1) L'axe américain
Le 6 avril 1917, le Congrès
vote l'entrée en guerre des U.S.A. contre l'Empire allemand.
Dès le 28 juin débarquent à Saint-Nazaire
les premiers éléments de la 1ère division
d'infanterie, la seule unité opérationnelle des
Américains ( qui ne pratiquaient pas le service militaire ).
Ainsi débute une gigantesque opération de transport
de deux millions de soldats et de leurs équipements. Saint-Nazaire
est choisi comme quartier général de la base n° 1.
La voie ferrée qui en part, en direction de Nantes, Angers,
Saumur, Tours, constitue l'axe majeur de ces liaisons. A Gièvres,
près de Romorantin, est aménagé un vaste
camp, relié également aux ports de débarquement
de La Rochelle, Rochefort et de Bordeaux. Ensuite, la voie ferrée,
par Vierzon, Bourges, Nevers et Dijon, remonte vers Chaumont,
où est installé l'état-major du général
Pershing, puis vers Saint-Dizier, dernière étape
avant le front.
Comme Saumur constitue à l'époque un important
carrefour ferroviaire, notamment grâce à la ligne
Paris-Bordeaux, l'armée américaine s'implante
en force dans la région, d'autant plus qu'elle met en place
des bases arrière colossales et sans doute pléthoriques.
Les divisions américaines comptent 40 000 hommes,
alors que les divisions des premiers belligérants n'en
regroupent que 12 000.
2) L'école d'artillerie de Saumur ( septembre 1917-octobre 1918 )
Le 6 septembre 1917, une
lettre secrète du ministre de l'Intérieur annonce
au préfet que le ministre de la Guerre vient de mettre
l'Ecole d'application de cavalerie à la disposition de
l'armée américaine ( A.D.M.L., 1 R 5/25,
cote provisoire ). Le 30 septembre, arrivent à Saumur 250
officiers américains, mais 50 repartent pour une autre
direction ; le 8 octobre, le général Halna
du Frétay annonce au maire l'installation de 221 nouveaux
officiers ( A.M.S., 5 H 11 ). Ainsi, au début
d'octobre, commence à fonctionner une importante école
d'artillerie de campagne. L'objectif est de former au maniement
du canon de 75 des cadres américains totalement inexpérimentés,
et cela en quelques mois. Nos renseignements sur cette école
sont plutôt minces, car il s'agit d'un secret militaire,
ainsi qu'en atteste une maladroite intervention de la censure
racontée plus bas.
On sait que sa création a été annoncée
à la mairie de Saumur un peu avant le 14 septembre. L'Ecole
de cavalerie est alors fortement occupée par des militaires
français ; les dépôts des régiments
de cavalerie sont déplacés. Il y a forcément
eu un partage des bâtiments, bien que ces dispositions ne
soient pas annoncées. Une carte postale envoyée
aux U.S.A. et figurant l'infirmerie de l'Ecole appelle cette dernière
« American Hospital ». Se retrouvant
à la portion congrue, les militaires français réquisitionnent
des locaux dans le quartier Saint-Nicolas. Les Américains
se trouvent eux aussi à l'étroit et voyant toujours
grand, ils construisent un vaste ensemble de baraquements en bois
sur le Chardonnet. Les voici représentés sur un
dessin de 1919 :

Plus important pour l'avenir :
les Américains doivent s'entraîner au tir et les
terrains de la cavalerie ne sont pas assez grands ( le 75
a une portée de 8 km ). Ainsi que l'avait suggéré
le colonel Picard un peu plus tôt, l'Etat acquiert les landes
de Fontevraud et l'armée américaine y implante un
polygone de tir, qui est l'ancêtre du camp Charles de Gaulle.
Quant aux élèves, pour la plupart officiers, ils
logent partiellement en ville, et les Saumurois, qui disposaient
encore de nombreux logements vacants depuis le départ des
stagiaires de l'Ecole de cavalerie, sont très heureux de
voir arriver ces nouveaux élèves qui bénéficient
de soldes princières ; certaines familles les invitent
à leur table. La ville devient le principal centre d'implantation
des Américains dans le Maine-et-Loire ; une statistique
de l'état-major de Tours du 2 février 1918 donne
pour Saumur 588 officiers et 357 soldats, pour Angers 31 officiers,
235
soldats et 63 infirmières.
Le premier commandant de l'école est le général Charles Thomas Menoher, qui est cité dans les encyclopédies américaines ( à droite ). Sorti de West Point dans l'artillerie, il était devenu officier de l'Etat-Major général. Il ne reste pas très longtemps à Saumur, car il est promu Brigadier General et prend le commandement de la Rainbow Division, qui participe à l'offensive de Champagne. Parmi ses successeurs apparaissent le colonel Glasford, assisté par le capitaine Dawley. Dans les papiers municipaux, on voit aussi le major William E. Hoy, chef des cantonnements américains dans la région ( sans doute le même personnage que le "colonel Hoye" ), qui dirige les négociations sur les questions matérielles.
L'armée française a détaché à l'école américaine un Groupe d'Instruction d'artillerie, car il s'agit d'apprendre le maniement d'armes françaises. Le 30 septembre 1917, le chef d'escadron Thomas, chargé de l'organisation de l'école d'artillerie américaine, écrit au maire pour lui demander l'autorisation de poser sur le château un drapeau rouge et blanc, pour servir de repère lors des opérations de triangulation. Le maire accepte, tout en lui demandant de contacter à Tours l'architecte Hardion pour convenir du bon emplacement. En 1918, le groupe est commandé par le commandant de Saint-Paul, qui est assisté par deux capitaines, un lieutenant, deux sous-lieutenants, un médecin aide-major et un vétérinaire major ( car cette artillerie de campagne est montée et nécessite un nombre élevé de chevaux ). Parmi ces instructeurs apparaissent le lieutenant Marcel Jousse, par ailleurs, brillant linguiste et Père jésuite, et le lieutenant de Dragons Jacques Boutet. On entrevoit aussi quelques interprètes américains et français ( dans les écoles militaires françaises, on ne pratiquait que l'allemand ).
Raphaëlle Autric, « La rivalité franco-américaine : l'instruction des soldats américains en France ( 1917-1918 ), Revue historique des armées, 2007, n° 2, p. 22-32, évoque les tensions fréquentes entre les deux partenaires. Les Français regardaient d'un peu haut ces apprentis totalement inexpérimentés ; l'Etat-Major voulait intégrer les Sammies dans ses rangs. Les Américains ont tenu à conserver leur pleine autonomie, à l'exception de la reconnaissance de Foch dans les fonctions de généralissime. Le commandement américain s'est d'ailleurs bien débrouillé tout seul, le nombre des instructeurs français étant réduit. A un niveau plus élevé, les chefs avaient des conceptions stratégiques différentes, les Américains ne jurant que par l'offensive et la percée, les Français, revenus de leurs illusions de 1914, préférant longtemps une attitude défensive. Ces différends entre militaires ont-ils existé à Saumur ? On n'en trouve aucun écho dans les archives locales, mais il resterait à vérifier ce point dans les rapports adressés à la hiérarchie militaire centrale ; nous soulignerons cependant plus loin l'évidente froideur des autorités municipales.
L'école d'artillerie de Saumur fonctionne à un rythme soutenu. Un centre parallèle formant au canon de 75 est créé à Camp Jackson à Columbia en Caroline du Sud. Marcel Jousse y est envoyé en mars 1918 ( communication de Rémy Guérinel ). A partir de ce même mois, l'école de Saumur forme des officiers sortis du rang. Elle ferme en octobre 1918, après avoir instruit environ 4 000 cadres de l'artillerie, soit en une année autant que l'Ecole de cavalerie en 20 ans.
3) Le camp américain de Villebernier
[ D'après une exposition présentée en 1980 et préparée par Christiane Pelletier et Jean Darchis ; photos prises en juin 1919 par Le Gonidec et offertes à la commune de Villebernier ( A.M.S., 43 Fi ). Nous survolons seulement l'histoire de ce camp situé un peu en marge de Saumur. ]
Le 10 avril 1918, une
décision ministérielle autorise les Américains
à construire une gare desservie par sept voies dans chaque
sens et un centre d'entretien et de réparation du matériel
ferroviaire. L'emplacement choisi se situe à Villebernier,
le long de la voie Saumur-Tours, entre Beauvoyer et Penvigne.
Au prix de grands travaux, une déviation est implantée
sur l'ancienne voie ; un imposant dépôt de matériel
ferroviaire est ouvert au nord de la zone. Les cheminots américains
conduisent eux-mêmes leurs trains jusqu'au camp de Gièvres,
sans l'aide des Français. Une bretelle rejoignant directement
la boucle du Paris-Bordeaux est mise en chantier, mais ce gros
travail n'a pas été achevé.
A partir de juin 1918, un vaste camp au plan aéré
pousse auprès des voies ferrées : 35 baraquements
pour l'hébergement de la troupe, plus des bureaux, un hôpital,
un bâtiment à deux étages pour le commandement.


S'y ajoutent deux
prisons, l'une pour les Américains, une autre destinée
à des prisonniers allemands.
Le camp s'approvisionne sur place
en eau potable, grâce à un forage descendant à
45 mètres de profondeur. A son apogée, il regroupe
2 000 hommes et 50 officiers. Voici ses trois chefs, à
gauche, le major Shipley, superintendant des chemins de fer, au
centre, le lieutenant-colonel Mason, à droite, le major
Fairman.
Le camp reçoit le nom de " Strathcona
and Mount Royal ", en référence au
titre reçu par Donald Alexandre Smith ( 1820-1914 ),
un négociant en fourrures et magnat du chemin de fer, devenu
homme politique canadien et philanthrope.
Les voisins de Villebernier
sont invités
à
visiter le camp le dimanche et lors des fêtes nationales.
Ils découvrent le chewing-gum, le base-ball et le jazz.
Ils voient les sammies pratiquer la gymnastique suédoise.
Ils constatent surtout les gros moyens déployés
et le réel confort offert aux soldats alliés, un
confort dont ne bénéficient pas les poilus du front,
même au repos. Les compagnies disposent de réfectoires.


Les officiers fréquentent un club installé dans une ancienne maison en tuffeau. Un vaste foyer du soldat est géré par l'YMCA ( Young Men's Christian Association, un groupement protestant très actif dans la vie des soldats et dont nous reparlerons ). Le foyer édite un journal hebdomadaire, le Gandy Dancer, le poseur de voies, dans l'argot ferroviaire américain ; ce périodique est imprimé chez Roland, 26 place de la Bilange.
Cette photo d'un convoi hippomobile traversant la rue principale de Villebernier est pittoresque, tout en faussant les perspectives. La photo de droite est plus vraie, car les Saumurois sont sidérés par l'ampleur du parc automobile déployé par les Américains ( alors que la mécanisation ne progresse dans l'armée française que sur des secteurs ponctuels ). Pendant que le poilu se déplace à pied, un autobus régulier relie la gare de Saumur au camp américain.


Les Yankees défoncent
les routes, roulent trop vite et causent des accidents ;
deux de leurs soldats y perdent la vie.
Alors que les nationalistes s'exaltent sur la victoire prochaine,
les Saumurois, éberlués, découvrent l'affirmation
orgueilleuse de la nouvelle superpuissance, ce qu'ils ne soupçonnaient
pas et qui peut susciter des jalousies.
Le camp, abandonné progressivement, est entièrement démonté, au cours du second semestre 1919. L'atelier de réparations ferroviaires sert un temps aux compagnies françaises. A la suite des grèves de 1920, il est fermé et les voies de desserte sont supprimées.
4) Des rapports aigres avec la municipalité de Saumur
Rappelons le contexte : les villes, surtout à la fin de la guerre, disposent de peu de moyens humains et financiers. En principe, tout doit être prévu dans le budget primitif ; les municipalités ont peu de marge de manoeuvre et ont sans cesse le préfet sur le dos. Tout doit être inventorié, compté et recompté. Ce cadre étriqué, qui craque un peu avec les urgences, fait contraste avec les gros moyens et la liberté d'initiative des Américains.
L'implantation de l'école d'artillerie apporte un surcroît de travail au bureau militaire de la ville, qui devra s'occuper des logements, et cause de gros soucis au maire Louis Mayaud. Ce dernier semble s'inquiéter de l'afflux des officiers américains et redoute des incidents avec la population. Vers le 13 septembre 1917, il fait apposer une grande affiche « bilingue », rédigée dans un anglais basique.

Après ses souhaits de bienvenue, il demande
aux commerçants de ne se livrer à aucune spéculation.
Le Courrier de Saumur du vendredi 14 septembre, pourtant
réduit à deux pages, paraît avec deux articles
censurés, en réalité purement et simplement
coupés en dernière minute.

La bêtise de " Dame
Anastasie " est proverbiale. Cette fois, ses représentants
locaux se surpassent. Ils ont supprimé les 24 lignes en
français de l'affiche de Louis Mayaud. La censure est voyante,
car le texte n'est pas remplacé. L'annonce locale des autorités
militaires, qui a été coupée, n'est pas connue ;
il s'agissait peut-être d'un communiqué se rapportant
au logement des officiers annoncés. Bien sûr, ces
textes comportaient des renseignements de nature militaire, alors
que les directives de la censure imposaient un silence absolu
sur l'installation des Américains ; l'ouverture d'une école
d'artillerie ne pouvait rester secrète, alors qu'elle était
annoncée par une affiche ( qui avait été
autorisée ). Cette censure a été opérée
par un représentant local de la commission ; le maire
tient le préfet pour responsable et il lui adresse une
lettre furieuse le 15 septembre ( A.M.S., 5 H 11 ).
La présence des Américains lui cause sans cesse
des problèmes. D'abord économiques.
Dès le 10 septembre, une circulaire du général
de division commandant la IXe Région avait mis en garde
les maires contre les spéculations sur les Américains.
Le 28 septembre, Mayaud prend un arrêté stipulant
que tous les produits mis en vente « devront porter
de façon apparente le prix de vente, tant dans les vitrines
qu'à l'intérieur des magasins », ce qui
allait à l'encontre des habitudes des commerçants
du temps.
Au Conseil municipal du 1er décembre ( A.M.S.,
1 D 39 ), on déplore une pénurie de lait
dans la ville. Les responsables sont vite trouvés :
« nos alliés américains en font une grande
consommation ».
Plus tard, le colonel Hoye demande à la ville l'exemption
de l'octroi pour les troupes américaines, ce qui est pratiqué
dans de nombreuses villes. Le préposé en chef de
l'octroi estime que cette dispense entraînerait une perte
de 20 000 francs, ce qui est assez dire l'ampleur de la consommation
des Américains. En rechignant, le Conseil municipal du
20 septembre 1918 vote cette exemption.
Il est bien vrai que nos
alliés se montrent plutôt encombrants. Le 1er décembre,
un certain Wallace Phillips, qui représente l'aviation
américaine, recherche à Saumur des locaux pouvant
accueillir 250 soldats américains. Il reçoit une
réponse négative.
L'YMCA, l'organisation de jeunesse, qui a mis au point le
basket et qui est très
présente
dans les camps américains, envoie à la mairie de
belles lettres portant son célèbre logo triangulaire.
Depuis Saint-Nazaire, son secrétaire assure qu'il organise
de nombreux cours de français pour les Américains ;
il aimerait aussi qu'à Saumur, des exposés ( sans
doute en anglais ) présentent la région aux
officiers en stage. Mayaud répond assez sèchement
qu'il n'a pas de conférencier et que, de toutes façons,
les officiers américains, soumis à un travail intensif,
sont déjà très occupés.
En mai suivant, l'YMCA demande à louer le théâtre,
afin d'organiser des séances de cinéma. L'ennui,
c'est que le théâtre est toujours éclairé
au gaz et n'est pas raccordé au réseau électrique,
situation que des Américains ne pouvaient pas imaginer.
La ville doit avouer qu'elle n'a pas les moyens de payer le branchement
; l'YMCA s'engage à régler les frais, mais n'a pas
eu le temps d'organiser les travaux. De toutes façons,
le cinéma Pathé, installé dans la salle Carnot,
continuait à fonctionner normalement [ sans doute
par suite de cette démarche, la ville décide d'électrifier
le théâtre en juillet 1919 ].
Au cours de la séance
du Conseil municipal du 1er décembre 1917, le docteur Peton
demande, sur un ton neutre, mais sûrement pas innocent,
que les officiers américains qui vont bientôt quitter
Saumur soient reçus à l'hôtel de ville. Le
maire en exercice semble le lui promettre ; cependant, le
28 du même mois, il affirme qu'il renvoie cette réception
en raison de la politique de restrictions. Un simple vin d'honneur
n'est pas si coûteux. Il faut rechercher d'autres explications.
Peut-être le maire et ses adjoints sont-ils excédés
par les tracas continuels que leur causent ces Américains
un peu envahissants ; sans compter les 300 tombes du cimetière,
dont nous parlerons plus bas. Les milieux conservateurs ne peuvent
que s'inquiéter de l'air du grand large qui souffle sur
la ville et détestent ces Américains qui en prennent
un peu trop à leur aise avec les traditions françaises.
Alain Jacobzone ( p. 298-299 ) cite des textes
savoureux du député choletais Jules Delahaye, qui
les qualifie d'envahisseurs, de « démolisseurs
sans souci de l'avenir, déracineurs de vieux arbres...
On dirait des buffles lâchés à travers nos
villes et nos institutions ! » Il est vrai qu'ils
ont des méthodes expéditives ; ils installent leurs
propres lignes téléphoniques et ils ne suivent pas
les virages des petites routes de campagne ; ils passent
tout droit à travers les terrains privés. Ils ne
savent pas lire les plaques de la signalisation françaises
et ils installent leurs propres pancartes. Les protestations,
peut-être téléguidées, sont particulièrement
nombreuses dans les Mauges, pas dans le Saumurois. Les Américains
font beaucoup de ravages, mais ils indemnisent avec largesse ;
Madame de Sainte-Marie, propriétaire de Beauvoyer, obtient
une indemnité pour ses arbres abattus. La Croix-Rouge américaine
offre une aide de 100 F à des familles françaises
nécessiteuses ; après enquêtes, 22 familles
de Saumur en bénéficient ( A.D.M.L., 1 R
5/25 ).
Peut-être les édiles saumurois sont-ils humiliés
de se sentir sous-développés face à des alliés
opulents et efficaces. Seconde hypothèse : l'YMCA
se montre très active et des papes avaient mis en garde
contre cette organisation très prosélyte ;
sur une photo d'officiers américains prise à Saumur,
on remarque un clergyman. Cette offensive protestante pourrait
expliquer la méfiance du très catholique Mayaud
et la question du docteur Peton.
5) L'accueil enthousiaste des habitants
Il n'est nul besoin de
démontrer que le commerce local et la location des meublés
ont été relancés et que la présence
américaine a apporté de l'oxygène à
une économie asphyxiée. Des incidents entre Français
et Américains sont signalés dans d'autres villes,
surtout après le 11 novembre ; on ne constate pas
grand chose dans le Saumurois, où les Américains
sont particulièrement nombreux. Une autre précision
s'impose : au cours du premier conflit mondial, l'armée
américaine pratique une stricte ségrégation.
Il existait, complètement à part, des régiments
noirs ; il n'en est pas venu à Saumur.
Egalement, l'arrivée en nombre des nouveaux alliés
et leur spectaculaire effort de guerre ne peut que réjouir
la population et lui faire espérer la fin prochaine des
combats, cela au cours d'une année particulièrement
noire. Je note ailleurs que les campagnes pacifistes ont trouvé
un très faible écho à Saumur.
Le Syndicat d'Initiative,
et en particulier Camille Charier, organise sur le Chardonnet
une cérémonie franco-américaine à
l'occasion de la Fête nationale du 4 juillet 1918 :
assistance des autorités civiles et militaires françaises,
présence du général américain commandant
l'Ecole d'artillerie, discours, offrande d'une aquarelle de Georges
Grellet exaltant l'amitié des deux peuples ( Camille
Charier, S.L.S.A.S., n° 37, avril 1924, p. 41-46 ).
Des cours publics d'anglais de deux heures par semaine sont
organisés moyennant un abonnement de deux francs par mois ;
290 élèves s'inscrivent, pour les trois quarts des
jeunes filles de 15 à 25 ans. Sept groupes fonctionnent,
animés par des professeurs français de l'Ecole d'artillerie,
qui sont princièrement rémunérés à
raison de six francs de l'heure. Les séances se déroulent
dans le hall d'entrée de la Caisse d'Epargne, à
partir du 7 octobre 1918 et ils se maintiennent jusqu'au départ
des Américains.
Répétons-nous : la gent féminine apprécie particulièrement ces grands gaillards, habillés comme des cow-boys, sympathiques et naïfs, l'argent facile. Selon Camille Charier : « Qui ne se rappelle les manifestations d'enthousiasme de l'élément féminin provoquées par l'arrivée dans nos murs de ces athlètes d'outre-mer ! » Une dame âgée du quartier Saint-Nicolas m'a raconté qu'avec ses amies, elles rencontraient régulièrement les militaires américains ; habituellement, elles prenaient le tramway et allaient chez Lemée, à Montsoreau. Les militaires américains ont beaucoup de loisirs ; ils ont droit à sept jours de permission tous les quatre mois, ils peuvent se promener dans une grande partie de la France et notamment à Paris ; ils trouvent partout le gîte dans des foyers de l'YMCA.
A un niveau plus vulgaire, dans une circulaire adressée aux maires dès le 10 septembre 1917, le général A. Poline, commandant la IXe Région, écrit : « En ce qui concerne les filles de mauvaise vie, il m'est rendu compte que ces filles se livrent vis-à-vis des militaires de l'Armée américaine à un racolage éhonté, aussi dangereux au point de vue de la moralité que de l'hygiène publique. » A son tour, Mayaud se plaint dès le 15 septembre de l'afflux des femmes de petite vertu dans sa ville. Elles arriveraient donc avant les officiers américains ! Ces observations ont quelque chose d'obsessionnel. En tout cas, le maire prend de nouvelles mesures pour réglementer la prostitution. La multiplication des maisons de rendez-vous est attestée ; à Villebernier, une maison clandestine est réglementée par le maire le 4 mai 1919 ; à Saumur, le 10 octobre de cette même année, le couple qui tient l'Hôtel de la Gare est condamné pour avoir ouvert une maison de débauche, dans laquelle leurs bonnes accueillaient les militaires américains.
6) Les mariages franco-américains
Le Courrier de Saumur
du 7 mars 1919 annonce deux mariages de soldats américains
avec des jeunes filles de Saumur. Il y revient le lendemain pour
se réjouir de ces unions mixtes et affirme que 6 000
mariages entre les deux nationalités ont déjà
été célébrés. Trois l'ont été
à Villebernier. Plusieurs sites Internet relatant l'histoire
des camps américains en France présentent ces hyménées
comme fréquentes.
Nous avons à notre tour tenté une approche
statistique en consultant les registres des mariages de Saumur
en 1918, 1919 et 1920. Nous avons trouvé 13 mariages mixtes
célébrés à la mairie, depuis le 2
décembre 1918, union de Gordon E. Ferguson, lieutenant
de l'armée américaine, avec Jeanne-Marie Panzeri,
fille d'un tailleur d'habits, installé 3 rue Saint-Nicolas,
jusqu'au 15 juin 1920, où Daniel Harmon Brush, ancien capitaine
devenu ingénieur civil à Chicago, épouse
Evelyne Dumas, 10 rue des Payens, la fille du pasteur protestant
et la petite-fille de Bernard Legouis, ancien professeur au Collège
de Garçons. Ces 13 cas n'autorisent pas une exploitation
statistique sophistiquée. Voici seulement quelques faits
généraux qu'on peut mettre en évidence et
commenter :
|
Sur 13 mariages inscrits à l'état civil |
|||
|
Epouse de condition modeste 8 |
Présence de la famille de la mariée 11 |
Epoux ne parlant pas le français 11 |
Enregistrement d'un échec du mariage 1 |
- Les jeunes Françaises qui épousent un militaire américain sont le plus souvent de condition très modeste : lingères, couturières, brodeuse, bijoutière, ouvrière ; deux cas, déclarés sans profession, appartiennent à la petite bourgeoisie ; deux contrats de mariage seulement sont déclarés.
- Le mariage se déroule presque toujours avec la bénédiction de la famille de la mariée, qui assiste à la cérémonie et qui signe l'acte.
- Fait majeur : dans 11 cas sur 13, l'officier d'état civil constate que l'époux ne parle pas la langue française et il nomme un interprète, qui doit prêter serment ; ces traducteurs sont des militaires américains ou des employés français du camp de Villebernier. Les témoins de l'époux sont, soit des soldats américains, soit des amis français appartenant souvent au monde des chemins de fer. A l'inverse, dans les deux mariages célébrés en 1920, l'époux habite aux Etats-Unis ; il est revenu en France et pratique probablement notre langue ; en tout cas, aucun traducteur n'est missionné.
- Ces mariages conclus rapidement, loin des longues tractations familiales du temps, entre des jeunes gens qui n'ont pas de langue commune et pas les mêmes traditions, sont habituellement présentés comme des désastres. Les jeunes et naïves Françaises, imaginant avoir épousé un milliardaire, doivent, avant leur départ pour les U.S.A., passer par un camp, où l'YMCA s'efforce de les initier à la langue et à la famille américaines. Sur les quelque 10 000 mariages pour l'ensemble de la France, les échecs sont connus par des récits familiaux ; on ne dispose pas de moyens officiels pour les constater. Dans un cas seulement à Saumur, l'acte de mariage est raturé et déclaré nul, soit que les fiancés aient changé d'avis en dernière heure, soit qu'ils n'aient pas trouvé de témoins. Pour les douze autres, aucun jugement de divorce n'est mentionné en marge. Mais il semble que les jugements prononcés aux U.S.A. ne soient pas retranscrits sur les registres français.
On ne peut en écrire davantage, si l'on veut rester prudent. Au total, 13 mariages à Saumur, 3 à Villebernier, sans doute quelques autres dans les communes limitrophes, cela ne représente pas un nombre si élevé, quand on se rappelle que plus de 6 000 soldats américains ont séjourné à Saumur et aux environs.
Un autre couple mixte vit à Saumur : James Peck, né aux U.S.A. en 1893, a épousé une jeune fille d'Airvault. Il travaille comme ajusteur chez Mayaud, puis est déclaré mutilé du travail. Vivant modestement 41 rue Jean-Jaurès, le couple est arrêté par les Allemands en septembre 1942, puis relâché peu après.
7) Le cimetière des Américains
Non sans cynisme, une
commission militaire franco-américaine exige que la ville
réserve une concession pour y déposer les corps
de 300 soldats américains, cela à une époque
où ces soldats sont encore peu nombreux sur le front. Le
Conseil municipal du 1er décembre 1917 constate qu'il ne
dispose pas d'une pareille réserve de places. Il doit donc
acquérir un terrain supplémentaire situé
auprès du grand cimetière ; le propriétaire,
Réthoré, en demande un prix exorbitant, si bien
que les négociations traînent quelque peu. Le 2 mai
1918, le terrain, d'une superficie de 1 318,83 m2 est acheté
par la ville pour un prix élevé ( A.M.S., 1 D 40 ).
L'aménagement n'est toujours pas achevé au moment
de l'armistice, si bien que le cimetière des Américains
n'est pas ouvert. A cause de la défection de la ville,
le vendeur du terrain obtient une indemnité.
Finalement, 13 soldats américains décédés
à Saumur sont enterrés dans le grand cimetière
( A.M.S., 5 H 38 ), sans enclos particulier.
Leurs corps sont rapatriés vers les U.S.A., via Saint-Nazaire,
à partir de 1920.
Il n'y a qu'une seule exception. Le jeune Peter Donald Schmitt,
né en 1896, appartenait à la batterie F du 120 ème
régiment d'artillerie lourde. Sur le front de la Somme,
il est gravement blessé par l'explosion d'une caisse de
munitions. Il décède à l'hôpital de
Saumur et est enterré dans le cimetière le 20 novembre
1918. Dans une lettre rédigée dans un français
élégant ( A.M.S., 5 H 38 ),
ses parents, domiciliés à Merrill, dans le Wisconsin,
souhaitent que sa tombe ne soit pas dérangée ;
ils demandent à acquérir une concession à
perpétuité. La ville leur répond qu'elle
prend la concession à sa charge et que la tombe est constamment
fleurie par les soins de Madame Victor Boret. Cette tombe, déplacée
en 1938, était couverte de bouquets pendant la Seconde
Guerre mondiale.