Les misères de la guerre


  Saumur n'est pas Verdun. Cette évidence n'autorise nullement à imaginer une oasis de calme et de prospérité située loin du front. Les masses considérables de blessés et de réfugiés qui affluent dans la ville, les annonces de décès de soldats au rythme moyen de sept par mois, les angoisses des familles, qui, pratiquement toutes, comptent un membre mobilisé, tous ces éléments rendent la guerre omniprésente et constamment tragique. Au delà de ces aspects poignants, en réunissant la documentation de ce dossier, j'ai été frappé par la gravité de la situation locale. En voici des aspects divers, loin de tout effet misérabiliste.


 1) La pénurie de charbon

 Quelques véhicules fonctionnent à l'essence, mais ils sont peu nombreux, certains ont été réquisitionnés et, de toutes façons, l'essence est rationnée à partir de novembre 1917. En fait, l'économie moderne marche alors essentiellement au charbon, soit sous sa forme première ( dans le chauffage domestique et les machines à vapeur, y compris la pompe élévatrice du service d'eau ), soit transformé par l'usine à gaz ( éclairage des rues et de l'intérieur des bâtiments publics, chauffage domestique et quelques machines ) ou par l'usine électrique de Saint-Hilaire-Saint-Florent ( éclairage domestique et machines mues par le courant force ). Sans charbon, l'éclairage cesse, le chauffage domestique régresse et les entreprises modernes s'arrêtent.
 Le bois ne peut le remplacer que partiellement ; il se fait lui-aussi rare, non pas faute de forêts, mais par manque de chevaux de trait pour le transporter. Les Saumurois ne se sont guère chauffés pendant la guerre et la ville est constamment au bord de la pénurie pour le bois de boulange.
 Pour le charbon, sans doute à cause des réserves accumulées sur le carreau des mines et grâce à une réduction de moitié de l'éclairage urbain, la situation n'est pas préoccupante jusqu'en août 1916, période à partir de laquelle l'approvisionnement devient un souci constant, objet de nombreux rapports ( A.D.M.L., 10 R 2/75, nouvelle cote ). La ville reçoit quelques dotations réparties par l'office départemental des charbons ; ces dotations, réservées aux secteurs prioritaires, sont bien maigres, alors qu'à Angers, l'actif Prosper Bigeard arrache des livraisons suffisantes, de même que Tours. Les édiles tentent de s'approvisionner directement à Saint-Eloy-les-Mines ( dans le Puy-de-Dôme ). Sans grand succès. En novembre 1916, ils disposent en théorie de 700 tonnes qui ont été débarquées à Granville et qui y sont bloquées ; cependant, Saumur est situé en dehors de la zone de desserte de ce port, si bien que la ville se fait chaparder le précieux chargement.
 Le 28 novembre 1916, au soir, la Compagnie du gaz stoppe l'éclairage public et ne le rétablit pas pendant trois ans. Cela n'empêche pas les autorités militaires de préparer des mesures pour couper l'éclairage public en cas d'une incursion de zeppelins. Tout le pays subit des restrictions comparables ; les habitants des villes sont incités à se coucher plus tôt par l'adoption de l'heure d'été, votée par le Parlement le 19 mars 1917. En cette même année, la ville suit les pérégrinations d'un steamer qui doit lui apporter de la houille chargée à Newcastle ; malencontreusement, quand il arrive à Saint-Nazaire, le cargo trouve le port encombré par les bateaux américains et doit attendre pour livrer. Au total, selon un rapport du préfet au ministre de la Reconstruction industrielle le 5 août 1919, l'usine à gaz de Saumur consommait normalement 600 tonnes par mois ; faute d'approvisionnements, elle a subi du 3 août 1916 au 18 juillet 1919, 22 arrêts complets, dont un de 52 jours en 1917 ; au total, 182 jours d'arrêt sur trois ans. L'usine à gaz de Fontevraud connaît également trois arrêts complets.
 Même si les rapports n'en parlent pas, il va de soi que l'usine électrique et les machines actionnées par la vapeur ont subi des paralysies comparables. Les écoles maternelles ne sont plus chauffées. En sens contraire, le service d'eau continue à fonctionner. A noter enfin que la situation n'est toujours pas reluisante pendant l'année 1919.

2) La pénurie des vivres

 Pendant toute la guerre s'élève une litanie de plaintes au sujet de la pénurie de vivres et d'objets d'usage courant. Le pain manque dès août 1914 à cause de la mobilisation des boulangers et d'une soudaine pénurie de farine, explicable sans doute par l'accaparement spéculatif. La production régulière de pain, aliment de base, est un objectif majeur, à peu près atteint, malgré une baisse de la qualité. A l'inverse, le sucre manque pendant toute la durée de la guerre. L'offre de lait est insuffisante à partir de la fin de 1917 ; à Saumur, le Conseil municipal affirme que c'est en raison de la forte consommation des soldats américains, mais toutes les villes d'Anjou sont aussi en manque. La production de pommes de terre et de viande est au-dessous des besoins à partir de 1915.
 Des indices concordants permettent d'affirmer que les familles défavorisées souffrent d'insuffisance alimentaire ; à plusieurs reprises, le Conseil municipal augmente ses subventions au bureau de bienfaisance. La situation est particulièrement grave au cours de l'hiver 1917-1918. La ville de Saumur distribue alors des soupes aux indigents pendant deux mois et demi ( alors que l'opération devait durer trois mois ). Les instituteurs relèvent l'insuffisance des rations dans les cantines et, plus tard, les médecins scolaires notent des retards dans la croissance des enfants.

 Les autorités réagissent par des réquisitions systématiques, qui sont très impopulaires dans les campagnes et dont l'application dépend du bon vouloir des responsables locaux. Elles fixent aussi un maximum pour les denrées ; dès le 15 août 1914, le préfet Edmond Fabre établit les prix plafond suivants : 39,50 F pour le quintal de farine, 28 F pour le quintal de blé, 72 F pour le quintal de sucre raffiné, 80 F pour le quintal de viande de boeuf sur pied, etc. ( A.M.S., 5 H 11 ) Cependant, ces tarifs sont revus à la hausse en raison des pénuries, de la forte demande et des marchés parallèles. Les profiteurs de guerre, vilipendés par Camille Charier, sont bien réels. Les prix ne sont pas fixés, ils sont seulement plafonnés, mais de nombreuses fraudes sont dénoncées. La flambée des prix est officiellement constatée et les fonctionnaires les plus favorisés reçoivent des primes de vie chère ; ces indemnités supplémentaires coûtent à la ville le montant colossal de 155 115,12 F. Par ailleurs, en raison de l'installation des Américains, le maire de Saumur, par un arrêté du 28 septembre 1917, oblige les commerçants à afficher leurs prix dans les vitrines et à l'intérieur de leurs magasins, ce qui n'était pas dans les traditions .

 Saumur, comme tout le pays, vit dans un régime d'économie dirigée, mais mal dirigée par le tandem boiteux de la préfecture et de l'armée. La guerre s'éternisant et la gestion économique étant hasardeuse, les autorités doivent se résoudre à imposer un rationnement par tickets ( l'Allemagne l'avait institué dès le début de 1915 ). Les tickets de pain apparaissent à Paris en janvier 1918. Le rationnement est étendu à toute la France à partir du 1er juin. La ville de Saumur reçoit 15 838 cartes d'alimentation et les distribue, apparemment, avec lenteur ( A.D.M.L., 1 R 5/45 ).
 Cette répartition autoritaire peut limiter les écarts les plus choquants entre riches et pauvres, mais elle n'apporte aucun remède à la pénurie. La municipalité prend une décision stupéfiante, compte tenu de son idéal libéral : elle achète à Courchamps une récolte complète de pommes de terre, et elle la revend elle-même au détail au tarif de 45 F les 100 kilos ( A.M.S., 1 D 40 ).

3) Le manque d'emploi

 Les deux grandes industries saumuroises s'effondrent au début de la Guerre. La production des vins mousseux, supérieure à 10 millions de bouteilles dans les années 1905-1910 tombe entre 6 et 7 millions ; ce n'est sans doute pas parce qu'on demanderait moins ce produit de fête ; la production du vin souffre du manque de bras, les bouteilles sont intouvables, les muselets ne sont plus fabriqués et, surtout, les exportations, jadis si importantes, sont totalement paralysées. Pour le chapelet et la médaille, il n'y a pas de refroidissement de la dévotion, bien au contraire ; là encore, les exportations sont stoppées, les matières premières, en particulier le cuivre, l'étain et le plomb, font défaut et il faut se battre pour obtenir la houille nécessaire aux machines à vapeur.
 Dans les deux cas, ce n'est pas la main d'oeuvre, largement féminine, qui fait défaut. Sur ce point, Saumur diffère radicalement des campagnes environnantes ; les zones rurales manquent constamment de bras pour les gros travaux des champs ; elles souhaitent le renfort de réfugiés et elles demandent des prisonniers allemands, qualifiés de travailleurs et dociles. Les femmes, les jeunes filles et les vieillards fournissent un travail écrasant. Mais dans leurs secteurs productifs, les campagnes s'enrichissent au cours de la guerre. Pour la ville, la situation est inverse : le travail manque pour les hommes comme pour les femmes ; la population, largement inactive, s'appauvrit. Une règle, sans beaucoup d'exceptions, veut qu'au cours des guerres longues, les courants migratoires s'inversent et que les habitants repartent des villes vers les campagnes. Les résultats du recensement de 1921 ne s'expliquent pas seulement par les morts de la guerre ; l'immigration, jadis si forte, a été stoppée.

 Certaines villes, comme Angers avec Bessonneau, ont obtenu d'énormes commandes de la Défense nationale, qui ont maintenu l'emploi et des salaires honorables. Saumur n'a pas cette chance. Un rapport du brigadier-chef de la police du 17 novembre 1914 signale que beaucoup de gens sont sans travail ; à cette époque, Arsène Hubert, mécanicien et fabricant de machines à la Croix Verte, espérait recevoir des commandes d'obus ; il ne les a pas obtenues. Finalement, peu d'entreprises locales travaillent pour l'armée. L'arçonnerie, atelier militaire, tourne à plein régime. A partir de 1915, s'y ajoute la maison Richomme, spécialisée dans les crins, les cordages et les cuirs, qui a ses bureaux rue Daillé et une importante usine à vapeur implantée rue des Saulaies. Un nouveau tableau de 1916 ( A.D.M.L., 1 R 5/4, nouvelle cote ) y ajoute la Capsulerie française, installée au Pont Fouchard : l'entreprise de la famille Caillaud s'est reconvertie dans la fabrication de bouchons en laiton pour obus ; elle emploie 1 militaire affecté spécial, 15 hommes civils et 121 femmes ; Saumur a donc sa petite armée de « munitionnettes ».
 La liste s'arrête là. Dans les environs immédiats, la Défense nationale fait travailler l'importante entreprise Bezault Frères à Longué et elle gère directement un chantier militaire d'exploitation du bois ouvert par la IXe Région dans la forêt de La Breille : au 22 décembre 1917, y travaillent 12 ouvriers civils et 52 ouvriers militaires de nationalité russe, venus du camp de la Courtine et objets d'une surveillance particulière de la gendarmerie, par crainte d'une propagande pacifiste...

4) La grève à rebondissements de juin à septembre 1917

 Effondrement des industries anciennes, rareté des relances par les commandes militaires, tout pousse à la baisse des salaires, tout au moins à leur stagnation, alors que le coût de la vie connaît une hausse spectaculaire. En mai 1917, d'importantes grèves secouent le pays. Elles atteignent Saumur, jusqu'alors fort calme et où la combativité ouvrière était faible avant la guerre. Les salariés réclament une augmentation d'un franc par jour pour les adultes et de 0,50 F pour les apprentis et les enfants. Cette hausse uniforme avantagerait les bas salaires, surtout féminins. Deux entreprises travaillant pour la Défense nationale, Richomme et Caillaud, accordent ce relèvement appréciable sans grandes difficultés.
 La crise se cristallise sur la maison de bonneterie Marcetteau, installée 7 rue de la Chouetterie et employant 79 ouvrières, et surtout sur les cinq grosses entreprises de chapeleterie, bijouterie et médailles. Ces dernières activités, présentées dans le dossier Du chapelet à la médaille, réunissent des salariés et des tâcherons aux statuts fort divers ; les ouvriers y sont peu organisés ; de rares grèves y sont signalées, en mars 1900 ( chez Balme ) et en juillet 1908 ; une " Chambre syndicale des ouvriers chapeletiers et similaires " se manifeste en 1901, puis réapparaît en 1912, sans déployer une grande influence.
 Ces industries se portent mal ; elles regroupaient un bon millier d'ouvriers dans les années 1900 ; l'effectif est tombé à 350 en mai 1917, selon une statistique de la sous-préfecture. Les salaires sont restés à leur niveau d'avant la guerre, les hommes gagnent de 4 à 7 francs par jour de travail, selon leur qualification, les femmes de 2,50 à 4 F, mais certaines sont au-dessous de 2 F, ce qui permet tout juste de se nourrir ; les enfants reçoivent de 1 à 2 F.
 En face de cette demande d'une hausse d'un franc par jour, la maison Mayaud Frères, codirigée par le maire de Saumur, se montre la plus réticente ; elle propose 10 F par mois, soit 40 centimes par jour ouvrable.
 Une grève spontanée éclate le vendredi 15 juin 1917. De nombreux rapports et enquêtes la décrivent au jour le jour ( A.D.M.L., 71 M 11 ). Elle est suivie par les 3/4 des salariés des six entreprises concernées ( 317 sur 429 ). Un défilé à travers la ville est aussitôt improvisé et aboutit devant les grilles de l'hôtel Louvet-Mayaud. Cette manifestation, formellement proscrite par l'état de siège, est évoquée par le Courrier de Saumur du lendemain, mais les rapports de police n'en parlent pas.
 Le lundi 18, Edmond Houdet, suppléant du juge de paix de Saumur-Sud, préside une réunion de conciliation, comme le veut la loi. Les patrons ( Madame Balme représentant son mari mobilisé ) tiennent à maintenir de fortes hiérarchies salariales et refusent une augmentation uniforme ; ils proposent des hausses en pourcentage, qui, selon eux, aboutiraient à peu près au même résultat. Voici l'essentiel de l'accord convenu ( A.D.M.L., 71 M 11 ) :

Fin du procès-verbal de conciliation, A.D.M.L., 71 M 11

 Malgré ces pourcentages progressifs, les femmes qui ne gagnent que deux francs par jour ne sont augmentées que de 60 centimes. Apparemment, personne ne reçoit une hausse d'un franc. Chez Marcetteau, les employées obtiennent une hausse de 25 % ; on n'entend plus parler de cette entreprise.
 Le travail reprend le mardi 19 juin. L'affaire n'est pas pour autant close. Le 8 juillet apparaît une Commission syndicale d'études, qui, dans une lettre au préfet ( on est en économie dirigée ) se plaint d'une application restrictive de l'accord par la maison Mayaud. En outre, les ouvriers avaient compris que les 28 heures de grève seraient payées, ce qui n'avait pas été inscrit sur le procès-verbal du juge de Paix. Enfin, la revendication de la semaine anglaise payée 60 heures, pour les femmes, n'avait pas été discutée, alors qu'elle vient d'être approuvée par le Sénat.
 Le syndicat somnolent reprend de l'activité et envoie de belles lettres sous son en-tête.

Lettre de la Chambre syndicale

 Selon les dires du sous-préfet, il est animé par François Allée, estampeur chez Mayaud et ancien conseiller municipal socialiste. Le mouvement se durcit, tout en devenant minoritaire. Des débrayages sporadiques, sans grève, manifestent le mécontentement des ouvriers. Le patronat, qui s'est concerté, répond le 29 août en faisant afficher dans les entreprises que le personnel dispose de huit jours pour signer une acceptation des conditions salariales, ou bien, il cessera le travail, c'est-à-dire qu'il sera licencié. Devant ce coup de force, le syndicat tente de lancer une riposte massive. Il fait venir un ouvrier diamantaire parisien, Jules-Charles Le Guéry, militant à la CGT, ou plus exactement dans une tendance minoritaire, la " Bataille syndicaliste ". Le 7 septembre, au cours d'une réunion privée tenue dans la salle de Justice de Paix, devant 55 hommes et 60 femmes, Le Guéry attaque le capitalisme et la spéculation, il s'en prend au « patron maire de Saumur, qui en cette dernière qualité aurait comme devoir de chercher à aplanir toutes les difficultés ». Selon le commissaire de police, il ne fait nullement de la propagande pacifiste ; au contraire, il se réfère à l'Union sacrée et au ministre Albert Thomas. Les syndicalistes espèrent une intervention du sous-préfet, qui ne se produit pas. Ils sont lâchés par le Courrier de Saumur, qui avait constamment affirmé que le mouvement était exclusivement dirigé contre la cherté de la vie et qui avait semblé le soutenir. Le journal diffère la publication d'un communiqué de François Allée.
 Finalement, 24 ouvriers refusent de signer le formulaire patronal et sont de ce fait licenciés, 17 chez Pichard, 1 chez Deschamps, 6 chez Mayaud, aucun chez Balme et chez Partant-Delaunay. Les syndicalistes lancent une manifestation de solidarité, sans grève, qui se traduit par 106 débrayages le 11 septembre. Mais personne ne bouge plus chez Mayaud et la police surveille les ateliers. Selon le quotidien L'Ouest du 15 septembre, plus favorable au mouvement, six ouvriers supplémentaires sont encore remerciés. François Allée devient scieur de long.

 Le bilan de cette grève à rebondissements, imputable à la seule misère, n'a rien de glorieux. Le relèvement des salaires est faible et très inférieur aux résultats constatés dans l'ensemble du pays. Le patronat, Mayaud en tête, s'est montré intraitable, jusqu'à la cruauté. Les syndicalistes n'ont pas su évaluer les rapports de force dans un contexte défavorable ; ils se sont scindés entre réalistes et révolutionnaires ; leur mouvement est brisé.

5) Le creusement des écarts sociaux

 Il est certain qu'il y a des profiteurs de guerre ; les négociants qui spéculent sur les denrées alimentaires sont les plus durement attaqués, de même que les embusqués et les affectés spéciaux. Aucune statistique n'est disponible sur ce point.
 L'aggravation du sort des plus défavorisés est beaucoup plus évidente. Au hasard des dossiers apparaissent des cas pitoyables. Joseph Lamy, né à Saumur le 23 janvier 1873, est un journalier qui habite 3 rue de Fenet ( A.M.S., 5 H 33 ). Le 11 août 1914, il est mobilisé à Fontenay-le-Comte, dans le 84 ème d'infanterie ( à 41 ans, il est dans la territoriale ). Il était marié depuis 11 ans. Six mois après son départ, son épouse liquide le mobilier et disparaît de Saumur, sans laisser d'adresse. Le 10 septembre 1916, Lamy est réformé n° 1 pour blessure ; en réalité, il est atteint par la tuberculose. De retour à Saumur, il paie un loyer de 70 F par an, habitant certainement un taudis. Le Comité départemental d'assistance aux militaires réformés pour tuberculose décide de lui accorder une aide bien minime de 30 F ; il n'en reçoit que 10, car le 2 janvier suivant, il décède à l'hôpital de Saumur. Victime certaine de la guerre, il ne figure pas même sur le monument aux morts de la ville, ou bien avec un prénom déformé, puisqu'on y lit « Lamy Georges ».
 Si l'on essaie de totaliser la masse des assistés par l'octroi de médiocres allocations, on trouve les blessés dans les hôpitaux, les mutilés et réformés, les veuves de guerre, les orphelins, les réfugiés, les épouses de combattants et, sans allocations, les chômeurs. Très certainement plus de la moitié des personnes habitant Saumur mène une vie misérable.

6) Les défaillances des services publics

 Déjà faiblement développés à la veille de la guerre, les grands services publics fonctionnent de plus en plus mal, faute de personnel, faute d'argent ou faute de locaux, car les priorités sont ailleurs.

a) la santé

 Sur les douze médecins de la ville, les quatre plus jeunes sont mobilisés en août 1914 ; la commission administrative de l'hôpital s'en déclare préoccupée et parvient à garder pendant un an un cinquième médecin, le chirurgien Férouelle. Les trois majors militaires sont partis. L'armée comble partiellement ces insuffisances en nommant sur place quelques médecins mobilisés et en les permutant à une cadence rapide. Le compte n'y est pas, d'autant plus que le docteur Bontemps décède en 1916 et que le docteur Coutant est tué par une automobile.
 Les services sanitaires se réduisent. La clinique de la rue Fardeau, devenue un hôpital militaire, est fermée pour les Saumurois ; les places sont rares à l'hôpital, constamment débordé.

b) l'enseignement

 Le tiers des instituteurs du département est mobilisé ; des femmes les remplacent. Les enseignants doivent assurer des heures supplémentaires, qui ne seront pas rétribuées. Le problème principal est l'insuffisance des locaux, puisque deux grandes écoles publiques, du quartier des Ponts et du quai de Limoges, sont transformées en hôpital temporaire pendant deux ans. Les garçons sont censés aller aux Récollets, situés à une autre extrémité de la ville. D'après certaines allusions, ils ne s'y rendent pas tous.
 La gêne est encore plus sérieuse pour l'enseignement secondaire. Le cours Dacier et le collège de Garçons sont très partiellement réquisitionnés et fonctionnent à peu près normalement. Deux autres établissements sont transformés en hôpital auxiliaire. Jusqu'à la rentrée de 1916, le collège de Jeunes Filles abandonne totalement ses locaux et éclate en plusieurs unités ; l'internat s'installe dans une maison située 6 rue du Prêche, qui peut recevoir 22 lits seulement ( il y avait 43 pensionnaires en 1912 ) ; une étude est implantée tout près dans l'école de la rue du Prêche ; l'externat déménage assez loin, au 13 rue Gambetta ; comme ce dispositif n'est pas pratique, l'externat est ramené dans une maison de la rue des Basses-Perrières. Pierre-Yves Toullelan, Histoire de l'Institution Saint-Louis, 2006, p. 115-122, montre que ce dernier établissement est fortement perturbé ; 16 professeurs sont mobilisés ( 4 tués ) ; les dortoirs et une partie des locaux sont occupés par l'hôpital auxiliaire n° 6 ; quarante pensionnaires vont dormir dans une grande maison de la rue Beaurepaire. Cependant, tous les élèves suivent les cours et prennent leurs repas dans le collège, un peu à l'étroit et dans une curieuse promiscuité avec les blessés, les soignants et les auxiliaires annamites. En 1916-1917, la pression de l'hôpital se relâche, mais elle s'accentue à nouveau en 1918 ; la rentrée est repoussée pour cause de grippe espagnole, elle s'opère le 11 novembre au milieu des blessés, qui demeurent présents jusqu'au 11 décembre.

c) les transports

 Le matériel ferroviaire est réquisitionné pour les besoins de l'armée. Le transport des marchandises et des voyageurs civils passe après et est plutôt mal assuré. Le théâtre Léo était installé sur le quai de Limoges lors de l'éclatement des hostilités ; il ne peut repartir et il demeure sur place jusqu'en novembre 1915 ; le Conseil municipal le prie alors de partir, car des scènes scandaleuses se sont déroulées dans l'établissement...
 La Compagnie des Tramways rencontre des difficultés de tous ordres. Ses problèmes financiers, déjà très sérieux en 1912, s'aggravent durant la guerre. Sur ses appels pressants, le Conseil municipal lui accorde une subvention de 3 000 F le 22 avril 1916. La compagnie rencontre aussi des difficultés pour s'approvisionner en charbon. Plus grave, la plupart de ses mécaniciens sont mobilisés ; le 19 août 1917, le Conseil municipal de Montsoreau demande au ministre de la Guerre de mettre à la disposition de la compagnie les deux mécaniciens nécessaires ; le 17 septembre, le dernier spécialiste étant parti, les trains cessent de rouler ( A.D.M.L., 10 R 5/67 ). Le service reprend, car les chemins de fer de l'Etat mettent un mécanicien à la disposition des tramways. A la fin de la guerre, la compagnie n'assure plus que quatre trajets Saumur-Fontevraud par semaine et quelques rares rotations vers Saint-Hilaire-Saint-Florent. Bien malade, elle cesse ses activités en 1920.

7) L'atonie intellectuelle

 Passons à une autre conséquence de l'état de guerre, l'indiscutable régression intellectuelle qui caractérise cette époque. La pensée unique, le bourrage de crânes entraînent des discours cocardiers, un racisme naïf envers les nouveaux Huns et une désinformation constante. La lecture de ce qui survit de la presse locale est consternante.
 La Société des Lettres, Sciences et Arts, très active depuis sa fondation en 1910, publie encore son n° 17 en octobre 1914, mais, de rédaction antérieure, il n'y est pas encore fait d'allusion à la guerre, seulement aux conflits entre ses dirigeants. Ensuite, la société ne fonctionne plus guère ; le comité se réunit en mai 1915 et publie un maigre numéro de 80 pages en janvier 1916. Il faut attendre le 31 mai 1919 pour voir le comité se réunir à nouveau, après quatre ans d'interruption. Manifestement, la vie sociale comme la vie intellectuelle sont en veilleuse.

8) La fête à l'arrière ?

 Tous les faits rapportés plus haut sont d'une exactitude contrôlée ; ils sont seulement présentés dans une perspective sombre. En contrepoint, il convient de rappeler que les temps de guerre sont aussi des périodes de fête, de fête exacerbée  et un peu désespérée. Les historiens ont amplement démontré que la Défilé de 1918, dessin de 1919vie parisienne a battu son plein, en 14-18 comme en 39-45. En est-il de même à Saumur, ville de tradition fêtarde ? Une censure implicite ne laisse entrevoir que quelques éléments.
 Les nombreux militaires, en stationnement ou de passage, fréquentent beaucoup les estaminets ; de fréquents cas d'ivresse publique sont rapportés et des incidents se produisent dans le quartier de la gare, devenu une sorte de centre névralgique de la ville.

 Les militaires continuent à s'amuser et à se travestir. L'excentrique comte Guy du Passage, artiste et spécialiste de la chasse à courre, traverse la ville en 1918 en compagnie de molosses et d'amis déguisés. Il se dessine plus tard au milieu de la rue Saint-Nicolas, le clocher de Saint-Pierre à l'horizon.

 Plusieurs documents insistent sur la flambée de la prostitution à Saumur. Même s'ils sont repris de manière obsessionnelle, ces faits sont incontestables. Le directeur économe de l'hôpital adresse au maire un rapport sur l'aspect sanitaire de la question ( A.M.S., 5 I 368 ). De la mobilisation au jour du rapport, le 13 juillet 1916, 143 filles vénériennes ont été hospitalisées ; sur le même laps de temps à la veille de la guerre, 65 filles seulement avaient été traitées. Cependant, sur la même époque, le nombre de malades civils, hommes et femmes, soignés pour maladie vénérienne a chuté de 36 à 18 ; le directeur en conclut qu'il est inutile d'ouvrir un service spécialisé. Autrement dit, le nombre des prostituées a progressé, de même que la fréquence des maladies sexuellement transmissibles, mais ce sont des personnes étrangères à la ville qui sont contaminées, vraisemblablement des soldats. Il est également attesté qu'un nouvel afflux de prostituées s'est produit avec l'arrivée des Américains et que de nouvelles maisons de passe sont ouvertes.

 Il n'y aurait pas que les filles de joie à mener joyeuse vie, si l'on en croit certaines allusions, à vrai dire plutôt rares. Les épouses des soldats sont plutôt épanouies ; trop souvent leur mari les battait et buvait la paie ; pendant la guerre, elles touchent 1,25 F pour leur entretien et 0,50 F par enfant à charge. Selon certains, elles n'ont jamais eu autant d'argent et autant de liberté...

 

 

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