Une guerre acceptée

 

 1) L'intense préparation psychologique

 Nulle guerre n'a été plus intensément préparée que la guerre de 14-18. Depuis la défaite de 1870, le thème de la Revanche est évoqué d'une manière obsessionnelle ; à Saumur, les rues d'Alsace et de Lorraine rappellent le souvenir des petites soeurs perdues. En permanence, l'Ecole de cavalerie s'entraîne pour des opérations offensives qui atteindront Berlin en quelques semaines ; en septembre 1912, les grandes manoeuvres de l'Ouest, commandées par Joffre, viennent réchauffer des dispositions bellicistes. De plus, une guerre annoncée comme courte et rondement menée est beaucoup plus acceptable.
 De manière plus concrète, depuis 1889, les deux premières sociétés de Croix-Rouge se préparent à soigner les blessés français dans la perspective d'une grande guerre prochaine ( voir le récit de la création de la Société de Secours aux Blessés Militaires et de l'Union des Femmes de France ). Deux hôpitaux auxiliaires sont programmés, l'un à l'institution Saint-Louis, l'autre au collège de Jeunes Filles ; ces dames suivent des cours sur les soins médicaux, elles entassent des stocks de linge et de charpie et, à partir de 1909, une véritable formation d'infirmières est organisée.
 Dans cette mobilisation, les enfants et les jeunes gens ne sont pas oubliés. Le manuel d'histoire de Lavisse pour les écoles primaires, édition de 1912, porte sur sa couverture : « Tu dois aimer la France, parce que la nature l'a faite belle et que l'histoire l'a faite grande ». Même si les bataillons scolaires ont été un échec, le relais est pris par les sociétés de tir et par les nombreuses sociétés de gymnastique qui s'épanouissent, à Saumur, à partir de 1903 et qui assurent une préparation militaire.
 Le fort patriotisme des Saumurois, de droite comme de gauche, va parfois jusqu'au nationalisme. La Ligue de la Patrie française, héritière des antidreyfusards, est fortement présente ; le périodique " La Petite Loire " est devenu le porte-parole de ce courant d'idées.
 Sur cette toile de fond, il paraît logique d'attendre au déclenchement de la guerre une explosion de joie et d'exaltation patriotique.

2) La surprise de l'été 14

 En réalité, les Saumurois les plus politisés ont d'autres centres d'intérêt en cet été 1914. Une grave crise municipale à rebondissements secoue la ville ( voir récit détaillé ) ; elle aboutit à la démission du docteur Peton, au constat de paralysie de la majorité municipale, à de nouvelles élections, à la victoire de la droite et à l'accession à la mairie de Louis Mayaud, le 17 juillet.
 La presse locale parle surtout des élections et ne mesure pas les conséquences possibles de l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand. On est passé par tant de crises depuis 1905 ! L'ardeur patriotique est plutôt en train de se refroidir, les dames de la Croix-Rouge ne se réunissent plus guère, le courant nationaliste et putschiste va en s'affaiblissant. Certains, surtout à gauche, affirment que la guerre n'est pas certaine. Le 28 juillet encore, le Courrier de Saumur estime qu'on peut « aboutir bientôt à une entente ». Le dimanche 2 août, à la nouvelle de la mobilisation générale, le comité de l'Union des Femmes de France se réunit dans son local de la rue Pasteur ; selon le procès-verbal, « Madame Viallet présidait la réunion. Elle ne voulait pas croire que tout espoir de paix fût déjà perdu » ( A.M.S., 15 Z 2/2 ). Les courses de Varrains sont maintenues ce même dimanche. Cependant, les nombreux départs d'officiers de l'Ecole donnent à penser que la mobilisation, au moins partielle, est lancée.

3) Le silence des pacifistes

 Les milieux opposés à la guerre sont eux aussi pris de court ; ils sont faibles et inorganisés à Saumur, où deux personnages auraient pu jouer un rôle.

- L'instituteur Louis Bouët est à demi Saumurois ; il avait tenu pendant deux ans un cours préparatoire de 50 élèves à l'école des Récollets, puis avait enseigné à Saint-Clément-des-Levées [ il passera sa retraite à Saumur, où il compte quelques amis ]. Fondateur de la section angevine de L'Emancipation de l'instituteur, il est un pacifiste radical, partisan de Gustave Hervé au sein du parti socialiste S.F.I.O. Il est déstabilisé par le revirement spectaculaire de ce dernier. Le caporal réformé Louis Bouët reste sur ses positions, mais se tait en juillet-août ; le préfet lève même une mesure de censure disciplinaire prise contre lui l'année précédente.

- Tout aussi déstabilisé est le comité local du parti socialiste, qui vient de perdre les élections et ses conseillers municipaux. Le parti vient aussi de perdre son leader charismatique, Jean Jaurès, qui proposait une négociation de la dernière chance. Son principal responsable saumurois, Victor Grossein, milite dans l'opposition de gauche au sein de la S.F.I.O. Faute de renseignements précis, on peut conjecturer qu'il a suivi l'évolution de l'hebdomadaire de sa tendance, Le Cri populaire d'Anjou, qui, le 1er août, titre encore : « Guerre à la Guerre ! », puis qui se rallie à l'Union sacrée, comme Gustave Hervé. De toutes façons, Victor Grossein est mobilisé dans le service de santé.
 Aucune manifestation, ni pacifiste, ni nationaliste, n'est signalée à Saumur.

4) « Calme et sang-froid »

 Jean-Jacques Becker, d'après les rapports officiels, classe en trois catégories les sentiments de la population française devant la mobilisation générale : réserve, sang-froid, élan patriotique. Méfions-nous des reconstitutions rétrospectives, des photographies trompeuses ou des mémoires infidèles !
 Voici, au jour le jour, les rapports du préfet de Maine-et-Loire au ministre de l'Intérieur ( A.N., F7/12 938 ) :
- 2 août : « l'ordre de mobilisation a été accueilli avec calme et sang-froid ».
- 3 août : « toutes les opérations s'effectuent avec calme et régularité. Le départ des boulangers a privé de nombreuses communes de tout moyen d'effectuer la panification ».
- 5 août : « Le calme et l'état d'esprit demeurent excellents ».
- 7 août : « Je n'ai aucun événement à vous signaler. La situation créée par la mobilisation ne donnerait lieu en Maine-et-Loire à aucune difficulté réellement grave, sans le nombre considérable et imprévu d'étrangers évacués dans ce département » ( comprendre « évacués vers de département » ).
 Le Maine-et-Loire se classe nettement dans la catégorie du sang-froid, et non dans celle de l'élan patriotique, que le préfet n'aurait pas manqué de relever, afin de se mettre en valeur. La ville de Saumur, souvent cocardière, se comporte exactement de même, d'après L'Echo saumurois des 3-4 août : « on ne voyait en ville que des gens s'entretenant avec calme des événements. Les hommes qui doivent partir, soit le lendemain, soit les jours suivants, acceptaient cette légitime obligation avec une dignité remarquable ». De même que dans les rapports du préfet, l'impression de calme et de résignation domine ; pas de manifestation d'enthousiasme, comme il s'en déroule une à Angers ; pas d'exaltation ; pas de défilé fleur au fusil, même si, entre l'annonce de la mobilisation et les premiers départs, une certaine émotion patriotique a pu s'amplifier, ainsi que le suggère notre journal :
 « Ce matin, vers six heures, avaient lieu les premiers départs.
 Les jeunes gens, qu'accompagnaient parents et amis, étaient plutôt calmes ; un certain enthousiasme [se] lisait même sur leurs traits, sans se manifester par de bruyantes exclamations ; on sentait que, dans ces jeunes âmes, le devoir primait tout autre sentiment ». Une discrète inquiétude est aussi signalée : « les jeunes épouses, les mères avaient le coeur gros, et des larmes perlaient à bien des paupières ».
 Toute la presse locale est à peu près sur le même registre. Le Courrier de Saumur, déstabilisé par la mobilisation de ses employés, paraît sur un format inhabituel et n'est guère loquace. Il raconte seulement la manifestation enthousiaste des Eclaireurs de France venus saluer leur vice-président, René Baudry, sur le départ. La Petite Loire, du mardi 4 août, évoque une ferveur patriotique : « C'est ainsi que des soldats venant de Fontevrault passaient à Saumur avec de nombreux bouquets et chantaient la Marseillaise et le Chant du départ.
 On nous a même rapporté que des marins passant en gare, chantant la Marseillaise, avaient écrit sur leur wagon : Train de plaisir pour Berlin ! » Ce périodique, toujours exalté, fidèle à son slogan « Vive l'Armée ! Vive la France ! », amplifie probablement l'importance de ces manifestations.

 [ Dans les guerres de tranchées historiographiques, « l'école de Péronne » remet en question le thème traditionnellement admis de l'acceptation de la guerre par les soldats autant que par les civils et met en avant de nombreux cas de contrainte. De là à généraliser ? A notre niveau, modeste mais concret, nous voyons bien sur place la rudesse hargneuse de la discipline militaire. Cependant, nous restons fidèle aux analyses traditionnelles : le consentement patriotique, entretenu par une propagande délirante, à défaut d'enthousiasme, nous paraît bien réel. ]

 Le 3 août, le comité de la Société de Secours aux Blessés Militaires se réunit et attend déjà ses premiers malades. Le 4 août, le Conseil municipal se déroule sans déclarations fracassantes.
 Les guichets des banques sont assaillis ; beaucoup de familles retirent leurs économies. Le maire signale lui-aussi que le pain manque dans les boulangeries, à cause de la mobilisation des boulangers. Les Saumurois manifestent une certaine inquiétude ; selon leur tradition, ils sont bons patriotes, ils acceptent la guerre, mais les souvenirs de l'épouvantable guerre de 70 ne sont pas si loin ; ils ont déjà compris qu'elle ne serait ni fraîche ni joyeuse.