Bilan de la Guerre 14-18 : combien de victimes ?

 

1) Les difficultés du dénombrement

 Avancer des nombres incontestables est plus difficile qu'on l'imagine. A l'échelle de l'armée française, les évaluations ont beaucoup varié. En décembre 1918, le sous-secrétaire d'Etat à la Guerre rend public un total de 1 071 000 morts ; les autorités cherchent alors à minimiser les pertes et reconnaissent qu'il faut ajouter un nombre élevé de disparus. Au 1er juin 1919, le nombre officiel passe à 1 383 000 soldats morts ( on tend alors à grossir les nombres, afin d'obtenir des réparations ). Une très sérieuse enquête parlementaire dirigée par Louis Marin et publiée en mars 1920 conclut à la perte de 1 347 000 militaires français, ce résultat regroupant les morts au combat, les soldats décédés des suites de blessures ou de maladie, parfois de la grippe espagnole, avant le 11 novembre 1918 ; ce calcul englobe 70 000 soldats "coloniaux", mais pas les civils français ( quelque 40 000 selon certaines sources ). Parfois on ajoute les soldats hospitalisés morts des suites de leurs blessures avant le 1er juin 1919 ; pour cette raison, le monument aux morts de Varennes affiche les dates de "1914-1919".
 Finalement, l'étude du démographe Michel Huber, qui fait autorité, aboutit à 1 397 800 morts de soldats de l'armée française, ce que les manuels scolaires arrondissent à 1,4 million. La base actuelle du ministère de la Défense procure des fiches sur 1,3 million de « morts pour la France ». Cela sans compter les Alsaciens-Lorrains tués sous l'uniforme allemand ( peut-être 40 000 ).
 Il est habituel de comparer le nombre de Michel Huber avec celui de la population totale au recensement de 1911 ; on aboutit à 35,30 tués pour mille habitants. Ce résultat comporte une légère imprécision à cause des soldats "coloniaux". On le prendra néanmoins en compte pour les comparaisons avec le Saumurois.

 Le nombre des blessés et des invalides est encore plus difficile à établir. La moitié des soldats démobilisés avaient reçu au moins une blessure. Le gouvernement retient plutôt le nombre des soldats frappés d'une invalidité et qui sont à charge ; en décembre 1921, il annonçait le total de 1 195 000 pensionnés. Nous allons rechercher si localement, on retrouve des proportions comparables.

 

2) Les tâtonnements statistiques saumurois

 Pendant la durée de la guerre, les services municipaux tiennent un cahier ( A.M.S., 5 H 11 ) énumérant les noms des soldats tués ou portés disparus, ce dont la famille doit être avertie. Si l'on s'en tient à ceux qui habitent la ville de Saumur, la liste se monte à 356 « morts pour la France », auxquels s'ajoutent 64 disparus, à peu près tous décédés. Ce premier total de 420 morts correspond à des soldats habitant réellement Saumur lors de leur mobilisation. C'est le chiffre officiel qui a été authentifié par la préfecture en 1921 dans les listes préparant les subventions pour les monuments aux morts ( A.D.M.L., 1 R 5/67 ). Il est possible que quelques noms aient été oubliés, mais c'est celui que nous retiendrons, car il repose sur une méthode logique et car il permet d'intéressantes comparaisons avec les autres communes du département.

 Nom des
communes
 Population
en 1911
 Nombre
de morts
 Proportion
pour 1000 h.
 Nombre
de mutilés et pensionnés
 Proportion
pour 1000 h.
Saumur   16 198 420  25,93 ‰  32 1,98 ‰
Bagneux  1 550   53 34,19 ‰   10 6,45 ‰ 
 Dampierre 505   18 35,64 ‰   7 13,86 ‰ 
 St-Hilaire St-Fl 2 385  90 37,74 ‰   9 3,77 ‰
 St-Lambert des L 2 202  75 34,06 ‰   5 2,27 ‰ 
TOTAL  22 840   656 28,72 ‰   63  2,76 ‰

D'après A.D.M.L., 1 R 5/ 67 et 62

 Ces données, qui ont l'avantage de la cohérence, font ressortir le stupéfiant contraste entre ville et campagne. Les communes rurales de la périphérie saumuroise, grandes pourvoyeuses en fantassins, sont terriblement plus touchées et assez proches de la moyenne nationale. Elles ne sont tout de même pas saignées de leur jeunesse, comme des communes totalement rurales, telles Auverse ou La Fosse de Tigné, qui ont perdu plus de 55 ‰ de leur population.
 Les explications de ces écarts sont de plusieurs ordres. La ville, à la population nettement plus âgée et plus féminine, avait un pourcentage moindre de jeunes hommes mobilisables. Parfois pourvus d'une formation technique, ces derniers étaient plus souvent affectés dans des armes moins exposées, comme l'artillerie, le génie ou le train. Plus habitués à s'occuper de correspondance, de comptabilité ou de cuisine, ils se retrouvent plus souvent dans des bureaux ou à l'ordinaire. D'autres, nettement spécialisés, deviennent des affectés spéciaux, comme les cheminots, qui restent dans leurs services. Les employés de la préfecture et des sous-préfectures demeurent fort logiquement à leur poste ; ils ont beaucoup travaillé en raison de l'inflation paperassière, mais en Maine-et-Loire, ils n'ont pas la moindre perte à déplorer. A l'inverse, les musiciens, qui, avant la guerre, avaient cru trouver la bonne planque, deviennent brancardiers et comptent beaucoup de victimes.
 Il faut tout dire : les villes sont des centres de pouvoir et de bonne bourgeoisie ; on y dispose de relations et l'on peut plus facilement arracher un poste d'embusqué. Ces faits sont très probables, mais l'historien ne peut en produire aucune preuve écrite. Une autre influence est parfois évoquée à mi-mot par les thuriféraires du député Georges de Grandmaison. Ce dernier, homme de terrain infatigable, omniprésent dans les fêtes et banquets, adressant ses condoléances éplorées à toutes les familles dans le deuil, grand pourvoyeur en bureaux de tabac, pratique un clientélisme jusqu'alors inédit dans la région et il se vante dans ses professions de foi d'obtenir pour les jeunes recrues des affectations conformes à leurs souhaits. Bien introduit dans les bureaux militaires et lui-même mobilisé dans un état-major, il aurait obtenu que les unités de sa circonscription ne soient pas envoyées dans des secteurs trop exposés. Cette thèse n'est guère soutenable, car les soldats de la région sont dispersés dans de nombreux régiments appartenant en général au IXe Corps, car ce IXe Corps a été très exposé et car la proportion des victimes est parfois élevée, en particulier à Saint-Hilaire Saint-Florent. Le relatif privilège est purement urbain et témoigne d'une réelle inégalité devant la mort.

 

3) Les décès à Saumur par catégories professionnelles

 La profession des défunts est en général portée sur le cahier. Au sortir de la guerre, les services municipaux se sont efforcés de les ranger par catégories professionnelles. Sans rigueur méthodologique, le classement est contestable. Il me paraît cependant révélateur et je recopie la liste des professions qui dépassent 10 morts ( le nombre entre parenthèses est celui des disparus ).

 Employés de commerce  - 32 ( 9 )
Journaliers   - 30 ( 1 )
Cultivateurs    - 18 ( 7 )
Chapeletiers    - 16 ( 3 )
 Cavistes    - 14 ( 4 )
 Comptables    - 13 ( 3 )
 Etudiants    - 13 ( 1 )
 Maçons    - 12 ( 1 )
  Ouvriers bijoutiers   - 12
 Jardiniers    - 10

  Hormis les étudiants, en général de milieu aisé, les catégories les plus touchées appartiennent aux travailleurs de la terre, aux ouvriers et aux employés divers, tous gens de condition modeste, mais également les plus nombreux dans la ville. Des comparaisons plus sophistiquées par catégories socio-professionnelles seraient très malaisées, faute de bases statistiques commodes.

 

4) La liste du monument aux mortsDeux colonnes de la liste du monument aux morts

 Quand la ville prépare son monument aux morts, elle publie sa liste dans la presse, en demandant qu'on lui signale des oublis éventuels. De nombreuses familles se manifestent, sans qu'on mène une enquête méthodique. Il suffit d'être né à Saumur pour être inscrit ; d'une façon bien compréhensible, certains signalent des amis qui ont vécu dans la ville, sans y être nés et sans y résider au début de la guerre. Une dernière famille se fait connaître en 1975 : à la demande de sa fille, Louis Beaudesson est ajouté au bas de la première colonne de la liste ( il était né à Saumur, y avait passé sa jeunesse et avait fait des stages à l'Ecole de cavalerie ). Ainsi le nombre des morts de Saumur passe de 420 à 499 noms, élégamment gravés sur le monument ( à droite ). Cette liste a une valeur sentimentale, elle est conforme à la loi du 25 octobre 1919, mais elle ne présente aucune rigueur statistique, puisque certains sont portés sur plusieurs monuments. Sans avoir mené une recherche approfondie, j'en trouve immédiatement deux : Louis Beaudesson, porté également sur le monument aux Morts de Châtillon-sur-Seine et Hervé de La Guillonnière, inscrit aussi à Saint-Martin de la Place. Compter les pertes de la commune à partir des noms portés sur le monument aux Morts est une méthode risquée ; ce calcul, souvent demandé par les instituteurs, aboutit à une nette inflation. En retenant le nombre de 499, on aboutirait à 30,80 ‰ de décès par rapport à la population de 1911, en restant d'ailleurs bien au dessous de la moyenne nationale. Mais, pour l'exactitude scientifique, il faut en rester au total de 420 morts, entériné par la préfecture, même s'il est très légèrement sous-évalué.
 Dans tous les cas, la lourdeur des pertes est une évidence. Certaines professions sont plus que décimées, par exemple les maçons. " La Grande Guerre " constitue la plus grande saignée de l'histoire de France depuis qu'on peut procéder à des évaluations. La période révolutionnaire, souvent présentée comme un bain de sang, a été moins coûteuse en habitants, surtout dans les régions à l'écart des guerres civiles - pour la ville de Saumur, environ moitié moins. Il faudrait ajouter les guerres de l'Empire - sur lesquelles nous n'avons pas pu aboutir à un bilan précis - pour atteindre un total à peu près équivalent, mais sur une période cinq fois plus longue. Cette grande saignée de la guerre s'accompagne d'une chute de la natalité pendant les années 1915-1919, dont nous reparlerons plus loin.

 

5) Le poids des mutilés

 Un état des mutilés et réformés de guerre établi par la préfecture au début de 1919 ( A.D.M.L., 1 R 5/62 ) comporte une impressionnante énumération de membres coupés, de mâchoires fracassées, de poumons ravagés par les gaz... Les cas très graves font partie des réformés n°1, ceux qui souffrent d'une mutilation et qui sont majoritaires dans la liste que nous donnons dans le tableau. L'Etat, pas du tout généreux, classe en réformés n°2, les soldats moins atteints. Il crée une catégorie de " réformés temporaires avec gratification " pour les soldats atteints d'une maladie, qu'on espère réversible ; comme ils sont souvent touchés par la tuberculose, ils ont peu de chances de s'en sortir.
 Dressé au début de 1919, l'état dont nous avons donné des extraits dans le premier tableau est certainement incomplet, car des blessés sont encore dans les hôpitaux ou dans des centres de rééducation. C'est pourquoi les nombres peuvent paraître faibles et très inégaux selon les communes. Malgré tout, le poids de la guerre est lourd dans des villages comme Dampierre, qui compte notamment trois amputés, un tuberculeux et un borgne. Dans la ville de Saumur, encore une fois moins touchée, apparaissent 22 amputés sur les 32 pensionnés. Après le retour d'autres blessés, le Conseil municipal du 31 janvier 1919 accorde une subvention à la section des Mutilés de la Guerre de Saumur, forte d'une centaine d'adhérents, bien décidés à faire entendre leur voix et à défendre leurs droits.