Les arts du spectacle au XIXe siècle

 

1) Les fêtes populaires

  La Saint-Louis, la Saint-Charles, la Saint-Philippe ( le 1er mai, pour Louis-Philippe ) sont organisées par la ville et marquées par des feux d'artifices impressionnants. Pour le 14-juillet, les municipalités républicaines veulent faire mieux et déploient de gros moyens ; elles font pavoiser la ville et organisent une grande fête populaire sur le Chardonnet ( voir le dossier sur les fêtes nationales ).
 Plus spontanés sont les défilés festifs organisés à l'occasion du Carnaval ou de la Mi-Carême. Déjà, les carabiniers de Monsieur organisaient de grandes fêtes ouvertes à tous. La tradition se poursuit, ce sont des militaires et leurs chevaux qui jouent un rôle majeur dans les cavalcades du XIXe siècle. Le 26 ventôse an XI ( jeudi 17 mars 1803, jour de la Mi-Carême ), le 1er régiment de hussards, alors en garnison à Saumur, participe à l'organisation d'une cavalcade au profit des pauvres, en association avec des jeunes gens de familles notables. Comme le marquis de Saint-Lambert, l'auteur des Saisons, très appréciées à l'époque, vient de décéder le 9 février, c'est son entrée aux Champs-Elysées qui fournit le thème du défilé ( d'après un programme imprimé par Degouy ). Six chars décorés traversent la ville, arborant les vers faciles de Saint-Lambert et montés par des jeunes hommes - exclusivement - déguisés en dieux et déesses mythologiques ou en personnages de convention. Le soir un bal masqué clôt les festivités.
 Quand elle s'implante à Saumur, l'Ecole de cavalerie poursuit la tradition d'assurer les défilés costumés. Plusieurs témoignages nous sont parvenus sur les mi-carêmes du Second Empire. Par exemple, cette gravure figurant la cavalcade au profit des pauvres du 7 mars 1859, en costumes de diverses époques :

Le Monde illustré, 1859, p. 221

 Sous la République, le refroidissement des relations entre les civils et les élèves de l'Ecole fait cesser ces manifestations. Le bureau de bienfaisance prend alors le relais et organise les défilés et les bals de la Mi-Carême, afin d'y faire la quête et de percevoir les bénéfices de la soirée, mais il n'est guère compétent pour organiser ce genre de festivités.
 C'est pourquoi un « Cercle du Comité des Fêtes » est fondé par un groupe de commerçants et « quelques jeunes gens sans aucun passé politique ». Dans une circulaire imprimée du 9 février 1899, le marchand de graines Victor Boret fils, secrétaire général, en annonce la fondation toute récente ( A.M.S., 1 I 241 ). Pour l'instant, le Comité réfléchit aux statuts et envisage deux types de membres ; les membres fondateurs, qui organiseront les fêtes et qui paieront une cotisation élevée de 100 F, des membres actifs et des membres participants, qui apporteront leur concours, essentiellement pour des motifs de charité. C'est désormais ce comité, financé par des commerçants, qui organise les fêtes locales.
 Chaque quartier, chaque association construit un char pour le défilé fleuri. Ces images de la cavalcade du 16 mai 1909 présentent les deux facettes de la manifestation. L'Avenir du Prolétariat, une société de secours mutuels d'inspiration anarcho-syndicaliste, qui garantit des retraites à partir de 50 ans et qui compte à Saumur 130 sociétaires, a tenu à défiler, en réalisant un char modeste, peuplé d'enfants et au ton moralisateur.

Char de l'Avenir, photo S. Dupitier

 Voici maintenant, en 1909, à l'entrée de la rue du Marché-Noir, un char d'une tout autre allure, que les légendes présentent comme celui de la reine de Paris ( le blason de la ville est reconnaissable ). Dans un aimable courriel, Basile Pachkoff, spécialiste des Mi-Carêmes parisiennes, me signale qu'il s'agit plus exactement de « la reine des reines de Paris », qui avait été choisie parmi les élues de chaque bateau-lavoir et de chaque grand marché. En 1909, elle s'appelait Augustine Orlhac. Enorme pièce montée, où le carton-pâte a remplacé les fleurs, ce char de prestige sur le thème de l'aviation vient en réalité d'un défilé parisien.

Cavalcade du 16 mai 1909, char de la reine des reines de Paris

 

2) Le théâtre

 - Deux bâtiments successifs. A la salle de spectacle construite par A.J.B. Cailleau et inaugurée le 27 septembre 1788, succède le théâtre municipal à l'italienne de Joly-Leterme, ouvert le 5 avril 1866 ( voir historique et description des théâtres ). La seconde salle, avec 862 places en théorie, est un peu plus grande que la première, qui n'en offrait que 702.

- Un lieu étroitement surveillé. Rendez-vous réguliers de la bonne société, les séances théâtrales condensent toutes les passions de la ville. La presse relate les fréquents incidents qui surviennent, chahuts, échanges d'invectives, débuts de bagarre. Ces affaires tirent rarement à conséquence. Les autorités et les policiers, toujours présents, interviennent aussitôt et peuvent, à l'occasion, recevoir le renfort des sapeurs-pompiers, eux-aussi mobilisés. Nous racontons au chapitre 30, § 9, la bagarre qui éclate en août 1829 entre des officiers de carabiniers défenseurs de Charles X et des bourgeois libéraux ; le théâtre est évacué et fermé pour une longue période sur l'ordre du ministre ; deux duels et deux blessés légers s'ensuivent.

- L'organisation des représentations. En 1793-1794, une petite troupe de comédiens est en résidence au théâtre de Saumur. Sur l'injonction du général Commaire, elle abandonne son répertoire frivole et joue des pièces héroïques, comme La mort de Beaurepaire et Mucius Scaevola ou anticléricales, comme La Ligue des fanatiques et des tyrans, composée par Ronsin. Le succès est immense, d'autant plus que certains spectacles sont gratuits. Lors de la Fête de l'Etre Suprême, les comédiens participent au défilé revêtus de leur costume romain.
 A l'époque napoléonienne, il n'y a plus de troupe permanente à Saumur. Le contrôle est particulièrement strict. En 1804, le sous-préfet Delabarbe écrit au maire qu'une troupe de bateleurs parcourt les départements en jouant « les mistères de la passion avec des figurines mécaniques » ; le ministre de la police générale a interdit ce spectacle et les individus devront être mis en arrestation. En 1812, le sous-préfet rappelle au maire qu'une pièce sur Pierre le Grand, jugée trop favorable à la Russie, est interdite ( A.M.S., 3 R 13 ). Dans sa volonté de tout caporaliser, Napoléon divise le pays en arrondissements théâtraux, dirigés par un directeur breveté, qui a le monopole sur l'activité théâtrale dans son ressort et qui y organise les troupes ambulantes autorisées. Saumur relève du 26 ème arrondissement, dont la seconde troupe vient donner douze représentations de variétés et de vaudevilles en 1813 ( A.M.S., 3 R 14 ).
 Tout aussi minutieux est le règlement signé par le maire Louvet le 1er février 1866 pour l'ouverture de la nouvelle salle ( livret de 16 pages imprimé par Roland Fils, A.M.S., 3 R 24 ). Tous les détails sont prévus, par exemple, sur l'utilisation des loges de la Mairie et de la Sous-Préfecture. Ou bien, « Article 15 - Il est défendu d'entrer au théâtre avec des parapluies mouillés ». Ou encore, « Article 11 - Les femmes, soumises pour une cause quelconque à la surveillance de la police, ne seront admises qu'aux places désignées à cet effet par l'autorité municipale.
 Il leur sera interdit de se promener dans les vestibules et couloirs, et de pénétrer dans le foyer ».

Premier numéro du Guignol L'ouverture de la nouvelle salle et le goût des mondanités caractéristique du Second Empire relancent l'activité théâtrale. A cette occasion, l'imprimeur Roland, proche de Louvet, édite, à partir du jeudi 5 avril 1866, un périodique spécialisé, Le Guignol. Journal-programme du Théâtre de Saumur, publié à l'occasion de chaque séance et rédigé par " Paul Hichinelle " ( 62 numéros parus, d'après la Bibliothèque nationale de France ).

 Une rubrique de critique théâtrale est présente dans la plupart des périodiques locaux ; très impressionniste, commentant surtout le jeu des acteurs, elle nous paraît aujourd'hui sans grand intérêt.

 A partir de 1875, le maire de Saumur passe des traités ( A.M.S., 3 R 27 ) avec le directeur du théâtre municipal d'Angers, qui s'engage à assurer, avec sa troupe permanente, 12 représentations au cours de la saison, 4 d'opéra ( accompagnées d'un orchestre d'au moins 30 musiciens ), 4 d'opéra comique et 4 d'opérette. Le programme est donc avant tout lyrique et présente le cycle habituel des opéras italiens et des opérettes françaises. Ce théâtre est fortement subventionné, il reçoit de la ville 300 F par représentation ; en contrepartie, il est abonné à la taxe des pauvres pour un montant de 30 F par séance. La ville compense un peu en affermant le buffet du théâtre aux grands cafés du voisinage.
 Elle peut disposer de ses locaux pour donner des concerts, des loteries, des bals et des conférences. Episodiquement, passent des troupes jouant des pièces classiques, ou des vaudevilles aux titres évocateurs, comme " Les Femmes collantes ", ou des drames sociaux, comme " Prostituée ", d'après un roman de Victor Margueritte, ces derniers spectacles entraînant des lettres de protestation de la Ligue Française pour la Moralité publique ( A.M.S., 1 I 531 et 533 ). A signaler enfin que les tournées Baret apparaissent à Saumur à partir de 1925.

 A côté de ce théâtre officieux, de nombreuses troupes se produisent dans les associations, dans les quartiers ou dans les collèges. Les pièces données au patronage du Fort, rue Basse-Saint-Pierre, connaissent un vif succès ; La Croix de Saumur annonce ses programmes, qui sont mélodramatiques à souhait.

 

3) La musique

 Des batteries-fanfares ( tambours et clairons ) fonctionnent dans de nombreuses structures saumuroises, dans les sociétés sportives, chez les sapeurs-pompiers. L'Ecole de cavalerie, n'ayant pas le statut de régiment, n'a pas de musique militaire, mais dispose d'une bonne douzaine de trompettes et même d'une école de trompettes jusqu'en 1850.

 Passons maintenant aux sociétés philharmoniques, qui interprètent une musique plus savante, à l'époque surtout sur des instruments à vent et non sur des instruments à cordes. Quand Napoléon passe à Saumur le 12 août 1808, il n'existe rien ; quelques habitants improvisent un orphéon guerrier. C'est au milieu du XIXe siècle que naissent les formations musicales modernes ; la première connue dans le département est la Fanfare de Cholet créée en 1848 ; ces associations se multiplient dans la Vallée de la Loire ( Olivier Bellier, Les Sociétés de Musique en Maine-et-Loire au XIXe siècle, mém. de maîtrise, Tours, 1986 ). A Saumur, la garde nationale s'était dotée d'une musique étoffée de plus de soixante exécutants, qui accompagnait ses fréquents exercices et agrémentait les cérémonies ; cette formation est dissoute en 1855, avec la garde et les sapeurs-pompiers, mais ses partitions sont soigneusement conservées dans une armoire de la mairie.
 Des formations musicales à vent apparaissent dans les deux collèges de Garçons. La principale musique de la ville naît seulement au lendemain de la Guerre de 1870. Dans une lettre adressée au maire le 14 mai 1872, Stéphane Milon, alors âgé de 23 ans, fils de libraire et futur libraire-éditeur, explique qu'un groupe de jeunes gens veut constituer une musique et demande l'appui de la ville ; il insiste sur « l'effet essentiellement moralisateur... d'une organisation qui leur permettrait de se distraire dignement » ( A.M.S., 3 R 104 ). Cette influence heureuse est souvent évoquée à l'époque ; les exécutants apprennent à fonctionner en harmonie ; ils viennent de toutes les catégories sociales ( avec une prédominance des classes moyennes ) ; ils associent des enfants ( acceptés avec l'autorisation de leurs parents ) avec des vieillards chenus...
 Peu après, les professeurs de ce groupe en cours de constitution demandent un traitement à la ville. Finalement, la nouvelle société est créée le 11 juin 1872, sous l'appellation caractéristique d'Harmonie municipale et sous la direction de Victor Meyer, professeur de musique à l'école mutuelle des Récollets.
 La nouvelle formation se fait apprécier par la qualité de ses prestations ; elle réunit cependant des effectifs plutôt modestes : 21 instruments en service en 1882, 39 en 1894 ( dont une caisse roulante pour les défilés ). Sur les photos de groupe postérieurs, apparaissent de 40 à 50 participants sous les directions successives d'Aimé Graff, puis de Marcellin Messageot. Les jeunes garçons apparaissent en nombre ( bien sûr, les jeunes filles ne sont pas alors admises ).

L'Harmonie municipale dans la cour de l'Hôtel de Ville, début du XXe siècle

 N'oublions pas qu'accomplir son service militaire dans la musique est considéré comme la planque idéale. Le Saumurois et le Baugeois fournissent un nombre élevé de conscrits musiciens, que l'armée perfectionne, les rendant capables de diriger une formation à la fin de leur service. Nos pistonnés ont cependant oublié qu'en cas de conflit, ils deviendront brancardiers, ce qui sera une tâche particulièrement pénible et dangereuse pendant la Guerre 14-18...
 L'Harmonie municipale demande à ses adhérents une modeste cotisation de 5 F par an. Elle coûte assez cher à la ville, qui rétribue son chef, paie ses instruments, lui accorde le foyer du théâtre pour ses répétitions et édifie pour son usage, en 1875, un premier kiosque à musique, qui ne donne pas satisfaction et qui est remplacé par un second kiosque implanté en des points variables de la place de la République de 1892 à 1952. Par exemple, pour l'année 1908, Stéphane Milon, encore président, réclame à la ville 3 000 F de subvention annuelle, plus 1 000 F pour le chef ( A.M.S., 3 R 105 ). En même temps, favorable aux municipalités républicaines, l'Harmonie se fait une joie de participer aux manifestations de la Fête nationale, à l'opposé de la Fanfare de Varrains, qui est dissoute en 1887 pour avoir refusé de jouer en cette circonstance.
 Bien que les statuts précisent que toute discussion politique ou religieuse est interdite au sein de la société, ces associations sont engagées. La musique municipale est proche des élus radicaux, ce qui suscite une riposte des milieux conservateurs et cléricaux, ainsi que le souligne Jérôme Cambon, Les Trompettes de la République. Harmonies et fanfares en Anjou sous la Troisième République, P.U. de Rennes, 2011, p. 25-26 et 37-38. En 1884, est constituée L'Harmonie saumuroise, liée aux patronages religieux et comptant parmi ses dirigeants le député Georges de Grandmaison et le curé de Saint-Pierre, Jules Bouvet.
 Tous les coups sont permis. Etienne Bouvet-Ladubay avait organisé au sein de son personnel la Musique de Saint-Hilaire-Saint-Florent. Quand elle pose devant le photographe, cette formation apparaît comme nombreuse et dotée d'instruments variés ; elle remporte des prix à des concours et se produit avec succès dans le Petit Théâtre. Son chef, Marcellin Messageot, caissier-taxateur dans la maison, est un remarquable entraîneur d'hommes. Si bien que la musique municipale de Saumur le débauche en 1912, malgré les menaces de licenciement de Girard-Bouvet. Messageot devient directeur de l'Harmonie municipale et professeur de musique dans les écoles primaires de la ville. Après son départ, la formation de Saint-Hilaire paraît bien maigrelette, quand elle défile devant la scierie, à l'occasion d'un concours de pêche.

La musique partant pour le concours de pêche

 

4) L'apparition du cinématographe

 Le 28 décembre 1895, la première projection publique du cinéma des frères Lumière, dans le Salon indien au sous-sol du Grand Café, éblouit les Parisiens. Le 7 ème art est encore une simple attraction présentée dans des établissements de bon standing ; il fait rapidement le tour des capitales d'Europe, des grandes villes américaines et de Tokyo ; il arrive à Angers en juin-juillet 1896, au premier étage du Café du Théâtre, tenu par Gasnault. Le public y vient en foule, repart enthousiasmé et assure la publicité du nouveau spectacle. Le cinématographe ne saurait ignorer bien longtemps Saumur : il y apparaît le samedi 30 octobre 1896, dans l'une des arrière-salles du Grand Café du Commerce, alors situé 17 rue d'Orléans et tenu par un certain Dodu ( partie rédigée à partir de l'excellent article de Nicolas Jolivot, qui a épluché la collection du Courrier de Saumur : « Un siècle de cinéma », Saumur, la perle de l'Anjou, n° 1, janvier 1996 ). Les frères Lumière ne sont pas seulement de brillants techniciens, qui mettent au point un procédé alors en cours d'expérimentation, ils se révèlent aussi des cinéastes inventifs, sans pour autant croire à l'avenir du cinéma. Leur spectacle donne dans tous les goûts : une Baigneuse parisienne, les Courses de Longchamp, des vues des quartiers de la capitale et, clou de la soirée, le couronnement du Tsar Nicolas II filmé par deux envoyés spéciaux. En somme, un mélange d'actualités, de documentaire et un zeste d'érotisme. Combien de temps a duré cette première projection ? Sûrement moins d'un quart d'heure, mais on la renouvelle souvent au cours de la soirée. Le spectacle dure jusqu'au 3 novembre.
 Nouvelle séance le 26 janvier 1897 au Grand Café de la Paix, à l'angle de la rue Dacier ; cette fois, c'est la visite à Paris du Tsar de toutes les Russies qui est présentée, et en musique, car un phonographe assure le bruitage. Le spectacle est présenté par " le Cinématographe perfectionné " ; Guy Olivo pense que ce n'est sans doute pas l'appareil des frères Lumière.
 Dans les salles de ces cafés les plus luxueux de la ville, les consommations sont chères, les projections se sont déroulées sur de courtes périodes ; le cinéma se mélange avec les attractions du caf'-conc', il en reprend le côté égrillard. Ce sont là des lieux que les familles bien pensantes ou populaires ne fréquentent habituellement pas. Cependant, le Grand Café de la Paix consent des prix abordables : entrée à 0 F 50 et à 0 F 25 pour les enfants et les militaires. Il traite à forfait pour les écoles, pensionnats et lycées. Le nombre des spectateurs est forcément limité.

 En réalité, le spectacle cinématographique a débuté un peu plus tôt dans des baraques de foire. Guy Olivo me communique aimablement les recherches minutieuses qu'il a opérées à partir des collections de L'Echo saumurois. Du 8 au 11 août 1896 se déroulent les Grandes Fêtes de Charité données par l'Association des Officiers de Réserve ; sur la carrière Marengo ( occupée aujourd'hui par le hangar Bossut ), est installée la tente du Cinographoscope, qui présente des « photographies animées » sur un écran de 3 mètres sur 2 m. 50, « c'est-à-dire que les personnages sont vus grandeur naturelle ». « Parmi ces tableaux que nous montre le Cinographoscope citons : La Corvée de fourrage. La Partie de cartes où l’on voit de véritables portraits animés plus grands que nature. Le Jardinier surpris, scène comique, des Chevaux à l’abreuvoir, le Passage de la Marne, près de Meaux, par le 4e hussard, etc. Vues toutes plus intéressantes les unes que les autres. » Ce n'est pas l'authentique cinématographe des frères Lumière qui est ici présenté, mais un procédé proche mis au point par les frères Pipon, associés avec René Pressecq, et breveté en mars 1896.
 Pendant une vingtaine de jours, de fin novembre au milieu de décembre, sur la place de la République et le début du quai de Limoges, se tient chaque année la foire d'hiver ou foire Saint-André, installée dans un alignement impressionnant de baraques. Là aussi, le cinéma apparaît sous des formes variées, en novembre-décembre 1896, sous l'appellation de Cinéphotographe. « On y passe quelques instants agréables. Ces vues animées, telles que la place de la République, à Paris, où l’on voit le défilé des voitures, omnibus et piétons ; la Sortie des ouvriers d’une fabrique ; Une nuit terrible, tableau des plus amusants ; la Sortie du port de deux vapeurs bondés de voyageurs ; le Jeu de saute-mouton ; l’Arrivée d’un train en gare, où l’on voit le chef de gare faire les signaux, les voyageurs monter et descendre ; le Défilé d’un régiment musique en tête ; et enfin pour compléter ces scènes, la célèbre Loïe Fuller ; tous ces tableaux, pris sur le vif, sont absolument stupéfiants et tous les Saumurois, voudront voir ce spectacle. » ( Echo saumurois du 30 novembre 1896 ). L'année suivante, le Cinématographe Lyonnais présente des films Lumière. En 1901, le Biorama-cinématographe remporte un vif succès ; il présente en particulier La lune à un mètre, la célèbre création féerique de Georges Méliès, qu'on peut revoir sur Youtube :

http://www.youtube.com/watch?v=reRfkPf4-Gg

 Plus connu encore, Le Voyage dans la Lune, féerie en 30 tableaux, est projeté dans le cadre du cirque Anderson, sur la place de la République du 15 au 17 septembre 1903.
 Le cinématographe atteint Montreuil-Bellay le dimanche 18 mai 1902, l'institution Saint-Louis le jeudi 15 janvier 1903, la salle Jeanne d'Arc de Saint-Cyr-en-Bourg le dimanche 15 mars 1903. Il est ainsi entré dans les moeurs.Dès l'été 1897, un opérateur de la maison Lumière est venu tourner 8 bobines de 15 secondes sur le carrousel ; les exercices y apparaissent très saccadés et les participants, trop nombreux, se gênent. A la foire de décembre 1903, le Grand Cinéorama Electrique présente « quelques vues cinématographiques prises à Saumur. On y voit, outre un défilé de l’Harmonie Saumuroise le jour de la Sainte-Cécile, des sorties de messes à Saint-Pierre et à Saint-Nicolas où chacun est heureux, non seulement de se voir, mais surtout d’y apercevoir quelques figures amies. Chaque soir, la direction du Cinéorama apporte des modifications dans son programme qui toujours est des mieux composés... » En décembre 1904, l'Artistic-Salon présente des films en couleur produits par Pathé-Frères. La tenue des spectacles est surveillée de près. En 1911, la Ligue de la Moralité Publique de Saumur, présidée par Bernard Le Gouis, ancien professeur au Collège, fait interdire par le maire la projection de certains films pornographiques intitulés « série noire ».


 Nouvelle étape décisive : le remplacement des baraques foraines par des salles permanentes, qui débute en France en 1905. A Saumur, c'est en 1908 que commence l'ère des salles de cinéma présentant des films de fiction de longue durée. La salle Carnot, au n° 25 du quai de ce nom ( aujourd'hui siège de l'Agglo et des Archives municipales ) avait été édifiée en 1906 par une société civile présidée par François de Vallois. Elle offre une grande salle, qui est louée pour des conférences, du théâtre, des bals, parfois du cirque ou du patin à roulettes ; de nombreuses pièces annexes sont employées à des usages très divers. L'une d'elles est transformée en stand de tir, dans lequel un armurier de la rue Saint-Jean vient essayer ses fusils. La gérance de cet ensemble est confiée à Etienne Lasnier, un personnage passablement aventureux, qui déménage sans cesse et que nous avons déjà rencontré ; agent d'assurances et apôtre de la mutualité, il proposait une audacieuse assurance-vie, qui s'est vite écroulée ; le patronat local avait ouvert à la salle Carnot un Office du travail ( un bureau de placement ) et installé trois syndicats réformistes ; c'est Lasnier qui assure les permanences.
 Afin de rentabiliser sa belle salle assez peu utilisée, ce dernier passe contrat avec la société des frères Pathé, qui lui fournira une programmation cinématographique hebdomadaire et qui tourne à la chaîne des films sans prétention. De premières séances d'essai sont organisées les 17, 18, 20 et 21 novembre 1907 ( d'après Guy Olivo ). Des films sur l'Ecole de Saumur sont présentés. L'Echo saumurois écrit que ces représentations ont été un succès et elles deviennent assez fréquentes. Le 14 août 1908, Lasnier écrit au maire qu'une programmation régulière va débuter en septembre, au rythme de trois séances hebdomadaires, les samedi et dimanche à 8 h ½ du soir, le dimanche en matinée à 2 h ½ ( A.M.S., 3 R 142 ). La raison sociale de l'affaire s'intitule " Cinéma-Théâtre Pathé-Frères ". Les projections se poursuivent à cette cadence en 1910, quand Lasnier négocie un forfait à 3,50 F la séance pour le droit des pauvres ( cette taxe étant en principe fixée à 5 % de la recette, cela suppose un revenu plancher de 70 F ). Lasnier a engagé un projectionniste, car les séances sont longues, présentant habituellement deux grands films, un drame et une histoire comique ou d'aventures, encadrés par des courts métrages et des actualités. Parfois, des images locales sont ajoutées, comme des Vues de Saumur, prises en tramway. La présence d'un pianiste est évoquée. Grâce au changement hebdomadaire du programme, le succès ne se dément pas ; à la soirée de clôture de la saison, le dimanche 16 mai 1909, le Cinéma Pathé doit refuser l'entrée à deux cents personnes.
 Le 28 février 1913, la salle Carnot est entièrement ravagée par un grave incendie, survenu après un bal. A la hâte, Lasnier monte une salle temporaire sur le champ de Foire ( aujourd'hui, la place Verdun ). Sans doute les spectateurs se sont-ils habitués à un relatif confort, le temps du cinéma forain est révolu. Le 1er février 1914, Lasnier passe un bail avec le maire Peton pour la location de la salle située au premier étage du marché couvert de la place Saint-Pierre ; il lui en coûtera 150 F par mois et il est soumis à bien des contraintes : le samedi, il doit laisser un libre passage à travers la salle pour les chalands qui se rendent au marché au beurre, implanté également au premier étage des halles ; la ville peut disposer de la salle huit fois sur quatre mois ; l'exploitant s'engage à n'utiliser que des films ininflammables et à n'installer qu'un piano d'accompagnement, l'appel à un orchestre lui étant interdit. La salle offre 400 places, l'écran et le piano sont placés du côté de la rue du Marché-Noir, en bas sur ce plan dressé par l'architecte-voyer Flachat ( A.M.S., 3 R 142 ) ; une cabine de projection est aménagée. L'entrée normale, bordée d'affiches, est située sur la porte gauche de la façade donnant sur la place Saint-Pierre. On passe sous la salle et on accède au premier étage ( représenté en rouge ) par l'escalier visible à gauche.

Plan dressé par l'architecte-voyer Flachat, A.M.S., 3 R 142

 A partir du 21 février 1914, la salle Carnot, restaurée par les soins de l'architecte Jamard, devient le Cinématographe Gaumont. E. Lasnier gère donc deux salles apparemment en concurrence. Pendant la guerre, quelques représentations exceptionnelles sont données dans la salle du Marché-couvert au profit des hôpitaux militaires de Saumur. Voici la programmation des deux établissements annoncée par le Courrier de Saumur du 21 janvier 1920 :

Courrier de Saumur du 21 janvier 1920

 Chaque séance offre toujours deux grands films, des courts métrages et des actualités. D'après Jean Mitry, Histoire du cinéma muet, 3 vol., Editions universitaires, 1969-1973, La clef du Bonheur était le premier sérial russe, tourné en 1913. Dans le marché couvert, E. Lasnier transforme épisodiquement sa salle en skating, dont le bruit entraîne une plainte du voisinage. Ce personnage disparaît en 1922. Après quelques péripéties, l'établissement du Marché couvert devient l'Artistic Cinéma en janvier 1923 et est pris en mains par Monsieur Barbier, qui cède son bail à Monsieur Malherbe en 1931. Les portes du marché sont toujours encadrées par quatre grandes affiches, sur lesquelles on croit entrevoir de ténébreux mélodrames.

L'entrée du Marché couvert pendant la Guerre 14-18

 Examinées à la loupe, celles de gauche indiquent : « porte-t-elle bien la devise ... Potage Maggi », celles de droite recommandent des pneumatiques et le savon " le Naturel "...
 Le Conseil municipal du 11 mars 1932 autorise M. Malherbe à installer dans la salle un équipement «photophone» de location. C'est le début du cinéma parlant. Au cours de la période 1919-1939, l'histoire cinématographique de la ville peut se schématiser comme suit :

- La salle Carnot, surtout tournée vers les conférences et les bals, n'organise des séances de cinéma qu'à des dates irrégulières.

- Le 9 février 1921, le Conseil municipal discute de l'opportunité d'autoriser une troisième salle. Malgré l'avis d'Alfred Pichard, qui estime que ces établissements « ne servent qu'à démoraliser la jeunesse », l'ouverture est acceptée. Cette salle s'appelle " le Palace " et est déjà installée 13 quai Carnot ; à partir de 1923, le programme de ses projections paraît régulièrement dans la presse. La salle est entièrement reconstruite au même endroit par l'entreprise Bellati aec une voûte en béton et une façade modern-style. Le nouvel aménagement est terminé avant le 29 janvier 1932, jour où le Conseil municipal décide qu'un pompier assistera à chaque séance.
 Ces cinémas sont commerciaux et indépendants. Ils passent parfois des oeuvres que l'Echo saumurois juge immorales ; ce journal signale même les films qui présentent des déshabillés ( afin de dissuader les spectateurs ! ).

- Pour cette raison, une quatrième salle apparaît dans les années 1930 : le " Cinéma Familial " organise des projections le dimanche après-midi dans la salle des Fêtes du collège Saint-Louis. Il s'agit d'un cinéma de patronage visant surtout un jeune public.

- Une cinquième salle était même en projet. En 1938, le maire Robert Amy négocie avec l'Union Française des Oeuvres du Cinéma Laïque ( UFOCEL ) l'ouverture d'une programmation tournée vers un public scolaire ( A.M.S., 3 R 142 ). Il voulait l'implanter dans le Marché couvert et Madame Veuve Malherbe, qui avait donné son accord, irait s'installer dans le théâtre. Des études comparatives sont menées sur le fonctionnement des cinémas-théâtres. Ces projets n'aboutissent pas.

- En 1939, l'architecte Pierre Brunel dirige la construction du cinéma " l'Anjou ". Les travaux ne sont pas terminés en juin 1940, quand un obus allemand vient endommager la grande voûte en béton.

 

5) Les grands cirques américains à Saumur

 A part quelques réglementations et une incertitude sur la date du passage du Grand Cirque Hippodrome Pinder, on ne sait pas grand chose sur la venue des cirques français et européens à Saumur. Seuls les cirques américains ont beaucoup fait parler d'eux, en raison de leur gigantisme et de leurs débauches publicitaires.

 Le cirque Barnum and Bailey présente trois pistes simultanées sous un gigantesque chapiteau, il voyage à bord de quatre trains spéciaux. Le 12 juin 1902, alors que son cortège traverse Tours pour rejoindre la gare en direction de Saumur, l'éléphant Fritz devient fou furieux et doit être abattu ( sa dépouille est naturalisée à Nantes, puis ramenée vers le Musée des Beaux-Arts de Tours, à bord du bateau à vapeur le FRAM ).
 Le cirque dispose encore de trois troupeaux d'éléphants quand il traverse Saumur en cortège pour rejoindre le terrain du Chardonnet, propriété municipale.

Prise d'assaut du cirque Barnum, photo Voelcker

 Le cirque est pris d'assaut par une foule nombreuse, selon la légende de cette carte postale éditée par Voelcker.


 William Frederick Cody, ancien cavalier du Pony Express, chercheur d'or, éclaireur de l'armée dans les guerres indiennes, chasseur de bisons au service d'une compagnie ferroviaire, doit à cette dernière activité son surnom de Buffalo Bill. Il a monté un gigantesque show, le " Buffalo Bill's Wild West ", qui évoque la conquête de l'Ouest, la ruée vers l'or, l'attaque d'une diligence et au cours duquel il démontre son adresse au lasso et son art de tirer en galopant. Pour sa tournée française, il ajoute 100 Peaux Rouges, une troupe impériale japonaise et une grande manoeuvre d'artillerie.
 La venue du spectacle a été précédée par des négociations assez longues ( A.M.S., 3 R 140 ). W. F. Cody et James A. Bailey demandent un terrain de 40 000 mètres carrés, car ils se produisent en plein air. A Saumur, seul le Chardonnet est assez grand, mais il faut l'accord du colonel commandant l'Ecole ; à cause des manoeuvres militaires, la venue du spectacle est avancée. Elle est précédée par un premier train publicitaire, qui couvre la ville d'affiches, du type de celle-ci :

Affiche du show de Buffalo Bill - image Wikipedia

 Le samedi 26 août 1905, le show s'installe pour deux représentations. Trois trains spéciaux ont acheminé vers Saumur les centaines de figurants du spectacle. Une grande parade traverse la ville de la gare au terrain du Chardonnet. Bien que Sitting Bull n'ait pas été autorisé à venir en Europe, on y remarque un grand nombre d'indiens bien authentiques et des cavaliers de tous les continents. Selon la presse locale, le cirque aurait rassemblé 50 000 spectateurs, payant leur place de 1,50 F à 8 F, avec demi-tarif pour les enfants.
 Un arrêté du préfet précise que la morve a été constatée parmi les animaux de la troupe, qui sont tous considérés comme contaminés. Richard, un vétérinaire de Saumur, procédera à leur visite, ils seront isolés des autres animaux et l'emplacement qu'ils occupaient devra être totalement désinfecté.
 ( Partie rédigée d'après Yves Truchard, dans La Nouvelle République du 26 août 2005 )

 

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