Les congrégations religieuses féminines au XIXe siècle

 

1) Une présence progressive

 Le Concordat ne parlait pas des congrégations religieuses. Napoléon, très méfiant à leur égard, leur accorde des autorisations limitées. Les hospitalières de Sainte-Anne de la Providence obtiennent le 14 novembre 1810 une reconnaissance et un brevet d'institution publique, mais tout agrandissement de l'association devra être approuvé par le Conseil d'Etat ( Marie-Claude Guillerand-Champenier, Les Servantes des pauvres de la Providence de Saumur de 1736 à 1816, C.L.D., Chambray, annexe 30 ). A la même époque, se sont réinstallées à l'Hôtel-Dieu les soeurs hospitalières de Saint-Augustin. Au total, au début du XIXe siècle, on compte une quarantaine de religieuses à Saumur.
 Au cours du siècle, leur nombre passe à 148 au recensement de 1866 et aux environs de 210 à la fin du siècle. Cela pour la seule ville de Saumur ; pour l'ensemble de l'agglomération, leur nombre dépasse 350 à la veille de la Grande Guerre.

 Il n'y a plus à Saumur de moniales menant une vie contemplative. Toutes les religieuses interviennent dans des champs d'action sociaux, qui s'élargissent progressivement. Les soins aux malades, aux pauvres et aux vieillards, leur fonction d'origine, demeurent essentiels. L'hôpital reconstruit est desservi par 22 religieuses de Jeanne Delanoue en 1901 ; de même, la maison de santé de Bagneux est prise en main par la même congrégation, qui gère les maisons pour personnes âgées de la Gueule du Loup et de la Providence, maintenue aux Ardilliers. Des religieuses tiennent l'orphelinat Saint-Joseph, le bureau de bienfaisance et un ouvroir pour les femmes. Leur nouveau champ d'action est l'enseignement des filles, qu'elles prennent progressivement en mains à partir de 1826 et sur lequel elles détiennent un monopole jusqu'au premier janvier 1880 ( voir chapitre 40, § 2 ). Ensuite, en concurrence avec les écoles laïques, elles créent un nouveau réseau d'écoles privées, qui s'étend à tous les quartiers. L'enseignement devient leur activité principale ; Monseigneur Angebault, qui n'aime pas les prêtres trop savants ni les gros livres, précise bien « qu'elles ne doivent pas s'élever au-dessus du programme de l'enseignement primaire » ( Pierre Branchereau, Les Congrégations religieuses en Anjou sous l'Episcopat de Mgr Angebault, 1842-1869, multigraphié, Angers, 1976, p. 35 ). Elles ouvrent bien des pensionnats, le plus luxueux étant celui des Dames de la Retraite, mais les études n'y dépassent pas alors le primaire supérieur. Elles s'occupent aussi des garçons dans les salles d'asile et six religieuses de Sainte-Anne tiennent les classes élémentaires et assurent l'intendance du collège Saint-Louis.

 Les soeurs occupent souvent des emplois publics et sont rétribuées, au niveau très modeste des salaires féminins. Quand elles sont enseignantes communales, elles perçoivent 300 F par an, les infirmlères des hôpitaux reçoivent 100 F par an, en plus du gîte et de la nourriture ; à l'ouvroir de la Société d'aide et de secours par le travail, les trois soeurs de Sainte-Anne touchent 350 F par an. Les religieuses abandonnent l'intégralité de ces salaires à leur communauté ( ils sont en général, d'après les traités, versés directement ). Elles vivent pauvrement dans des congrégations riches, et même très riches, qui demandent en général une dot à la prise d'habit, qui suscitent des dons et des legs et qui sont donc capables de réaliser d'imposantes constructions ( au milieu du siècle, Grégoire Bordillon s'inquiétait déjà de leur expansionnisme ).

 Le Saumurois est très peu productif en vocations religieuses. La carte de J. Jeannin, Visages religieux de l'Anjou - 1961 - La pratique religieuse en Maine-et-Loire, 1963, n° 85, représente pour l'année 1954 le nombre de religieuses issues de chaque canton rapporté à 10 000 habitants :

Religieuses issues de chaque canton en 1954

 Même si elle porte sur une période un peu plus récente, cette statistique vaut pour le XIXe siècle. La ville de Saumur se situe entre 10 et 20 religieuses, comme les cantons de Gennes et d'Allonnes, un peu au-dessus de Saumur N.O. et Sud et de Montreuil-Bellay. En quadrillage vert, le canton de Doué, entre 50 et 60, fait la transition vers les Mauges, qui dépassent 100, à l'exception de Cholet, et qui passent même à plus de 250 pour la couleur la plus foncée. Le contraste est frappant. Beaucoup de religieuses viennent des régions rurales de l'ouest du département et ne partagent pas la mentalité des Saumurois.

2) Sainte-Anne de la Providence

 Au contraire, Saumuroise par ses origines ( voir Jeanne Delanoue ), la congrégation de Sainte-Anne de la Providence est acclimatée dans la ville. Elle traverse sans encombre la période révolutionnaire, la majorité des soeurs de Saumur ayant prêté le serment " Liberté, Egalité " et étant demeurée à son poste. Elle en sort même renforcée, puisque le représentant Menuau décide en 1795 d'installer l'hospice et les soeurs ( au nombre de 23 en 1804 ) dans les locaux de l'Oratoire aux Ardilliers ; en contrepartie, la ville reprend l'ancienne Providence comme bien national ( voir Les hôpitaux au début du XIXe siècle ). En 1828, elles remplacent les augustines à l'Hôtel-Dieu ; 11 religieuses s'y installent alors. La congrégation de Sainte-Anne prend en charge le bureau de bienfaisance municipal et l'ouvroir qui en dépend, en association avec l'organisation charitable des Dames de la Miséricorde ; elle développe un autre ouvroir pour jeunes filles, 10 rue Basse-Saint-Pierre, dans la Maison des Tourelles ( Olivier Rigaud, Les institutions pour l'enfance et la jeunesse à Saumur ( hors école obligatoire ), mém. de maîtrise, Angers, 2001 ).

 Elle étend son champ d'action en ouvrant de nombreuses classes primaires dispersées à travers la ville, dans des locaux, soit achetés, soit loués, une en particulier dans l'ancienne maison de la Providence de la rue Rabelais. Elles lancent même le petit pensionnat Saint-Nicolas.

 La maison-mère, avec son noviciat, était implantée dans une aile de la Maison de l'Oratoire, donc dans des locaux municipaux, très étroits, mal séparés de l'hospice et sous la tutelle des administrateurs civils, souvent peu accommodants. Selon un rapport du sous-préfet en 1836, la communauté comptait alors 28 religieuses, 7 novices et 2 postulantes. D'après les recherches de l'abbé Goisnard, le Conseil municipal du 29 août 1838 accepte le départ de la maison-mère et un difficile partage des biens ( meubles, ustensiles, lingerie ) entre l'hospice et la congrégation. L'évêque d'Angers, le 31 octobre 1838, approuve l'achat devant maître Leroux d'une grande maison située rue de la Gueule-du-Loup. La congrégation et son noviciat - alors 14 religieuses et postulantes - s'y installent le 17 janvier 1843. Cependant, la congrégation attire une foule de novices ; elle compte 4 prises d'habit en 1842, constamment plus de 9 de 1853 à 1869, avec un total de 19 pour cette dernière année. Ses effectifs totaux atteignant 175 religieuses en 1861 et 493 en 1879, cette dernière progression est particulièrement spectaculaire. Toujours à l'étroit dans ses locaux, la congrégation achète plusieurs maisons en 1856, avec l'autorisation du ministre des cultes. Elle finit par posséder tout le côté gauche de la rue de la Gueule-du-Loup et quelques bâtiments près du chevet de l'église de Nantilly.
 En 1862, la congrégation, qui regroupe alors 75 personnes dans sa maison-mère, décide d'aller s'installer à Saint-Hilaire-Saint-Florent, dans l'enclos de l'ancienne Petite Maison de l'Abbé. Elle achète le terrain à Zoé Chesneau, veuve Guillon, et aux époux Corbineau. Finalement, elle y édifie une nouvelle maison-mère néo-gothique de vastes proportions, qui reçoit les religieuses en 1864 et qui est complétée par une vaste chapelle ( architecte Beignet, 1898-1900 ) et par une maison de retraite créée en 1909 ( en bas à droite ).

Vue aérienne de la Communauté Jeanne-Delanoue

  Dans les locaux de la rue de la Gueule-du-Loup est ouverte en 1872 une maison de retraite pour dames âgées ou impotentes, dont voici une vue ancienne :

Maison de retraite de la Gueule du Loup

 A la même époque, quand l'hospice est entièrement regroupé dans le nouvel hôpital, la congrégation achète à la ville pour 50 000 F les locaux et les jardins des Ardilliers et y installe une maison de retraite pour hommes âgés, en particulier des membres du clergé. Elle acquiert en 1881, puis agrandit la Maison de santé de Bagneux. Son dynamisme, une gestion parcimonieuse et habile en font une puissance dans la cité.
 Elle trouve aussi les moyens d'engager des sommes importantes dans les procès en canonisation de Jeanne Delanoue. Les premières lettres de postulation remontent à 1888. Le chanoine L. Lecacheur, supérieur ecclésiastique de la congrégation, fait de fréquents voyages à Rome pour faire avancer la cause, et conclut : « il doit être plus facile d'entrer au Ciel que dans le catalogue des Saints » ( Lettres circulaires adressées aux Religieuses de Sainte-Anne de la Providence de Saumur. 1883-1904, Avignon, Aubanel, 1932, p. 104, B.N.F., 8° L 157(5)/1(2) ). L'avocat du diable fait traîner le procès ; Rome proclame Jeanne Delanoue "vénérable" en 1899, "bienheureuse" en 1947 et "sainte" en 1982. Les autres congrégations disposent de peu d'espace dans l'agglomération.

3) Les autres congrégations

- Les Filles de la Croix ou soeurs de Saint-André. Une congrégation fondée en 1807 à La Puye, dans la Vienne, près de Chauvigny, pour assister le clergé et pour enseigner. Le curé Forest, président du Comité d'Instruction primaire de Saumur, appuyé par le maire Persac et par le Conseil Général, l'installe en septembre 1826 dans la première école de charité ouverte pour les filles. Ce choix d'une congrégation lointaine surprend ; les soeurs de Jeanne Delanoue tenaient déjà des classes élémentaires dans le Saumurois. Peut-être le curé les juge-t-il trop progressistes ? Peut-être préfère-t-il faire appel à une congrégation d'un autre diocèse et de droit pontifical, afin de mieux contrôler personnellement l'école ? En tout cas, les soeurs de Saint-André s'implantent solidement dans la zone de la rue du Prêche et de leur pensionnat, sans s'étendre dans le reste de la ville.

- La Providence de La Pommeraye. Quand Justine Le Guay confie à des religieuses son orphelinat Saint-Joseph, fondé en 1833, elle ne fait pas non plus appel aux soeurs de Sainte-Anne, qui s'occupent pourtant des enfants trouvés. Sur les conseils du curé Henri Bernier, originaire des Mauges, elle s'adresse à des soeurs de cette région, la congrégation de La Pommeraye, qui fonctionne à partir de 1825 et qui est devenue l'une des plus nombreuses du diocèse. Plus tard, ces religieuses assurent le fonctionnement de l'oeuvre de la Goutte de lait. La congrégation n'est plus autorisée à enseigner à la suite de la loi de 1904.

- Les Dames de la Retraite d'Angers. Monseigneur Angebault était le supérieur immédiat de la congrégation de la Retraite du Sacré-Coeur, à laquelle il était très attaché ; il la pousse à reprendre le pensionnat de Saumur en 1844. Il s'oppose à l'implantation dans son diocèse des Dames du Sacré-Coeur, des rivales potentielles.

- Les Filles de la Sagesse. Communauté fondée par saint Louis-Marie Grignion de Montfort à Poitiers en 1703, puis implantée à Saint-Laurent-sur-Sèvre. En 1844, cette congrégation prend en charge l'école gratuite, les classes payantes et le pensionnat installés à Saint-Lambert-des-Levées, dans la grande maison léguée par les demoiselles Dupin, filles d'un maître de poste guillotiné pour avoir aidé les Vendéens.

- Le Bon Pasteur. Le Bon Pasteur d'Angers, cherchant à s'implanter à Saumur, rachète en 1835 à un démolisseur les bâtiments survivants de l'ancienne abbaye de Saint-Florent. Au dernier moment, la ville semblait aussi s'intéresser à ces locaux. Le Bon Pasteur l'emporte pour 40 000 francs et aménage très vite son établissement ; la chapelle est bénite le 25 avril 1836.

- Les Petites Soeurs de Saint-François. Cette congrégation, fondée à Angers en 1865 par une couturière, pauvre, malade et illettrée, assure des soins à domicile pour les malades démunis. Elle s'installe à Saumur en 1873 rue de l'Ancienne-Messagerie, avec trois soeurs, puis au 20 rue du Temple en 1892 ( Danièle Boret-Galland, Marie en Saumurois, Editions Hugues de Chivré, 2011, p. 69-70 ). Pendant la Guerre 14-18, elle accueille un hôpital temporaire dans ses locaux :

Hôpital temporaire des Petites Soeurs de Saint-François

4) Les mesures contre les congrégations

 Servantes des pauvres, infirmières et gardes malades, enseignantes, les religieuses sont estimées par tous et jamais attaquées par les milieux anticléricaux, comme le sont le clergé paroissial, les Frères de la Doctrine ou les Pères de Chavagnes. Elles s'intègrent toutefois dans les plans de contrôle de la société voulus par les milieux cléricaux. La plupart relèvent du droit diocésain ; quand elles élisent une supérieure générale, elles proposent plusieurs candidates, l'évêque se réserve le choix final ; il leur désigne un supérieur ecclésiastique et il doit donner son accord à leurs principales décisions.
 Le dynamisme de ces congrégations, leurs constructions imposantes, leurs positions majoritaires dans la formation des filles inquiètent les milieux républicains. Quand il est consulté le 20 décembre 1901 sur l'autorisation de certaines congrégations, le Conseil municipal se prononce en faveur de l'autorisation des soeurs de Jeanne Delanoue et des Petites Soeurs de Saint-François, mais pas des autres. Le chanoine Lecacheur espère obtenir un agrément complet pour les soeurs de Jeanne Delanoue. Dans les faits, le gouvernement rend une réponse double ; il autorise la bienfaisance, mais pas l'enseignement. Les congrégations locales se retrouvent coupées en deux ; les enseignantes, sécularisées, vivent à part, abandonnent leur habit religieux et ont le sentiment d'être persécutées. En fait, leurs écoles et leurs pensionnats survivent et se renouvellent, mais la gestion est devenue très compliquée.

 

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