Les monuments aux morts

 

 Les communes du Saumurois font de gros efforts pour réaliser un monument aux morts original et imposant, au mépris de ces poilus en fonte, tirés en grande série, que leur proposent des firmes spécialisées.

1) Une longue préparation à Saumur

 La ville de Saumur avait élevé, puis restauré, un monument aux morts de la Guerre de 1870. Dès que se révèle l'ampleur des pertes, le Conseil municipal du 19 décembre 1914 vote le principe de l'érection d'un monument dédié aux enfants de Saumur morts pour la patrie ( A.M.S., 1 D 39 ). Si l'on dresse une chronologie comparée du culte des disparus, cette décision apparaît comme l'une des premières du pays, et le conseil en reparle à plusieurs reprises.
 Après l'armistice, la préfecture suit de près les dossiers, veillant à ce que les monuments publics soient laïcs et républicains, seules les croix de guerre étant autorisées. Elle adopte un barème compliqué pour calculer l'aide de l'Etat, qui dépendra du pourcentage des victimes par rapport à la population de 1911 et de la richesse de la localité ( A.D.M.L., 1 R 5/67 ). Saumur recevra en principe une participation s'élevant à 6 % de ses dépenses. Les pouvoirs publics entendent aussi surveiller la qualité artistique des projets ; pour les grandes réalisations, ils imposent l'ouverture d'un concours et la mise en place d'un jury, qui sélectionnera la meilleure maquette. A Saumur, Albert Jouanneault, libéré de son camp de prisonniers, avait déjà proposé ses services. Il devra se soumettre au concours.
 La procédure s'avère assez lente. Le 8 août 1919, le Conseil municipal vote un premier crédit de 10 000 F ; le 31 mars 1920, il reprend le dossier : il opte pour une implantation sur la façade arrière du théâtre, en lieu et place de Diénécès ( qui sera expédié au Jardin des Plantes ) ; les souscriptions et quêtes ont produit 19 000 F, total que le maire juge insuffisant ; la ville devra ajouter une forte somme. Le concours est ouvert : il sera doté de six prix. Le 22 juin, il n'est plus question que de trois prix ; le second obtiendra 1 500 F, le troisième 1 000 F, mais le vainqueur recevra de la ville 30 000 F pour la sculpture et la décoration.
 Nouvelle piste le 20 octobre 1920 : le ministre de la Guerre propose gratuitement, comme trophées, un canon lourd allemand et des obus, à prendre à Laon. Seuls, les frais de transport seront à la charge de la ville. La commission décide de surseoir à ce projet et demande le concours de l'Ecole de cavalerie, qui ne se manifeste pas.
 Devant le Conseil municipal du 9 février 1921, le maire annonce que la commission de la voirie a organisé le concours : le vainqueur est l'artiste parisien Paul Roussel, qui exécutera la sculpture pour 45 000 F, la ville fournissant la pierre, le transport et les honoraires d'un architecte ( A.M.S., 1 D 40 et 1 M 5 ). En dépit des protestations, la décision est souveraine et le monument est réalisé. Il est inauguré le dimanche 1er juillet 1923 : cérémonie au temple présidée par le pasteur Meteyer, messe à Saint-Pierre célébrée par le chanoine Bouvet ; l'après-midi, réception d'André Maginot, ministre de la Guerre et des Pensions, dévoilement de la statue, discours du maire, le docteur Astié, du député, Georges de Grandmaison, et du ministre. Le temps est radieux ; le groupe sculpté, dans sa blancheur originelle, auréolé par la lumière du soleil, a belle allure pendant qu'André Maginot, à gauche, prononce son allocution.

Inauguration du document, discours d'André Maginot

 Jusqu'alors, la tonalité des interventions est marquée par le deuil et le recueillement. Ensuite, la cérémonie devient triomphaliste avec le défilé des cavaliers de l'Ecole et des automitrailleuses. Des réjouissances musicales et populaires terminent la journée.

2) Le réaménagement du square de l'Hôtel de Ville

 Centre de communion collective, le monument aux morts doit être placé dans un lieu public, au coeur de la cité. Le choix saumurois est particulièrement heureux. Le square de l'Hôtel de Ville est transformé en une vaste esplanade, éclairée par des lampadaires électriques et pouvant accueillir un public nombreux. Contrairement à la majorité des monuments, qui ont une forme d'obélisque et se développent en hauteur, le mémorial saumurois est étalé en largeur, ce qui donne de l'ampleur à l'impressionnante liste de 499 noms disposés sur 16 colonnes, dans l'ordre alphabétique, sans mention de leur grade, de leurs décorations ou de la date de leur décès. Ici règne l'égalité républicaine.

Le monument aux morts sur fond de théâtre

 Au second plan, la façade arrière du théâtre offre un décor classique, plutôt en harmonie ; la municipalité en a profité pour enclore par des huisseries les arcades du rez-de-chaussée, créant ainsi des pièces nouvelles.
 Voir autres photos dans la présentation de la place de la République.
 Le kiosque à musique a été transporté vers la rue de la Tonnelle. L'ensemble de la place est réaménagé en esplanade, mais, selon un processus habituel, les nouvelles équipes municipales, enivrées par leur succès récent, ont la fâcheuse manie de vouloir tout chambouler : en 1959, le monument est à grands frais ( A.M.S., 1 M 5 ) déplacé face à la Loire.

3) La statue équestre

 Les remarques élogieuses que nous formulons sur l'ancien aménagement des lieux ne s'étendent pas à la haute statue centrale.
 Paul Roussel ( 1867-1928 ), prix de Rome 1895, est un sculpteur académique assez réputé, qui a obtenu plusieurs commandes monumentales de l'Etat. Son choix d'un cavalier dans la cité du cheval a probablement entraîné l'adhésion du jury. Cette option originale est loin de plaire à tous ; les sections locales de l'Union nationale des Combattants et de la Fédération des Mutilés adressent des protestations à la mairie, en affirmant qu'elles auraient trouvé un fantassin plus représentatif.
 Le maire transmet ces doléances au sculpteur, qui, dans sa réponse, justifie ses choix : ce « cavalier ramenant la Victoire en croupe était un symbole qui n'avait pas encore été traité » ( A.M.S., 1 D 40 ). Ainsi est expliquée l'apparition de cette jeune femme ailée, souriante et aérienne, montant en amazone, qui pose une couronne sur le casque du cavalier, une allégorie difficile à concrétiser et qui peut faire sourire.

La VictoireLe cheval  


 Le maire juge aussi le prix de la statue très élevé. Roussel propose, sans complexe, de réduire la taille du groupe, en ramenant sa hauteur totale de 3,80 à 3,30 m. La commission de la voirie refuse la négociation, car, en cas de changement de prix, les concurrents évincés auraient pu remettre en cause le choix du jury [ Roussel a eu des relations encore plus difficiles avec la ville de Vichy, où, après avoir gagné le concours, il n'a rien exécuté ].
 Sculpteur classique, connaisseur des statues équestres italiennes de la Renaissance, Roussel a su donner une noble allure au cheval, tout en lui conservant les robustes proportions d'un cheval de guerre.
Epée à gaucheSabre à droite

 A l'inverse, sachant bien que le monument serait fréquenté par d'anciens soldats, le sculpteur aurait pu prendre la peine de se documenter sur les armes et le harnachement. Les spécialistes des questions militaires relèvent plusieurs inexactitudes ; la plus voyante concerne les armes blanches : notre cavalier est doté d'une épée droite du côté gauche, mais également d'un long fourreau de sabre au côté droit ; portant en outre un mousqueton, notre cavalier est franchement suréquipé.

 

 

 

 

4) Les monuments d'Alfred Benon

 Dans la série plutôt navrante des monuments aux morts de la région, il convient de mettre en évidence celui de Bagneux, réalisé par Alfred Benon, par ailleurs neveu du maire. D'un prix moyen ( 20 000 F ) et rapidement réalisé ( inauguration en 1921 ), il s'intitule " En avant pour la dernière attaque " et témoigne d'une simplicité et d'un réalisme assez rares, sans allégories pesantes. Un soldat est touché, l'autre poursuit l'assaut.

Monument de Bagneux   Monument de Bagneux

Arrière du monument de BagneuxMonument de Bagneux au centre du carrefour

 

 

 

 

 A gauche, une carte postale représentant le monument au centre du carrefour, peu après son inauguration. Le fusil est alors au complet. Il est brisé sur mes photos datant d'une vingtaine d'années. Il a été depuis grossièrement restauré.
 A remarquer aussi le titre porté sur la carte postale et l'allusion pacifiste à la dernière guerre, la der des der.

 

 

 

Monument de Saint-Lambert-des-Levées

 

 

 A Saint-Lambert-des-Levées, le même Benon est moins heureux. Le monument, inauguré le 11 novembre 1920, primitivement placé place Vaucel, à la confluence des deux rues venant de Saumur, devait prendre la forme étroite d'un obélisque en raison de l'étroitesse des lieux. La statue en bronze doré, figurant la victoire, et le poilu sont d'une grande banalité.

 

 

5) Les concurrences mémorielles

- Dans chaque église, le clergé fait poser des plaques en souvenir des enfants de la paroisse morts pour la France. Monument funéraire du cimetière de DampierreRéalisées en premier, ces inscriptions d'inspiration religieuse sont en contraste avec les monuments communaux, qui sont résolument laïcs, quand ils sont implantés sur le domaine public. Mais on va trouver des exceptions.

- A Dampierre, une stèle dans la cour de la mairie, très modeste et peu coûteuse ( budget de 200 F ) est jugée insuffisante par des jeunes gens de la commune. Renforcés par la société de gymnastique " la Saint-Pierre de Souzay ", ils érigent à l'entrée du cimetière un haut obélisque portant deux croix chrétiennes.  L'implantation dans le cimetière est un indice qui ne trompe pas et qui lui donne le statut de monument funéraire, car, d'après l'article 28 de la loi de Séparation de 1905, seuls les monuments funéraires implantés dans les cimetières pouvaient porter des emblèmes religieux. Dans ce cas précis, apparaît clairement la concurrence entre la mémoire municipale et laïque et la mémoire paroissiale et religieuse.

- La situation est encore plus complexe à Saint-Hilaire-Saint-Florent, où coexistent deux monuments municipaux, l'un laïc, l'autre religieux. Des plaques catholiques sont posées dans l'église le 16 mai 1921. Le même jour, est inauguré le monument communal implanté sur la place de la Sénatorerie ( déplacé ensuite rue de l'Abbaye ). Le sculpteur Albert Jouanneault a représenté un poilu récompensé par la Victoire ; il avait ménagé un effet de perspective, car la statue devait être placée sur un socle élevé. Aujourd'hui, les proportions sont faussées et le coq gaulois, juché au sommet, n'améliore pas les choses ( en bas, à gauche ).
 Le 4 juillet 1923, le même maire, Jules Amiot, passe une convention avec le marbrier saumurois Ruèche pour ériger un obélisque dans la partie haute du nouveau cimetière ( A.D.M.L., 1 R 5/67 - en bas, au milieu ). Il est possible qu'il s'agissait de réaliser une donation de 1 850 F faite par le champagniseur Jacques Bouvet. En tout cas, une croix est gravée sur le monument, qui était surmonté par une grande croix de bois.
 L'érection a eu lieu sur l'enclos funéraire de la famille Lesage. Pour ce faire, on a déplacé un curieux obélisque à degrés, porteur d'inscriptions morales, comme : « Tout fuit, tout s'use et tout passe. Dieu lui seul est éternel ». Ce curieux monument ( en bas, à droite ) a été déplacé à plusieurs reprises. Sans doute à cause de ses liens avec l'obélisque qui lui a succédé, il a pris valeur de monument aux morts auxiliaire et il est décoré de drapeaux lors des fêtes du souvenir.

Monument de la rue de l'Abbaye  Monument du cimetière  Monument Lesage
 

 Les deux monuments énumèrent 97 noms, alors que la première liste de la préfecture s'en tenait à 90. Si nous insistons sur ces détails et sur ces querelles de clochers, c'est afin de montrer la complexité de ces questions liées aux mentalités et la difficulté d'aboutir à des conclusions péremptoires.

6) Les monuments originaux

 - Le monument aux morts, concentrant sur lui la force du sang versé, a pris une valeur totémique ; il doit être placé au coeur de la cité, qu'il protège. A Verrie, on l'attend dans l'espace entre l'église, la mairie, l'école et le cimetière. Or, il est exilé au hameau de Clermont. Et de plus, sur un terrain privé. Enfin, tous les autres monuments saumurois sont d'un esprit triomphaliste plus ou moins affirmé. Le groupe, assez maladroitement figuré par le marbrier saumurois Durckel, présente une femme en grand deuil, une mère ou une veuve. C'est la seule note doloriste dans l'ensemble saumurois ( qui n'offre pas de monument pacifiste ).

- Sur 6 000 officiers de cavalerie mobilisés en 1914, 2 128 ont été tués. Ce prix très lourd a fait naître l'idée d'élever un monument national aux morts de cette arme, qui ne pouvait être qu'à Saumur. Le général de division Aubier, résidant à Paris, président du comité d'érection, recueille la somme élevée de 100 000 F. L'exécution est confiée à Jacques Froment-Meurice, sculpteur réputé pour ses bronzes animaliers. Bon dernier de la série, il est dédié « à la mémoire des officiers de cavalerie, des vétérinaires militaires, des sous-officiers, brigadiers et cavaliers morts pour la France » et il est inauguré par le maréchal Franchet d'Esperey le 15 novembre 1925.
 D'allure classique, le monument présente de nombreux détails surprenants. Voir photos dans la présentation du Chardonnet.

 

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