Nouvel Hôtel de Ville, salle des Adjudications, armes stylisées de Saumur sur la cheminée

 

Chapitre 41 :

 Religions et sociétés de pensée au XIXe siècle

   

 

  Lors du recensement de 1866, les habitants sont interrogés sur leur religion, question qui ferait hurler aujourd'hui, mais qui s'avère précieuse pour l'historien. Les réponses n'apparaissent pas dans le registre des données par foyer, mais seulement dans la totalisation finale ê (1). La voici :

   Catholiques Protestants
calvinistes
Autres sectes
protestantes
 Israélites Individus
dont on n'a pas constaté le culte 
 Hommes 6 512  46  22   4 75 
 Femmes 6 931  68 0   1 4 
   ------  -----  -----  ----- ----- 
 Total 13 442   114 22   5 79 

 Nous ne voyons aucune raison de nous méfier de ce résultat, qui correspond bien au total des habitants. De toutes façons, c'est le plus fiable qui soit à notre disposition.
 Sur les religions marginales, nous ne savons pas grand chose. Leur présence à Saumur résulte du brassage de population, bien plus fort qu'on le croit ( voir en démographie, § 3 ) ; n'oublions pas non plus que les officiers logeant en ville sont comptabilisés. Les juifs, arrivés récemment, n'ont aucune pratique extérieure déclarée. A côté des 114 protestants calvinistes, les 22 non-calvinistes, tous masculins ( sans doute luthériens ou anglicans ) peuvent pratiquer au temple. Les plus surprenants sont les 79 individus « dont on n'a pu constater le culte ». J'avais d'abord supposé qu'il s'agissait d'habitants baptisés dans la religion catholique qui refusaient de se déclarer comme tels, car ils s'engageaient dans la lutte anticléricale, alors lancée - les totaux étant vraisemblables. Si l'on examine plus à fond le registre, on retrouve exactement les mêmes données pour « les individus dont on n'a pu vérifier l'instruction ». Il s'agit donc d'un honorable scrupule des agents recenseurs, qui n'ont pu interroger personnellement ces habitants. Cette catégorie n'a pas d'autre signification.
 Au milieu du siècle, Saumur appartient donc à la tradition catholique à 99 % & (2). Deux faibles minorités doivent seulement être étudiées : la petite église protestante et les mouvements de pensée anticléricaux.

 

UNE ÉGLISE CATHOLIQUE PUISSANTE,
CONTESTÉE ET FÉMINISÉE

   

1) L'espace ecclésiastique 

  La structure ecclésiastique est différente de ce qu'elle était sous l'Ancien Régime. Non plus trois paroisses ( plus l'enclos du Boile lié à Varrains ), un seul curé et de perpétuelles querelles de préséances entre Nantilly et Saint-Pierre. Désormais ( voir une présentation détaillée du Concordat à Saumur ), quatre paroisses, un curé et trois desservants ( qui dans la pratique sont appelés " curés " ).
 La prééminence du curé de Saint-Pierre n'est plus contestée, depuis l'intransigeant Jean-René Forest ( 1802-1831 ), Henri Bernier & (3), caustique et encore plus traditionaliste ( 1831-1837 ), en passant par le conciliant Jean-Baptiste Fourmy ( 1837-1868 ), l'ambitieux François Grolleau ( 1868-1870 ), qui, très favorable à Napoléon III, est nommé évêque d'Evreux, l'apolitique Elie Cesbron ( 1870-1876 ), l'ardent polémiste Jean-Félix-Michel Mérit ( 1876-1890 ), les personnalités plus effacées de Jules Baudriller ( 1890-1893 ) et de Louis Brisset ( 1893-1906 ), jusqu'à l'influent Jules Bouvet, d'abord professeur, économe et aumônier au collège Saint-Louis de 1873 à 1896, puis archiprêtre de Saint-Pierre de 1906 à 1930. En effet, par une ordonnance de 1896, Monseigneur Mathieu a conféré le titre d'archiprêtre au curé de Saint-Pierre, ce qui renforce encore son autorité.
 Il subsiste un point fluctuant dans cette réorganisation : en 1809, le quartier de la Croix Verte est transféré à la paroisse de Saint-Lambert-des-Levées, ses habitants y rencontrent des difficultés pour s'y faire enterrer et la paroisse de Sainte-Marie de la Visitation est franchement minuscule. Le curé Esseul obtient le retour du quartier nord dans sa paroisse en janvier 1910.

 Le clergé saumurois dispose d'un bel ensemble de lieux de culte : quatre églises paroissiales, deux chapelles ( Saint-Jean, un temps ouverte au public, et les Ardilliers, chapelle de pèlerinage ). Toutes sont classées monuments historiques, entretenues, restaurées et en partie reconstruites, essentiellement à la charge des pouvoirs publics ( habituellement, les 2/3 à l'Etat, 1/3 à la commune ). Voir Enseignement et cultures, § 6, la passion du patrimoine. Dans l'agglomération est même construite une église neuve, Saint-Pierre de Bagneux, édifiée dans un bon style Plantagenêt par Joly-Leterme. Les fabriques consacrent leurs moyens à l'aménagement des intérieurs, dans le goût du temps, c'est-à-dire en couvrant les murs de badigeons bariolés. Le curé de Saint-Pierre, Jean-René Forest, récupère pour son église des colonnes de Fontevraud et des anges adorateurs, des tabernacles et le buffet d'orgue de la chapelle des Cordeliers. Les pertes de la période révolutionnaire sont compensées par de nouveaux autels, des grilles, des chaires, des confessionnaux, des statues, des bancs et par une nouveauté, les chemins de croix. Des cloches viennent compléter les survivantes. Les paroisses de Saumur font appel aux maîtres verriers les plus cotés de l'époque, à Lusson, du Mans, et aux Didron, de Paris, pour Saint-Pierre, encore aux Didron pour la chapelle Saint-Jean, à Lobin, de Tours, et à Clamens, d'Angers, pour Saint-Nicolas, à Rouillard et Leprévost pour les nouveaux vitraux de Nantilly, à l'atelier Alleaume de Laval pour la chapelle de Saint-Louis. Les vitraux archéologiques sont-ils des livres d'images utilisés pour l'enseignement des foules ? Il n'en apparaît aucun témoignage ; en tout cas, ils mettent en valeur les noms bien lisibles des familles donatrices.

 Les communes doivent fournir à chaque curé un presbytère et un jardin. Le curé Forest arrache au sous-préfet Delabarbe l'imposant presbytère de Saint-Pierre, complété par un jardin d'agrément de 5 ares. Le presbytère de la Visitation, d'ailleurs en mauvais état, est récupéré ê (4). Les choses traînent à Nantilly et à Saint-Nicolas, où les desservants utilisent des biens familiaux et déménagent souvent. En 1854-1856, Joly-Leterme bâtit, pour la fabrique de Saint-Nicolas, le nouveau presbytère situé 2 rue Courcouronne, pour un montant de 17 850 F et avec une subvention communale de 9 000 F.

 A l'évidence, l'église catholique dispose d'amples moyens financiers. Les salaires publics y jouent un rôle modeste ; un seul est élevé, celui du curé de Saint-Pierre, qui se monte à 1 500 F par an à l'époque du Concordat ; les desservants se contentent alors de 500 F et les vicaires de 350 F. Ces salaires sont relevés au cours du siècle et la commune, selon ses relations avec le clergé, y apporte d'importants compléments, pour des vicaires supplémentaires ou des indemnités diverses ( pour le logement ou pour certains aumôniers ).
 Les principales ressources des paroisses proviennent du tarif élevé du casuel, en particulier des obsèques, de la location des bancs et des chaises dans l'église, des quêtes et des ventes de cierges. Pour chaque réalisation nouvelle, les dons affluent. Prenons l'exemple de la paroisse Saint-Nicolas, qui est de richesse moyenne. La fabrique peut financer une partie du presbytère, un nouveau clocher ( avec une aide municipale de 3 300 F ). Dans les dernières années du siècle, elle organise, apparemment à ses frais, d'énormes travaux sur l'église, nouveau choeur, surélévation de la nef centrale, cloches et orgues renouvelées. De plus, à côté de la fabrique, mais présidée par le même Charles Poisson, la société civile du quartier Saint-Nicolas, fondée en juin 1894, gère les oeuvres catholiques ; elle achète le patronage et le cercle Saint-Nicolas, rue Courcouronne, un autre immeuble à l'entrée de la rue du Pavillon et deux maisons, rue de la Maremaillette, destinées à l'école libre de Garçons ( Archives du presbytère Saint-Pierre Saint-Nicolas, boîtes F, I et J ).
 Au lendemain de la loi de Séparation, les paroisses trouvent des financements et des donateurs pour racheter les presbytères de la Visitation et de Saint-Nicolas et pour en acquérir de nouveaux à Saint-Pierre et à Nantilly.
 L'église catholique ne possède plus guère de terres, comme c'était le cas sous l'Ancien Régime, mais, si l'on tient compte des lieux d'enseignement et des biens des communautés religieuses, elle est à la tête d'un important parc immobilier. Elle a des forces en réserve, car elle dispose de l'appui inconditionnel de quelques dynasties fortunées du chapelet et du mousseux ; nous les avons vues se mobiliser pour racheter l'institution Saint-Louis. Le clergé rural du Saumurois devient brusquement pauvre après 1905, pas celui de la ville.
  

2) Les pouvoirs politiques, de la méfiance à l'hostilité

  Ces dynasties de protecteurs sont puissantes, mais elles sont minoritaires au sein des milieux dirigeants qui occupent les fauteuils du Conseil municipal. C'est un fait majeur et permanent depuis la période du Directoire et jusqu'en 1914 : les grands notables locaux sont majoritairement réservés à l'égard du clergé catholique et tiennent à limiter son influence dans la vie publique ; dans le Conseil municipal, ils freinent l'action de maires jugés trop cléricaux. La période concordataire n'équivaut donc nullement à une alliance sans nuages entre les deux pouvoirs.

  Le détail des faits est longuement raconté dans les chapitres sur la vie politique. Nous en rappelons seulement les étapes :

- Affrontements à l'époque du Directoire : le temps des trois religions.

- Sous Napoléon, le sous-préfet Delabarbe est un anticlérical affirmé, qui a des démêlés continuels avec le théocratique curé Jean-René Forest ; le maire Cochon est clérical. Voir le Concordat et ses suites. A l'époque des Cent-Jours, le curé de Saint-Pierre est insulté.

- Sous la Restauration, l'alliance du Trône et de l'Autel, incarnée par le sous-préfet de Carrère, déploie un zèle ostentatoire, sans aboutir à de solides résultats, car la population est hostile et les maires successifs sans grande autorité. Les curés se plaignent des décisions défavorables du procureur de Saumur, Allain-Targé.

- Après des incidents violents en 1831, la période s'étendant jusqu'en 1842 est caractérisée par des heurts fréquents entre la municipalité et le clergé.

- Détente de 1842 à 1869, une « atmosphère de restauration », selon Henri Gazeau ; le clergé se montre plus libéral, il assiste aux cérémonies républicaines de 1848. Le maire Louvet accorde d'importantes faveurs à l'église catholique en ce qui concerne les lieux de culte et l'enseignement primaire ; en 1855, il renouvelle la consécration de la ville à Notre-Dame des Ardilliers ( voir les positions religieuses de Louvet ). Il tient cependant à affirmer la primauté du pouvoir politique ; il est défavorable à l'ouverture d'un collège diocésain et, de toutes façons, il est surveillé par son Conseil qui, dès 1866, l'oblige à annuler le statut municipal accordé à l'école des Frères.

- De 1869 à 1879, les républicains, installés à la mairie, affichent leur anticléricalisme, mais restent sur la défensive en raison de l'hostilité du pouvoir national, du Conseil général et des préfets et sous-préfets.

- Mesures anticléricales de 1879 à 1914, surtout de 1879 à 1892.

- Les tripatouillages du sectionnement et les conflits entre républicains aboutissent à un succès de la liste cléricale en juillet 1914.
    

 3) La pratique religieuse

Dossier 1 : Pascalisants et messalisants

  A partir de rares et médiocres statistiques, on s'est efforcé d'éclairer la pratique catholique au XIXe siècle, de la répartir selon les sexes et d'envisager des évolutions possibles. Plus difficile encore est la tentative d'explication de l'indifférence religieuse et parfois de l'anticléricalisme, très marqués chez les gens du Saumurois.
    

 4) L'importance des congrégations religieuses féminines

 

 Dossier 2 : Les congrégations religieuses féminines

  Le recensement de 1866 compte pour le clergé régulier 7 hommes et 148 femmes, pour le clergé séculier 14 hommes et 0 femme. Les résultats moins détaillés du dénombrement de 1896 indiquent un total de 271 clercs. Autrement dit, en l'espace de 30 ans, l'encadrement religieux de Saumur a augmenté de 60 %. Sur ce total, on peut évaluer aux environs de 210 le nombre des religieuses. Les effectifs atteints au XVIIe siècle, au plus fort de la Contre-réforme, sont nettement dépassés.
 Ces religieuses ne sont plus des moniales enfermées dans des monastères. Elles vivent toutes dans le siècle, au contact avec la population, qui les apprécie. Elles forment des bataillons de plus en plus nombreux, qui renforcent la présence catholique dans la ville ( dossier 2 ).

 5) Formes traditionnelles de piété et nouvelle sociabilité catholique

  Dossier 3 : Le catholicisme traditionnel

 

 

 

  Dossier 4 : Le particularisme catholique

 A l'exception de quelques rares bonapartistes, le clergé de Saumur est royaliste et, dans la première moitié du XIXe siècle, il prend ses modèles d'action dans l'Ancien Régime. La parenthèse du clergé progressiste du début de la Révolution est refermée. Les prêtres rêvent de reconstituer avec l'aide du Concordat une chrétienté, où le catholicisme, religion officielle, régenterait la vie publique, la société, les moeurs et l'enseignement. Dans cette perspective, en s'appuyant sur quelques familles et sur quelques édiles influents, il s'efforce de reconstituer une vie d'église traditionnelle ; dans le dossier n° 3, nous décrivons la mission de 1828, les processions, les oeuvres de charité, les pèlerinages, les confréries, qui prolongent la piété des siècles précédents.
 Ces formes d'action passéistes connaissent un succès limité ; elles rencontrent l'abstention, voire l'hostilité de 90 % des hommes et de la moitié des femmes ; la majorité du corps électoral est anticléricale. Aussi, dans le dernier tiers du siècle, les responsables catholiques réorientent leur action à Saumur. Désormais, ils se replient à l'intérieur d'une société particulière relativement cloisonnée. Ils s'y créent un réseau d'enseignement entièrement libre ; ils fondent des patronages, des sociétés de loisirs, des clubs sportifs et musicaux, qui rencontrent un réel succès ; les premières colonies de vacances apparaissent. Un véritable parti catholique se structure, largement autonome par rapport au clergé et dirigé par la bourgeoisie d'affaires. Il est constamment présent aux élections municipales à partir de 1892, il dispose d'une presse locale et il remporte des succès progressifs. En s'isolant et en se modernisant, la société catholique se renforce, retrouve un réel dynamisme et contrôle une partie de la jeunesse ( dossier 4 ).

 

LA RECONSTITUTION D'UNE
ÉGLISE PROTESTANTE

       

6) La formation d'une communauté réformée

  Malgré une légende sans cesse renaissante, il faut rappeler fermement que la puissante église protestante des XVIe et XVIIe siècles s'est totalement éteinte au siècle suivant. A défaut d'assemblées du désert, que les autorités très inquisitoriales n'auraient pas manqué de repérer, des fidélités souterraines se maintiennent et s'expriment parfois au grand jour. Le dernier cas éclatant est celui du marchand poêlier Pierre Boinet, qui, lors de son décès, en 1771, à 91 ans, se déclare fidèle à la Réforme ( voir chapitre 14 ). On a beau scruter les documents, il n'y a plus de trace ensuite. A la suite de l'Edit de Tolérance du 29 novembre 1787, personne ne se manifeste à Saumur. Répétons-le : l'ancienne église est totalement disparue.
 Des réformés réapparaissent à Saumur par l'effet d'une immigration constante et assez forte. Leurs noms n'ont rien de commun avec ceux de l'ancienne communauté. Une enquête de 1819-1820 ê (5) constate l'existence de 9 protestants dans l'arrondissement de Saumur : d'une part, trois pâtissiers, Daniel Tasse, marié à une catholique et faisant élever ses enfants dans la religion de cette dernière, Christophe Capretz, marié lui-aussi à une catholique, Nicolas Soldan, dont l'épouse est protestante ; à ces 4 personnes, s'ajoutent les 5 membres de la famille de John Purkis, un propriétaire anglais apparemment aisé qui habite Saint-Hilaire-Saint-Florent ( un certain Samuel Purkis peint en 1820 des aquarelles représentant le bras du Moulin-Pendu et le dolmen de Bagneux ).
 Le nombre des réformés augmente vers le milieu du siècle avec l'arrivée de travailleurs manuels appelés par les travaux urbains et par les chantiers ferroviaires. La première communauté réformée de Saumur est formée de gens de condition modeste, à l'exception d'un seul notable, le brasseur Jean-Adam Kalb, qui pourrait venir du Nord-Est de la France.
 En second lieu, de véritables missions de la Société évangélique de France sont menées dans la ville, d'abord par le pasteur de Tours, Auguste Morache, puis par David-Denis Duvivier-Langston, originaire de Genève, ancien pasteur de la paroisse d'Asnières-lès-Bourges dans le Cher, dont la présence est attestée au début de 1842. Ce dernier déploie un prosélytisme efficace, et il peut écrire : « plusieurs catholiques se sont joints à nous, et nous avons la joie de pouvoir consciencieusement en recevoir trois à la Sainte Table au mois de septembre » ê (6). Parmi les convertis se trouve Blaise Terrien, un maître charpentier influent et d'opinions républicaines. Duvivier ajoute : « Ici, l'opinion ne nous est pas hostile, comme ailleurs ; les magistrats nous protègent, nos amis secrets sont nombreux, et nous avons obtenu sans peine 127 signatures de chefs de famille pour demander au gouvernement la reconnaissance de notre culte ». Ne pas en conclure que la nouvelle église de Saumur est forte de 127 foyers. Parmi les signataires se trouvent des libéraux ou de lointains sympathisants ; il y a aussi 20 à 30 protestants d'Angers, qui après avoir voulu se joindre à Saumur, ont finalement constitué leur église particulière en 1848.
 En réalité, selon les dires de Duvivier, l'église de Saumur compte en 1842 une cinquantaine de fidèles, dont une partie habite les environs. Mais son militantisme la fait progresser, ce qui lui attire des réactions hostiles des catholiques les plus intransigeants. En mars 1853, l'élection du conseil presbytéral est faite par 37 membres, sur les 44 chefs de famille qui ont le droit d'y participer. Nous l'avons vu plus haut, au recensement de 1866, pour la seule ville de Saumur, les calvinistes, enfants compris, sont au nombre de 114, auxquels on peut adjoindre 22 membres d'autres « sectes protestantes ». Les effectifs remontent encore avec la venue de réfugiés d'Alsace-Lorraine. L'église réformée se stabilise ensuite en regroupant 150 foyers, répartis sur la ville et sur une large périphérie.
    

7) L'église réformée et son temple

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Dossier 5 : Le Temple

  Même si ses effectifs sont limités, la nouvelle communauté tient à se constituer en église. Dans une lettre au gouvernement appuyée par 127 signatures, elle demande sa reconnaissance, qui est accordée par une ordonnance du roi Louis-Philippe du 10 juillet 1843. Quelques rappels sur les statuts sont indispensables. L'ancien système presbytéro-synodal a disparu : au XVIIe siècle, l'église de Saumur était dirigée par un conseil des Anciens, qui choisissait les ministres et qui disposait d'une large autonomie locale, seulement tempérée vers le haut par une pyramide de synodes. Le Concordat du 18 germinal an X ( 8 avril 1802 ) change tout, il organise l'église protestante en la hiérarchisant en 81 églises consistoriales de 6 000 fidèles, qui sont soumises à l'Etat dans leur administration, leur discipline et même leurs débats doctrinaux. L'oratoire de Saumur, ainsi créé, est d'abord rattaché au consistoire réformé d'Orléans, qui élira son pasteur, puis à partir de novembre 1848, à l'église consistoriale de Nantes.
 Revenons à l'ordre chronologique des faits. Le 27 septembre 1843, le consistoire d'Orléans élit David Duvivier ( qui est déjà sur place ) aux fonctions de pasteur pour desservir l'oratoire de Saumur ; cette nomination est approuvée par ordonnance royale du 30 novembre 1843. Duvivier devient ainsi un fonctionnaire appointé par l'Etat, auquel il prête serment de fidélité.

 Le contexte était particulièrement favorable à cette résurrection d'une église réformée à Saumur. Le Conseil municipal est en froid avec le clergé catholique ; quand, sur ordre supérieur, il doit assister à une cérémonie officielle dans l'église Saint-Pierre, il s'y fait remarquer par de bruyants bavardages. Comme il devra loger le pasteur, il est consulté et il émet un avis favorable, le 2 mars 1843, moins deux abstentions. Le maire, Mard-Thabis Gauthier, et ses deux adjoints assistent à la cérémonie d'inauguration du temple. A l'échelle nationale, le chef réel du cabinet est François Guizot, le premier protestant à devenir ministre, depuis Sully et Necker ; il facilite les entreprises de ses coreligionnaires. A la sous-préfecture de Saumur, il a nommé Pierre Leroy-Beaulieu, maire de Lisieux, grand propriétaire voisin de son domaine du Val-Richer, qui est présenté comme son obligé et qui fait appel aux conseils de Benjamin Delessert, un autre réformé.

 Forte de ces appuis, la nouvelle communauté de Saumur a eu pour premier souci de se doter d'un temple, qui est inauguré dès le 18 mai 1843 ( sur les étapes de cette construction, voir dossier 5 ). Les affaires n'ont pas traîné.
    

 8) Une église remuante

 

 

 

 

 

 

 

  Dossier 6 : Controverses entre catholiques et protestants

  La nouvelle église ouvre aussitôt une école évangélique, qui est privée, gratuite et mixte et qui demande sans cesse des subventions à la ville, car elle ne dispose pas de moyens permanents d'existence. L'école compte 16 garçons et 14 filles en 1844 ; ils ne sont pas tous de famille protestante ; cette volonté de prosélytisme irrite les milieux catholiques, qui entendent conserver leur monopole scolaire ( voir le chapitre sur l'enseignement ).  L'école protestante connaît des difficultés continuelles ; la ville lui accorde 200 F par an pour l'achat de livres, qui resteront propriété de la commune ; un projet de construire de nouvelles classes en arrière du temple aboutit à un échec. L'école ferme définitivement en 1880, mais Canonne, son dernier maître, est engagé par la mairie comme chef du bureau de l'état civil.

La nouvelle église met en place un conseil presbytéral, bien que cet organe soit pratiquement sans pouvoir. Doit-il être élu seulement par les fidèles les plus imposés, comme le prévoit la loi à la période du régime censitaire ? Leroy-Beaulieu écrit au préfet le 18 août 1845 que ce système soulève un problème à Saumur, où les réformés sont peu fortunés.

 Le pasteur David Duvivier se fait également remarquer par son zèle et son ton volontiers provocateur. Il fait sans cesse des allusions à la Saint-Barthélemy et à la révocation de l'Edit de Nantes. Il ferraille volontiers avec les catholiques les plus intransigeants. Nous consacrons le dossier n° 6 aux médiocres polémiques qui s'enflent dans les années 1844-1845.
 Le pasteur demande sans cesse des aides, au consistoire d'Orléans, à la ville et au ministre des cultes, car il doit achever le paiement du temple et entretenir son école évangélique. La ville lui accorde une indemnité annuelle de logement de 300 F et, le 24 janvier 1848, une aide exceptionnelle de 4 000 F. Il revient à la charge en demandant le paiement de la grille ajoutée devant le temple, puis le recrutement et la rétribution d'un suffragant ( un vicaire ), parce qu'il est fatigué et qu'il doit aller assurer son ministère au Prytanée de La Flèche. Il est éconduit, d'autant plus que les autorités locales sont devenues nettement moins favorables aux réformés ; le maire Louvet est ouvertement réservé et le sous-préfet O'Neill de Tyrone franchement hostile : « l'on ne comprend même pas que, dans une ville où il existe si peu de protestants, on ait eu l'idée d'édifier un temple », écrit-il le 17 mai 1852. Les républicains semblent plus favorables, d'autant plus que les réformés de la ville se situent plutôt dans leur camp, mais leurs principes laïcs leur interdisent de favoriser une confession, alors qu'ils en briment une autre. Les tensions se calment après le décès de David Duvivier le 27 mars 1868 ; le nouveau pasteur, E. Davaine, se montre beaucoup plus conciliant.

 

 LE MILITANTISME LAÏC
     

 9) Les variations de la franc-maçonnerie saumuroise

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Dossier 7 : La Persévérance

 - D'abord un club convivial

 Vieille terre de maçonnerie depuis la fondation de Saint-Louis de la Gloire en 1745 la ville de Saumur voit se reconstituer une loge le 16 décembre 1807, sous l'appellation de Saint-Napoléon de la Gloire ( voir chapitre 28, § 5 ). Quelques anciens frères des loges de l'Ancien Régime y reviennent, sans doute par goût des rituels. Dans la soixantaine de membres qui l'ont fréquentée, on trouve surtout des bons bourgeois de la ville, qui y trouvent un lieu convivial et un moyen de nouer des relations. Très contrôlée, peu active, la loge ne manifeste pas d'options politiques ou religieuses marquées, à part la flagornerie envers l'empereur : pour son installation, le frère Auguste Mame, du Tendre Accueil d'Angers, compose un cantique en l'honneur de saint Napoléon. Elle accepte même quelques royalistes prononcés, qui, dès le 7 juin 1814, lui font reprendre le nom de Saint-Louis de la Gloire - pour une courte durée.

- Des loges infiltrées par les Chevaliers de la Liberté

 En 1819, avec la bénédiction des autorités, avait été créée au sein de l'Ecole d'instruction des troupes à cheval une loge maçonnique regroupant des officiers et toute dévouée au régime de la Restauration. Elle adopte finalement le titre d'Union militaire, puis, décidant de s'ouvrir aux civils de Saumur, elle prend le nom d'Union fraternelle &  (7). Elle accueille quelques anciens membres de Saint-Louis de la Gloire, mais sur les 61 membres identifiés au cours de ses deux ans d'existence, 52 sont des militaires.
 Son existence paisible change avec l'arrivée du lieutenant d'artillerie Honoré-Edouard Delon, qui est militant du mouvement carbonaro, lié avec les sociétés secrètes parisiennes, et qui devient vénérable de la loge. Au sein de celle-ci, il noue des contacts avec Antoine Calderon, agent voyer de la ville, et avec Paul Desvarannes, un dirigeant actif des Chevaliers de la Liberté ( voir présentation de cette importante société secrète saumuroise ). Il est exact que le mouvement carbonaro reprend une partie des rituels maçonniques et que beaucoup de comploteurs sont d'anciens initiés, mais l'Union fraternelle n'est pas à l'origine des conspirations de Saumur. Delon juge même qu'elle n'est pas un instrument efficace ; c'est pourquoi il fonde la nouvelle association secrète Les Chevaliers des Amis de la Liberté ( explications dans Le pronunciamiento militaire ). En tout cas, la loge s'est compromise et elle est fermée par ordonnance du 20 mars 1822.

- Une loge militante, la Persévérance

 Installée le 13 décembre 1835, la nouvelle loge, La Persévérance, connaît une vie passablement mouvementée. Elle passe par des phases de militantisme, soit dans le domaine politique, soit dans le domaine religieux, ce qui explique son intégration dans ce chapitre. Elle connaît aussi des périodes de sommeil, de fréquentes démissions et une scission en 1905. Cette existence complexe mérite un dossier détaillé, n° 7.
    

 10) La Libre Pensée et les cercles laïques

  La Société de la Libre Pensée, fondée à Saumur en 1880 et autorisée le 6 juin 1881, est une organisation plus simple et moins philosophique que La Persévérance. Ses statuts, imprimés chez Roland ê (8), lui assignent un but essentiel :

« ART. 3. La Société, voulant garantir à ses membres le respect et l'exécution de leurs dernières volontés, assure, à ses frais, les funérailles qui doivent être purement civiles.
 Tous les co-associés s'engagent à assister aux enterrements civils qui auront lieu à Saumur. »

 Aucune divergence avec la loge n'apparaît, comme c'était parfois le cas ailleurs. Les membres sont en partie les mêmes. Seulement, la société de la Libre Pensée est nettement plus populaire ; elle est en quelque sorte la loge du pauvre. Ses cotisations ne se montent qu'à 50 centimes par mois et à 2 F le premier mois d'admission. Une liste de ses membres dressée en avril 1881 ê (9) recense 115 adhérents - environ le double de la loge ; 54 sont des artisans ; les commerçants et les notables sont plutôt rares ; 16 membres seulement habitent hors de l'agglomération saumuroise. L'association est d'abord présidée par Paul Taveau, qui deviendra maire de Bagneux, puis par Antoine Cheilland, un employé de la sous-préfecture.
 L'activité la plus pittoresque de La Libre Pensée est son banquet annuel. Le menu du 20 novembre 1892 ê (10) annonce en particulier de la « barbe de capucin », des « pets de nonne », du « vin aux mamelles de religieuse », un « éclairage à la cire Vierge » et des « fruits d'Arabie » ( selon le discours du président, il s'agit de figues et d'une moquerie contre Mahomet ).

 Autre organisation complémentaire, le Cercle Républicain est une société de loisirs, ouverte le 17 mars 1884 dans le foyer du théâtre. Pratiquant de simples jeux de société, l'association a besoin d'un jeu de boules de fort. C'est pourquoi elle émigre vers le cercle de Nantilly, ouvert dans la ruelle des Boires le 13 avril 1901, et devient en 1904, le Cercle Républicain de Nantilly ê (11). La société est abonnée au Courrier de Saumur, à quelques périodiques progressistes et au Tutu, un magazine orné de gravures affriolantes qui est dissimulé dans un carton...

 D'autres associations se situant à gauche donnent à l'occasion dans l'anticléricalisme : la Ligue des Droits de l'Homme, fondée seulement en 1902 et dont la section saumuroise est peu active, les premières organisations d'extrême gauche, partis et syndicats, l'Union Athlétique Saumuroise, les associations d'anciens élèves des établissements publics.

 Ce large éventail de sociétés représente la majorité de la population et ce courant l'emporte aux élections municipales jusqu'en 1914.
    

 


Ici s'achève l'étude thématique de la période 1831-1914, répartie sur 11 chapitres, depuis le
chapitre 31.