Pascalisants et messalisants

 

1) Les données statistiques

 Les évêques d'Angers de la fin du XIXe siècle ont demandé à leur clergé de remplir des enquêtes statistiques à l'occasion de leurs visites pastorales, ce qui donne des séries homogènes qui s'étendent de 1871 à 1940. Celles-ci sont reprises et analysées par Fernand Boulard et ses collaborateurs dans diverses publications et d'une façon commode dans Matériaux pour l'histoire religieuse du Peuple français, XIXe-XXe siècles. Région de Paris, Haute Normandie, Pays de la Loire, Centre, EHESS, 1982, surtout p. 315-327.
 Ces statistiques sont précieuses pour le pourcentage de pascalisants ( ceux qui communient à Pâques et aux grandes fêtes religieuses ), calculé sur la population de plus de 18 ans. En sociologie, les « messalisants » sont les pratiquants qui participent habituellement à la messe hebdomadaire ; leur pourcentage est logiquement plus bas que celui des pascalisants. Or, dans les statistiques de l'évêché d'Angers, il est nettement plus élevé pour Saumur-ville, sans doute parce que les curés y ont inclus ceux qui assistent à la messe épisodiquement. Nous excluons donc cette dernière série en raison de ses données trop floues.

 Si l'on s'en tient aux pascalisants des deux sexes pour les années 1871-1881, ils représentent 31,1 % de la population de plus de 18 ans de la ville et 32,1 % pour les années 1898-1904. La pratique religieuse, même minimale, est donc très faible, elle serait légèrement plus forte dans les cantons de Saumur-Sud et de Saumur N.O., nettement plus forte dans le canton de Saumur N.E. et dans l'ensemble de l'arrondissement, qui se situe aux alentours de 51-53 % de pascalisants.
 Les données par sexe sont plus expressives. Pour les hommes, les trois statistiques de la fin du siècle donnent uniformément 10 % de pascalisants - nombre manifestement simplifié. On imagine que la ville centrale est le point d'irréligion le plus marqué. Il n'en est rien pour le Saumurois. Joseph Jeannin, Visages religieux de l'Anjou - 1961 - La pratique religieuse en Maine-et-Loire, Maison des oeuvres d'Angers, 1963, p. 162, a cartographié la pratique pascale des hommes vers 1875. Saumur et Bagneux, en traits verticaux, sont classés dans la zone de 10 à 15 % ; à gauche, Saint-Hilaire-Saint-Florent, sur lequel nous reviendrons, s'élève entre 15 et 20 %; Saint-Lambert-des-Levées ( en rouge vif ), comme les communes de la Côte et le sud de l'arrondissement sont dans la zone inférieure à 5 %.

Partie S.E. de la carte de Joseph Jeannin

 La religion est l'affaire des femmes, disait-on souvent. Vérification faite, nos enquêtes épiscopales donnent 51 % de pascalisantes pour la période 1871-1891 et 54 % pour 1898-1904. L'indifférence religieuse marque donc la moitié des femmes de Saumur. Le dimorphisme sexuel est réel, mais moins prononcé qu'ailleurs.

2) Une évolution au cours de la période ?

 Les historiens des religions emploient avec réticence le terme de " déchristianisation ", qui implique une rupture totale avec la religion. En réalité, nos Saumurois, même s'ils pratiquent rarement et qu'ils bouffent du curé à l'occasion, vivent dans une sphère catholique ; à 99 %, ils sont baptisés et ont des obsèques à l'église.
 Peut-on discerner une évolution au cours du XIXe siècle ? La forte montée de l'anticléricalisme, l'apparition des enterrements civils à la fin de la période inciteraient à penser à un recul continu de la pratique religieuse. Cela n'est pas si sûr, les phénomènes ne sont pas forcément liés. Dans un rapport du 27 février 1817, le préfet de M.-et-L. note à propos de l'arrondissement de Saumur : « l'immoralité et l'irréligion règnent encore dans les campagnes, cependant, le peuple reprend assez généralement l'habitude de se réunir pour assister aux offices divins ». De nombreux autres témoignages disent la même chose et insistent sur l'agnosticisme des notables. On a l'impression - à défaut de preuves péremptoires - d'une grande stabilité pour les hommes et peut-être même d'une hausse de la pratique à la fin de la période envisagée, ce que suggèrent certaines statistiques. C'était l'avis de Joseph Jeannin ( p. 85 ) : « Personne ne prétendra avec quelque sérieux que, entre 1900 et 1910, les églises de Saumur étaient plus fréquentées qu'aujourd'hui, notamment par les Hommes ». En effet, pour les années 1958-1961, il établit une pratique dominicale de 17-18 % pour les hommes au-delà de 12 ans. Cependant, l'évolution va dans l'autre sens pour les femmes, qui ne sont plus que 27 % à pratiquer régulièrement dans ces années. [ Par la suite, une nouvelle enquête de J. Jeannin, Visages religieux de l'Anjou en 1982 ( 1983 ) montre un complet effondrement : pour l'agglomération de Saumur, taux de pratique des hommes de plus de 15 ans 6,3 %, et des femmes 11,6 %. On peut désormais parler de déchristianisation. ]

 Une dernière remarque incidente : les religieuses ont longtemps eu le monopole de l'enseignement des filles et elles en rassemblent encore 76 % à la fin du XIXe siècle ; l'efficacité religieuse de cet enseignement libre n'est guère évidente [ comme aujourd'hui ].

3) Un tempérament religieux des Saumurois ?

 Les faits étant pour l'essentiel établis, il reste à tenter de les expliquer et à rendre compte du stupéfiant contraste entre le Choletais rural, à 96 % de messalisants à la fin du XIXe siècle, et la région de Saumur, où il faut diviser ces valeurs par 10.
 Il n'y a rien à glaner chez André Siegfried, qui ( p. 40 ) présente ainsi la population saumuroise : « assez catholique d'habitudes, malgré d'antiques souvenirs protestants, elle n'est pas cléricale ».
 Consultons plutôt deux témoins bien informés, se situant aux deux extrémités de la période. Henri Bernier, curé de Saint-Pierre de 1831 à 1837, décrit ainsi le Sud-Saumurois :

« Nous trouverons dans les villages et dans les fermes de vrais philosophes, qui ont pris, nous ne savons pas où, leur philosophie, mais à qui Voltaire, Helvétius et Michelet ne sauraient plus rien apprendre. Pour eux, Dieu existe, probablement, mais ils ne le distinguent guère de la nature ; ils sont presque panthéistes, sans s'en douter, et leur religion est à peu près nulle. Ils ne sont pas bien sûrs d'avoir une âme, et ils aiment à répéter : « Quand je serons morts, tout sera mort ». Ils se mettent fort peu en peine des commandements de Dieu et de l'Eglise... Si vous paraissez être au-dessus d'eux, ne fût-ce que par votre habit, cela suffit pour qu'ils vous suspectent et vous jalousent, s'ils ne vont pas jusqu'à vous haïr. S'il vous prend envie de causer avec eux, souvenez-vous que ces esprits grossiers ne peuvent s'élever à aucune pensée de l'ordre intellectuel et moral, parce que chez eux il n'y a que la terre qui reçoive une culture un peu soignée. L'instruction primaire y végète misérablement, comme une plante exotique, et elle n'y produit que des fruits peu abondants et bâtards. »
   Albert Houtin, Un dernier gallican. Henri Bernier, chanoine d'Angers ( 1795-1859 ), P., E. Nourry, 1904, p. 28-29.

  Voici maintenant le chanoine Verdier, supérieur de Saint-Louis pendant 39 ans :

« En matière religieuse, le Saumurois n'aime pas à être troublé de sa douce quiétude, que les hommes de foi appellent de l'indifférence. Le souci de l'avenir éternel ne hante guère les esprits. Le présent est bon... Les parents, moins sollicités que d'autres, à raison de l'aisance générale, à envier les grosses fortunes ou à lever les yeux vers un avenir consolateur, ne songent guère à donner à leurs enfants une formation religieuse dont eux-mêmes ne sentent que vaguement le besoin... »
   C. Verdier, S.L.S.A.S., janvier 1925, p. 42-43.

 Le premier avec animosité, le second avec bonhomie disent à peu près la même chose. L'environnement et un tempérament particulier pousserait les Saumurois vers l'indifférence religieuse. Cependant, cette attitude est récente. Au temps des Guerres de religion, les Saumurois affichent des convictions exaltées ; la Contre-Réforme catholique est particulièrement vigoureuse dans la ville. Il faut donc examiner l'histoire plus récente.

4) La marque de l'histoire récente

 Selon Henri Gazeau, L'évolution religieuse des pays angevins de 1814 à 1870, thèse de doctorat, Rennes, 1960, t. 1, p. 10, « l'aventure protestante apparaît aussi comme un élément capital dans le développement de la psychologie religieuse des populations saumuroises ». Il y trouve surtout un ferment de libéralisme. Je vois mal par quel processus les thèses professées à l'Académie ont pu passer dans l'ensemble de la population saumuroise et même chez les notables, qui n'ont pas lu les théologiens réformés, pas plus que Voltaire.
 Plus concrètement, environ 275 « nouveaux convertis » sont restés à Saumur après 1685 ( voir explications sur ces données ). La plupart ne se font guère remarquer, tant la surveillance est stricte. En leur for intérieur, que peuvent bien penser ces convertis par la force ? Ils n'ont sans doute pas pleinement intégré les croyances catholiques. On ne retrouve pourtant pas leurs descendants dans l'église protestante du XIXe siècle. Cependant, des germes de contestation ou de scepticisme, un besoin de tolérance ont pu subsister.
 On voit mieux dans le cours du XVIIIe siècle une série d'éléments qui éloignent les Saumurois du catholicisme : la violence et la longue durée de la crise janséniste qui débouche sur du gallicanisme et du richérisme, les ridicules querelles internes du clergé séculier de la ville, le poids et les prétentions des deux grandes abbayes voisines qui font naître un antimonachisme déclaré ( l'abbaye de Fontevraud entend exercer une tutelle seigneuriale sur la ville ; l'abbaye de Saint-Florent y maintient sa justice ; de longs procès sur les vignes en rangées l'opposent aux vignerons et aux bourgeois de la ville ). A la fin du XVIIIe siècle, on ne note pas d'indices d'irréligion, mais un net refroidissement de la piété et quelques attaques anticléricales, surtout parmi les élites ; le Conseil de ville vote sans complexe deux projets de refonte des structures ecclésiastiques de la cité ( voir le chapitre consacré aux traditions et aux idées nouvelles ).
 C'est la vie politique, c'est-à-dire la Révolution, qui vient radicaliser des positions déjà latentes. Très majoritairement acquis aux idées nouvelles, les Saumurois soutiennent l'église constitutionnelle et ils poussent le clergé à prêter serment, ce qu'il fait à 90 % dans le district de Saumur et à 100 % dans la ville. Cette nouvelle église, nationale, gallicane, patriote et accommodante, a tout pour plaire à la population, qui n'est pas mécontente d'élire son clergé, bien qu'elle vote peu ( à l'époque concordataire, nous avons plusieurs témoignages de la préférence des Saumurois pour les anciens jureurs ). Mais cette église constitutionnelle s'est vite écroulée. Ensuite, la politique de déchristianisation, bien qu'elle soit imposée de l'extérieur, trouve des appuis locaux. Une forte partie de la population ne reprend pas le chemin des autels quand le culte redevient libre. L'évêque d'Angers, tout en nommant une légère majorité d'anciens jureurs, place aux postes clefs d'anciens réfractaires issus des Mauges, que les Saumurois, restés patriotes, considèrent comme des Vendéens, donc comme des ennemis ; ils disent, à tort, que le curé Forest a combattu dans l'armée catholique et royale. Ils ne vont pas se rallier à ces intrus qu'ils n'aiment pas, sur la pression d'une Restauration qu'ils détestent, en particulier les notables, qui ont les moyens de résister et qui craignent de perdre leurs biens nationaux.
 L'irréligion saumuroise résulte d'abord de la rupture politique et psychologique d'une population volontiers frondeuse avec un clergé royaliste, autoritaire et doloriste. Progressivement, au cours du siècle, l'agnosticisme se donne un corps de doctrine.