L'Union sacrée


 
 1) La signification de l'Union sacrée

 Conclure une trêve dans les conflits intérieurs et rassembler la nation dans une lutte commune, telle est la proposition faite par le président de la République, Raymond Poincaré, dans un message lu aux deux Chambres le 4 août 1914. La grande majorité de la S.F.I.O. et la C.G.T. se rallient aussitôt à cette Union sacrée.
 A Saumur, ce même 4 août, devant le Conseil municipal, le maire, Louis Mayaud, fraîchement élu, annonce que le deuxième adjoint, le docteur Astié, est mobilisé ; « dans une pensée d'union », il propose le poste d'adjoint à Henri Moreau ( élu radical, qui avait été adjoint du docteur Peton ). Cette proposition est approuvée à l'unanimité. L'Union sacrée est donc réalisée à Saumur dès le deuxième jour de la guerre.

 Cette nouvelle pratique représente un exercice délicat pour les milieux conservateurs et catholiques, qui venaient de remporter les élections municipales, bien qu'étant traditionnellement minoritaires dans la ville. Ces derniers ne clarifiaient jamais leurs positions constitutionnelles ; en majorité, ils étaient royalistes, Louis Mayaud en tête. Même si quelques uns acceptaient la république, ce n'était pas celle qui venait de se séparer de l'Eglise et qu'ils combattaient en termes violents. Ils allaient donc devoir travailler la main dans la main avec un préfet, représentant d'un Etat de plus en plus envahissant, avec des fonctionnaires, qu'ils accusaient d'être tous francs-maçons. Dirigée par des chefs d'entreprise et des hommes de loi, la droite locale se proclame libérale, c'est-à-dire opposée à tout dirigisme, alors qu'elle va devoir mettre en oeuvre une avalanche réglementaire sans précédent. Elle était en pleine offensive, elle doit cesser les hostilités ; sa presse passait son temps à attaquer le gouvernement et la municipalité Peton, avec laquelle elle doit se réconcilier. Elle n'a désormais plus grand chose à dire : c'est, je pense, pourquoi La Croix de Saumur s'éclipse dès le début d'août et L'Echo saumurois en décembre 1915, au terme d'une parution intermittente.

 Pour la gauche saumuroise, surtout la gauche radicale, la situation est plus confortable. Elle ne revient pas au pouvoir, Henri Moreau ne reçoit pas de responsabilités importantes. Cependant, en épaulant l'action politique locale, elle soutient un gouvernement qui a ses préférences.

2) La pratique de l'Union sacrée

 Le docteur Peton est particulièrement coopératif ; il communique des fiches de renseignements au maire et il le représente à des réunions à la préfecture. Souvent les deux hommes se trouvent d'accord, notamment pour se plaindre des charges nouvelles qu'on impose à la ville ou pour ironiser sur les bévues de l'administration militaire. De toutes façons, le Conseil municipal ne prend plus guère de décisions particulières et il est dépeuplé du fait des mobilisations ( habituellement 13 ou 14 présents sur 27 : le problème du quorum n'est pas posé ).
 La guerre se termine par une grande manifestation d'unanimité. Le 13 novembre 1918, le maire rappelle le souvenir des deux conseillers municipaux morts pour la France, Robert Gratien et Victor Desgranges ( c'est une forte proportion ; en comparaison, l'administration préfectorale ne compte aucune victime ). Puis le Conseil vote une adresse de reconnaissance à Georges Clemenceau. Qui aurait pu imaginer une pareille manifestation en 1914 ? Autre vote unanime : le 31 janvier 1919, le Conseil municipal émet un voeu pour l'annexion de toute la rive gauche du Rhin ; l'assemblée s'enhardit, car ce type de délibération était clairement interdit par les lois organiques.
 Dans un secteur voisin, les deux associations de Croix-Rouge, franchement rivales à leur création, se prêtent du matériel et des infirmières.
 Les accrochages sont rares, à une exception près. Il faut attendre le 18 juillet 1919 pour voir réapparaître clairement le clivage droite-gauche à propos du sectionnement de la ville : 7 conseillers sont favorables à sa suppression, 11 pour son maintien ( la droite ). Nous entrons dans l'effervescence d'une période pré-électorale ; l'Union sacrée va malgré tout survivre au renouvellement municipal.

3) Le grand retour de l'Eglise catholique

 Faire la trêve sur les points de désaccord entre Français suppose que le statu quo soit maintenu. Louis Mayaud donne un sérieux coup de canif dans le contrat, le 15 mai 1915, en signant un arrêté autorisant les processions dans les rues de la ville, pratique interdite depuis 1879.

Arrêté autorisant les processions

 Voir récit détaillé sur l'affaire des processions.
 Au Conseil municipal du 19 juin 1915, Bacon, professeur d'agriculture et porte-parole de la minorité républicaine, regrette cette décision en la qualifiant d'inopportune. Son ton est modéré et l'incident est déclaré clos. Bacon aurait pu mettre en avant l'irrégularité de la décision de Mayaud. Le texte de Combier était évidemment caduc depuis la rupture du Concordat, auquel il se référait, mais il avait été remplacé par une délibération du 5 juin 1907. Seul un vote du Conseil municipal pouvait revenir sur la décision, et non un arrêté du maire. Pendant la Guerre 14-18, on n'est plus guère pointilleux sur la régularité des procédures. La gauche ne reviendra plus sur l'autorisation des processions.

 Le retour au religieux est dans l'air. Les congréganistes expulsés reviennent se battre sous le drapeau français. L'anticléricalisme s'atténue. Les militaires, qui se montraient laïcs vers 1900, pèsent de tout leur poids pour un retour à l'ordre moral ; leur censure locale coupe une attaque du Courrier de Saumur contre le pape Benoît XV. Cette tendance s'accentue après 1915. L'Union des Femmes de France fait célébrer des messes solennelles.

 Pour faire simple, l'Union sacrée aboutit à Saumur à une sorte de troc ; la gauche abandonne son anticléricalisme militant et ses responsables adoptent une attitude de stricte neutralité vis-à-vis de l'Eglise catholique ; la droite abandonne son opposition de principe à la république démocratique, qui s'avère singulièrement efficace pour mobiliser les énergies et gérer une crise majeure, bien plus efficace qu'un régime personnel.

 

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