Les réfugiés de la Guerre 14-18

 


  Quelques jours après les blessés, arrive le premier convoi ferroviaire de réfugiés, exactement le 31 août 1914. Le commissaire spécial de la gare d'Angers les a expédiés vers Saumur sans avoir eu le temps de les dénombrer, ainsi qu'il le dit dans son télégramme ( A.M.S., 5 H 11 ).

Télégramme annonçant le premier convoi de réfugiés, A.M.S., 5 H 11

 1) Des flux continuels

 La ville dresse de nombreuses listes successives ( A.M.S., 5 H 10 ). La première, correspondant à la période de décembre 1914 à mars 1915 comporte 288 personnes ; cependant, de nombreux noms sont rayés, car des réfugiés font seulement étape à Saumur et partent s'installer dans une commune des environs. Il en arrive sans cesse de nouveaux ; l'état d'avril à septembre 1915 énumère 384 noms, celui d'octobre 1915 à mai 1916 en donne 485, un autre d'avril 1916 à janvier 1917 passe à 787 noms ; une sorte de récapitulation établie dans la période de janvier 1917 à janvier 1918 cite 1 996 réfugiés. Encore une fois, ce total regroupe toutes les personnes prises en charge par la ville pour des périodes plus ou moins longues, mais les mouvements d'arrivée et de départ sont continuels et l'employé municipal établit chaque jour au crayon son effectif réel. Le voici au 7 septembre 1917 :

    Hommes   Femmes    Enfants    Totaux 
 Français  220  529 231  980 
 Belges  71  140 133  344 
 Alsaciens-Lorrains  1  5  -  6
 Divers  1  1  1 3 
 Totaux  293  675  365 1 333 

 Ces nombres varient tous les jours et leur précision n'est pas garantie. Ils donnent malgré tout un aperçu sur la masse considérable des réfugiés et sur sa composition, à plus de 50 % féminine, avec peu d'enfants ( souvent regroupés ailleurs ) et très peu d'hommes ( en partie mobilisés ). Ces données ne concernent que les assistés, les réfugiés aisés ne sont pas pris en compte.

 La mairie et les organisations de la Croix-Rouge s'activent avant tout pour abriter les arrivants. Elles peuvent le faire dans les logements vacants, car il y en a beaucoup depuis la fermeture de l'Ecole de cavalerie. Cependant, ces derniers sont d'un loyer trop élevé ; une liste du 17 février 1916 énumère 56 logements libres qui pourraient encore être offerts à des réfugiés ( A.M.S., 5 H 11 ). Dans les faits, la plupart des arrivants assistés sont installés chez les habitants, qui reçoivent une indemnité d'hospitalisation d'un franc par jour par famille ( plus 0,50 F par enfant supplémentaire ). L'Union des Femmes de France gère une Maison des réfugiés, qui assure des accueils temporaires ( jusqu'à 142 personnes au cours d'une période de pointe ), qui distribue des repas, qui procure du mobilier et du matériel ménager ( en partie offerts par la Croix-Rouge américaine ). Le 1er mars 1918, l'U.F.F. ouvre une nouvelle Maison des réfugiés implantée 7 rue des Basses-Perrières ; Mme Lamy-Outhier en avance les frais de fonctionnement ( A.D.M.L., 2 R 5/306, nouvelle cote ).
 Outre cette aide au logement, la ville verse à chaque famille une allocation de 1,25 F par jour et par adulte, plus 0,50 et 0,35 F par enfant, selon leur âge. Ces sommes appréciables sont payées tous les 10 jours et seront remboursées, en principe, par l'Etat.
 Un peu à part et objets d'une compassion larmoyante, les réfugiés belges s'organisent en Comité le 2 février 1915 et correspondent avec le roi Albert.
 Les nombreux réfugiés qui affluent dans la ville sont donc loin d'être abandonnés à leur triste sort et, au début, sont bien accueillis. Cela dit, Saumur, qui bénéficie de peu de commandes de la Défense nationale, est incapable de leur fournir des emplois. Le contraste est grand avec les villages ruraux, qui se plaignent de manquer de bras pour les travaux agricoles. Les réfugiés sont donc fortement invités à aller s'installer à la campagne. Les Belges le font en grand nombre. D'autres, trouvant la terre trop basse, préfèrent rester en ville sans emploi stable. Des critiques s'élèvent contre leur « paresse ».

2) Les vieillards d'Ivry

 Le département de la Seine regroupait ses vieillards indigents dans un immense établissement de plus de 2 200 lits baptisé " Hospice des Incurables d'Ivry ", selon un titre peu encourageant. Dans la panique de l'avance allemande, les pensionnaires sont évacués vers la province, dont quelque 500 vers l'Anjou.
 Un premier convoi arrive en gare de Saumur le 12 septembre 1914 ; en majeure partie, il est installé dans l'hôpital, déjà bien chargé, uniquement des hommes. D'autres vieillards sont transférés vers les petits hospices des gros bourgs du Saumurois. Au quatrième trimestre de 1914, l'hôpital général héberge 32 pensionnaires d'Ivry, dont il facture les journées s'élevant à 1,20 F à l'Assistance publique de Paris ( A.D.M.L., 2 R 5/288 ). Au troisième trimestre de 1915, il n'y a plus que 14 vieillards.
 Quelques départs et une disparition se sont produits, mais les registres témoignent du nombre élevé des décès, qui sont facturés à 24 F à cause des frais de sépulture et qui représentent 53 % des vieillards parisiens. Des enquêtes s'ensuivent. Il en ressort que les pensionnaires souffraient du dépaysement, ainsi que du changement des habitudes alimentaires ; ils envoyaient des pétitions pour se plaindre d'être privés de sorties et de ne pas goûter au vin du pays.
 La mortalité semble moins forte dans les autres hospices du Saumurois. Rien ne prouve qu'on y est mieux traité. Peut-être les incurables les plus mal en point étaient-ils restés à l'hôpital de Saumur ? Les survivants repartent pour Ivry en décembre 1915.

3) Une seconde vague de réfugiés

 Lors des offensives de Ludendorff de mars à juillet 1918 et des progressions allemandes, de nouveaux convois de réfugiés arrivent des départements envahis. Egalement, la région parisienne expédie à nouveau vers l'hôpital de Saumur des malades civils et des vieillards ( A.D.M.L., 2 R 5/5  ). Les services municipaux ne parviennent pas à dresser des listes commodes.
 Cette fois, l'accueil n'est pas du tout chaleureux. Tous les maires expliquent que leurs communes sont saturées ; celui de Saumur est particulièrement véhément : « Les hôtels sont absolument pleins. Tous les logements qui étaient vacants, les magasins, les greniers, les caves, tout a été loué - ou acheté - et à quel prix - par des Parisiens. » On sent poindre la formule : « Parisiens, têtes de chien ». Un seuil de tolérance semble désormais dépassé.
 On imagine pourtant assez mal les Saumurois allergiques à des nouveaux venus de traditions et de moeurs différentes, car nous avons vu dans l'étude démographique du XIX ème (§ 3) qu'eux-mêmes, ils sont souvent des immigrants et qu'ils viennent de tous les départements du pays, sans exception ; constamment, la ville est caractérisée par de forts brassages. C'est probablement la charge économique et la pénurie alimentaire qui expliquent ce rejet des nouveaux flux de réfugiés. L'allergie au travail de transplantés qui ont perdu leurs repères est plus que jamais dénoncée.

4) Un effort d'assistance considérable

 Au total, plus de 2 000 réfugiés ont été pris en charge par la ville et par les organismes d'assistance. Les aides s'étendent au-delà du logement et des allocations. Selon L. Anis ( « OEuvres de Secours à Saumur pendant la Guerre », S.L.S.A.S., juillet 1923, p. 20-24 ), " l'Aiguille française " distribue des vêtements à 1 457 personnes ; les médecins de la ville assurent des visites gratuites ; une " Fraternelle des réfugiés " procure des denrées à prix coûtant ; des arbres de Noël sont organisés pour les enfants ; un bureau des renseignements assiste les familles en quête de nouvelles ; des organismes bancaires consentent des prêts permettant d'attendre les allocations...

5) Des retours trop lents

 La reconstruction des régions dévastées par la guerre est effectuée trop lentement. Saumur assure le parrainage de quelques villages, sans apparemment faire grand chose. En conséquence, les évacués ne repartent pas vite.
 Un état des allocataires au 31 août 1919 ( A.D.M.L., 2 R 5/45, ancienne cote ) énumère pour la ville de Saumur la présence de 365 réfugiés assistés, tous Français, à l'exception de trois Belges et d'une Russe ( en outre, on en compte 60 à Saint-Lambert-des-Levées, surtout belges - 103 à Saint-Hilaire-Saint-Florent - 73 à Bagneux - 11 à Dampierre ).
 De nouveaux états dressés le 14 avril 1920 sont encore plus révélateurs. Désormais, les réfugiés sont classés en deux catégories :
- les réfugiés français ou belges devant être payés par le receveur municipal, car originaires de communes où la vie normale n'a pas repris ; ils sont au nombre de 232 ;
- les réfugiés originaires de communes qui ont repris une vie normale, au nombre de 83, qui ne touchent plus d'allocation et dont on souhaite ouvertement le départ ( je suppose que certains ont choisi de se fixer sur place ).
 Le total de 315 montre que les réfugiés repartent lentement, trop lentement aux yeux des Saumurois. Cela explique l'anecdote que raconte avec humour Louis Anis. Il visitait une ville dévastée sous la conduite d'une jeune fille qui s'était réinstallée dans des conditions précaires. « Pourquoi donc ? L'amour du foyer sans doute ? » - « Nous avons été reçus comme des chiens, on sentait que nous les gênions ! De vrais sauvages ! » - « Et où donc étiez-vous ? » demandai-je naïvement. - « A Saumur, Monsieur ! » Vous devinez les réflexions et les rires de mes amis qui, heureusement, savaient ce qui a été fait à Saumur pendant la guerre. »
 Cette remarque s'explique par le poids exagéré de la dernière vague de réfugiés et par la lenteur des retours, d'une façon plus générale par la légèreté des autorités supérieures, qui ont imposé à nos régions, réputées aisées, accueillantes et bien situées, un nombre excessif d'étrangers à interner, de blessés à soigner ou de réfugiés à héberger, notamment des Parisiens, dont l'évacuation ne s'imposait pas. Ces réfugiés ont été plutôt bien accueillis, mais avec moins de chaleur que les blessés. Une partie d'entre eux, difficile à chiffrer, est restée sur place.

 

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