L'état de siège


  Le 2 août 1914, par décret pris en Conseil des ministres, le président de la République place en état de siège pour la durée de la guerre les départements de la France et de l'Algérie. Le lendemain, le général Morel, commandant encore l'Ecole de cavalerie, informe la mairie de la nouvelle distribution des pouvoirs.

1) Des mesures d'exception

 Etabli d'après une ancienne loi du 9 août 1849, modifié à plusieurs reprises, codifié dans une brochure adressée aux maires en octobre 1913, l'état de siège transfère des autorités administratives et judiciaires vers les autorités militaires tout ce qui relève du maintien de l'ordre. Les armes doivent être remises aux gendarmeries. L'exercice des libertés publiques et des libertés individuelles garanties par l'Etat de droit est désormais restreint. Une nouvelle loi du 5 août 1914 renforce le dispositif de surveillance en interdisant de publier des informations sur l'ordre de bataille, sur les effectifs, sur le nombre des blessés, tués ou prisonniers. Les oukases pleuvent, mais leur formulation n'est pas si claire et il faut toujours en vérifier l'application sur le terrain.
 Le 1er septembre 1915, l'état de siège est en principe levé pour les départements de l'arrière et réduit aux zones traversées par le front. Cependant, aucun changement significatif n'apparaît dans le fonctionnement des pouvoirs à Saumur. Sans me lancer dans une dissertation juridique, je vais m'efforcer de décrire concrètement comment sont prises les décisions dans un contexte de mobilisation et d'autoritarisme. La répartition des pouvoirs n'est pas strictement la même dans toutes les villes ; dans cette réorganisation improvisée, la marque des personnalités tient une place appréciable.

2) Le poids des militaires

 Les autorités militaires font une entrée en force dans la vie administrative.

- Le général de division commandant la IXe Région militaire, en résidence à Tours, intervient sans cesse, alors qu'il était traditionnellement absent. Il envoie des circulaires aux maires concernant l'ordre public, pris dans le sens le plus large du terme, car il se mêle du contrôle des prix, de l'approvisionnement, de la prostitution, de l'heure de fermeture des cafés, du logement, des hôpitaux, etc.

- Le commandant d'armes de la place de Saumur, qui, jusqu'alors n'avait autorité que sur les militaires, étend son champ d'action et donne en permanence des ordres au maire et aux fonctionnaires locaux. Il porte parfois le titre de " commandant d'armes de Saumur et de Fontevraud ", car la centrale est l'objet d'une surveillance particulière ; elle a reçu des détenus de la Seine, présentés comme dangereux ; elle héberge aussi les pupilles de " l'école de bienfaisance " d'Ypres, qui ne sont pas des enfants de choeur. Episodiquement, Fontevraud a son commandant d'armes particulier.
 A Saumur, des tensions opposaient parfois civils et militaires. Le ministre de la Guerre tranchait en sacrifiant le commandant de l'Ecole. Désormais, les militaires prennent le dessus et ne cachent guère leur joie d'étaler leur nouvelle suprématie. Les commandants d'armes écrivent leurs ordres à la municipalité sur un ton sec. Ce sont successivement : le chef d'escadrons Mesnet de la Cour, le général Desfaudais, " commandant des dépôts de cavalerie et commandant d'armes ", le colonel de Mareuil, qui avait été blessé en août 1914 en chargeant à la tête de son régiment de cuirassiers ; d'octobre 1917 à la fin des hostilités, le général Halna du Frétay, qui emploie des formulations plus aimables.
 A priori, on imagine qu'en temps de guerre, les soldats sont sur le front ou dans des bases à l'arrière des lignes. De fait, un grand vide s'est produit aux premiers jours de la mobilisation. Pour le combler, le 7 août 1914, le maire crée une garde civile de 47 hommes, commandée par Raymond Constant, garagiste, rue Dacier. Cette petite troupe, faiblement armée, ne porte pas d'uniforme, mais seulement un brassard. Sa mission principale est de surveiller les voies ferrées ( déjà la hantise du sabotage, comme en 1939 ). Les gardes reçoivent une indemnité fort correcte : 3,50 F par jour pour les gradés, 2,50 F pour les soldats ( A.M.S., 5 H 33 ). Quand la mairie a fait appel à des volontaires, il s'en est présenté plus que de besoin. La garde civile est portée à 50 hommes le 18 septembre.
 Cependant, les troupes régulières reviennent en force. D'abord, une compagnie d'Angers pour garder les camps d'internés. Les cavaliers du 17 ème groupe de remonte continuent à s'occuper des chevaux, restés en nombre ; l'atelier d'arçonnerie fonctionne avec des militaires spécialisés. Des régiments de cavalerie, qui étaient casernés dans la zone envahie, implantent leur dépôt dans des locaux de l'Ecole ou de la ville. Ces dépôts s'occupent des stocks, du recrutement, de la formation militaire des "bleus" ou de la reconversion des cavaliers en fantassins ( une photo-carte de 1916 représente un peloton de mitrailleurs en formation à Saumur ). Sans prétendre être exhaustif, je relève d'abord des éléments du 3 ème Hussards de septembre 1914 à janvier 1915, puis en 1916, les dépôts communs du 5 ème et du 21 ème Dragons d'une part, et des 2 ème et 4 ème Hussards. En 1917, le 3 ème Hussards réapparaît ; le 9 ème Dragons s'ajoute aux précédents. En cours d'année, les dépôts disparaissent pour faire de la place aux Américains.

 A la tête d'une garnison d'un bon millier d'hommes, le commandant d'armes donne beaucoup d'ordres, mais il prend rarement lui-même les décisions, qui sont en fait arrêtées par les bureaux de Tours, assez mal informés de la situation locale. Les ordres s'avèrent souvent inadaptés et inapplicables. Des réponses remontent alors, en faisant souvent un crochet par le préfet, afin d'obtenir un contrordre.
 La situation est parfois conflictuelle, en raison de l'élargissement des secteurs d'activités pris en mains par les militaires. Les démocrates, qui avaient eu tant de peine à installer la République, s'inquiètent du déséquilibre croissant ; Abel Ferry parle de " dictature militaire " et il est vrai que Joffre élargit son aire de puissance et conduit même des négociations en politique étrangère. La formulation est sans doute exagérée et il ne faut surtout pas parler de " loi martiale ", qui n'existe pas dans le droit français contemporain. Le parlement est affaibli, mais l'administration civile, quand elle fonctionne bien, ce qui est le cas en Maine-et-Loire, constitue un contre-pouvoir efficace.

 3) Le rôle majeur du préfet

 La centralisation française est encore renforcée par les nécessités de la guerre. Le département est dirigé par deux préfets énergiques, qui sont omniprésents dans les dossiers administratifs : Edmond Fabre d'abord, jusqu'en novembre 1917, Paul Bouju ensuite, qui, même s'il est en disgrâce, fait preuve d'habileté et de tact.
 L'interventionnisme exacerbé de cette époque s'opère à partir de la préfecture et de commissions départementales. Les autorités intermédiaires sont sacrifiées. Jean Senné-Desjardins, sous-préfet de Saumur au cours de la durée de la guerre, apparaît peu dans les papiers administratifs ; supplanté par le commandant d'armes, il est le grand absent de l'époque et même l'écriture de son nom varie beaucoup.

4) La suspension des libertés individuelles

 Le cas le plus spectaculaire d'arrestations arbitraires et de détentions administratives concerne les étrangers et plus particulièrement les ressortissants des puissances ennemies. Nous le traitons dans le dossier consacré au camp d'internement des étrangers, tout en ajoutant que des Saumurois, le maire en tête, se sont élevés contre les abus et le manque de discernement de ces arrestations...
 Aucun Saumurois n'était inscrit sur le carnet B, liste des opposants à arrêter au premier jour de la guerre, et, à notre connaissance, aucun n'a fait l'objet d'une mesure d'internement au cours de cette période.

 Les restrictions aux libertés individuelles sont néanmoins bien réelles. Le couvre-feu pour les véhicules à moteur est imposé de 18 h à 6 h du matin, sauf, dans les limites de leur commune, pour les agriculteurs et les commerçants munis d'une autorisation. Les réfugiés français et belges, malgré tout surveillés, n'ont pas le droit de s'éloigner sans sauf-conduit à plus de 10 km de leur commune de résidence. Franchement suspects, les nomades sont astreints à résider dans les chefs-lieux de canton ( Préfecture de Maine-et-Loire. Recueil des actes administratifs, 5 février 1915 ). Il reste à savoir si ces contraintes très strictes ont été respectées, car, en 1917, il n'y a plus que 5 gendarmes pour surveiller un vaste territoire.

 Constamment contrôlés, les pigeons voyageurs et leurs propriétaires le sont plus que jamais ( A.M.S., 2 H 19). Leur recensement annuel est annoncé par une grande affiche.

A.M.S., 2 H 19

 Au 1er janvier 1915, les ressources colombophiles de Saumur sont énormes. L'association la plus importante, le Messager saumurois, réunit 24 membres et 301 pigeons ; une autre société, l'Hirondelle, regroupe 11 membres et 146 pigeons. La plupart de ces pigeons sont entraînés et peuvent être réquisitionnés à tout instant. Je ne crois pas qu'ils l'aient été, car l'armée possède ses propres compagnies de colombophiles, qui plaisaient tant à Pétain.

5) Les censures 

 Toute manifestation publique doit recevoir l'autorisation du commandant d'armes, y compris les processions rétablies par Louis Mayaud. Comme les réunions sont avant tout humanitaires ( fêtes de charité, tombolas ), comme au théâtre, on déclame surtout des vers patriotiques, ces manifestations ne posent aucun problème, et le commandant les autorise bien volontiers. Tout affichage doit aussi obtenir l'aval de ce dernier ; la population se montrant franchement patriote, aucun exemple d'interdit ne nous est parvenu.

 Le contrôle des publications pose davantage de problèmes et donne naissance à des incidents sérieux. La censure de la presse est mise en place le 10 août 1914 par Adolphe Messimy, le ministre de la Guerre. Elle est d'abord cantonnée dans le domaine des opérations de l'armée : les journaux ont interdiction de publier des informations militaires autres que les communiqués du gouvernement et du commandement ; les choses sont claires. Des commissions s'occupent de la surveillance de la presse locale. Elles sont mixtes, mi-civiles mi-militaires, le préfet désignant un représentant, le commandant de la IXe Région un autre ( A.D.M.L., 1 R 5/31 ). A Saumur, la commission se réunit tous les jours à 4 heures pour examiner les morasses des journaux à paraître le lendemain. En mars 1915, elle se compose du capitaine d'Antioche pour la partie militaire et de Legludic, le procureur de la République, pour la partie civile ( A.D.M.L., 1 R 5/17ter, cote provisoire ).
 Un incident éclate au sujet de la publication par le Courrier de Saumur du discours prononcé à Varennes par le docteur Juvigny lors des obsèques civiles de Madame Denieau. Après les protestations rituelles contre la barbarie prussienne qui détruit les églises, l'orateur constate que « la puissance romaine, qui assiste à la destruction de ses temples et au massacre de sa fidèle et catholique Belgique, reste indifférente , sinon favorable, aux tristes artisans de ces horreurs ». Le long article, dans la tradition du Courrier de Saumur, est entièrement coupé. Déjà, à Angers, le 30 janvier 1915, une lettre du pape Benoît XV demandant la paix avait été censurée. Les attaques contre la papauté, proche de l'Empire d'Autriche-Hongrie, se multipliaient ; Clemenceau parlait de « pape boche ». En tout cas, les propos tenus à Varennes n'avaient strictement rien de militaire ; la censure élargit alors son champ d'action en voulant contrôler l'Union sacrée et imposer l'Ordre moral. Les rapports nous apprennent ensuite que le procureur, laissé sans substitut et débordé, n'avait pu assister à la réunion de la commission ; le censeur militaire, sans doute très clérical, avait donc agi seul ; il n'avait pas saisi la saveur de la situation, à savoir, le Courrier de Saumur, gros bouffeur de curé, se lamentant sur la destruction des églises ! Furieux, Roland fils, directeur du journal, va protester auprès du général commandant la place. Ce dernier, afin de le calmer, lui promet de soumettre l'article au censeur civil, tout en l'avertissant que la censure serait maintenue. Le procureur se déclare favorable à la publication et, comme il est maintenant officiel que le censeur civil n'a qu'un rôle consultatif, il donne sa démission. Le 19 mars, le sous-préfet avoue qu'il a contacté plusieurs personnalités pour le remplacer, mais a essuyé des refus. Il finit par recruter un certain Cailleau, un avocat peu connu.
 L'affaire n'en reste pas là. Roland adresse une plainte au ministre de l'Intérieur et saisit le syndicat de la presse à Paris. Le préfet Fabre, dans un rapport au Président du Conseil, le 21 mars, constate qu'il « n'existe plus une censure mi-civile mi-militaire, mais une seule censure, d'origine militaire ». Il ajoute tout de même que le directeur de la censure de la IXe Région, le lieutenant-colonel de Gimel, doit être saisi en cas de difficultés. Il ignore si cette procédure a bien été respectée.

 La censure s'alourdit sans cesse. Le 30 mai 1915, elle interdit de publier les citations à l'ordre du jour des régiments ou des divisions, afin de protéger les secrets militaires. Le 14 mars 1916, les censeurs reçoivent pour consigne de ne rien laisser passer sur le remplacement du ministre de la Guerre [ le général Galliéni, pour raisons de santé ] ( A.D.M.L., 1 R 5/32 ). En juillet de cette année, la censure s'étend au domaine cinématographique. En 1917, de fréquents rappels interdisent de parler des mouvements des troupes américaines, ce qui aboutit à Saumur à un court-circuit cocasse, que nous racontons dans le dossier sur l'éclatante présence américaine. Le colonel commandant d'armes a autorisé une affiche annonçant l'installation d'officiers américains, alors que la censure de la presse l'interdit et supprime même un communiqué militaire.
 Ces coupures brutales sont malgré tout trop voyantes. Parfois, la commission remplace elle-même le texte incriminé par un article de son cru. D'autres formes un peu plus subtiles complètent ces mesures. Les journaux doivent envoyer un de leurs exemplaires au Ministère de la Guerre et à la IXe Région. Là s'exerce un contrôle a posteriori : les censeurs locaux se font parfois taper sur les doigts pour avoir manqué de vigilance.
 Dicter à la presse ce qu'elle doit écrire sur la guerre paraît plus habile : sur les opérations, les journaux ne peuvent publier que les dépêches gouvernementales ou les communiqués de l'Etat-Major. Cette information orientée est trop lourdement trafiquée ; pendant les premières semaines de la guerre, la presse locale affirme que nos troupes remportent de grands succès et suggèrent qu'on se bat sur la frontière, quand brusquement, ils annoncent une grande victoire... sur la Marne. Ils s'étendent longuement sur les atrocités commises par l'armée allemande, en particulier en Belgique. Des lecteurs en viennent à penser que c'est du « bourrage de crânes » et bien des historiens les suivent, alors que ces faits sont exacts ( Stéphane Audoin-Rouzeau et Jean-Jacques Becker, s.d., Encyclopédie de la Grande Guerre 1914-1918, Bayard, 2004, p. 368-369, estiment à près de 6 500, avant la mi-octobre, le nombre d'exécutions de civils belges ).
 Désormais sans aucune valeur informative, réduite à deux pages par ordre du gouvernement, cette presse locale, que nous avions présentée comme si vivante vers 1900, est en train de mourir. L'Avant-Garde et La Croix de Saumur ne paraissent plus après juillet 1914. L'Echo saumurois est publié régulièrement jusqu'en novembre 1914 ; il sort quelques numéros en 1915, avant de cesser son activité, officiellement en décembre de cette année. Le Bonhomme angevin, réduit à des petites annonces et pratiquement fusionné avec le Courrier de Saumur, n'est pas soumis à la censure. La commission locale n'a plus que deux publications à examiner, le Courrier de Saumur, quotidien, source de conflits, et La Petite Loire, trihebdomadaire, plus nationaliste que jamais. Cette presse perd tout intérêt ; même l'état civil y est truqué, puisqu'il ne donne pas les noms de soldats décédés dans des hôpitaux et enterrés à Saumur.
 Pas débordés, nos censeurs élargissent leur champ d'action. Une enquête est menée sur les imprimeurs locaux. Camille Charier, si ardent patriote, a publié un protège-cahier, dessiné par Grellet, qui représentait une brute prussienne abattant un blessé français à la frontière suisse ; il a omis de soumettre sa publication à la censure ; le sous-préfet demande qu'il soit rappelé à l'ordre ( A.D.M.L., 1 R 5/4 ).

6) Les réquisitions

 Les réquisitions organisées par la préfecture sont nombreuses et permanentes, réquisitions de blé, de foin, de vin, de chevaux ; elles touchent et mécontentent surtout les ruraux. Les bourgeois de la ville sont directement atteints par une autre mesure : les voitures de grand tourisme de 12 chevaux et au-dessus et les camions sont mis en réquisition et doivent être présentés à Angers, sur le Champ de Mars, le 17 septembre 1914.
 Tout commandant d'unité militaire dispose d'un droit de réquisition, formulé par un simple document écrit, sans davantage de procédure. Le commandant d'armes réquisitionne ainsi de nombreux bâtiments publics et privés pour les transformer en hôpitaux ou pour loger des troupes. Cette mainmise est peu contestable, mais elle gêne considérablement ; elle paralyse en particulier le fonctionnement de l'enseignement public. En septembre-début octobre 1914, les deux collèges sont réquisitionnés, en totalité pour le collège de Jeunes Filles, à moitié pour le collège de Garçons. L'école du quai de Limoges est devenue un hôpital temporaire ; les écoles des Récollets et de la rue du Prêche sont réquisitionnés pour loger des soldats. Les trois écoles publiques des Ponts sont prises, deux pour le logement des troupes, la plus grande pour devenir un hôpital ; dans ce dernier cas, une partie du logement d'une l'institutrice a été englobé par erreur. Cette dernière, conciliante, accepte d'aller habiter chez ses parents. Cependant, les cadres hiérarchiques réagissent avec vigueur et parlent de brimades visant l'enseignement laïc. Dans la section consacrée aux camps d'internement d'étrangers, nous verrons les doléances de Marill, le principal du collège de Garçons ; Soulisse, l'inspecteur primaire, a une altercation assez vive avec un médecin aide-major ; le sous-préfet a des mots avec le commandant d'armes ( A.D.M.L., 1 R 5/5 ).
 Une réunion générale se tient à l'Ecole afin de rétablir l'entente. L'affaire semble réglée, quand, dans la cour d'honneur, devant ses chefs, un lieutenant de Dragons vient apostropher l'inspecteur d'Académie, en lui disant qu'il n'avait pas de compliments à lui faire au sujet de ses instituteurs, qui sont de mauvais soldats. Immédiatement, le général prie le lieutenant de se retirer et annonce qu'il sera puni. Ces incidents remontent au général Arthur Poline, commandant la IXe Région. Ce dernier se justifie en affirmant que ses instructions l'obligeaient à réquisitionner en priorité des bâtiments publics et que les écoles des Récollets et de la rue du Prêche seront bientôt libérées. De fait, les soldats sont transférés dans le cercle Saint-Joseph, un vaste ensemble situé à Grenelle, dans le quartier de Nantilly.
 Autres doléances, formulées timidement : les militaires n'aiment pas lever une réquisition devenue sans objet, ils conservent ainsi longtemps une partie du collège de Garçons, sans en avoir le moindre usage, et deux écoles primaires, vidées de leurs blessés.
 Plus tard, quand les troupes américaines s'installent dans la région, une circulaire rappelle que leurs commandants ont les mêmes droits de réquisition que les Français. Dans la pratique et par crainte des récriminations, ce sont des commissions mixtes franco-américaines qui prennent les décisions.

 Une forme traditionnelle de réquisition, assurée par le bureau militaire de la ville, est relancée : le logement des soldats dans les foyers particuliers est nécessité par le brassage permanent des troupes et par le manque de place à l'Ecole de cavalerie. Sentant venir l'orage, la ville avait restructuré son organisation par un arrêté municipal du 4 octobre 1912 ( A.M.S., 5 H 11 ). Elle avait préparé des billets de logement standardisés, blancs pour la troupe logeant chez l'habitant, bleus pour la troupe logée dans des auberges, rouges pour les gradés logés chez l'habitant, jaunes pour les gradés logés dans des auberges.

Formulaire de billet de logement pour la troupe, A.M.S., 5 H 11

 Les habitants doivent fournir le logement gratuitement pendant trois jours dans le mois ; au delà, ils reçoivent une indemnité : 1 F par lit d'officier, 0,20 F par lit de sous-officier et de soldat, 0,05 F par place de cheval, le fumier leur appartenant.

7) La mobilisation de l'administration

 Les ordres pleuvent, venant autant du préfet que du commandant d'armes : l'administration locale doit faire face à des tâches urgentes, souvent nouvelles et imprévues, comme organiser des camps d'internement, accueillir une foule de réfugiés, annoncer les décès aux familles, multiplier les hôpitaux, gérer l'approvisionnement, le contrôle des prix et les tickets de rationnement. Avec l'aide d'associations de bénévoles, la municipalité, son personnel et les autres administrations locales parviennent à assurer des tâches immenses, cela avec du personnel moins nombreux ( certains services sont désorganisés par les mobilisations ). Les heures supplémentaires n'existent pas alors ; les fonctionnaires reçoivent néanmoins une compensation appréciable avec l'indemnité de vie chère, qui progresse avec la durée de la guerre et la flambée des prix.
 Il ressort des documents locaux que le maire, Louis Mayaud, bien qu'il soit très occupé par son entreprise, est très souvent à l'oeuvre, comme l'atteste l'ampleur de sa correspondance. Il est fortement épaulé par le premier adjoint, Joseph Vidal-Poisson et par le secrétaire de mairie, Delfau, recruté par la précédente municipalité et omniprésent. Les tâches demandées aux maires sont telles qu'Alphonse Poisson, qui devait prendre la direction de l'hôpital auxiliaire de Saint-Louis, y renonce pour s'occuper de sa mairie de Bagneux.
 Les urgences s'accumulent au point que le carcan des règles administratives est brisé. Après avoir hésité en 1914, la ville, l'hôpital, les collèges se lancent dans des dépenses non inscrites dans les budgets primitifs. Des marchés, jadis soumis aux adjudications, sont désormais passés de gré à gré, afin de gagner du temps. Les règles de l'équilibre budgétaire sont bousculées, car les prix flambent et bien des dépenses sont imprévues. On espère que l'Etat comblera les déficits engendrés par les dépenses extraordinaires qu'il a ordonnées : pour ce faire, le 26 novembre 1918, le premier adjoint, Joseph Vidal-Poisson, déclare un total de 155 115,12 F correspondant aux indemnités de vie chère versées sur cinq ans ( A.D.M.L., 1 R 5/45 ). Une commission de répartition va accorder une somme forfaitaire au prorata des habitants et donnera le quart de la somme demandée.
 L'examen de l'énorme paperasserie accumulée par la préfecture d'Angers révèle la rapidité de la chaîne hiérarchique, qui transmet immédiatement les ordres par téléphone, par télégramme codé ou par lettre. Mais la dualité des pouvoirs et la nervosité des chefs aboutissent parfois à un fonctionnement heurté.

 La guerre et l'état de siège ont chamboulé le cours traditionnel de la vie publique. Remontons dans l'histoire : levée en masse, patrie en danger, réquisitions de maisons et de denrées, maximum des prix, arrestations de suspects, censure, mesures d'exception, omniprésence des militaires, hauts fonctionnaires tout puissants, suspension des élections, engorgement des hôpitaux, insuffisance des cimetières, on retrouve les caractéristiques majeures des années 1793-1794 à Saumur. La comparaison n'est pas si incongrue, étant admis que l'état de siège n'est tout de même pas la Terreur et que les Saumurois tués périssent du fait de l'ennemi et non des guerres civiles, mais en bien plus grand nombre.

 

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