Chapitre 4 :

 Renaissance et apogée de Saint-Florent le Jeune
     ( 1026 - 1336 )
    

1) L'abandon du site du château

 En 1026, l'abbaye de Saint-Florent du Château est détruite par Foulques Nerra. Les moines, expulsés, refusent d'aller s'installer à Angers, comme le voudrait le comte. Ils placent le corps de saint Florent dans l'église Saint-Hilaire des Grottes, qui leur appartient, puis ils se divisent en deux groupes : le plus gros de la communauté redescend la Loire par bateau et trouve asile dans le monastère du Mont-Glonne, mais l'abbé Frédéric reste sur place, gardant avec lui le prieur et sept moines &(1).
 Ils vivent dans de pauvres cabanes, « à la façon des paysans ». Leur intention première est de revenir dans leur monastère du château, qu'ils restaurent partiellement et qu'ils font réconcilier ´(2) par l'évêque d'Angers. Six moines environ l'habitent, quand Geoffroy Martel prend possession de la ville et les expulse avec sa brutalité coutumière... C'est la cessation définitive du mélange des fonctions castrales et abbatiales sur la colline du château.
    

2) Construction d'une nouvelle abbaye aux portes de Saumur

Dossier 1 : La première église abbatiale

 Les moines décident alors de construire un nouveau monastère dans un endroit isolé, situé sur le territoire de leur villa de Verrie, qui s'étend alors jusqu'au Thouet. Ils choisissent une terrasse dominant le débouché d'un gué important ; l'endroit s'appelle : " ad Vadum - au gué " «(3). Les chroniqueurs monastiques affirment que les lieux étaient déserts, ce qui n'est pas si sûr, puisque dans son compte-rendu sur les sondages programmés de 2014 et 2015, Arnaud Remy constate l'existence d'une fosse, sans doute un silo, antérieure à la construction du choeur primitif, mais peut-être à l'état d'abandon.
 Les travaux commencent par la construction de l'imposante église abbatiale, et ils s'étirent sur un demi-siècle. Des bâtiments conventuels sont édifiés, à la hâte, au sud de l'église. Ils ont été entièrement refaits au siècle suivant, et nous ne savons rien sur eux, pas même s'ils étaient en pierre.
    

3) Un important bourg monastique

Dossier 2 : Naissance du bourg de Saint-Florent

 De l'autre côté de l'abbatiale naît un village, où sont rassemblés les serfs domestiques et des hommes libres liés aux activités du monastère. Ce nouveau bourg de Saint-Florent se développe sur deux rues, la rue Haute et la rue Basse, et s'accroît en fonction de la prospérité de l'abbaye.
   

5) Au départ, une abbaye affaiblie

 L'abbaye se reconstruit, mais elle part de très bas. Déjà, l'abbé Giraud de Thouars ( 1013-1022 ) avait dilapidé ses domaines. Après la catastrophe de 1026, les vainqueurs, Foulques Nerra et Geoffroy Martel, gardent pour eux une partie des biens du monastère et en distribuent d'autres à leurs hommes. Les décisions des comtes de Blois sont abrogées, les exemptions ou les droits judiciaires qu'ils avaient concédés aux moines sont perdus. Au grand scandale des moines, les comtes d'Anjou bâtissent des forteresses au milieu de leurs domaines, par exemple, dans le monastère de Saint-Florent le Vieil. Pire encore, les religieux installés au prieuré de Saint-Macaire doivent participer à la construction du château de Montfaucon.
 Geoffroy Martel, qui reçoit Saumur, mais sans grands moyens d'existence, se révèle particulièrement rapace : à deux reprises, il s'empare de la moitié des moissons récoltées par les vilains installés sur des terres de Saint-Florent à Saint-Lambert-des-Levées et à Saint-Martin-de-la-Place.
   

6) Deux abbés prestigieux

 En 1055, après la mort de l'abbé Frédéric, se réunit la congrégation chargée d'élire son successeur. Les comtes de Blois, chassés de la région, sont, bien sûr, absents, mais le comte d'Anjou ne présente pas de candidat. Sigon est, semble-t-il, le premier abbé élu hors de toute pression extérieure. La suite est classique : le comte d'Anjou, Geoffroy Martel, lui accorde l'investiture temporelle ; c'est ensuite seulement que l'évêque d'Angers consacre Sigon par sa bénédiction et lui confie la charge des âmes.
 La tutelle du pouvoir laïque est donc encore forte, mais le nouvel abbé renverse la hiérarchie. D'abord par son autorité intellectuelle et morale : Sigon, ancien élève de Fulbert de Chartres, sait le grec et l'hébreu, exerce la médecine, joue de l'orgue et s'intéresse à l'histoire de son abbaye.
 Affaiblis par des guerres fratricides, les nouveaux comtes font appel à l'arbitrage de l'Église. A deux reprises, en 1062 et en 1067, c'est Sigon qui investit en fait le nouveau comte d'Anjou. Il décède le 14 mai 1070 ( la date traditionnelle fixée au 12 juin doit être corrigée d'après : British Museum, Harley, 3023, fol. 63 ).
 Son successeur, Guillaume Rivallon ( 1070-1118 ) est le fils aîné du seigneur de Dol et de Combourg. Ce choix marque la fin de la tutelle exercée sur Saint-Florent par l'abbaye de Marmoutier. Guillaume, lié aux seigneurs bretons et normands, reçoit de ces derniers des donations considérables. En Angleterre, Guihenoc, ayant fondé le monastère de Monmouth, devient religieux de Saint-Florent. A partir de ce prieuré, l'abbaye développe ses possessions en Grande-Bretagne. Voir, Michel Mouate, « Les prieurés anglais de l'abbaye Saint-Florent de Saumur aux XIe et XIIe siècles », S.L.S.A.S., n° 162, 2013, p. 6-22.
    

7) La constitution d'un immense domaine

 

Dossier 3 : Les armes des moines

 

 

 

 

 

 

Dossier 4 : Prieurés et églises

 Saint-Florent cesse donc d'être une abbaye confinée à la région Anjou-Touraine, comme elle l'était encore en 1026.
 Les moines savent user des armes religieuses, culturelles et juridiques dont ils disposent. Avec efficacité : les restitutions ou les donations affluent.
 Dans les années 1061-1068, les succès sont éclatants. Les moines obtiennent la dîme sur les foires et les moulins du comte à Saumur ; ils toucheront la moitié de la redevance sur les châtaignes ; une taxe spéciale sur la vente des noix servira à éclairer l'église abbatiale. Ils récupèrent le prieuré du château, d'où ils chassent les chanoines installés par Geoffroy Martel ; la coule l'emporte sur l'aumusse.
 L'obtention de privilèges fiscaux ou de droits de justice est plus malaisée, car il s'agit de prérogatives seigneuriales. Cette fois, ils doivent verser des sommes appréciables, 100 sous pour la voirie sur le seul bourg de Saint-Hilaire, un total de 18 livres, 15 sous pour la voirie sur l'ensemble de leurs terres situées dans la châtellenie de Saumur.
 Finalement, les bulles pontificales permettent de suivre l'extension du domaine de l'abbaye : en 1143, Innocent II garantit à cette dernière 183 dépendances ; quelques autres viennent s'y ajouter dans la seconde moitié du siècle. Saint-Florent atteint alors son apogée avec plus de 200 possessions et dépassant de loin la puissance des autres abbayes du diocèse d'Angers ( Fontevraud, à la puissance comparable, est au diocèse de Poitiers ).
 Dans les années 1240-1250, alors qu'elle commence à décliner, l'abbaye possède encore 107 prieurés qui se dispersent sur tout le Grand Ouest, du Bordelais à la Normandie, intercalant un îlot de cinq prieurés près de Paris et atteignant même le Pays de Galles, à la suite des conquêtes normandes &(4).
 Ces possessions diffèrent cependant par leur taille et surtout par leur statut. Il faut distinguer les prieurés, les églises paroissiales et les simples chapelles ( dossier 4 ).
    

8) Une cité réglée

 

 

 

 

Dossier 5 : Un denier unique

 

Dossier 6 : La pyramide hiérarchique à Saint-Florent

 Sur les quelque 400 membres que compte l'ensemble de la communauté, une soixantaine vit à Saint-Florent le Jeune. Les moines sont en général originaires de familles puissantes et apportent de la terre ou des droits à leur entrée dans les ordres. Les pauvres demeurent frères lais ou serviteurs. Cependant, certains d'entre eux deviennent moines et même abbé, comme Frédéric de Tours, mais ce sont des exceptions que les textes signalent.
 Autour d'eux gravite une foule de gens : des oblats ´(5), des serviteurs de tout rang ( encore serfs au XIe siècle ), des sergents, qui disposent d'un cachot et d'un gibet, également, les hôtes de passage, les pèlerins et les malades, hébergés dans l'hôpital.
 A partir de l'existence incontestable d'un mystérieux sou d'argent, des historiens du XIXe siècle ont même cru que Saint-Florent avait le privilège de battre monnaie et qu'un atelier monétaire fonctionnait dans l'abbaye, ce qui est improbable ( dossier 5 ).

  L'ordre seigneurial qui s'impose à l'extérieur imprègne aussi cette société réglée, qui ne peut être analysée que selon son ordre hiérarchique ( dossier 6 ).

    

9) La Belle de l'Anjou

Dossier 7 : La reconstruction de l'abbaye

 Les constructions hâtives du XIe siècle ne répondent plus aux besoins et au souci d'apparat d'un couvent peuplé et riche. Pendant un siècle, les abbés successifs poursuivent de grands travaux qui transforment les bâtiments monastiques, pratiquement de fond en comble. Il subsiste peu de traces de la nouvelle abbaye, surtout des gravures et des témoignages de visiteurs, qui l'appelaient " la Belle de l'Anjou ".
 L'abbé Mathieu de Loudun fait poser les voûtes de l'église abbatiale, qu'il décore par de grandes tentures sur le thème de l'Apocalypse. Voir dossier au chapitre 2 sur les ateliers de textile dans l'abbaye.
   

10) Le rayonnement spirituel de l'abbaye

 

 

 

 

 

 

Dossier 8 : Saint-Florent et les combats de l'Église

 La richesse de l'abbaye, la splendeur de ses bâtiments résultent pour une part des récupérations de biens et d'une sage gestion du temporel, mais la cause principale est à rechercher dans la réputation de sainteté attribuée à la communauté de Saint-Florent &(6). L'Historia, pour toute cette période, ne tarit pas de louanges sur la piété et la vertu des abbés et des religieux ; elle insiste sur la rigoureuse observance de la règle. Sans croire sur parole cette auto-célébration, il faut constater que le monastère de Saint-Florent est souvent sollicité pour réformer des abbayes en crise. L'abbé Frédéric dirige pendant plusieurs années Saint-Julien de Tours ; des moines de Saint-Florent viennent fonder l'abbaye de Pontlevoy, appelés par Gelduin ; à Rennes, ils restaurent la discipline dans l'abbaye de Saint-Melaine. Et bon nombre d'entre eux deviennent abbés ou évêques dans tout l'Ouest de la France.
 L'abbé de Saint-Florent est le patron des églises du Saumurois, à deux exceptions près ; il choisit les desservants et leur confère " la charge des âmes ", la cura animarum, qui en fait des curés. Dans la ville de Saumur, qui forme une paroisse unique, l'abbé, "curé primitif", et son représentant, le prieur de Nantilly, ont la prééminence sur le recteur-curé qu'ils ont nommé. Bien plus que le lointain évêque d'Angers, l'abbé de Saint-Florent est l'animateur de la vie religieuse dans la région et se trouve donc en charge des vastes réformes lancées par l'Église du temps ( Dossier 8 ).
 La certitude d'obtenir les prières perpétuelles de ces saintes gens entraîne un afflux de donations. Mieux encore : un laïc peut se donner lui-même avec ses biens en prenant l'habit de moine sur ses vieux jours. En ces temps où les religieux parlent sans cesse de la perversité de la vie dans le siècle, où le mariage est considéré par certains comme un état de péché, où seule la condition de clerc assurerait le salut éternel, se produisent des décisions à nos yeux stupéfiantes. Ainsi, Geoffroy Fouchard l'Ancien, seigneur de Trêves, prend l'habit à Saint-Florent, en lui apportant l'église de Rest-sous-Montsoreau et en abandonnant ses enfants et son épouse, Ameline, qui est enceinte ; des contestations en résulteront, notamment de la part du fils dernier-né «(7).
 Ces multiples donations viennent aussi bien de riches personnages que de très pauvres gens. Répétons-nous tout de même : certaines donations sont des achats dissimulés, les scribes omettant de signaler les sommes versées et insistant sur les intentions pieuses.
   

11) La dévotion des moines

 

 

 

 

Dossier 9 : Le corps de saint Florent et ses miracles

 Sur la vie religieuse des moines, les textes sont curieusement peu loquaces, se contentant de se référer à la règle. Ils signalent rarement s'ils sont prêtres : ce n'est qu'en 1078 que le sacerdoce devient obligatoire pour les abbés.  Cependant, ils ne signalent pas non plus de desservants pour l'abbaye ou pour les prieurés, alors que les autels se multiplient dans l'abbatiale et les chapelles. Ces remarques amènent à conclure qu'une bonne partie des religieux, les prieurs notamment, ont reçu la prêtrise.
 Au milieu du XIIe siècle, les offices sont de plus en plus longs et, chaque jour, deux messes sont célébrées, l'une pour le salut des vivants, l'autre pour le repos des défunts.
 Les reliques de saint Florent demeurent au coeur de la vie religieuse de l'abbaye. Cette question mérite un dossier approfondi ( n° 9 ). Les moines possèdent de nombreuses autres reliques : le chef de l'apôtre Philippe, celui de saint Martin de Vertou, un bras de saint Serge et un bras de sainte Agnès. Ils avaient le corps de saint Doucelin, mais ce dernier est exilé à Allonnes, car il s'était avéré inefficace lors de l'attaque de Foulques Nerra.
 Ils déclarent aussi posséder des reliques de saint Judicaël, obtenues probablement de l'abbaye de Saint-Jouin de Marnes, où elles étaient conservées. La dévotion à ces reliques recule au profit de celles de saint Méen, qui étaient précédemment cachées dans le Poitou. Ce culte, très actif, attire à Saint-Florent des malades atteints du " mal Saint-Méen ", une forme de lèpre se manifestant par une gale pernicieuse.
 Au XIIIe siècle, avec les croisades, l'abbaye obtient, sans doute à prix d'or, un morceau de la Vraie-Croix et des pierres du sépulcre sur lesquelles a coulé le sang du Christ ê(8). Enfin, au XIVe siècle, elle hérite du corps de saint Macaire, évêque de Jérusalem au IVe siècle.
   

12) Déclin de l'abbaye au XIIIe siècle

 Dom Philibert Schmitz, l'historien des Bénédictins, note un déclin général de l'ordre à partir du milieu du XIIe siècle. Saint-Florent est touché plus tard par la crise, qui apparaît nettement à partir de 1220, date de la mort de l'abbé Michel de Saumur.
 Ses successeurs ont des abbatiats très courts et parviennent difficilement à s'imposer. L'éloignement des prieurés entraîne un relâchement des liens avec le chef d'ordre, qui ne reçoit pas toujours les redevances statutaires. Un abbé autoritaire, Geoffroy de Vendôme, tente une remise en ordre en destituant les prieurs trop indépendants. Il s'ensuit un épisode digne du Nom de la rose : Raoul, le sacriste de Saint-Florent le Vieil, se procure du poison dans le but d'occire son abbé, mais il finit par renoncer à son projet et à l'avouer. L'évêque d'Angers le condamne à la prison à vie.
 Les élections de l'abbé donnent lieu à de fréquentes contestations ; en 1255, deux postulants se déclarent choisis, et c'est finalement la cour de Rome qui investit Roger Normand.
 A cette époque, d'autres formes de vie monastique, les ordres mendiants en particulier, attirent les vocations. L'effectif des moines est en baisse et quelques prieurés sont abandonnés, Verrie, Saint-Jacques du Bois et aussi le prieuré du Château. Les revenus sont désormais perçus par un prieur absent. En 1271, 16 prieurs seulement sont convoqués pour l'élection d'un nouvel abbé.
 Notre étude s'arrête en 1336, année où le pape Benoît XII, par la Benedictina, réorganise en profondeur l'ordre des moines noirs.
    

 

 La crise est institutionnelle, mais sûrement pas économique. L'abbaye demeure riche ; elle reconstruit alors les ponts de Saumur à ses frais et elle prête de fortes sommes d'argent aux comtes d'Anjou. C'est la situation qu'on retrouvera au XVe siècle sous les abbés du Bellay.