La Caisse d'épargne

  

 L'essentiel de la documentation de ce dossier est puisé dans Frédérique Garnier, L'intégration des Caisses d'Epargne dans la ville : l'exemple de Cholet et de Saumur, des origines à 1939, mém. de maîtrise, Angers, 1997 ( A.D.M.L., BIB, n° 10 156 ), résumé dans S.L.S.A.S., 2000, p. 23-33.

1) Epargne et prévoyance

 Etablissements à but non-lucratif, les caisses d'épargne se donnent pour mission d'encourager la prévoyance dans les milieux populaires. Même si la première caisse apparaît à Hambourg, c'est en Grande-Bretagne que ces organismes se multiplient à la fin du XVIIIe siècle. Au cours d'un voyage d'étude dans ce pays, Benjamin Delessert les a découverts et a suivi en même temps l'enseignement d'Adam Smith. Libéral en économie ( Jean-Baptiste Say fréquente son salon ), Delessert est favorable aux mesures encourageant le capitalisme industriel et défend le conservatisme social. En même temps, il va répétant dans des livres moralisateurs que les milieux aisés doivent pratiquer la philanthropie et, pour sa part, il y consacre des sommes importantes. Il est l'un des fondateurs de la Caisse d'épargne de Paris le 22 mai 1818, en compagnie du duc de La Rochefoucauld-Liancourt ( André Gueslin, « L'invention des Caisses d'épargne en France : une grande utopie libérale », Revue historique, 282, 2, septembre-décembre 1989, p. 391-409 ). Ces deux personnages sont en même temps libéraux en matière politique, si bien que les gouvernements de la Restauration n'encouragent guère la multiplication des caisses d'épargne.

2) La fondation de la Caisse d'épargne de Saumur ( 1835 )

 Il faut attendre la Monarchie de Juillet pour trouver un climat plus favorable à ce genre d'initiative, qui, localement, correspond aussi à la création d'une école mutuelle. Delessert est député de Saumur depuis 1827 et il exerce de loin une tutelle sur la région ( voir dossier détaillé sur Saumur et Louis-Philippe ). Cependant, ce n'est pas lui qui est à l'origine de la Caisse locale, mais le député de Doué, Félix Bodin, fils de Jean-François, né à Saumur, professant des idées démocratiques avancées ; ce dernier, dans une lettre au Conseil municipal de Saumur du 29 juillet 1832 propose 4 000 F pour une création double, un mont de piété, qui prêterait de l'argent sur gages, et une caisse d'épargne, qui drainerait les économies, ces deux organismes étant manifestement complémentaires. Cependant, Delessert, qui appuie l'initiative, juge plus prudent de se contenter de la seconde création. Un troisième homme intervient alors, Charles Louvet, tout jeune banquier, qui se proclame disciple de Delessert, qui publie un " Dialogue sur la liberté du commerce ", vendu « au profit des Caisses d'Epargne du département de Maine-et-Loire », qui ne cache pas ses ambitions politiques et passe même un temps pour républicain ( voir étude biographique sur Louvet ). Le 18 janvier 1833, Louvet demande au maire d'ouvrir un registre de souscription qui recevrait les promesses de dons de la « société de citoyens », fondatrice de la Caisse d'épargne.
 La liste des 69 sociétaires fondateurs a été imprimée : on y retrouve tous les notables libéraux de la ville. En tête, le sous-préfet, Prudent Bruley-Desvarannes, le premier adjoint, Nicolas Nau-Maupassant, un ancien maire, Persac, un futur maire, Lecoy, 16 conseillers municipaux sur 27, les banquiers de la ville, Louvet et Trouillard d'un côté, et Defos ( devenu de Fos-Letheule ), l'agent électoral de Delessert dans la région, un seul ecclésiastique, César Minier, curé de Nantilly et ancien membre du clergé constitutionnel. Benjamin Delessert cotise pour 500 F et Félix Bodin pour 100. Les souscriptions rassemblent au total 3 099 F, que le Conseil général complète par 2 000 F et la ville par 300.
 Forte de ce magot, le 18 novembre 1834, une assemblée générale met en place les administrateurs de la Caisse d'épargne, qui ouvre ses portes en janvier suivant. La caisse de Saumur est la 81 ème fondation en France. Elle naît peu après celle d'Angers et avant celle de Cholet. Surtout, elle se met en place sous forme de société anonyme avant la loi du 5 juin 1835, qui donne un cadre juridique uniforme à l'ensemble des caisses. Pour l'instant, cette caisse d'Eparne n'est pas une affaire de petites gens, qui n'arrivent qu'ensuite.

3) Les déposants

 La composition socio-professionnelle des 215 déposants de l'année 1835, en nombre et non en valeur des versements, d'après Frédérique Garnier, est tout à fait révélatrice.

Composition socio-professionnelle en 1835

 Un fait capital n'apparaît pas sur le diagramme : les femmes forment 62 % de ces premiers épargnants ; elles composent les 4/5 èmes des domestiques, catégorie alors très majoritaire dans la caisse et qui restera importante ( les employées de maison sont faiblement rémunérées, mais de façon stable, et elles dépensent peu, pouvant ainsi mettre quelques francs à l'abri ). Les mineurs, constamment nombreux, sont souvent des enfants, auxquels des parents plutôt aisés offrent un livret, qui peut être aussi une récompense scolaire pour un élève méritant. En clair, la Caisse d'épargne réussit son objectif premier d'inciter à la prévoyance des catégories qui étaient structurellement tenues à l'écart du système bancaire traditionnel ; elle leur apporte une sorte d'alphabétisation de l'argent, en complément de la morale scolaire. Cependant, un but majeur était de toucher la classe ouvrière, soumise à une réelle précarité ; dans ce domaine, l'échec est patent, alors que le secteur secondaire est encore le plus nombreux dans la ville ; le pourcentage dans cette catégorie progresse faiblement dans les pointages suivants et reste très inférieur à sa part dans la population totale. Les ouvriers continuent à vivre au jour le jour, « ils mangent tous, le dimanche, ce qu'ils ont gagné dans la semaine », écrit le procureur Allain-Targé, dans une lettre de 1822 ( A.D.M.L., 29 M 3 ).
 La caisse classe ses adhérents en 7 catégories, peu opérationnelles pour des études sociologiques. Les " professions diverses " sont très variées, comptant des agriculteurs, des membres des milieux aisés de la ville, des épouses de bourgeois, qui placent un complément d'économies. Cette catégorie hétérogène devient vite majoritaire. En prenant un livret pour chaque personne de la famille, les gens riches tournent la loi qui plafonne les dépôts ; les administrateurs s'en offusquaient au départ, puis acceptent cette pratique, car elle leur rapporte, alors que les tout petits livrets leur coûtent de l'argent. Par ailleurs, les sociétés de secours mutuels sont tenues de confier leurs avoirs à la Caisse d'épargne, elles sont peu nombreuses, mais disposent de sommes importantes.

 Le succès de l'établissement de Saumur est réel et régulier, en dépit de la concurrence de la Caisse nationale d'Epargne, gérée par les guichets de la Poste. Bonne stabilité financière également, à part de forts retraits en 1848 et aux entrées en guerre de 1870 et de 1914 ; en période de crise, les épargnants font davantage confiance en leur bas de laine plutôt que dans la garantie de l'Etat.
 Finalement, la Caisse de Saumur regroupe 18 310 livrets en 1909, soit un peu plus que la population de la ville, mais elle rayonne sur les communes périphériques et sur les campagnes du Saumurois. Elle a fini par ouvrir une succursale à Doué et, pendant quelques années, à Vihiers.

4) Municipalisation et contrôle de l'Etat

 Cailleau-Grandmaison, maire de la ville, est le premier président de la Caisse d'épargne. Un décret impérial du 2 novembre 1854 stipule que le premier magistrat de la cité doit être le président de plein droit et que les conseillers municipaux choisiront les directeurs et les administrateurs ; ces derniers se font un devoir de siéger, sans bénéficier du moindre jeton de présence. Cette véritable municipalisation, souhaitée au début par la caisse de Saumur, n'a pas que d'heureux effets, car les élus ont bien d'autres occupations. Le véritable dirigeant n'a que le titre de vice-président. Camille Charier ( voir note biographique ), actif vice-président de 1916 à 1935, demande un peu plus d'autonomie par rapport à la municipalité.
 L'Etat aussi fixe les règles de fonctionnement et envoie des inspecteurs pour en vérifier l'application. Les caisses d'épargne, très contrôlées, doivent inspirer une confiance absolue. La succursale de Saumur donne l'impression d'une certaine lourdeur. En 1913, elle appointe un caissier et trois employés. Son règlement est minutieux :
 « La caisse reçoit depuis 1 franc jusqu'à concurrence de 1 500 francs par déposant.
 Les jeudis, samedis et dimanches, de midi à une heure, ont lieu les demandes de remboursements et renseignements divers ; de 1 heure à 2 heures les versements ; de 2 h. à 3 heures, les remboursements.
 La Caisse paie le jour même de la demande les remboursements jusqu'à 150 francs, après dépôt préalable du Livret de midi à une heure. » On comprend bien que cette procédure vise à limiter les transferts de fonds ou à les prévoir ; elle apparaît tout de même comme manquant de souplesse.

5) Les sièges successifs

 La Caisse des dépôts et consignations, qui reçoit les sommes placées, verse un intérêt de 4 %, ensuite de 4,5 %, puis de 3,75 %. Pour assurer ses frais de gestion, la Caisse de Saumur garde une part pour elle, d'abord 0,25 % et, à partir de 1852, 0,50 %, c'est-à-dire 11 % des intérêts. Ce prélèvement semble lourd ; en tout cas, il permet à la caisse locale de disposer de grands moyens.
 La caisse a réellement besoin d'un siège propre, car à ses débuts elle dispose d'un réduit de l'hôtel de ville exigu et malsain. En 1853, elle prend en location une maison située 14 rue du Petit-Maure ; l'immeuble est abattu au cours d'une vague de destruction des îlots situés sur l'actuelle place Saint-Pierre. En juin 1863, la Caisse s'installe tout près, sur la place Saint-Pierre, dans un immeuble qui lui revient à 32 186 F ( cette maison qui était située à gauche de la façade du marché couvert a été détruite avec tout cet ensemble ). De toutes façons, ce siège était jugé insuffisant et indigne d'une puissante institution. En 1898, la Caisse d'épargne achète l'aile droite de la Maison du Roi, à l'angle des rues Dacier et du Puits-Tribouillet ( voir dossier et photos sur ce monument ). Timidement, quelques uns affirment qu'on pourrait restaurer ce bel hôtel seigneurial du début du XVe siècle et, plus tard, Camille Charier le regrette vivement. En réalité, le président de la Caisse et maire, le docteur Peton a compris trop tard le grand intérêt historique de cette Maison du Roi ; il élimine du conseil d'administration les conseillers favorables à la restauration, car il veut abattre l'aile et édifier à la place un majestueux bâtiment, donnant une image de puissance et d'opulence, dominant la nouvelle rue Dacier de son décor boursouflé, parsemé de cartouches à la gloire de la " Prévoyance " et du " Travail ".

Carte postale des années 14-18

Détail du décor de la Caisse d'épargne Il confie le chantier à Jules Dussauze, qu'il nomme " architecte de la ville ". Ce dernier manifeste un goût immodéré pour les décors de brique, ce qui constitue une hérésie évidente au coeur de la ville. Achevé au début de 1903 ( la façade porte la date de 1902 ), le nouveau siège offre peu d'espace derrière sa large façade ; il s'avère incommode et trop petit, car il doit loger deux ménages. Son coût s'élève à la somme de 257 648 F ( soit le prix du Théâtre ), ce qui semble anormalement élevé et qui engloutit le tiers des économies de la Caisse. Ces organismes, comme nos mutuelles d'aujourd'hui, ne donnent pas l'exemple de l'épargne, qu'elles préconisent.

 

6) Les interventions sociales de la Caisse

 La Caisse de Saumur corrige ensuite le tir en consacrant le plus gros de ses bénéfices à des oeuvres sociales. En 1911, sur la demande du docteur Peton, fervent hygiéniste, elle décide de créer un établissement public de bains-douches, entre la rue de la Petite-Douve et la rue Balzac ( du Portail-Louis ), établissement inauguré le 23 août 1913. Pendant le conflit de 14-18, elle participe aux oeuvres d'assistance aux victimes de guerre. Dans les années 1930, elle soutient, sans grand enthousiasme, les H.B.M. ( Habitations à Bon Marché ) ; pour sa part, elle rachète en ville quatre maisons délabrées, qu'elle remplace par de nouveaux immeubles.

7) Les actions de prestige

 Sans doute pour inspirer confiance aux épargnants, la Caisse tient beaucoup aux réalisations de prestige. Camille Charier dépense beaucoup de temps et d'énergie pour célébrer dignement le centenaire de l'institution. A cette occasion, il parvient à faire ériger un monument national à la gloire de Delessert et de l'Epargne, initiative un peu risquée, pour laquelle, à coups de circulaires, il parvient à arracher une contribution de 360 caisses locales, si bien que le monument ne coûte que 9 717,49 F à la Caisse de Saumur ( voir photos de ce monument disparu de la place de l'Arche-Dorée ).
 Ce monument revient au total à 160 549,49 F. Il est présenté dans une luxueuse plaquette illustrée qui est diffusée à travers tout le pays. La Caisse d'épargne n'est pas vraiment économe de ses deniers.