Controverses sur le rétablissement du culte protestant


 
 1) Quatre brochures polémiques

- L. Desmé [ Ludovic Desmé de l'Isle, 1814-1887 ] publie en 1844 chez Godet sa " Notice sur Notre-Dame des Ardilliers de Saumur " [ réédition en 1882 et en 1930 ]. Le but de cette brochure est de relancer le pèlerinage et de participer au financement de la reconstruction de la chapelle Richelieu. Le texte est souvent une copie d'un ouvrage paru chez De Gouy en 1715. Incidemment, Desmé glisse quelques attaques contre l'église réformée, institutionnalisée à Saumur l'année précédente.

- Aussitôt paraît chez Delay, à Paris, en 1844, sans nom d'auteur, une " Adresse d'un vrai Catholique à ses Frères des bords de Loire et des contrées environnantes, en réponse à une brochure intitulée : Notice sur Notre-Dame des Ardilliers de Saumur ".

- Aucun doute, ce texte émane du pasteur Duvivier, puisque ce dernier le réédite sous son nom et avec un titre simplifié à Saumur, chez J. Godfroy, en 1845.

- L. Desmé riposte par une " Réponse à M. Duvivier, ministre protestant à Saumur ", Paul Godet, 1845.

 On retrouve, y compris avec les mêmes formulations, les polémiques qui s'étaient élevées en 1594-1595, lors de la proclamation des premiers miracles des Ardilliers ( résumé dans Le pèlerinage antiprotestant ). Toujours la même exaltation et les mêmes coups bas. Contentons-nous de résumer les thèmes soulevés.

2) Le prosélytisme réformé

 Dans son zèle, le pasteur Duvivier a entraîné quelques ralliements de familles catholiques, ce qui mécontente les milieux cléricaux les plus intraitables. Desmé s'en prend en particulier à la propagande des réformés en direction de gens modestes ( qu'il soupçonne d'être achetés ) et à la nouvelle école évangélique ouverte à « de jeunes enfans que vous voulez protestantiser ».
 Il y ajoute une dose de poujadisme. Selon les normes du Concordat, le pasteur reçoit un traitement égal à celui du curé de Saint-Pierre, soit 1 800 F par an ; la ville complète en lui donnant 300 F pour son logement, à quoi elle est tenue ; viennent s'y ajouter, selon Desmé, « 600 F pour aller, une fois par mois, catéchiser 6 ou 7 jeunes élèves de l'école militaire de La Flèche ». Il en ressort que le pasteur est largement rétribué, compte tenu de son maigre troupeau ; il peut participer aux travaux du temple.
 Une chose n'est pas clairement dite, mais les juristes le savent bien : l'article 45 des articles organiques interdit désormais toute forme de procession publique. C'est là une conséquence de la restauration d'une église réformée...

3) Sur la statue et les miracles des Ardilliers

 Duvivier reprend les arguments du XVIe siècle et fait un montage de trois textes bibliques : « Tu ne te feras point d'image taillée, tu adoreras l'Eternel ton Dieu et le serviras seul. Que ceux-là soient honteux qui se confient aux images. Exode XX,4, Matth, IV,10, Esaïe XLII,17 ».
 Dans sa fougue contre les Ardilliers, il s'en prend à l'inscription de dédicace portée sur le dôme : « ... M.DC.XCV DEIPARAE VIRGINI ... ». Le pasteur affirme que l'église est dédiée à la Vierge égale à Dieu, ce qui le met en fureur. Il commet une erreur de latin ; dans cette signification, le texte aurait porté « DEIPARI VIRGINI ». Il s'agit en réalité du datif d'un mot assez rare du bas latin : « deipara = la mère de Dieu ». Les latinistes se gaussent.

4) La démographie protestante

 La controverse porte aussi sur l'histoire. Le pasteur Duvivier affirme qu'en 1685, 18 000 protestants de Saumur, sur 25 000 habitants, ont été obligés de s'enfuir. Il n'est pas le seul à donner ces nombres élevés et à affirmer que les réformés étaient majoritaires dans la ville.
 Desmé fait un gros travail de recherche démographique. Il relève méthodiquement sur les registres d'état civil le nombre des naissances catholiques et protestantes chaque année. Les résultats qu'il avance sont parfaitement exacts. Godet les reprend en note dans sa réédition de Bodin de 1845, p. 437-439. Les démographes ne peuvent cependant suivre Desmé, quand il adopte un taux multiplicateur de 31 ( cf. Problèmes méthodologiques ). Cependant, ses conclusions restent fondées : même à son apogée, la population réformée n'a jamais atteint le cinquième de la fraction catholique.
 Duvivier se lance dans des affirmations aventureuses sur le taux de natalité protestant et sur l'afflux des étrangers. Il n'y a pas lieu de s'étendre davantage sur ces médiocres polémiques et sur ce dialogue de sourds entre un pasteur exalté et un polémiste intransigeant.

 

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