La mobilisation des esprits

 

 1) Un patriotisme ardent

 Ville de tradition militaire marquée par un fort courant nationaliste, Saumur accepte l'entrée en guerre avec résolution, mais sans manifestations d'enthousiasme. Par la suite, aux prises avec la durée des opérations et la montée des difficultés, les Saumurois gardent un moral plutôt élevé. Tous les rapports concordent sur ce point, hormis quelques périodes de fléchissement.

 Les cadres de la cité font preuve de zèle, animant des oeuvres patriotiques, hospitalières ou caritatives. Camille Charier en donne un long historique dans sa série d'articles sur « Saumur pendant la Guerre ( Les OEuvres patriotiques ) », S.L.S.A.S., avril 1923, p. 16-26 - janvier 1924, p. 36-44 - avril 1924, p. 36-47.

 Le " Comité de l'Or " a pour but de faire sortir les précieuses pièces enfouies dans des bas de laine et de les échanger contre des billets de banque d'une valeur égale [ ??? ]. La propagande est massive : le passage du collecteur de la Banque de France est annoncé « non seulement par une affiche, mais, au prône, par M. le Curé de la paroisse et, au public, par le garde-champêtre » ; des volontaires, Bacon, professeur d'agriculture en tête, viennent prononcer 101 conférences dans les communes de l'arrondissement ; la pression se fait parfois inquisitoriale : « l'Instituteur fut chargé de dresser une liste de toutes les personnes susceptibles de posséder de l'Or ». Le Saumurois profond regorge effectivement d'écus et se laisse largement convaincre. Dans l'arrondissement, la Banque de France parvient à récolter la somme colossale de 659 000 F en pièces d'or sur la période d'août-septembre-octobre 1917. Cette masse monétaire permet de payer les importations ( quelques documents du Comité de l'Or, A.M.S., 14 Z 3 ).

 Devant la pénurie alimentaire, " l'Oeuvre des Jardins populaires " met en valeur un terrain de plus d'un hectare, situé en arrière du n° 84 de la rue de Bordeaux.
 De multiples organisations de propagande patriotique trouvent un prolongement à Saumur. " L'Union des grandes Associations françaises " assure des tournées de conférences ; le " Comité Dupleix " diffuse des articles de presse ; la " Ligue maritime française " organise une projection cinématographique afin de dénoncer la guerre sous-marine lancée par les Allemands. " L'Oeuvre des pépinières nationales " poursuit le double but de fournir des plants aux jardins potagers des armées et de remplacer les arbres fruitiers coupés par les troupes allemandes ; les pépiniéristes de Doué fournissent les arbustes ; parallèlement, en mars 1916, l'entreprise Victor Boret offre 10 000 sachets de graines potagères à la Xe armée, alors cantonnée dans l'Artois.

 

2) Les journées

 Des journées, lancées par la préfecture et sur des thèmes variés, se traduisent par des conférences, des représentations théâtrales, des concerts, des tombolas ou des ventes d'insignes. Annoncés par de grandes affiches, ces appels au public reviennent à peu près tous les trois mois. Pour la " Journée nationale des éprouvés de la Guerre " du 26 septembre 1915 ( A.M.S., 2 I 426 ), la thématique et la symbolique ne sont pas encore au point.

A.M.S., 2 I 426

 La formulation " victimes de guerre " n'est pas encore dans l'usage ; la Victoire, ailée mais pas même casquée, est plutôt mollassonne. Cette journée se traduit par la vente de pochettes dans les écoles ; ce public s'avère désargenté et l'opération ne rapporte que 87,10 F. D'autres aboutissent à des sommes honorables, sans être énormes, mais sans fléchissement avec les années, alors que les Saumurois sont sans cesse sollicités. Le produit record de 1 041 F est atteint par la " Journée du 75 ", organisée par le Touring Club de France le 7 février 1915. Un rendement honnête est atteint par la " Journée du Prisonnier de Guerre " en avril 1915, avec 935 F, par la " Journée nationale des Orphelins " du 12 novembre 1916, avec 650,60 F, ou par la " Journée des tuberculeux " du 4 février 1917, avec 813 F. Proposées par Madame Francès, la directrice, les jeunes filles du Collège sont souvent désignées commeAffiche annonçant la Journée de l'Anjou quêteuses bénévoles.
 Plus concrètes sont les " Journées nationales du Poilu " des 25-26 décembre 1915 et 10 mars 1916 ; cette fois, il s'agit de soutenir des familles locales en grande difficulté. Des cas touchants sont proposés ; Robert Amy, président de l'Union athlétique saumuroise, signale ainsi la famille Lagneau, dont les cinq enfants ont leur mère à charge et dont trois fils sont aux armées. La " Journée de l'Anjou " du 14 mai 1916 vient aussi au secours de victimes du département.
 Ce n'est pas tant l'importance des sommes récoltées qui explique la multiplication de ces journées, mais bien plutôt leur impact psychologique.
 Pour l'ensemble de ces manifestations, nombreux documents aux A.M.S., 2 I 426 à 435.
 D'autres organisations, associatives ou paroissiales, lancent aussi des opérations de soutien à l'effort de guerre. L'arrière est ainsi mobilisé en permanence.

 

3) Les périodes de fléchissement

 Pour connaître les variations de l'esprit public, aucun baromètre calibré n'est à notre disposition, pas de séries homogènes de rapports du sous-préfet, pas de fiches locales du contrôle postal. On peut tenter une synthèse à partir de recoupements divers : deux périodes de fléchissement du moral se dessinent nettement.

a) août-septembre 1914

 Des informations parcimonieuses et truquées, contredites par l'afflux des blessés et des réfugiés, entraînent un réel désarroi dans les esprits en août-septembre 1914. La victoire sur la Marne et le recul des Allemands, faits désormais solidement établis, permettent de surmonter cette première crise.

b) juin 1917-août 1918

 La seconde crise perceptible est surtout imputable à la gravité de la situation économique : la grève de juin 1917 est d'une ampleur inattendue et l'hiver 1917-1918 est particulièrement difficile. L'arrivée en force des Américains a pu remonter le moral des Saumurois, tout en inquiétant les cadres conservateurs, et a apporté des ressources nouvelles. Cependant, les reculs du printemps 1918, le nouvel afflux de réfugiés et de blessés accablent la population, qui ne se montre plus du tout accueillante. En août 1918, les Saumurois, fatigués, sont loin d'imaginer un armistice prochain.

 

4) Le grand sommeil des pacifistes

 Les milieux pacifistes, qui pouvaient compter quelques sympathisants à Saumur, n'avaient pas bougé lors du déclenchement de la guerre. Ils se réveillent en Anjou de mai à août 1917, autour des époux Bouët ( qui alors n'habitent pas Saumur ) et d'institutrices féministes ; à Angers, ils affichent quelques papillons proclamant : « Assez d'hommes tués : la Paix » - « La Paix ! Sans Annexions - Sans conquêtes - Sans indemnités ». Ils rencontrent un faible écho : à la réunion des syndicats du département le 17 décembre 1917, Louis Bouët est isolé, la grande majorité de la C.G.T. est favorable à la reconquête de l'Alsace-Lorraine et hostile à la révolution russe.
 A Saumur, aucune activité dissidente n'est signalée ; une distribution de tracts, un conciliabule hétérodoxe n'auraient pas manqué de provoquer une surveillance policière et une cascade de rapports.
 En cherchant bien, je suis parvenu à trouver un pacifiste à Saumur : sur une carte postale écrite le 30 décembre 1917 à l'hôpital mixte, un artilleur, à qui l'on va couper un doigt, souhaite que

Carte postale du 30 décembre 1917 et envoyée hors correspondance militaire

 « Maudite guerre », « maudite boucherie », ce sont les formulations des publications appelant à la paix immédiate et sans conditions. Mais notre homme, étranger à la ville, constitue un cas isolé. Saumur demeure très patriote.

 

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