1) L'abandon du site du château
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En 1026, l'abbaye de Saint-Florent du Château
est détruite par Foulques Nerra. Les moines, expulsés,
refusent d'aller s'installer à Angers, comme le voudrait
le comte. Ils placent le corps de saint Florent dans l'église
Saint-Hilaire des Grottes, qui leur appartient, puis ils se divisent
en deux groupes : le plus gros de la communauté redescend
la Loire par bateau et trouve asile dans le monastère
du Mont-Glonne, mais l'abbé Frédéric reste
sur place, gardant avec lui le prieur et sept moines &(1).
Ils vivent dans de pauvres cabanes, « à la
façon des paysans ». Leur intention première
est de revenir dans leur monastère du château, qu'ils
restaurent partiellement et qu'ils font réconcilier ´(2) par l'évêque d'Angers.
Six moines environ l'habitent, quand Geoffroy Martel prend possession
de la ville et les expulse avec sa brutalité coutumière...
C'est la cessation définitive du mélange des fonctions
castrales et abbatiales sur la colline du château.
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2) Construction d'une nouvelle abbaye aux portes de Saumur
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Les moines décident alors de construire un nouveau
monastère dans un endroit isolé, situé sur
le territoire de leur villa de Verrie, qui s'étend alors
jusqu'au Thouet. Ils choisissent une terrasse dominant le débouché
d'un gué important ; l'endroit s'appelle : " ad
Vadum - au gué " «(3).
Les travaux commencent par la construction d'une imposante église
abbatiale, et ils s'étirent sur un demi-siècle.
Des bâtiments conventuels sont édifiés, à
la hâte, au sud de l'église. Ils ont été
entièrement refaits au siècle suivant, et nous
ne savons rien sur eux, pas même s'ils étaient en
pierre.
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3) Un important bourg monastique
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De l'autre côté de l'abbatiale naît
un village, où sont rassemblés les serfs domestiques
et des hommes libres liés aux activités du monastère.
Ce nouveau bourg de Saint-Florent se développe sur deux
rues et s'accroît en fonction de la prospérité
de l'abbaye.
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5) Au départ, une abbaye affaiblie
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L'abbaye se reconstruit, mais elle part de très
bas. Déjà, l'abbé Giraud de Thouars ( 1013-1022 )
avait dilapidé ses domaines. Après la catastrophe
de 1026, les vainqueurs, Foulques Nerra et Geoffroy Martel, gardent
pour eux une partie des biens du monastère et en distribuent
d'autres à leurs hommes. Les décisions des comtes
de Blois sont abrogées, les exemptions ou les droits judiciaires
qu'ils avaient concédés aux moines sont perdus.
Au grand scandale des moines, les comtes d'Anjou bâtissent
des forteresses au milieu de leurs domaines, par exemple, dans
le monastère de Saint-Florent le Vieil. Pire encore, les
religieux installés au prieuré de Saint-Macaire
doivent participer à la construction du château
de Montfaucon.
Geoffroy Martel, qui reçoit Saumur, mais sans grands moyens
d'existence, se révèle particulièrement
rapace : à deux reprises, il s'empare de la moitié
des moissons récoltées par les vilains installés
sur des terres de Saint-Florent à Saint-Lambert-des-Levées
et à Saint-Martin-de-la-Place.
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6) Deux abbés prestigieux
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En 1055, après la mort de l'abbé Frédéric,
se réunit la congrégation chargée d'élire
son successeur. Les comtes de Blois, chassés de la région,
sont, bien sûr, absents, mais le comte d'Anjou ne présente
pas de candidat. Sigon est, semble-t-il, le premier abbé
élu hors de toute pression extérieure. La suite
est classique : le comte d'Anjou, Geoffroy Martel lui accorde
l'investiture temporelle ; c'est ensuite seulement que l'évêque
d'Angers consacre Sigon par sa bénédiction et lui
confie la charge des âmes.
La tutelle du pouvoir laïque est donc encore forte,
mais le nouvel abbé renverse la hiérarchie. D'abord
par son autorité intellectuelle et morale : Sigon, ancien
élève de Fulbert de Chartres, sait le grec et l'hébreu,
exerce la médecine, joue de l'orgue et s'intéresse
à l'histoire de son abbaye.
Affaiblis par des guerres fratricides, les nouveaux comtes
font appel à l'arbitrage de l'Église. A deux reprises,
en 1062 et en 1067, c'est Sigon qui investit en fait le nouveau
comte d'Anjou. Il décède le 14 mai 1070 ( la
date traditionnelle fixée au 12 juin doit être corrigée
d'après : British Museum, Harley, 3023, fol. 63 ).
Son successeur, Guillaume Rivallon ( 1070-1118 ) est
le fils aîné du seigneur de Dol et de Combourg.
Ce choix marque la fin de la tutelle exercée sur Saint-Florent
par l'abbaye de Marmoutier. Guillaume, lié aux seigneurs
bretons et normands, reçoit de ces derniers des donations
considérables. En Angleterre, Guihenoc, ayant fondé
le monastère de Monmouth, devient religieux de Saint-Florent.
A partir de ce prieuré, l'abbaye développe ses
possessions en Grande-Bretagne.
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7) La constitution d'un immense domaine
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Saint-Florent cesse donc d'être une abbaye confinée
à la région Anjou-Touraine, comme elle l'était
encore en 1026.
Les moines savent user des armes religieuses, culturelles et
juridiques dont ils disposent. Avec succès : les
restitutions ou les donations affluent.
Dans les années 1061-1068, les succès sont
éclatants. Les moines obtiennent la dîme sur les
foires et les moulins du comte à Saumur ; ils toucheront
la moitié de la redevance sur les châtaignes ;
une taxe spéciale sur la vente des noix servira à
éclairer l'église abbatiale. Ils récupèrent
le prieuré du château, d'où ils chassent
les chanoines installés par Geoffroy Martel ; la
coule l'emporte sur l'aumusse.
L'obtention de privilèges fiscaux ou de droits de
justice est plus malaisée, car il s'agit de prérogatives
seigneuriales. Cette fois, ils doivent verser des sommes appréciables,
100 sous pour la voirie sur le seul bourg de Saint-Hilaire, un
total de 18 livres, 15 sous pour la voirie sur l'ensemble de
leurs terres situées dans la châtellenie de Saumur.
Finalement les bulles pontificales permettent de suivre
l'extension du domaine de l'abbaye : en 1143, Innocent II
lui garantit 183 dépendances ; quelques autres viennent
s'y ajouter dans la seconde moitié du siècle. Saint-Florent
atteint alors son apogée avec plus de 200 possessions
et dépassant de loin la puissance des autres abbayes du
diocèse d'Angers ( Fontevraud, à la puissance comparable,
est au diocèse de Poitiers ).
Dans les années 1240-1250, alors qu'elle commence
à décliner, l'abbaye possède encore 107
prieurés qui se dispersent sur tout le Grand Ouest, du
Bordelais à la Normandie, intercalant un îlot de
cinq prieurés près de Paris et atteignant même
le Pays de Galles, à la suite des conquêtes normandes
&(4).
Ces possessions diffèrent cependant par leur taille
et surtout par leur statut. Il faut distinguer les prieurés,
les églises paroissiales et les simples chapelles.
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8) Une cité réglée
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Sur les quelque 400 membres que compte l'ensemble de
la communauté, une soixantaine vit à Saint-Florent
le Jeune. Les moines sont en général originaires
de familles puissantes et apportent de la terre ou des droits
à leur entrée dans les ordres. Les pauvres demeurent
frères lais ou serviteurs. Cependant, certains d'entre
eux deviennent moines et même abbé, comme Frédéric
de Tours, mais ce sont des exceptions que les textes signalent.
Autour d'eux gravite une foule de gens : des oblats ´(5), des serviteurs de tout rang
( encore serfs au XIe siècle ), des sergents, qui
disposent d'un cachot et d'un gibet, également, les hôtes
de passage, les pèlerins et les malades, hébergés
dans l'hôpital.
A partir de l'existence incontestable d'un mystérieux
sou d'argent, des historiens du XIXe siècle ont même
cru que Saint-Florent avait le privilège de battre monnaie
et qu'un atelier monétaire fonctionnait dans l'abbaye,
ce qui est improbable.
L'ordre seigneurial qui s'impose à l'extérieur
imprègne aussi cette société réglée,
qui ne peut être analysée que selon son ordre hiérarchique.
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9) La Belle de l'Anjou
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Les constructions hâtives du XIe siècle
ne répondent plus aux besoins et au souci d'apparat d'un
couvent peuplé et riche. Pendant un siècle, les
abbés successifs poursuivent de grands travaux qui transforment
les bâtiments monastiques, pratiquement de fond en comble.
Il en subsiste peu de traces de la nouvelle abbaye, surtout des
gravures et des témoignages de visiteurs, qui l'appelaient
" la Belle de l'Anjou ".
L'abbé Mathieu de Loudun fait poser les voûtes
de l'église abbatiale, qu'il décore par de grandes
tentures sur le thème de l'Apocalypse. Voir dossier au
chapitre 2 sur les
ateliers de textile dans l'abbaye.
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10) Le rayonnement spirituel de l'abbaye
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La richesse de l'abbaye, la splendeur de ses bâtiments
résultent pour une part des récupérations
de biens et d'une sage gestion du temporel, mais la cause principale
est à rechercher dans la réputation de sainteté
attribuée à la communauté de Saint-Florent
&(6). L'Historia, pour
toute cette période, ne tarit pas de louanges sur la piété
et la vertu des abbés et des religieux ; elle insiste
sur la rigoureuse observance de la règle. Sans croire
sur parole cette auto-célébration, il faut constater
que le monastère de Saint-Florent est souvent sollicité
pour réformer des abbayes en crise. L'abbé Frédéric
dirige pendant plusieurs années Saint-Julien de Tours ;
des moines de Saint-Florent viennent fonder l'abbaye de Pontlevoy,
appelés par Gelduin ; à Rennes, ils restaurent
la discipline dans l'abbaye de Saint-Melaine. Et bon nombre d'entre
eux deviennent abbés ou évêques dans tout
l'Ouest de la France.
L'abbé de Saint-Florent est le patron des églises
du Saumurois, à deux exceptions près ; il
choisit les desservants et leur confère " la
charge des âmes ", la cura animarum, qui
en fait des curés. Dans la ville de Saumur, qui forme
une paroisse unique, l'abbé, "curé primitif",
et son représentant, le prieur de Nantilly, ont la prééminence
sur le recteur-curé qu'ils ont nommé. Bien plus
que le lointain évêque d'Angers, l'abbé de
Saint-Florent est l'animateur de la vie religieuse dans la région
et se trouve don en charge des vastes réformes lancées
par l'Église du temps.
La certitude d'obtenir les prières perpétuelles
de ces saintes gens entraîne un afflux de donations. Mieux
encore : un laïc peut se donner lui-même avec
ses biens en prenant l'habit de moine sur ses vieux jours. En
ces temps où les religieux parlent sans cesse de la perversité
de la vie dans le siècle, où le mariage est considéré
par certains comme un état de péché, où
seule la condition de clerc assure le salut éternel, se
produisent des décisions à nos yeux stupéfiantes.
Ainsi, Geoffroy Fouchard l'Ancien, seigneur de Trêves,
prend l'habit à Saint-Florent, en lui apportant l'église
de Rest-sous-Montsoreau et en abandonnant ses enfants et son
épouse, Ameline, qui est enceinte ; des contestations
en résulteront, notamment de la part du fils dernier-né
«(7).
Ces multiples donations viennent aussi bien de riches personnages
que de très pauvres gens. Répétons-nous
tout de même : certaines donations sont des achats
dissimulés, les scribes omettant de signaler les sommes
versés et insistant sur les intentions pieuses.
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11) La dévotion des moines
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Sur la vie religieuse des moines, les textes sont curieusement
peu loquaces, se contentant de se référer à
la règle. Ils signalent rarement s'ils sont prêtres :
ce n'est qu'en 1078 que le sacerdoce devient obligatoire pour
les abbés. Cependant, ils ne signalent pas non plus de
desservants pour l'abbaye ou pour les prieurés, alors
que les autels se multiplient dans l'abbatiale et les chapelles.
Ces remarques amènent à conclure qu'une bonne partie
des religieux, les prieurs notamment, ont reçu la prêtrise.
Au milieu du XIIe siècle, les offices sont de plus
en plus longs et, chaque jour, deux messes sont célébrées,
l'une pour le salut des vivants, l'autre pour le repos des défunts.
Les reliques de saint Florent demeurent au coeur de la
vie religieuse de l'abbaye. Cette question mérite un dossier
approfondi. Les moines possèdent de nombreuses autres
reliques : le chef de l'apôtre Philippe, celui de
saint Martin de Vertou, un bras de saint Serge et un bras de
sainte Agnès. Ils avaient le corps de saint Doucelin,
mais ce dernier est exilé à Allonnes, car il s'était
avéré inefficace lors de l'attaque de Foulques
Nerra.
Ils déclarent aussi posséder des reliques
de saint Judicaël, obtenues probablement de l'abbaye de
Saint-Jouin de Marnes, où elles étaient conservées.
La dévotion à ces reliques recule au profit de
celles de saint Méen, qui étaient précédemment
cachées dans le Poitou. Ce culte, très actif, attire
à Saint-Florent des malades atteints du " mal
Saint-Méen ", une forme de lèpre se manifestant
par une gale pernicieuse.
Au XIIIe siècle, avec les croisades, l'abbaye obtient,
sans doute à prix d'or, un morceau de la Vraie-Croix et
des pierres du sépulcre sur lesquelles a coulé
le sang du Christ ê(8). Enfin, au
XIVe siècle, elle hérite du corps de saint Macaire,
évêque de Jérusalem au IVe siècle.
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12) Déclin de l'abbaye au XIIIe siècle
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Dom Philibert Schmitz, l'historien des Bénédictins,
note un déclin général de l'ordre à
partir du milieu du XIIe siècle. Saint-Florent est touché
plus tard par la crise, qui apparaît nettement à
partir de 1220, date de la mort de l'abbé Michel de Saumur.
Ses successeurs ont des abbatiats très courts et
parviennent difficilement à s'imposer. L'éloignement
des prieurés entraîne un relâchement des liens
avec le chef d'ordre, qui ne reçoit pas toujours les redevances
statutaires. Un abbé autoritaire, Geoffroy de Vendôme,
tente une remise en ordre en destituant les prieurs trop indépendants.
Il s'ensuit un épisode digne du Nom de la rose :
Raoul, le sacriste de Saint-Florent le Vieil se procure du poison
dans le but d'occire son abbé, mais il finit par renoncer
à son projet et à l'avouer. L'évêque
d'Angers le condamne à la prison à vie.
Les élections donnent lieu à de fréquentes
contestations ; en 1255, deux postulants se déclarent
choisis, et c'est finalement la cour de Rome qui investit Roger
Normand.
A cette époque, d'autres formes de vie monastique,
les ordres mendiants en particulier, attirent les vocations.
L'effectif des moines est en baisse et quelques prieurés
sont abandonnés, Verrie, Saint-Jacques du Bois et aussi
le prieuré du Château. Les revenus sont désormais
perçus par un prieur absent. En 1271, 16 prieurs seulement
sont convoqués pour l'élection d'un nouvel abbé.
Notre étude s'arrête en 1336, année
où le pape Benoît XII, par la Benedictina,
réorganise en profondeur l'ordre des moines noirs.
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La crise est institutionnelle, mais sûrement
pas économique. L'abbaye demeure riche ; elle reconstruit
alors les ponts à ses frais et elle prête de fortes
sommes d'argent aux comtes d'Anjou. C'est la situation qu'on
retrouvera au XVe siècle sous les abbés du Bellay.
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