La reconstruction de l'abbaye au XIIe siècle  

 

  
1) La nouvelle église abbatiale

 Comme toujours, la primauté est accordée à l'église abbatiale. La crypte et le choeur du XIe siècle sont laissés en place ; tout le reste est remanié, et peut-être intégralement reconstruit. En 1154, quand les travaux sont achevés, l'église a pris des proportions grandioses : 75 mètres de long, une nef de sept travées, flanquée de bas-côtés et logiquement couverte de voûtes ( R. Crozet songeait à une série de coupoles comme à Fontevraud, J. Mallet avance l'hypothèse d'un vaisseau en berceau brisé comme à Nantilly, le texte de l'Historia parlant d'arcuato opere, de "travail arqué", fait plutôt songer à des voûtes d'arêtes, sur les bas-côtés comme sur la nef centrale ). Une partie toutefois est lambrissée : des experts du XVe siècle décrivent des « allées de boys », des travées de bois, qu'ils vont remplacer par des voûtes gothiques...

 Le seul vestige appréciable de cette campagne de travaux est une arcature située au revers du portail occidental, d'une portée de 9 mètres, en arc légèrement brisé ( la rosace est moderne ; en arrière, le narthex )

Arcature survivante de l'abbatiale du XIIe siècle

  L'arcature est recouverte d'un décor luxuriant de palmettes et de rinceaux, proche de l'ornementation d'Aulnay de Saintonge et correspondant à l'apogée du " roman fleuri ", pour reprendre une ancienne terminologie.

Arcature de la première travéeDécor du second quart du XIIe siècle

        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Lors des fêtes solennelles, afin d'apporter des couleurs vives, les moines déploient dans le choeur des tentures (dossalia) figurant des scènes de l'Apocalypse et, sur les murs de la nef, des bandes d'étoffe représentant des animaux réels et fantastiques. ( Il s'agit évidemment de toiles brodées  ; l'abbaye n'a évidemment pas d'atelier de tapisserie, car cette technique est inconnue en France avant le XIVe siècle. )

 

2) Les bâtiments conventuels

  L'Historia détaille, abbé par abbé, la suite des travaux, qui sont exécutés dans le sens des aiguilles d'une montre. En 1156 est achevé « le chapitre, situé sous le dortoir, voûté avec tant d'art et tant d'habileté qu'on pourrait difficilement en trouver un semblable à travers la France ». Le nouveau style gothique vient donc d'apparaître.

Les travaux d'après le récit de l'Historia

 

Cuisine par Gaignières

 L'Historia ne parle que du réfectoire, construit sous l'abbé Mainier. La cuisine adjacente n'est pas citée, mais elle apparaît sur des plans et des gravures ; il est logique de la placer à la même époque ; son plan à huit absides-cheminées correspond à celui de Fontevraud ; la vue cavalière de Gaignières ( à gauche ) décrit les parties hautes : un énorme conduit central entouré par deux ceintures de cheminées disposées d'une façon irrégulière.

 

 

3) L'apparition du gothique angevin

  Mainier, abbé de 1176 à 1203, fait également élever devant l'entrée de l'église un vaste porche - appelé "galilée" dans les églises monastiques. Les goûts architecturaux ont évolué. Ce narthex, l'élément le plus intéressant qui subsiste de l'abbatiale, constitue l'une des premières expérimentations de ces voûtes en forme de dôme et à nervures multiples qui caractérisent le gothique Plantagenêt.

Le galilée, ou narthex, de l'église abbatiale

  Aux quatre coins, des voûtains surmontés par une unique nervure médiane permettent le passage au plan octogonal et jouent un rôle de contrefort. La haute coupole centrale est à la fois puissante et légère, soutenue par huit arcs aux fines nervures ( transformé en chapelle au XIXe siècle, ce galilée est fortement restauré ). Tout près, le bas-côté de l'église Saint-Barthélemy présente les mêmes caractéristiques sur des dimensions plus modestes et, dans Saumur, la chapelle Saint-Jean en présente la forme aboutie, plus légère et aux voûtains plus gracieux.

 

 

4) Les constructions extérieures de Michel de Saumur ( 1203-1220 )

 Le successeur de l'abbé Mainier étend les constructions hors de l'ancien enclos ; entre ce dernier et l'église Saint-Barthélemy, il bâtit la nouvelle maison de l'abbé et une salle d'apparat qui sert pour rendre la justice ; il transforme le cours du Thouet en y installant des moulins qui entraînent de vives contestations.

 

 

5) Saint-Florent-les-deux-clochers

Dessin de Gaignières

 Surtout, l'abbé Michel achève une puissante tour isolée, située au nord de l'église ( entre la crypte et l'église Saint-Barthélemy - il doit en subsister des fondations ), formée d'une flèche de pierre octogonale reposant sur une base carrée. Il la dote de cloches achetées à Chartres. Cette construction de prestige, formant une sorte de promontoire, est caractéristique des abbayes bénédictines des régions ligériennes ( par exemple la tour Saint-Aubin à Angers ). Comme la croisée du transept est déjà surmontée par une haute flèche romane ( ici, dessin par Gaignières ), l'ensemble monastique se reconnaît de loin grâce à ces deux aiguilles caractéristiques.

 

 

 Finalement, l'abbaye de Saint-Florent reste fidèle aux modèles architecturaux de l'Anjou, alors qu'à travers ses nombreux prieurés lointains, elle avait pu découvrir des styles et des expériences différents.

 L'ensemble monastique était enclos. Dans son rapport de février 2008 sur un sondage programmé, Emmanuel Litoux décrit un mur d'enceinte, épais d'1,4 m et flanqué à l'extérieur d'un puissant contrefort, donc une fortification et non un simple mur de clôture. Située entre l'ancien cloître et la Petite Maison de l'Abbé, en retrait par rapport à l'actuelle rue de la Sénatorerie, cette enceinte pourrait dater de la seconde moitié du XIIe siècle. L'Historia n'est pas explicite sur son apparition ; elle signale seulement ( p. 313 ) que l'abbé Mainier, le grand bâtisseur, a construit « illos muros circa vineas - les murs autour des vignes », ce qu'on peut plutôt interpréter comme la fermeture du clos de Saint-Florent.