L'Ecole de cavalerie entre deux âges, 1919-1939

 

 Après le départ des Américains et la mise en vente de leurs stocks de matériel, l'Ecole de cavalerie rouvre ses portes à la fin de mars 1919, sous le commandement du colonel Thureau, qui avait commandé la section de cavalerie de Saint-Cyr. La remonte progressive des chevaux est achevée en 1921 et l'Ecole est capable de présenter un carrousel en 1922. Tout semble donc repartir comme avant 14, alors que les combats de tranchée ont réduit le cheval à une rôle utilitaire, que la puissance du feu et les armes nouvelles imposent de nouvelles conceptions stratégiques. Comme d'habitude à Saumur, le traditionalisme l'emporte. Pour cet aspect du fonctionnement de l'Ecole, nous renvoyons à l'abondant chapitre sur la période 1825-1914. Dans ce dossier, les innovations seront surtout développées. 

1) De fortes promotions de stagiaires

 Durant la guerre, 2 000 officiers de cavalerie avaient été envoyés en urgence vers le front sans avoir accompli leur stage d'application ( de toutes façons, l'Ecole était fermée ). La paix revenue, ils viennent à Saumur pour des périodes de trois à six mois. Leur état d'esprit n'est plus celui des élèves tout frais émoulus des écoles. Ils s'avèrent indisciplinés, les plus turbulents étant les anciens aviateurs.

Dessin de G.D., édition Blanchaud

 Les traditionnelles divisions de stagiaires sont reconduites : les élèves-officiers d'active, choisis sur concours parmi les sous-officiers et formés en deux ans ; les officiers-élèves, sortant de Saint-Cyr et accomplissant leur année de spécialisation ; les lieutenants d'instruction, choisis parmi les mieux notés et formés en un an pour devenir instructeurs de cavalerie ( les lieutenants d'artillerie ont disparu et sont partis pour Fontainebleau ) ; des chefs d'escadrons, qui se préparent à des fonctions plus élevées par des stages de deux à trois semaines. Comme par le passé, s'y ajoutent les élèves de l'Ecole vétérinaire, qui peuvent être de l'active ou de la réserve, les promotions toujours nombreuses de l'Ecole de maréchalerie et, enfin, des enfants de troupe, préparés à devenir sous-officiers dans un Centre de perfectionnement et de spécialisation animé en 1936 par trois officiers. Une importante innovation fait apparaître les promotions de plus en plus nombreuses d'élèves-officiers de réserve, choisis parmi les hommes de troupe sortant des grandes écoles civiles, qui peuvent sortir sous-lieutenants au bout de quatre ou cinq mois ( Marcel Dupont, « Nos grandes écoles. Saumur », Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1930, p. 47-65 ). Enfin, les habituels stagiaires étrangers sont particulièrement nombreux, car la nouvelle Pologne en envoie une douzaine.

 Que viennent apprendre ces stagiaires ? L'équitation, pratiquée tous les matins sous la direction exigeante de 12 instructeurs tout de noir vêtus, demeure au centre de leurs activités. Les chevaux sont au nombre de 1 200, de 1 300 selon quelques autres, et les écuries sont constamment pleines. Sur leur emploi militaire, trois doctrines s'affrontent à fleurets plus ou moins mouchetés.
 En premier lieu, les partisans de la tradition d'avant-guerre peuvent s'appuyer sur l'Instruction provisoire du 6 octobre 1921 sur l'emploi tactique des Grandes Unités ; ce texte se gardait de toute innovation et décrivait encore la cavalerie comme une arme autonome chargée du renseignement et de l'exploitation des succès, comme aux temps napoléoniens. Les manuels d'instruction sont inchangés ; ils enseignent encore comment combattre au sabre et charger à la lance.
 Les tenants d'un deuxième choix pensent que les cavaliers se battront à pied comme les fantassins, mais qu'ils se déplaceront sur leur monture ; « le cheval demeure encore, à l'heure actuelle, le moyen de transport individuel idéal », affirme Marcel Dupont en 1930 ( p. 57 ). Il semble que ce soit la position de Weygand, très attaché à son corps d'origine. « Le poids économique et historique du cheval pousse les dirigeants à conserver le cheval comme monture pour les cavaliers », écrit le lieutenant Pierre-Henri Delorge.
 Malgré ces dires, même à Saumur, les unités motorisées progressent rapidement. Dans cette nouvelle configuration, le cheval n'a plus aucune utilité militaire, mais il doit rester comme agent de formation, car, ainsi qu'on le répète à l'envi, il maintient « l'esprit cavalier, formé de volonté et d'audace ».
 Dans tous les cas de figure, une forte activité équestre est maintenue.

2) Le Centre de préparation aux Concours hippiques internationauxLesage sur Taine dessiné par Margot

 Elle va même en se développant. Les concours hippiques et les courses reprennent, de même que le concours du cheval de guerre. Une équipe de polo joue sur le terrain du Breil. Plus significatif encore, le Centre de préparation aux Concours hippiques internationaux, créé en 1922 et dirigé successivement par les lieutenants-colonels Haentjens, puis de Laissardière, regroupe une dizaine - 8 en 1936 - de cavaliers exceptionnels, qui s'entraînent à plein temps pour les épreuves sportives de haut niveau. Il serait fastidieux d'énumérer leur impressionnant palmarès ( voir, colonel Fr. de Beauregard, Jean-Pierre Percy, L'Equitation à Saumur. Principes, conseils et pratiques des écuyers de 1900 à 1972, Evreux, 2001, p. 80 ). Le prix le plus célèbre revient au commandant Lesage ( à droite, dessin de Margot ), qui, avec Taine remporte le 1er prix de dressage individuel en août 1932, aux Jeux olympiques de Los Angeles, et qui, impassible, effectue un retour triomphal dans Saumur de la gare à l'Ecole.

 

 

 

 

 Le capitaine Xavier Bizard s'illustre dans le saut d'obstacles ( ci-dessous, sur la double barre à 1,80 m, photo parue dans "VU" du 9 août 1939 ).

Photo parue dans VU du 9 août 1939

 Implanté dans les écuries du Paddock et les bâtiments annexes, dans le manège Margueritte et sur le terrain des Huraudières, le centre forme un secteur à part. A signaler encore que le colonel Decarpentry, commandant en second de l'Ecole, publie des ouvrages théoriques très prisés.

3) La présence des spahis

 Parmi les troupes de manoeuvre de l'Ecole apparaît un escadron de spahis, qui vit un peu à l'écart du côté de l'avenue du Breil, où il a ses cantonnements, son terrain pour le méchoui et son café d'habitués. Cette unité, armée d'un sabre et d'une carabine, représente un idéal de cavalerie légère pour les tenants de la tradition. Elle est souvent mise en avant pour la parade et dans les carrousels. L'illustré français " Vu " du 9 août 1939, sous le titre « Saumur, première école de cavalerie du monde », représente des spahis, montés sur leurs chevaux barbes, formant une garde d'honneur devant le portail de l'Ecole.

Couverture de Vu du 9 août 1939

 Encore plus que le reste du pays, Saumur vit dans le culte et dans les illusions de son empire colonial. Les opérations de « pacification » menées au Maroc dans les montagnes de l'Atlas sont souvent conduites par des anciens de Saumur ; elles s'exécutent selon les normes de la cavalerie traditionnelle. Le capitaine Henri de Bournazel charge à la tête de ses spahis avec un total mépris du danger, si bien qu'il se fait tuer en 1933. Il devient l'objet d'un véritable culte et son burnous rouge est recueilli par l'Ecole comme une relique. Ancien officier aux Affaires indigènes, le général Durosoy, Saumur, 1964, p. 102-105, offre un intéressant témoignage sur cet état d'esprit.

4) Le Centre d'instruction des automitrailleuses de cavalerie

 En même temps qu'elle renaît, l'Ecole est dotée d'automitrailleuses, présentées comme un support de la cavalerie de reconnaissance, en raison de leur vitesse et de leur puissance de feu. Il s'agit du transfert partiel d'un centre créé à Versailles en 1916.
 Les premiers modèles en service sont des White, des fabrications hybrides montées sur des châssis de camions américains, protégées par de lourds blindages français et armées par une mitrailleuse et un canon de 37. Voici l'ancien et le nouveau modèle photographiés par Blanchaud sur le quai de l'Ecole de cavalerie.

Ancien modèle d'automitrailleuse, dans Blanchaud, Album de l'Ecole de cavalerie (1922]
Automitrailleuse, modèle White

 Les stagiaires passionnés par l'équitation ne manifestent aucun enthousiasme pour le « cambouis ». Les caricatures suivantes en font foi.

caricature de G.D., vers 1919
Caricature de G.D.
Caricature de G.D.
Caricature éditée par Blanchaud

 Le centre, qui forme l'une des quatre directions de l'Ecole, commandée par un instructeur en chef d'automobile, a beaucoup de peine à s'aménager un territoire dans le royaume du cheval. Il se cantonne dans la partie nord et est du Chardonnet ( Philippe-Charles Peress, dans P. Garrigou Grandchamp, s.d., Saumur, l'Ecole de cavalerie, 2005, p. 174-177 ). Il s'installe d'abord dans les baraquements de l'Ecole d'artillerie américaine, baraquements de type Bessonneau rachetés au rabais. Le Conseil municipal du 13 juin 1924 cède à l'Ecole la partie nord-ouest du Chardonnet pour l'installation définitive du centre. Le matériel continuant à affluer, le C.I.A. s'implante dans le manège Lasalle et dans l'atelier d'arçonnerie, transféré à Rennes en 1927 ( il dispose du grand bâtiment et d'une entrée particulière, mais l'école de maréchalerie continue à fonctionner tout près ).
 L'espace manque encore. Il est alors décidé de construire un vaste garage dans l'esprit des hangars d'aviation. Les autorités supérieures en fixent l'emplacement sur la carrière Marengo, entre le manège des Ecuyers et les écuries Marignan, là où les instructeurs d'équitation, couramment appelés le Cadre Noir, ont l'habitude de s'entraîner. Il semble évident que ce choix constitue une brimade envers les fanatiques de l'équitation académique, qui freinent des quatre fers toute mécanisation. A leurs yeux, cette carrière représentait l'endroit sacré où s'était déroulé le premier carrousel, encore qu'il s'agisse là d'une tradition tardive, et nous avons démontré qu'elle était erronée. Ce bâtiment sans grâce vient rompre l'harmonie de l'ensemble préexistant ; sa construction, selon des techniques hardies et encore mal maîtrisées, est endeuillée par un grave accident survenu le 24 décembre 1928 ( voir photos et explications ). Le « hangar Bossut » n'est finalement achevé qu'en 1931. Enfin, cette localisation en pleine ville cause de sérieuses nuisances : les chenilles dégradent le revêtement des rues et le Conseil municipal veut demander une indemnité à l'Ecole. A l'évidence, une implantation nouvelle sur des terrains placés un peu à l'écart aurait été plus fonctionnelle.
 Cela d'autant plus que le Centre d'instruction des automitrailleuses voit son rôle grandir en permanence ; en 1929, il est constitué en escadron de manoeuvre de 110 hommes ; il annexe alors le manège Montbrun et l'écurie de l'Isly, située à côté. Il forme désormais des officiers instructeurs d'automitrailleuses, dont voici la promotion 1936-1937 :

Promotion 1936-1937 d'officiers instructeurs d'automitrailleuses

 5) L'Ecole militaire et d'application de la cavalerie et du train

 Par le décret du 9 août 1928, l'Ecole est appelée à former en outre des officiers du train, qui, auparavant, étaient associés à l'artillerie et accomplissaient leur stage d'application à Poitiers. Arme à la fois hippomobile et automobile, le train semble plus en accord avec la nouvelle cavalerie en gestation. L'Ecole de Saumur prend donc un titre compliqué et ajoute une nouvelle direction à ses cours. Le bouleversement n'est pas considérable, car les élèves-officiers et les officiers-élèves tringlots ne sont pas très nombreux, une vingtaine par promotion, mais ils ont des cours et du matériel particulier, qu'on ne sait pas bien où caser. Il est pendant un temps question de la caserne Feuquières, au château. Finalement, le train s'installe dans les derniers baraquements américains, dans les écuries Bouvines, auprès des nouvelles soutes et pompes à essence, et dans un nouveau garage, achevé en 1934 et baptisé ultérieurement « Roimarmier » ( ci-dessous, bâtiment sans grâce, dont la destruction n'a causé aucun regret ).

Le garage Roimarmier sur une carte postale représentant un carrousel d'après-guerre

6) Une formation interarmes

 Les nouveautés mécaniques s'avèrent à Saumur plus importantes qu'on l'imagine souvent. A partir de 1927, l'instruction automobile est obligatoire pour tous les stagiaires. Un nouvel escadron de Dragons portés se déplace au moyen de side-cars. L'Ecole est vraiment entre deux âges.
 L'enseignement qu'on y prodigue s'adapte aux besoins nouveaux, compte tenu du flou des choix du haut commandement : de l'équitation le plus possible, une pratique des armes blindées, des notions de télégraphie, de logistique et d'aviation, des réglages d'artillerie, mais aussi beaucoup d'infanterie : des tranchées, des boyaux de liaison, des barrages de barbelés sont installés à Terrefort et permettent de revivre la guerre 14-18. Les pigeons voyageurs sont toujours d'actualité et un lâcher est présenté au carrousel de 1939. Alors qu'auparavant, seul l'allemand était enseigné, apparaissent des professeurs d'anglais et d'arabe.
 Le carrousel entend refléter l'instruction donnée au cours de l'année. Ses programmes permettent de constater que les armes nouvelles et mécanisées y prennent une place croissante. Les mitrailleuses apparaissent, d'abord timidement, traînées par des spahis hippomobiles.

Groupe de mitrailleuses
Carte postale ayant circulé en 1935

 Sur la carte postale ci-dessus, ayant circulé en 1935, des automitrailleuses lourdes, appelées tanks, sont employées en appui de l'infanterie, selon les conceptions de 14-18. Sur cette autre photo de la même époque, des chenillettes sont présentées en même temps que des spahis :

Chenillettes et spahis dans un carrousel à la veille de la guerre 39-45

 

 

Couverture du programme du Carrousel 1939Carrousel de 1939 Sur le programme du carrousel de 1939, le cheval et les blindés sont figurés presque à égalité en première page, à gauche, et une moto apparaît en dernière de couverture.

 

 Paul Morand, qui écrit " Milady " à Saumur pendant l'été 1935, flaire bien cette atmosphère nouvelle ; son commandant Gardefort « allait jusqu'à se demander si l'équitation peut être un motif suffisant de vivre, surtout en une période de motorisation et de bouleversements affreux » ( édition Gallimard, 1936, p. 110 ).

 

 

 Ainsi que nombre d'historiens l'ont démontré, l'armée française reçoit des armes mécaniques en nombre élevé et de bonne qualité. C'est dans les cerveaux que la révolution ne s'opère pas ; le haut commandement ne sait pas adapter sa doctrine ; de même, à Saumur, les brigades portées sont plus nombreuses que les brigades montées, mais, dans l'esprit des chefs, ces dernières sont plus prestigieuses.

 

 

 

7) Une école à l'étroit

 Les écuries, abritant de 1 200 à 1 300 chevaux, sont combles. Les bâtiments d'hébergement, réduits pour l'essentiel aux divers étages de la caserne des carabiniers, s'avèrent à peine suffisants. En 1939, est élevée la première tranche du bâtiment Lyautey, le long de l'aile occidentale.
 Malgré les baraquements, malgré les constructions nouvelles, malgré des recours temporaires à la caserne Feuquières, l'Ecole est à l'étroit et rêve de s'agrandir en construisant un nouveau bâtiment sur le Chardonnet, à l'intention du train. Les services du génie produisent en 1928 cet ambitieux projet, qui installerait une nouvelle école, comparable à l'ancienne, mais légèrement réduite, sur la partie nord du Chardonnet ( A.M.S., 2 H 21 ).

Projet de nouvelle école, A.M.S., 2H21

 Le 22 décembre 1928, le Conseil municipal, consulté en qualité de propriétaire du terrain, refuse le projet, qui va gâcher les perspectives des lieux. Le 5 avril 1930, le maire résume une rencontre avec le général et l'officier du génie : l'armée promet de construire un bâtiment en harmonie avec la façade existante de l'école, si bien que le conseil accepte le projet ( d'après les plans, il s'agissait bien du hangar Roimarmier, l'abus de confiance est manifeste ). Les services étudient aussi un vague projet de construire une piscine.
 Par ailleurs, l'achat par l'Etat d'une partie de la forêt de Fontevraud à l'intention des artilleurs américains profite à l'Ecole de cavalerie qui en hérite pour ses entraînements.

CIAMC = Centre d'Instruction aux automitrailleuses de cavalerie

8) L'apogée des effectifs

 Au recensement de 1926, le nombre des militaires encasernés s'élève à 1 388 ; à celui de 1936, leur total est de 1 300, ce qui ne correspond pas aux effectifs totaux de l'Ecole, car beaucoup de militaires logent en ville, une bonne centaine d'officiers, un nombre équivalent de sous-officiers mariés, également de cavaliers de manège, des nombres plus fluctuants d'officiers stagiaires, qui tous résident hors de la caserne. D'après Marcel Dupont ( 1930, p. 64 ),  « le personnel, tant civil que militaire de l'Ecole, comporte près de six cent-trente ménages, dont soixante-dix ont quatre enfants ou plus ». Les effectifs totaux de l'Ecole se montent donc aux alentours de 2 000 ; c'est l'évaluation que donne également Robert Amy.
 On a pu remarquer une allusion au personnel civil, qui, très rare avant 1914, est en forte progression dans tous les secteurs techniques et artisanaux. Le capitaine Lamazière, résidant au manoir de la Croix du Paly à Villebernier, en est le responsable militaire. Ces salariés sont très organisés, ils adhèrent massivement au " Syndicat du personnel civil de l'Ecole militaire et d'application de la cavalerie et du train ", qui, selon un rapport du commissaire spécial du 26 décembre 1934, rassemble 130 hommes et 20 femmes et dont le secrétaire est le sellier Ernest Landais, résidant 20 rue du Marché-Noir. Surprise de taille : ce syndicat est de loin le plus nombreux et le plus actif de l'Union locale C.G.T.

 Si l'on ajoute les familles, parfois étoffées, le nombre des personnes liées à l'Ecole peut être estimé à 3 800, soit 23 % de la population de la ville en 1931. Le pourcentage n'a jamais été aussi élevé. L'Ecole de cavalerie atteint à cette époque l'apogée de ses effectifs et elle représente certainement la première ressource de la cité.
 Ce poids pose un problème. Les Saumurois sont habitués à louer des maisons ou des garnis aux militaires ; ils y consacrent même de forts investissements immobiliers. Désormais, la demande est trop élevée ; les officiers passent beaucoup de temps pour dénicher un logement.

A la recherche d'un logement

 Ceux qui ont la bourse bien garnie trouvent toujours ; ceux qui touchent une maigre solde connaissent des problèmes. Le général s'en ouvre auprès de la mairie ; le Conseil municipal du 21 novembre 1928 décide de loger 9 sous-officiers dans la caserne Feuquières ( qui change sans cesse de statut ). Il projette d'élever des maisons pour sous-officiers aux Huraudières ( le sol est rehaussé, mais le projet ne va alors pas plus loin ). Lorsque se met en place le projet d'Habitations à Bon Marché ( voir chapitre suivant ), les autorités militaires se déclarent partie prenante et, en septembre 1931, elles accordent deux subventions de 106 147,50 F et de 122 000 F. Elles sont donc des droits sur les lotissements et peuvent faire état d'une situation d'urgence. Les 54 premiers pavillons construits dans la cité des Violettes sont attribués à des sous-officiers et à des cavaliers ; une cérémonie de remise des clefs se déroule dans l'avenue du Maréchal-Joffre, en présence du général de La Laurencie ( Echo saumurois, 16 novembre 1932 ). Depuis, des militaires occupent toujours une partie de ce lotissement.

 

9) Des officiers marqués à droite

 Que le corps des officiers soit traditionaliste et souvent réactionnaire, nous l'avions constaté au XIXe siècle, mais, ne votant pas, il extériorisait assez peu ses opinions. La nouveauté des années 30, c'est leur affirmation publique. Le sous-préfet signale que la grande majorité des officiers de l'Ecole considère le mouvement Croix de Feu avec sympathie et que certains assistent à des réunions en uniforme. Le socialiste Georges Reynes dénonce cette attitude dans un discours tenu au cours du meeting du 14 juillet 1936. Cette politisation bien réelle va amener bon nombre d'officiers supérieurs à s'engager à fond en faveur de la Révolution nationale de Vichy et à en subir de graves conséquences à la fin de la guerre ( général Bridoux, colonels Danloux et Aublet ).

10) Le vol d'armes de février 1937

  L'annonce de la découverte du Comité Secret d'Action Révolutionnaire ( la Cagoule ), l'arrestation de quelques chefs accusés de stocker des armes et de préparer une prise de pouvoir par surprise engendrent une véritable psychose. Les autorités reçoivent une série variée de lettres anonymes dénonçant la constitution de dépôts d'équipements militaires ( A.D.M.L., 4 M 6/67 ). Des armes ont bien été trouvées dans l'Oudon à Segré et " le Populaire " du 22 octobre 1936 s'en fait l'écho. Mais à en croire les lettres, des témoins en ont vu partout, à Cholet, à Trélazé, dans le Baugeois. Elles seraient particulièrement stockées dans des châteaux, dont les propriétaires ont des opinions d'extrême droite... Toutes ces accusations sont rejetées par la police, après des enquêtes de voisinage.
 Dans cette atmosphère surchauffée, survient la nouvelle d'un important vol d'armes à l'Ecole de cavalerie, dans la nuit du vendredi 5 au samedi 6 février 1937, jour choisi afin que le méfait ne soit découvert que le lundi ( en réalité, il a été signalé par un adjudant dès le lendemain ). Selon le rapport immédiat du préfet au ministre de l'Intérieur ( A.D.M.L., 4 M 6/67 ), les individus ont dérobé 13 mitrailleuses Hotchkiss, 13 mousquetons, 3 pistolets signaleurs et 4 revolvers modèle 1892. Toutes ces armes datent d'avant guerre ; elles étaient entreposées dans le hangar du génie annexé au manège Bossut. Servant pour l'instruction, les mitrailleuses étaient équipées d'un dispositif de tir à blanc, ce que les voleurs devaient ignorer. Ces derniers ont ouvert le petit portail donnant sur la rue Beaurepaire, ils ont avancé un camion dans la cour et, par un vasistas des anciennes écuries, ils se sont introduits dans le dépôt affecté aux conducteurs d'automitrailleuses. Vraisemblablement, ils connaissent les lieux, sans pour autant disposer de clefs. Les faits ne sont pas cachés, ils sont relatés dans la presse, en minorant toutefois l'ampleur du butin pour L'Echo saumurois du 10 février, qui parle de trois mitrailleuses, mais beaucoup plus exactement dans la Petite Loire des 9 et 11 février.
 Les lettres anonymes de dénonciation affluent aussitôt. Les enquêteurs mènent de longues recherches et suivent deux pistes successives.

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Première piste - « Ce matériel aurait été dirigé sur la frontière espagnole », selon le rapport du préfet du 6 février. Le commissaire de Port-Bou est aussitôt alerté. D'après Le Petit Courrier du 10, les soupçons se portent sur des anarchistes de Trélazé, un petit groupe très actif. Les policiers n'aboutissent à rien, alors qu'existait une section de la Solidarité Internationale Antifasciste, ayant son siège 100 rue Nationale à Saint-Hilaire-Saint-Florent.
 Arnaud Leduc, Histoire du mouvement communiste-libertaire en Anjou de 1914 à 1939, mémoire de maîtrise, Angers, 2000, a interrogé plusieurs survivants, qui lui ont affirmé que onze anarchistes de Trélazé ont monté l'opération. Cependant, comme toujours en histoire orale, les récits varient, certains disant que les armes sont toujours cachées, d'autres qu'elles ont pris la direction de l'Espagne, mais qu'elles ont été volées en route. Jean-Luc Marais, Le Maine-et-Loire aux XIXe et XXe siècles, Picard, 2009, p. 188, penche pour cette version.

Seconde piste - Le commissariat spécial abandonne vite l'hypothèse anarchiste et enquête surtout sur les membres de l'extrême droite ( Croix de Feu et P.S.F. ). Il pense que les voleurs ont bénéficié de complicités au sein de l'Ecole de cavalerie. Il soupçonne un temps un élève-officier de réserve, dont l'oncle est emprisonné à Paris pour participation à la Cagoule ( mais qui n'était pas encore à Saumur en février ). Il enquête sur des propriétaires de caves de Saint-Florent et de Saint-Cyr-en-Bourg, sur des garagistes de l'agglomération. Nous ne citons pas les noms, car les dénonciations ne reposent sur aucun fait établi, seulement sur l'appartenance de ces personnes à l'extrême droite. En 1938, les recherches s'arrêtent.
 On reparle des armes après la guerre. Christian de La Mazière, Le Rêveur casqué, Robert Laffont, 1972, p. 151, élève à Saint-Louis et fils d'un capitaine habitant à Villebernier, revient sur sa jeunesse : « Des épisodes de 1936 me revenaient. C'était le Front populaire, on craignait un coup de force. J'avais convoyé une camionnette d'armes pour les paysans des environs de Saumur. Fusils et munitions avaient, comme par hasard, quitté les stocks de l'armée, sous la responsabilité de Madelin, neveu de l'académicien et, dans la région, chef des camelots du roi.
 On disait que les cheminots de Saint-Pierre-des-Corps allaient remonter sur Saumur et attaquer l'Ecole de cavalerie. Celle-ci était sur pied de guerre. Mon père n'était pas rentré. [...]
 Je revoyais cette nuit de convoyage, entre Fontevrault et Villebernier, une nuit très courte et dont beaucoup de choses, sans que je m'en doute encore, allaient sortir. Ma première action, ce que j'estimais être mon premier acte révolutionnaire. » L'ancien Unterscharführer, qui avait fait de brillantes interventions dans Le Chagrin et la Pitié, est fort controversé et les divergences avec les faits attestés sont importantes ; en particulier, aucune munition n'a disparu, aucune arme n'a été distribuée aux paysans.
 Ces affirmations sont cependant corroborées par un article paru dans La Nouvelle République du 25 juin 1945 et signé R-G. M. ( René-Guy Marnot ). Le journaliste, partant de l'assassinat des frères Roselli par des Cagoulards, revient sur le vol d'armes : « Le vol ne pouvait être commis que par des individus fort au courant des installations de l'Ecole et offrant même une certaine autorité qui les assurait de la tranquillité la plus absolue pour mener à bien leur enlèvement ». Il suggère que les mitrailleuses ont été retrouvées en 1940 dans les caves d'une propriété de Munet, appartenant à un officier supérieur, cavalier réputé ; le gardien les a livrées aux Allemands, afin de s'éviter tout ennui ( selon une autre version, il a averti le maire, qui a alerté les autorités supérieures ). Selon ces renseignements, qui paraissent puisés à bonne source, l'affaire est une opération de l'extrême droite... Depuis, plus rien.

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 Même si je penche en faveur de la seconde hypothèse, la question ne me paraît pas résolue ; elle appartient à la série d'incertitudes qui ne seront peut-être jamais clarifiées. On retrouvera parfois cette présentation des dossiers au cours de la Seconde Guerre mondiale.

 

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