombre impressionnant de débits de boisson, dont la gamme s'étend depuis l'hôtel et le restaurant jusqu'aux modestes cafés-épiceries ; le recensement de 1896 en compte 213 et leur nombre va en progressant, puisque l'annuaire de 1913 en énumère 307.
 Les autres commerces se spécialisent surtout dans l'alimentation, le vêtement et l'ameublement ; leur total atteint 394 en 1896. En cette année, l'ensemble des 607 commerces de tous ordres regroupe, avec employés, femmes et enfants, une masse de 2 316 habitants, ce qui représente 15,3 % de la population résidente, pourcentage assurément considérable, mais qui est loin de justifier l'affirmation selon laquelle les Saumurois sont d'abord des commerçants.
    

 4) Le secteur dominant de l'industrie et de l'artisanat

  Dans la réalité, contrairement à l'image de ville bourgeoise que Saumur se donne, une majorité d'actifs travaille dans l'industrie, 426 comme patrons, surtout des maîtres artisans, 1 816 comme salariés, surtout dans les secteurs du bâtiment, des objets de piété, des liqueurs et vins mousseux, de l'habillement pour la main d'oeuvre féminine. Tous niveaux sociaux confondus et en comptant les membres des familles, l'industrie représente 6 045 personnes en 1896, soit 40 % de la population totale, 46 % des actifs et 2,6 fois le nombre des commerçants. Cette domination du secteur secondaire est plutôt inattendue, mais bien réelle.
    

 5) Une forte domesticité

  L'engagement d'une domestique logée fait partie du train de vie normal d'un ménage bourgeois. En 1896, les 9 médecins en emploient 13, les 35 membres des professions judiciaires 35, les 7 membres du clergé 7. Même dans la très petite bourgeoisie, chez les artisans et les commerçants, on embauche souvent une « bonne » pour tenir la maison. Au total, cette catégorie, avant tout composée de femmes célibataires, représente 619 personnes, soit 4 % de la population totale et bien plus nombreuse que les fonctionnaires...
   

 6) Une masse considérable de gens modestes

 

 

 

 

 

 

 Dossier 1 : La Caisse d'épargne

 

Dossier 2 : Les sociétés de secours mutuels

  A peu près la moitié de la population de Saumur vit au jour le jour, sans possessions immobilières. Ainsi, sur les 466 adultes décédés en 1878-1879, 236 ne laissent aucune succession et 230 des avoirs de grandeur fort inégale & (3). Les 3/4 des ouvriers et des compagnons ne possèdent absolument rien.
 Ils peuvent très vite être réduits à la misère par suite du chômage ou de la maladie, de même que beaucoup de femmes isolées. Ils s'inscrivent alors au bureau de bienfaisance, installé à côté de la chapelle Saint-Jean. En 1839, 1 295 Saumurois sont assistés ; en moyenne, 2 500 de 1857 à 1864 ; 997 en 1896. Ces variations ne peuvent guère être analysées, car elles changent selon les conditions d'inscription au bureau de bienfaisance et selon la conjoncture économique. Une seule affirmation se vérifie assez bien en permanence : la moitié des Saumurois vit pauvrement, car les salaires sont bas dans le bâtiment, dans les médailles et dans les mousseux, et scandaleusement bas pour les chapeletières, les ouvrières de la confection, les vendeuses ou les employées de maison.
 Selon le docteur Simon, qui ne fait pas dans le misérabilisme, 10 % de la population vit dans des logements insalubres et trop petits, selon les normes du temps ; 141 ménages de 4 personnes et plus s'entassent dans une seule pièce.

 A défaut d'une aide nationale efficace et continue, divers organismes de prévoyance locaux interviennent efficacement auprès des milieux populaires. Le plus connu est la Caisse d'épargne, fondée dès 1834 et très active à Saumur ( voir dossier 1 ).
 De même, une caisse de retraite pour les employés municipaux est fondée en 1861. Moins connues et encore plus influentes sont les sociétés de secours mutuels, qui assurent une solide base de sécurité sociale dans une structure entièrement locale.
 Le bon fonctionnement de ces organismes régulateurs et l'existence de " la Laborieuse ", une coopérative ouvrière de consommation, freinent plutôt l'essor d'organisations plus contestataires et plus politiques. Un projet municipal de caisse de chômage n'aboutit pas ; les premières organisations syndicales et la Bourse du travail vivotent ; les partis d'extrême-gauche ont peu d'adhérents, mais beaucoup de conflits internes ( voir dossier sur l'extême gauche ).
     

 7) Les particularités des quartiers

  Envisagée sous l'angle des contrastes, cette étude doit examiner les divers quartiers de la ville. Il est évident qu'il y a de beaux quartiers, formés surtout des constructions nouvelles de la percée centrale et de l'ensemble des rues d'Alsace, de Lorraine et Gambetta. A l'opposé, dans les années 1850-1870, 119 " caves demeurantes " au quartier de Fenet abritent une population qualifiée aujourd'hui du nom plus valorisant de " troglodytique ", mais qui était en réalité un sous-prolétariat désocialisé ê (4). Entre la rue Nationale et la rue de la Visitation ( Waldeck-Rousseau ), se tortillaient des ruelles insalubres, parfois décrites comme une " cour des miracles ". Cette présentation contrastée est cependant un peu trop réductrice. Dans les quartiers anciens s'opère une stratification verticale, les milieux aisés occupant le rez-de-chaussée et le premier étage, les milieux modestes les étages supérieurs et les domestiques les mansardes. Bien souvent, les quartiers se dédoublent en rues bourgeoises et rues populaires. Des données plus élaborées sont développées au chapitre 35, § 5.
    

 

   Si l'on veut bien relire le début de cet important chapitre sur la démographie, on constatera aussi que la population est très mobile, qu'en 1881, la moitié seulement des habitants sont nés à Saumur et que la société est relativement fluide en raison du renouvellement continuel de la population. Sur les douze familles les plus imposées en 1847, une seule demeure au premier plan dans la ville en 1914. Ces grandes fortunes reposant sur les affaires et sur la banque se révèlent comme singulièrement volatiles et aussi une partie des riches se retire sur ses terres à la campagne.