1) Une culture morcelée
Hommes de culture
et érudits sont constamment présents en nombre dans
la société saumuroise. Sans prétendre à
l'exhaustivité, pour le début du siècle,
on peut citer : Louis-Guillaume Papin, professeur de rhétorique
au collège, auteur de travaux littéraires et de
la pièce de théâtre à succès
: " Les Détenues au Calvaire d'Angers ou la
générosité récompensée par
l'amour " ; Bodin, père et fils, dont nous
parlons souvent ailleurs ; François-Yves Besnard,
auteur des intéressants " Souvenirs d'un nonagénaire "
et rédacteur des réputés " Mémoires
du capitaine Péron " ; le docteur Gaulay,
personnage cultivé et historien fantaisiste ; Jean-Frédéric
Sourdeau de Beauregard, juge, propriétaire du château
de Saint-Florent, président de la Société
d'Agriculture, Sciences et Arts d'Angers, au sein de laquelle
il intervient souvent sur l'agronomie et sur l'archéologie,
notamment sur les thermes de Bagneux. Nous avons cité précédemment
les fondateurs du musée, en
particulier, Courtiller, Calderon et Lange.
Vers le milieu du siècle : outre Louis Raimbault,
Jean-Baptiste Coulon ( voir
ce nom ) ; Eugène Bonnemère, journaliste
et écrivain prolifique ; Charles
Joly-Leterme, qui, outre ses restaurations, poursuit des recherches
archéologiques ; l'abbé Joseph Briffault, ancien
curé de Varennes, qui se constitue une riche bibliothèque
de 309 livres précieux, qui recopie des documents anciens,
en particulier dans le chartrier des Maillé-Brézé,
et qui envoie des notices au Répertoire archéologique
de l'Anjou ; le bibliophile Jean Chédeau, qui réunit
une collection exceptionnelle ; le juge de paix Paul Ratouis,
qui tient des chroniques dans l'Echo saumurois, dans les
Mémoires de la Société nationale d'agriculture,
sciences et arts d'Angers et dans le Répertoire
archéologique de l'Anjou ; le commandant Prévost,
à la tête du détachement local du génie,
qui s'intéresse aux anciens Romains, à leurs " forts
vitrifiés " et à leurs ponts.
Vers la fin du siècle : le saumurois Gustave d'Espinay,
juge dans sa ville natale pendant neuf ans, qui publie ses importantes
Notices archéologiques dans la Revue de l'Anjou ;
le juge Etienne-Albert Bruas, qui donne des articles historiques
au même périodique ; Octave
Desmé de Chavigny, qui publie son " Histoire
de Saumur pendant la Révolution " sous forme
d'articles dans la Revue historique de l'Ouest, une publication
fondée à Nantes.
Même si elle est incomplète, cette liste est déjà fournie. Ces personnages cultivés, surtout en matière historique, sont relativement isolés. Quand ils publient, c'est dans des revues étrangères à Saumur. Ils n'ont guère de liens entre eux, alors qu'à Angers, plusieurs sociétés, d'ailleurs rivales, permettent d'échanger des communications et de les publier. A Saumur, il n'existe que le Comice agricole, association créée en 1835 sous la tutelle de la Société industrielle d'Angers et qui s'occupe avant tout d'améliorer les méthodes culturales et d'organiser des concours.
2) La Revue poitevine et saumuroise ( 1897-1902 )
Une " Revue
du Haut-Poitou et des confins de la Touraine et de l'Anjou "
avait été fondée à Loudun en 1895.
Elle réapparaît en août 1897 sous la forme
de " Revue poitevine et saumuroise ",
imprimée à Saumur par Louis-Napoléon Picard.
Elle est surtout animée par Pierre Dupouy, journaliste
travaillant pour le député Georges de Grandmaison
et rédigeant " La
Petite Loire ". Son siège est à Montreuil-Bellay,
à cause du rôle joué par Emile Chevalier,
un banquier féru d'histoire, et par Camille Ballu, conservateur
des hypothèques, habitant Coulon. Cette publication à
visées culturelles et historiques paraît sous forme
de minces fascicules mensuels. Elle offre d'abord des articles
rapides de Pierre Dupouy. Elle s'étoffe avec les premières
livraisons de L'Eglise et l'Académie protestante de
Saumur par Desmé de Chavigny, quelques éditions
de textes par le jeune abbé Uzureau, un article sur la
conspiration de Berton par Auguste Nayel. Avec un champ d'action
un peu flou, sans comité de rédaction solide, Emile
Chevalier étant décédé, la revue publie
son dernier numéro en juillet 1902.
Edition numérisée sur le site bibliotheques.agglo-saumur, années
1897-1902.
3) La fondation de la Société des Lettres, Sciences et Arts du Saumurois ( 1910 )
Le Saumurois se retrouve donc sans revue culturelle et toujours sans société savante, alors que beaucoup de villes moyennes s'en sont pourvues.
Source essentielle : Pierre Gourdin, Histoire de la Société des Lettres, Sciences et Arts du Saumurois. 1910-1999, multigraphié, 2000.
La Société française d'archéologie annonce la tenue de son 77 ème congrès à Saumur pour juin 1910. Dans une circulaire du 10 mai de cette même année, le maire, le docteur Peton, constate : « En cette circonstance, il semblerait regrettable qu'aucune Société locale autorisée ne soit en mesure de recevoir dans notre Ville les Savants qui y viendront tenir leurs réunions » ( A.M.S., 3 R 102 ). C'est pourquoi, il invite « Magistrats, Professeurs, Fonctionnaires de tous ordres, Avocats et Officiers ministériels, Médecins et Pharmaciens, Architectes, Amateurs de Sciences, d'Art, de Littérature ou d'Histoire » à fonder une société, et il les invite à une réunion constitutive, le vendredi 13 mai [ dans son énumération, le maire a oublié les officiers à la retraite, qui constitueront les éléments les plus actifs de la nouvelle association ]. Cette invitation arrive trop tard pour être opérationnelle à l'occasion de la venue de la Société française d'archéologie. Déjà, lors du congrès de 1862, sans association structurée, les érudits locaux avaient su guider les visiteurs et répondre aux questions : Louis Raimbault, Auguste Courtiller, Joly-Leterme, Charles Louvet, l'abbé Briffault, Gustave d'Espinay, le capitaine Prévost, Jean Chédeau, renforcés par Godard-Faultrier et par Arcisse de Caumont. Dans les Procès-verbaux et Mémoires du Congrès de 1910 ( t. 2, Paris, Caen, 1911 ), il apparaît que quelques Saumurois seulement, moins nombreux qu'en 1862, ont accueilli les visiteurs. Le docteur Peton a prononcé un discours de bienvenue documenté, le pharmacien Emile Perrein s'est occupé du logement. La naissance d'une « Société des Sciences, Lettres et Arts de Saumur » est bien saluée avec un titre approximatif ( p. 44 ), mais celle-ci n'a joué aucun rôle. Parmi les membres de son premier comité, seul l'avocat Louis Anis adhère à la Société française d'archéologie. Le travail scientifique sur le Saumurois, le Guide archéologique, est entièrement rédigé par un versaillais, André Rhein. C'est pourquoi, je me demande si la venue du Congrès archéologique n'a pas été qu'un prétexte invoqué par un maire passionné pour l'enseignement, les musées et la culture.
En tout cas, la société se constitue en plusieurs étapes rapides. Une centaine de personnes participent à la réunion du 13 mai 1910, qui adopte l'appellation de " Société des Lettres, Sciences et Arts du Saumurois " ; à la différence des associations du siècle précédent, les références à l'agriculture ou à l'archéologie ont disparu ; tout le Saumurois est concerné et pas la seule ville de Saumur. Une commission constitutive de 30 membres nomme un bureau provisoire et rédige les statuts en 15 articles. Le mercredi 1er juin, une assemblée générale réunissant 70 membres élit le comité. Pris par sa mairie et ses activités professionnelles, le docteur Peton ne souhaite pas y jouer un rôle actif ; il ne vient pas à la séance et se contentera d'être président d'honneur. Le président élu est le colonel Picard ( voir ce nom ), jeune retraité et auteur de nombreuses publications. Le secrétaire général est le docteur Frédéric Bontemps, petit-fils du général, bibliophile, organisateur de plusieurs expositions et brillant conférencier. Les autres élus tiennent une place plus effacée, tel Victor Lohier, professeur de lettres au Collège de garçons et bibliothécaire de la ville. La société est déclarée à la sous-préfecture sous le régime de la commode loi de 1901.
4) Un départ enthousiaste ( 1910-1914 )
Sitôt fondée,
la nouvelle société adopte un programme de travail
très ambitieux : dresser l'inventaire des objets mobiliers
ou immobiliers anciens en vue de les étudier et de les
sauvegarder. Il en découle l'histoire des monuments du
Saumurois et des vieilles maisons de Saumur, l'étude des
coutumes et de la littérature régionale, les biographies
des grands personnages et des grands artistes et, comme au musée,
la présentation des richesses naturelles et de l'archéologie
( bulletin n° 1, septembre 1910 ). Effectivement,
les recherches et les publications fleurissent. Le colonel Picard,
laxiste pour ses propres écrits, est exigeant envers ses
collaborateurs, qu'il dirige comme une armée à la
bataille. En 1911, trois numéros du bulletin paraissent,
totalisant 248 pages ; en 1912, l'objectif de publier un numéro
chaque trimestre est atteint, donnant un total de 356 pages. De
même, en 1913 ( 342 pages ) et 1914 ( 404 pages ).
Qui est membre actif de la société ?
De 1910 à 1913 compris, sur 130 communications signées,
41 ( 32 % ) émanent d'un officier à la retraite
ou d'un vétérinaire militaire ( cette particularité,
un effet Picard, est étudiée dans le dossier :
Les officiers et l'histoire locale ) ;
27 communications viennent d'un médecin ( 21 % )
; 20 d'un membre du clergé ( 15 % ) ;
6 d'un auteur féminin et 5 d'enseignants. Ces communications
sont largement tournées vers l'histoire et l'archéologie
; quelques unes trahissent un évident amateurisme. L'ensemble
est cependant solide et encore utile aujourd'hui. Un peu austère
toutefois. Ces énumérations proches de l'inventaire
peuvent rebuter les auditeurs. On devine que le public est clairsemé
aux séances d'études, qui se tiennent dans la petite
salle des adjudications de la Mairie. Les excursions d'études,
dans la ville ou dans le proche Saumurois, paraissent rencontrer
plus de succès.
Il y a les membres qui travaillent, une quarantaine, et
les membres qui cotisent, sans pour autant participer à
une seule activité. Pour les notables, soutenir la société
savante locale est une obligation et un moyen de se décerner
un brevet de culture générale. C'est pourquoi, selon
Pierre Gourdin, 20,3 % des adhérents appartiennent aux
professions libérales, 10,3 % sont propriétaires
ou châtelains, 9,6 % des dames, le reste se répartissant
dans les couches supérieures de la société.
Au total, la S.L.S.A.S. compte 162 adhérents en 1910, 362
en 1912 et 418 en 1914, ce qui correspond à une progression
exceptionnelle et à un rayonnement assez vaste ( les
habitants de Saumur y sont légèrement majoritaires
avec 57,9 % des adhérents ).
5) La S.L.S.A.S. en crise ( 1914-1927 )
Un conflit assez aigre,
même s'il n'est évoqué qu'en termes feutrés,
oppose le colonel Picard au docteur Bontemps. Tous deux rêvent
d'écrire une grande histoire de Fontevraud. Le médecin
a une longueur d'avance, car il a réuni une large bibliographie,
alors que le colonel se contente de compiler quelques ouvrages
imprimés. Ce dernier veut continuer à écrire
" Fontevrault ", suivant une habitude ancienne ;
Frédéric Bontemps en tient pour " Fontevraud "
[ il a pour lui l'étymologie : Fontem Ebraudi,
l'avis de Célestin Port, et il l'a officiellement emporté
par un décret ministériel de 1928 - Desmé
de Chavigny prétendait arbitrer en proposant " Frontevaulx ",
qui est donné par Lézin Guyet et qui, selon lui,
viendrait du celtique... ]. Le président souhaitait
donner la priorité à l'implantation de la borne
matérialisant le passage du méridien de Greenwich
( officialisé en France en 1911 ), alors que le secrétaire
général lance la société, avec quelque
imprudence, dans l'érection du monument
dédié à Dupetit-Thouars. C'est le colonel
qui l'emporte, mais le médecin a dû, en sous-main,
monter une cabale contre les méthodes autoritaires de Picard.
Ce dernier finit par démissionner de la présidence
le 27 mai 1914.
Peton lui succède en catastrophe. Pendant la guerre,
les activités cessent, le docteur Bontemps décède
en 1916. En 1919, le docteur Peton, qui n'est plus maire, mais
encore conseiller municipal, déclare renoncer à
la fonction, pour des raisons de santé et de charges professionnelles
( n'oublions pas qu'il a été ruiné par
la crise du phylloxéra ). Le colonel Picard est rappelé
à la présidence, mais il est souvent absent jusqu'à
sa nouvelle démission en 1922. Le docteur Peton revient
sans faire grand chose, jusqu'à sa démission définitive
en 1927.
C'est le secrétaire général Camille
Charier, puis son gendre Emile Perrein, qui font tourner l'association.
Les effectifs sont en baisse : 287 cotisants en 1926. La
société, affaiblie, n'est pas capable de prendre
en charge la riche collection que le comte Lair lui propose, avec
mission de la présenter dans la Maison de la Reine de Sicile.
La collection va à la ville et au château.
Malgré tout, des chercheurs continuent à travailler
et à publier. En 1921-1923, la société produit
quatre bulletins chaque année et toujours des articles
de fond, comme ceux du commandant Rolle.
6) La société littéraire
Le chanoine Célestin
Verdier, supérieur de Saint-Louis, élu président
en 1927, est un littéraire, élégant causeur,
le mot juste, texte bref, impressionniste et superficiel. Avec
lui, la S.L.S.A.S. se réoriente complètement. Elle
organise de " grandes conférences littéraires ",
données par des personnalités connues à l'époque
et étrangères à la région, comme Henry
Bordeaux, Claude Farrère, Paul Reboux. Gustave Cohen...
Le romancier Maurice Bedel vient parler, à la salle Carnot,
de La Femme des temps modernes. Le grand public vient en
nombre à ces manifestations, ce qui renforce l'audience
et les finances de la société, qui regroupe de 500
à 600 adhérents.
En juillet-août 1927, la S.L.S.A.S. parvient à
monter une " Exposition d'oeuvres de Peinture, Sculpture,
Dessin, Gravure et Décoration, émanant d'Artistes
Saumurois ", dont le catalogue montre la grande
richesse. En 1929, elle participe aux festivités du Cinquième
Centenaire de Jeanne d'Arc. En 1937, elle reçoit, en grande
pompe, le général Weygand. Elle multiplie les excursions,
en élargissant le champ de ses visites.
Sous le successeur du chanoine Verdier, Maître Raoul
Bauchard, trop longtemps président ( 1933-1973 ),
la société se lance même dans le théâtre
pour fêter son vingt-cinquième anniversaire.
Le bulletin continue à paraître à un rythme de trois à quatre livraisons par an ; son contenu est très varié, les articles assez courts ; les longs exposés à orientation historique ont disparu au profit de brèves notices. Des poésies apparaissent, et de plus en plus de mondanités.