Les armes des moines   

   

1) La terreur de l'enfer et l'excommunication

 Le châtiment éternel est promis à ceux qui s'emparent des biens de l'Eglise. L'excommunication systématique des seigneurs pillards aboutit à des résultats spectaculaires. Pour s'en tenir à notre région, on voit Berlay I de Montreuil donner à Saint-Florent quatre jeux de pré, Marcouard l'Ancien abandonner sa part sur le serf David, mais c'est après avoir été excommunié et à l'approche de la mort. De même, Geoffroy Martel finit sa vie comme moine à Saint-Nicolas d'Angers et promet de réparer tous ses excès passés, sans que cette intention engage ses héritiers.
   

2) Le jugement de Dieu

 Dernière forme des ordalies du Haut Moyen Age, le jugement de Dieu est une épreuve physique redoutable, dans laquelle une intervention divine fait éclater le bon droit.
 Le plus célèbre cas a lieu en 1066, à propos de terres défrichées situées à Saint-Lambert et à Saint-Martin. Dans la cathédrale d'Angers, le champion de l'abbaye, son serviteur Aucher, enfonce sa main dans un chaudron d'eau chaude ( qui en réalité était bouillante ). Trois jours plus tard, il présente sa main, demeurée intacte ; le comte d'Anjou reconnaît ses torts et restitue les récoltes dérobées ( A.D.M.L., H 2140, n° 1 ; traduction dans Archives des Saumurois, n° 22 ).
 Les scribes de Saint-Florent évoquent encore trois autres cas de jugements par l'eau chaude qui se situent vers 1100-1110. Dans un différend sur 14 jeux de prés situés à Saint-Martin de la Place, les moines remportent l'épreuve, mais la partie adverse exige ensuite un duel judiciaire. Cette fois, l'abbaye cède et accorde des indemnités ( Livre Blanc, n° 67 ).
 A l'inverse, dans une constestation portant sur la terre de Midouin, l'évêque d'Angers, Renaud de Martigné, ordonne une épreuve que perd l'adversaire des moines, car, au bout de trois jours, sa main apparaît comme totalement brûlée ( Livre Blanc n° 85 ).
 A la suite d'un désaccord sur la forêt d'Allonnes, Guillaume de Montsoreau veut soumettre le champion de l'abbaye au jugement « calidissimae aquae » ; les moines refusent l'épreuve, mais obtiennent gain de cause ( Livre Noir, n° 171 ).
   

3) Le prestige des documents écrits

 Vers la fin du XIe siècle, les moeurs judiciaires se font moins rudes. Dans ce nouveau contexte, les textes prennent une valeur probatoire, quasi magique. Maîtres de l'écriture, les moines savent en tirer profit.
 Nous l'avons vu dans un précédent dossier, ils recopient leurs chartes les plus précieuses sur le Rouleau des Privilèges ; dans les années 1055-1090, ils réunissent des matériaux qui sont rassemblés dans le Livre Noir. Quand ils manquent de preuves écrites, ils en fabriquent, soit en retouchant des chartes anciennes, soit en réalisant de nouveaux actes. Dans leur abondante production de faux, les scribes de Saint-Florent imitent avec habileté les écritures anciennes, mais ils se révèlent incapables de reconstituer des formulations de chancellerie devenues désuètes.
   

4) Le soutien intermittent des évêques d'Angers

 Au cours du XIe siècle, les évêques d'Angers n'apportent aucun appui à Saint-Florent, bien au contraire. Hubert de Vendôme ( 1006-1047 ) est un seigneur guerrier, solidaire des comtes d'Anjou et capable de prendre les armes contre l'archevêque de Tours. Son successeur, Eusèbe Brunon se querelle avec l'abbaye à propos de droits sur le Mont-Glonne.
 Les relations s'améliorent au siècle suivant. Un abbé de Saint-Florent, Mathieu de Loudun, un remarquable administrateur qui avait reconstruit l'église abbatiale, devient même évêque d'Angers de 1156 à 1162.
    

5) La protection directe du Saint-Siège

 D'une façon générale, l'abbaye de Saint-Florent préfère s'adresser immédiatement à l'autorité pontificale. Dès 1067, Etienne, légat du Pape, venu à Saumur, avait accordé son appui aux revendications des moines : Foulques le Réchin est proclamé comte « de la part de Saint Pierre », tout en restituant les biens accaparés par son oncle.
 Peu après, le pape Grégoire VII mène une lutte vigoureuse pour arracher l'Eglise à la tutelle des laïcs, en usant de son arme redoutée, l'excommunication. Le Saint-Siège prend une autorité grandissante sur l'ensemble de la Chrétienté. Son appui constitue la plus sûre des garanties contre les empiétements des laïcs, mais aussi des évêques et des autres abbayes. Par exemple, en 1084, Amat d'Oloron, vicaire du pape Grégoire VII, procède à un arbitrage entre les abbayes de Saint-Nicolas d'Angers et de Saint-Florent, qui obtient de rester en possession de l'église de Champtocé.
 Une protection plus solennelle leur vient d'un pape d'origine française, Callixte II, qui, en 1119, était venu consacrer l'abbatiale de Fontevraud, le 31 août, et avait visité Saint-Florent le 3 septembre. En 1122, ce dernier accorde une bulle - à l'authenticité incontestée - qui prend sous la protection du Saint-Siège l'abbaye, ainsi que l'ensemble de ses possessions, qui sont énumérées avec minutie. A mesure qu'ils acquièrent des biens, les moines prennent soin de les placer « sous le droit et la protection de Saint Pierre ». Pour la seule période qui s'étend de 1122 à 1165, ils reçoivent ( sans doute contre argent ) 34 actes de la chancellerie pontificale.
 Aucune autre abbaye angevine n'en obtient autant. Parfois, Saint-Florent s'adresse à Rome pour des broutilles, ainsi en 1127, afin de récupérer « la prée du Chardonnet »  ( Livre d'Argent, n° 22 et 53 ). A ce sujet, le Pape adresse une lettre à l'évêque d'Angers et le comte d'Anjou vient tenir sa cour à Saumur. Finalement, les uns après les autres, les seigneurs usurpateurs viennent renoncer à leurs prétentions sur l'autel de saint Florent.
   

 Un conflit semblable réapparaît en 1158. Mais cette fois, c'est le roi Henri II qui protège le monastère contre l'envahissant Hugues de Pocé ( Livre d'Argent, n° 85 et 86 ).
 Saint-Florent peut, tout comme Fontevraud, se parer à bon droit du titre très galvaudé d'abbaye royale, mais il préfère se déclarer « abbaye pontificale ».