1) Les fêtes populaires
La Saint-Louis,
la Saint-Charles, la Saint-Philippe ( le 1er mai, pour Louis-Philippe )
sont organisées par la ville et marquées par des
feux d'artifices impressionnants. Pour le 14-juillet, les municipalités
républicaines veulent faire mieux et déploient de
gros moyens ; elles font pavoiser la ville et organisent une grande
fête populaire sur le Chardonnet ( voir le dossier
sur les fêtes nationales ).
Plus spontanés sont les défilés festifs
organisés à l'occasion du Carnaval ou de la Mi-Carême.
Déjà, les carabiniers de Monsieur organisaient de
grandes fêtes ouvertes à tous. La tradition se poursuit,
ce sont des militaires et leurs chevaux qui jouent un rôle
majeur dans les cavalcades du XIXe siècle. Le 26 ventôse
an XI ( jeudi 17 mars 1803, jour de la Mi-Carême ),
le 1er régiment de hussards, alors en garnison à
Saumur, participe à l'organisation d'une cavalcade au profit
des pauvres, en association avec des jeunes gens de familles notables.
Comme le marquis de Saint-Lambert, l'auteur des Saisons,
très appréciées à l'époque,
vient de décéder le 9 février, c'est son
entrée aux Champs-Elysées qui fournit le thème
du défilé ( d'après un programme imprimé
par Degouy ). Six chars décorés traversent la ville,
arborant les vers faciles de Saint-Lambert et montés par
des jeunes hommes - exclusivement - déguisés
en dieux et déesses mythologiques ou en personnages de
convention. Le soir un bal masqué clôt les festivités.
Quand elle s'implante à Saumur, l'Ecole de cavalerie
poursuit la tradition d'assurer les défilés costumés.
Plusieurs témoignages nous sont parvenus sur les mi-carêmes
du Second Empire. Par exemple, cette gravure figurant la cavalcade
au profit des pauvres du 7 mars 1859, en costumes de diverses
époques :

Sous la République,
le refroidissement des relations entre les civils et les élèves
de l'Ecole fait cesser ces manifestations. Le bureau de bienfaisance
prend alors le relais et organise les défilés et
les bals de la Mi-Carême, afin d'y faire la quête
et de percevoir les bénéfices de la soirée,
mais il n'est guère compétent pour organiser ce
genre de festivités.
C'est pourquoi un « Cercle du Comité des
Fêtes » est fondé par un groupe de commerçants
et « quelques jeunes gens sans aucun passé politique ».
Dans une circulaire imprimée du 9 février 1899,
le marchand de graines Victor
Boret fils, secrétaire général, en annonce
la fondation toute récente ( A.M.S., 1 I 241 ).
Pour l'instant, le Comité réfléchit aux statuts
et envisage deux types de membres ; les membres fondateurs, qui
organiseront les fêtes et qui paieront une cotisation élevée
de 100 F, des membres actifs et des membres participants, qui
apporteront leur concours, essentiellement pour des motifs de
charité. C'est désormais ce comité, financé
par des commerçants, qui organise les fêtes locales.
Chaque quartier, chaque association construit un char pour
le défilé fleuri. Ces images de la cavalcade du
16 mai 1909 présentent les deux facettes de la manifestation.
L'Avenir du Prolétariat, une société
de secours mutuels d'inspiration anarcho-syndicaliste, qui garantit
des retraites à partir de 50 ans et qui compte à
Saumur 130 sociétaires, a tenu à défiler,
en réalisant un char modeste, peuplé d'enfants et
au ton moralisateur.

Voici maintenant, en 1909, à l'entrée de la rue du Marché-Noir, un char d'une tout autre allure, que les légendes présentent comme celui de la reine de Paris ( le blason de la ville est reconnaissable ). Dans un aimable courriel, Basile Pachkoff, spécialiste des Mi-Carêmes parisiennes, me signale qu'il s'agit plus exactement de « la reine des reines de Paris », qui avait été choisie parmi les élues de chaque bateau-lavoir et de chaque grand marché. En 1909, elle s'appelait Augustine Orlhac. Enorme pièce montée, où le carton-pâte a remplacé les fleurs, ce char de prestige sur le thème de l'aviation vient en réalité d'un défilé parisien.

- Deux bâtiments successifs. A la salle de spectacle construite par A.J.B. Cailleau et inaugurée le 27 septembre 1788, succède le théâtre municipal à l'italienne de Joly-Leterme, ouvert le 5 avril 1866 ( voir historique et description des théâtres ). La seconde salle, avec 862 places en théorie, est un peu plus grande que la première, qui n'en offrait que 702.
- Un lieu étroitement surveillé. Rendez-vous réguliers de la bonne société, les séances théâtrales condensent toutes les passions de la ville. La presse relate les fréquents incidents qui surviennent, chahuts, échanges d'invectives, débuts de bagarre. Ces affaires tirent rarement à conséquence. Les autorités et les policiers, toujours présents, interviennent aussitôt et peuvent, à l'occasion, recevoir le renfort des sapeurs-pompiers, eux-aussi mobilisés. Nous racontons au chapitre 30, § 9, la bagarre qui éclate en août 1829 entre des officiers de carabiniers défenseurs de Charles X et des bourgeois libéraux ; le théâtre est évacué et fermé pour une longue période sur l'ordre du ministre ; deux duels et deux blessés légers s'ensuivent.
- L'organisation
des représentations.
En 1793-1794, une petite troupe de comédiens est en résidence
au théâtre de Saumur. Sur l'injonction du général
Commaire, elle abandonne son répertoire frivole et joue
des pièces héroïques, comme La mort de Beaurepaire
et Mucius Scaevola ou anticléricales, comme La
Ligue des fanatiques et des tyrans, composée par Ronsin.
Le succès est immense, d'autant plus que certains spectacles
sont gratuits. Lors de la Fête de l'Etre Suprême,
les comédiens participent au défilé revêtus
de leur costume romain.
A l'époque napoléonienne, il n'y a plus de
troupe permanente à Saumur. Le contrôle est particulièrement
strict. En 1804, le sous-préfet Delabarbe écrit
au maire qu'une troupe de bateleurs parcourt les départements
en jouant « les mistères de la passion avec
des figurines mécaniques » ; le ministre
de la police générale a interdit ce spectacle et
les individus devront être mis en arrestation. En 1812,
le sous-préfet rappelle au maire qu'une pièce sur
Pierre le Grand, jugée trop favorable à la Russie,
est interdite ( A.M.S., 3 R 13 ). Dans sa
volonté de tout caporaliser, Napoléon divise le
pays en arrondissements théâtraux, dirigés
par un directeur breveté, qui a le monopole sur l'activité
théâtrale dans son ressort et qui y organise les
troupes ambulantes autorisées. Saumur relève du
26 ème arrondissement, dont la seconde troupe vient donner
douze représentations de variétés et de vaudevilles
en 1813 ( A.M.S., 3 R 14 ).
Tout aussi minutieux est le règlement signé
par le maire Louvet le 1er février 1866 pour l'ouverture
de la nouvelle salle ( livret de 16 pages imprimé
par Roland Fils, A.M.S., 3 R 24 ). Tous les détails
sont prévus, par exemple, sur l'utilisation des loges de
la Mairie et de la Sous-Préfecture. Ou bien, « Article
15 - Il est défendu d'entrer au théâtre avec
des parapluies mouillés ». Ou encore, « Article
11 - Les femmes, soumises pour une cause quelconque à la
surveillance de la police, ne seront admises qu'aux places désignées
à cet effet par l'autorité municipale.
Il leur sera interdit de se promener dans les vestibules
et couloirs, et de pénétrer dans le foyer ».
L'ouverture de la nouvelle salle
et le goût des mondanités caractéristique
du Second Empire relancent l'activité théâtrale.
A cette occasion, l'imprimeur Roland, proche de Louvet, édite,
à partir du jeudi 5 avril 1866, un périodique spécialisé,
Le Guignol. Journal-programme du Théâtre de Saumur,
publié à l'occasion de chaque séance et rédigé
par " Paul Hichinelle " ( 62 numéros
parus, d'après la Bibliothèque nationale de France
).
Une rubrique de critique théâtrale est présente dans la plupart des périodiques locaux ; très impressionniste, commentant surtout le jeu des acteurs, elle nous paraît aujourd'hui sans grand intérêt.
A partir de 1875, le maire
de Saumur passe des traités ( A.M.S., 3 R 27 )
avec le directeur du théâtre municipal d'Angers,
qui s'engage à assurer, avec sa troupe permanente, 12 représentations
au cours de la saison, 4 d'opéra ( accompagnées
d'un orchestre d'au moins 30 musiciens ), 4 d'opéra
comique et 4 d'opérette. Le programme est donc avant tout
lyrique et présente le cycle habituel des opéras
italiens et des opérettes françaises. Ce théâtre
est fortement subventionné, il reçoit de la ville
300 F par représentation ; en contrepartie, il est
abonné à la taxe des pauvres pour un montant de
30 F par séance. La ville compense un peu en affermant
le buffet du théâtre aux grands cafés du voisinage.
Elle peut disposer de ses locaux pour donner des concerts,
des loteries, des bals et des conférences. Episodiquement,
passent des troupes jouant des pièces classiques, ou des
vaudevilles aux titres évocateurs, comme " Les
Femmes collantes ", ou des drames sociaux, comme
" Prostituée ", d'après
un roman de Victor Margueritte, ces derniers spectacles entraînant
des lettres de protestation de la Ligue Française pour
la Moralité publique ( A.M.S., 1 I 531 et 533 ). A signaler
enfin que les tournées Baret apparaissent à Saumur
à partir de 1925.
A côté de ce théâtre officieux, de nombreuses troupes se produisent dans les associations, dans les quartiers ou dans les collèges. Les pièces données au patronage du Fort, rue Basse-Saint-Pierre, connaissent un vif succès ; La Croix de Saumur annonce ses programmes, qui sont mélodramatiques à souhait.
Des batteries-fanfares ( tambours et clairons ) fonctionnent dans de nombreuses structures saumuroises, dans les sociétés sportives, chez les sapeurs-pompiers. L'Ecole de cavalerie, n'ayant pas le statut de régiment, n'a pas de musique militaire, mais dispose d'une bonne douzaine de trompettes et même d'une école de trompettes jusqu'en 1850.
Passons maintenant aux
sociétés philharmoniques, qui interprètent
une musique plus savante, à l'époque surtout sur
des instruments à vent et non sur des instruments à
cordes. Quand Napoléon passe à Saumur le 12 août
1808, il n'existe rien ; quelques habitants improvisent un
orphéon guerrier. C'est au milieu du XIXe siècle
que naissent les formations musicales modernes ; la première
connue dans le département est la Fanfare de Cholet créée
en 1848 ; ces associations se multiplient dans la Vallée
de la Loire ( Olivier Bellier, Les Sociétés
de Musique en Maine-et-Loire au XIXe siècle, mém.
de maîtrise, Tours, 1986 ). A Saumur, la garde nationale
s'était dotée d'une musique étoffée
de plus de soixante exécutants, qui accompagnait ses fréquents
exercices et agrémentait les cérémonies ;
cette formation est dissoute en 1855, avec la garde et les sapeurs-pompiers,
mais ses partitions sont soigneusement conservées dans
une armoire de la mairie.
Des formations musicales à vent apparaissent dans
les deux collèges de Garçons. La principale musique
de la ville naît seulement au lendemain de la Guerre de
1870. Dans une lettre adressée au maire le 14 mai 1872,
Stéphane Milon, alors âgé de 23 ans, fils
de libraire et futur libraire-éditeur, explique qu'un groupe
de jeunes gens veut constituer une musique et demande l'appui
de la ville ; il insiste sur « l'effet essentiellement moralisateur...
d'une organisation qui leur permettrait de se distraire dignement »
( A.M.S., 3 R 104 ). Cette influence heureuse
est souvent évoquée à l'époque ;
les exécutants apprennent à fonctionner en harmonie ;
ils viennent de toutes les catégories sociales ( avec
une prédominance des classes moyennes ) ; ils
associent des enfants ( acceptés avec l'autorisation
de leurs parents ) avec des vieillards chenus...
Peu après, les professeurs de la musique municipale
en formation demandent un traitement à la ville. Finalement,
la nouvelle société est créée le 11
juin 1872, sous l'appellation caractéristique d'Harmonie
municipale et sous la direction de Victor Meyer, professeur
de musique à l'école mutuelle des Récollets.
La nouvelle formation se fait apprécier par la qualité
de ses prestations ; elle réunit cependant des effectifs
plutôt modestes : 21 instruments en service en 1882,
39 en 1894 ( dont une caisse roulante pour les défilés ).
Sur les photos de groupe postérieurs, apparaissent de 40
à 50 participants sous les directions successives d'Aimé
Graff, puis de Marcellin Messageot. Les jeunes garçons
apparaissent en nombre ( bien sûr, les jeunes filles
ne sont pas alors admises ).

N'oublions pas qu'accomplir
son service militaire dans la musique est considéré
comme la planque idéale. Le Saumurois et le Baugeois fournissent
un nombre élevé de conscrits musiciens, que l'armée
perfectionne, les rendant capables de diriger une formation à
la fin de leur service. Nos pistonnés ont cependant oublié
qu'en cas de conflit, ils deviendront brancardiers, ce qui sera
une tâche particulièrement pénible et dangereuse
pendant la Guerre 14-18...
L'Harmonie municipale demande à ses adhérents
une modeste cotisation de 5 F par an. Elle coûte assez cher
à la ville, qui rétribue son chef, paie ses instruments,
lui accorde le foyer du théâtre pour ses répétitions
et édifie pour son usage, en 1875, un premier kiosque à
musique, qui ne donne pas satisfaction et qui est remplacé
par un second kiosque
implanté en des points variables de la place de la République
de 1892 à 1952. Par exemple, pour l'année 1908,
Stéphane Milon, encore président, réclame
à la ville 3 000 F de subvention annuelle, plus 1 000
F pour le chef ( A.M.S., 3 R 105 ). En même
temps, favorable aux municipalités républicaines,
l'Harmonie se fait une joie de participer aux manifestations de
la Fête nationale, à l'opposé de la Fanfare
de Varrains, qui est dissoute en 1887 pour avoir refusé
de jouer en cette circonstance.
Bien que les statuts précisent que toute discussion
politique ou religieuse est interdite au sein de la société,
ces associations sont engagées. La musique municipale est
proche des élus radicaux, ce qui suscite une riposte des
milieux conservateurs et cléricaux, ainsi que le souligne
Jérôme Cambon, Les Trompettes de la République.
Harmonies et fanfares en Anjou sous la Troisième République,
P.U. de Rennes, 2011, p. 25-26 et 37-38. En 1884, est
constituée L'Harmonie saumuroise, liée aux
patronages religieux et comptant parmi ses dirigeants le député
Georges de Grandmaison et le curé de Saint-Pierre, Jules
Bouvet.
Tous les coups sont permis. Etienne Bouvet-Ladubay avait
organisé au sein de son personnel la Musique de Saint-Hilaire-Saint-Florent.
Quand elle pose devant le photographe, cette formation apparaît
comme nombreuse et dotée d'instruments variés ;
elle remporte des prix à des concours et se produit avec
succès dans le Petit Théâtre. Son chef, Marcellin
Messageot, caissier-taxateur dans la maison, est un remarquable
entraîneur d'hommes. Si bien que la musique municipale de
Saumur le débauche en 1912, malgré les menaces de
licenciement de Girard-Bouvet. Messageot devient directeur de
l'Harmonie municipale et professeur de musique dans les écoles
primaires de la ville. Après son départ, la formation
de Saint-Hilaire paraît bien maigrelette, quand elle défile
devant la scierie, à l'occasion d'un concours de pêche.

4) L'apparition du cinématographe
Le 28 décembre
1895, la première projection publique du cinéma
des frères Lumière, dans le Salon indien au sous-sol
du Grand Café, éblouit les Parisiens. Le 7 ème
art est encore une simple attraction présentée dans
des établissements de bon standing ; il fait rapidement
le tour des capitales d'Europe, des grandes villes américaines
et de Tokyo ; il arrive à Angers en juin-juillet 1896,
au premier étage du Café du Théâtre,
tenu par Gasnault. Le public y vient en foule, repart enthousiasmé
et assure la publicité du nouveau spectacle. Le cinématographe
ne saurait ignorer bien longtemps Saumur : il y apparaît
le samedi 30 octobre 1896, dans l'une
des arrière-salles du Grand Café du Commerce, alors
situé 17 rue d'Orléans et tenu par un certain
Dodu ( partie rédigée à partir de l'excellent
article de Nicolas Jolivot, qui a épluché toute
la presse locale : « Un siècle de cinéma »,
Saumur, la perle de l'Anjou, n° 1, janvier 1996 ).
Les frères Lumière ne sont pas seulement de brillants
techniciens, qui mettent au point un procédé en
cours d'expérimentation, ils se révèlent
aussi des cinéastes inventifs. Leur spectacle donne dans
tous les goûts : une Baigneuse parisienne, les Courses
de Longchamp, des vues des quartiers de la capitale et, clou de
la soirée, le couronnement du Tsar Nicolas II. En somme,
un mélange d'actualités, de documentaire et un zeste
d'érotisme. Combien de temps a duré cette première
projection ? Sûrement moins d'un quart d'heure, mais on
la renouvelle souvent au cours de la soirée.
Nouvelle séance le 26 janvier 1897 au
Grand Café de la Paix, à l'angle de la rue Dacier
; cette fois, c'est la visite à Paris du Tsar de toutes
les Russies qui est présentée, et en musique, car
un phonographe assure le bruitage. Le cinéma entre dans
les moeurs ; à l'été 1897, un opérateur
de la maison Lumière vient tourner 8 bobines de 15 secondes
sur le carrousel. Cependant, dans les salles de ces grands cafés,
les consommations sont chères, les projections se sont
déroulées sur de courtes périodes ;
le cinéma se mélange avec les attractions du caf'-conc',
il en reprend le côté égrillard. Ce sont là
des lieux que les familles bien pensantes ou populaires ne fréquentent
pas. Il est donc probable qu'un tout petit nombre de Saumurois
a jusqu'alors assisté à une projection.
Pendant le mois de décembre, sur la place de la République,
se tient chaque année la foire d'hiver, installée
dans une série de baraquements. Nicolas Jolivot a découvert
que des stands forains proposent à bas prix des projections
cinématographiques : le Biorama en 1901 ; en
1904, l'Artistic Salon, qui présente des prises de vues
locales ; en 1906, le Stéréorama mouvant, qui
est en couleur, probablement un dérivé de la couleur
au pochoir mise au point par Charles Pathé. Cette foire
est très surveillée en matière de moeurs.
Cette fois, le grand public populaire et enfantin a pu assister
à une démonstration.
Troisième étape : le remplacement des
baraques foraines par des salles permanentes, qui débute
en France en 1905. A Saumur, c'est en 1908 que commence l'ère
des salles de cinéma présentant des films de fiction
de longue durée. La salle
Carnot, au n° 25 du quai de ce nom ( aujourd'hui
siège du District et des Archives municipales ) avait
été édifiée en 1906 par une société
civile présidée par François de Vallois.
Elle offre une grande salle, qui est louée pour des conférences,
du théâtre ou des bals ; de nombreuses pièces
annexes sont employées à des usages très
divers. L'une d'elles est transformée en stand de tir,
dans lequel un armurier de la rue Saint-Jean vient essayer ses
fusils. La gérance de cet ensemble est confiée à
Etienne Lasnier, un personnage passablement aventureux, qui déménage
sans cesse et que nous avons déjà rencontré ;
agent d'assurances et apôtre
de la mutualité, il proposait une audacieuse assurance-vie,
qui s'est vite écroulée ; le patronat local
avait ouvert à la salle Carnot un Office du travail ( un
bureau de placement ) et installé trois syndicats
réformistes ; c'est Lasnier qui assure des permanences.
Afin de rentabiliser sa belle salle assez peu utilisée,
il passe contrat avec la société des frères
Pathé, qui lui fournira la programmation cinématographique
et qui tourne à la chaîne des films sans prétention.
De premières séances sont organisées avec
succès au début de 1908 ; le 14 août
de cette année, Lasnier écrit au maire qu'une programmation
régulière va débuter en septembre, au rythme
de trois séances hebdomadaires, les samedi et dimanche
à 8 h ½ du soir, le dimanche en matinée
à 2 h ½ ( A.M.S., 3 R 142 ).
La raison sociale de l'affaire s'intitule " Cinéma-Théâtre
Pathé-Frères ". Les projections se poursuivent
à cette cadence en 1910, quand Lasnier négocie un
forfait à 3,50 F la séance pour le droit des pauvres
( cette taxe étant en principe fixée à
5 % de la recette, cela suppose un revenu plancher de 70
F ). Lasnier a engagé un projectionniste, car les
séances sont longues, habituellement, deux grands films,
un drame, une histoire comique ou d'aventures, encadrés
par des courts métrages et des actualités.
Le 28 février 1913, la salle Carnot est entièrement
ravagée par un grave incendie, survenu après un
bal. A la hâte, Lasnier monte une salle temporaire sur le
champ de Foire ( aujourd'hui, la place Verdun ). Sans doute
les spectateurs se sont-ils habitués à un relatif
confort, le temps du cinéma forain est révolu. Le
1er février 1914, Lasnier passe un bail avec le maire Peton
pour la location de la salle située au premier étage
du marché couvert
de la place Saint-Pierre ; il lui en coûtera 150
F par mois et il est soumis à bien des contraintes :
le samedi, il doit laisser un libre passage à travers la
salle pour les chalands qui se rendent au marché au beurre,
implanté également au premier étage des halles ;
la ville peut disposer de la salle huit fois sur quatre mois ;
l'exploitant s'engage à n'utiliser que des films ininflammables
et à n'installer qu'un piano d'accompagnement, l'appel
à un orchestre lui étant interdit. La salle offre
400 places, l'écran et le piano sont placés du côté
de la rue du Marché-Noir, en bas sur le plan ; une
cabine de projection est construite. L'entrée normale,
bordée d'affiches, est située sur la porte gauche
de la façade donnant sur la place Saint-Pierre.

Au lendemain de la guerre, la salle Carnot, restaurée, devient le Cinéma Gaumont. E. Lasnier gère donc deux salles apparemment en concurrence. Voici la programmation des deux établissements annoncée par le Courrier de Saumur du 21 janvier 1920 :

Chaque séance offre toujours deux grands films, des courts métrages et des actualités. D'après Jean Mitry, Histoire du cinéma muet, 3 vol., Editions universitaires, 1969-1973, La clef du Bonheur était le premier sérial russe, tourné en 1913. Dans le marché couvert, E. Lasnier transforme épisodiquement sa salle en skating, dont le bruit entraîne une plainte du voisinage. Ce personnage disparaît en 1922. Après quelques péripéties, l'établissement du Marché couvert devient l'Artistic Cinéma en janvier 1923 et est pris en mains par Monsieur Barbier, qui cède son bail à Monsieur Malherbe en 1931. Les portes du marché sont toujours encadrées par quatre grandes affiches, sur lesquelles on croit entrevoir de ténébreux mélodrames.

Examinées à
la loupe, celles de gauche indiquent : « porte-t-elle
bien la devise ... Potage Maggi », celles de droite
recommandent des pneumatiques et le savon " le Naturel "...
Le Conseil municipal du 11 mars 1932 autorise M. Malherbe
à installer dans la salle un équipement «photophone»
de location. C'est le début du cinéma parlant. Au
cours de la période 1919-1939, l'histoire cinématographique
de la ville peut se schématiser comme suit :
- La salle Carnot, surtout tournée vers les conférences et les bals, n'organise des séances de cinéma qu'à des dates irrégulières.
- Le 9 février 1921,
le Conseil municipal discute de l'opportunité d'autoriser
une troisième salle. Malgré l'avis d'Alfred Pichard,
qui estime que ces établissements « ne servent
qu'à démoraliser la jeunesse », l'ouverture
est acceptée. Cette salle s'appelle " le Palace ",
déjà installé 13 quai Carnot ; à
partir de 1923, le programme de ses projections paraît régulièrement
dans la presse. La salle est entièrement reconstruite au
même endroit par l'entreprise Bellati. Le nouvel aménagement
est terminé avant le 29 janvier 1932, jour où le
Conseil municipal décide qu'un pompier assistera à
chaque séance.
Ces cinémas sont commerciaux et indépendants.
Ils passent parfois des oeuvres que l'Echo saumurois juge
immorales ; ce journal signale même les films qui présentent
des déshabillés ( afin de dissuader les spectateurs ! ).
- Pour cette raison, une quatrième salle apparaît dans les années 1930 : le " Cinéma Familial " organise des projections le dimanche après-midi dans la salle des Fêtes du collège Saint-Louis. Il s'agit d'un cinéma de patronage visant surtout un jeune public.
- Une cinquième salle était même en projet. En 1938, le maire Robert Amy négocie avec l'Union Française des Oeuvres du Cinéma Laïque ( UFOCEL ) l'ouverture d'une programmation tournée vers un public scolaire ( A.M.S., 3 R 142 ). Il voulait l'implanter dans le Marché couvert et Madame Veuve Malherbe, qui avait donné son accord, irait s'installer dans le théâtre. Des études comparatives sont menées sur le fonctionnement des cinémas-théâtres. Ces projets n'aboutissent pas.
5) Les grands cirques américains à Saumur
A part quelques réglementations et un désaccord sur la date du passage du Grand Cirque Hippodrome Pinder, on ne sait pas grand chose sur la venue des cirques français et européens à Saumur. Seuls les cirques américains ont beaucoup fait parler d'eux, en raison de leur gigantisme et de leurs débauches publicitaires.
Le cirque Barnum and
Bailey présente trois pistes simultanées sous
un gigantesque chapiteau, il voyage à bord de quatre trains
spéciaux. Le 12 juin 1902, alors que son cortège
traverse Tours pour rejoindre la gare en direction de Saumur,
l'éléphant Fritz devient fou furieux et doit être
abattu ( sa dépouille est naturalisée à
Nantes, puis ramenée vers le Musée des Beaux-Arts
de Tours, à bord du bateau à vapeur le FRAM ).
Le cirque dispose encore de trois troupeaux d'éléphants
quand il traverse Saumur en cortège pour rejoindre le terrain
du Chardonnet, propriété municipale.

Le cirque est pris d'assaut par une foule nombreuse, selon la légende de cette carte postale éditée par Voelcker.
William Frederick Cody, ancien cavalier du Pony Express,
chercheur d'or, éclaireur de l'armée dans les guerres
indiennes, chasseur de bisons au service d'une compagnie ferroviaire,
doit à cette dernière activité son surnom
de Buffalo Bill. Il a monté un gigantesque show, le " Buffalo
Bill's Wild West ", qui évoque la conquête
de l'Ouest, la ruée vers l'or, l'attaque d'une diligence
et au cours duquel il démontre son adresse au lasso et
son art de tirer en galopant. Pour sa tournée française,
il ajoute 100 Peaux Rouges, une troupe impériale japonaise
et une grande manoeuvre d'artillerie.
La venue du spectacle a été précédée
par des négociations assez longues ( A.M.S., 3 R 140 ).
W. F. Cody et James A. Bailey demandent un terrain de 40 000
mètres carrés, car ils se produisent en plein air.
A Saumur, seul le Chardonnet est assez grand, mais il faut l'accord
du colonel commandant l'Ecole ; à cause des manoeuvres
militaires, la venue du spectacle est avancée. Elle est
précédée par un premier train publicitaire,
qui couvre la ville d'affiches, du type de celle-ci :

Le samedi 26 août
1905, le show s'installe pour deux représentations. Trois
trains spéciaux ont acheminé vers Saumur les centaines
de figurants du spectacle. Une grande parade traverse la ville
de la gare au terrain du Chardonnet. Bien que Sitting Bull n'ait
pas été autorisé à venir en Europe,
on y remarque un grand nombre d'indiens bien authentiques et des
cavaliers de tous les continents. Selon la presse locale, le cirque
aurait rassemblé 50 000 spectateurs, payant leur place
de 1,50 F à 8 F, avec demi-tarif pour les enfants.
Un arrêté du préfet précise que
la morve a été constatée parmi les animaux
de la troupe, qui sont tous considérés comme contaminés.
Richard, un vétérinaire de Saumur, procédera
à leur visite, ils seront isolés des autres animaux
et l'emplacement qu'ils occupaient devra être totalement
désinfecté.
( Partie rédigée d'après Yves Truchard,
dans La Nouvelle République du 26 août 2005
)