Les années 1919-1920

 

 Le 11 novembre 1918 marque la fin des combats, il ne marque pas la fin de la guerre. Des traités, bien décevants pour la France, restent à négocier. Les conséquences économiques et sociales de plus de quatre ans de conflit marquent les années 1919-1920, qui ne se caractérisent nullement par l'euphorie de la victoire, mais plutôt par le culte des morts, par le rationnement et par les crises sociales.

1) Les privations

 L'armistice ne ramène pas l'abondance comme par enchantement. La pénurie de vivres et de charbon, que nous avons présentée dans les misères de la guerre, se prolonge sur les années 1919-1920. Les tickets de rationnement restent en vigueur. Pour le pain, ils sont exigés jusqu'en avril 1919 ; les tickets du mois de mai sont distribués, mais les commerçants ne les exigent plus. Pour le sucre, la pénurie se prolonge jusqu'en 1921.
 Le manque de charbon a des conséquences encore plus lourdes, car il affecte les industries, l'éclairage public et privé, ainsi que le chauffage domestique. Le Courrier de Saumur du 10 février 1919 signale qu'il n'y a toujours pas de charbon ; le 27 du même mois, il annonce que l'usine électrique de Saint-Hilaire-Saint-Florent cesse son activité, car ses caves sont envahies par la crue du Thouet. La ville se retrouve donc sans charbon, sans gaz, sans électricité. La municipalité, qui a toujours entretenu des rapports orageux avec la Compagnie du gaz, énumère ses griefs : alors que les villes voisines et même Fontevraud sont normalement desservies, la société saumuroise n'éclaire plus les rues depuis 1916, elle pratique des coupures continuelles et distribue du gaz pendant quelques heures par jour seulement et sous une pression insuffisante. Paralysée par des difficultés financières, la compagnie demande des avances d'argent au Conseil municipal, qui refuse, acceptant seulement de nouvelles hausses du mètre-cube distribué ( A.M.S., 1 D 40 ).
 Les marchands de charbon de Saumur s'avèrent tout aussi déficients ; le Groupement charbonnier départemental exige un paiement préalable de 150 F par tonne, une avance dont les détaillants ne disposent pas. Aussi, le 3 avril 1920, le Conseil municipal, après s'être réuni en comité secret, prend une décision stupéfiante, contraire à ses traditions libérales. Le Groupement charbonnier départemental va lui envoyer 500 tonnes de charbon, que la ville vendra elle-même au détail ; elle ouvre un entrepôt à l'angle de la rue Fardeau et de la place Verdun, dans l'annexe d'une maison occupée par le garde champêtre. Sous la direction du préposé en chef de l'octroi, elle débite le charbon au prix coûtant, augmenté de quelques frais, et moyennant des tickets, toujours en vigueur. La municipalisation partielle de la vie économique, que nous avions observée pendant la guerre, connaît donc un nouveau rebondissement.

 La Compagnie des Tramways de Saumur et Extensions est une victime collatérale de la guerre. Elle cesse son activité le 31 mai 1920. La municipalité s'efforce de maintenir un réseau. Quelques autobus assurent la desserte de Fontevraud. Le 5 mai 1924, le Conseil municipal approuve le traité passé avec la société Baërt et Verney, qui relance les lignes sans grand succès.

 La ville sort de la guerre plutôt mal en point. Plusieurs rapports du sous-préfet, Fernand Roimarmier, signalent que la vie chère est le souci majeur des Saumurois.

2) Les grèves salariales

  Partons de quelques données simplifiées, mais éloquentes : pendant la guerre, les prix ont quadruplé, alors que les salaires ont tout juste doublé. Parfois même, des primes de vie chère, en général d'un franc par jour, sont supprimées avec la fin des combats. Le niveau des rémunérations est incroyablement bas à Saumur.
 Pour en prendre une mesure concrète dans la suite du récit, rappelons les tables de conversion proposées par l'INSEE : le franc de 1900 équivaut à un pouvoir d'achat de 4 euros d'aujourd'hui ; le franc de 1921 à 1 € ; le franc de 1937 à 0,52 €. Enfin , la journée de 8 heures, pendant 6 jours par semaine, votée par le Parlement, n'est pas appliquée dans le Saumurois.
 Notre étude sur les grèves a pour sources principales la presse locale et deux imposantes liasses des A.D.M.L., 4 Z 65 et 71 M 11.

 Peu combatifs, peu organisés, rarement syndiqués, les salariés saumurois sont capables de surprenants réveils. Nous avons déjà raconté la grève à rebondissements de juin à septembre 1917. Ces mouvements réapparaissent là où on ne les attend guère, dans l'artisanat.
 Les ouvriers maçons bougent les premiers : le 23 juin 1919, ils revendiquent une hausse de 25 % des salaires, soit de 1,40 F de l'heure ( plus exactement, 1,25 F pour les manoeuvres, 1,50 F pour les tailleurs de pierre, plus une prime de panier quand ils travaillent à plus de 4 km ). Sur le refus des employeurs, le sous-préfet convoque une réunion de conciliation, qui échoue. Le 27 juin, les ouvriers maçons de Saumur, Bagneux et Saint-Hilaire-Saint-Florent déclenchent une courte grève suivie par 50 d'entre eux, sur les 60 que compte la corporation.
 Au même moment, le 16 juin 1919, 28 ouvriers boulangers, réunis à la Bourse du travail, demandent une hausse de 37 % de leurs salaires ; ils sont rétribués à la fournée et demandent que cette dernière soit portée de 4 à 5,50 F ( elle est à 6 F à Tours, à 7 F à Saint-Nazaire ). Les patrons saumurois refusent toute augmentation, se retranchant derrière une décision prise par leur syndicat à Angers. Au bout de neuf mois de négociations infructueuses, 28 ouvriers boulangers ( sur les 32 de l'agglomération ) font grève du 16 au 28 avril 1920. Les autorités locales sont inquiètes au sujet de l'approvisionnement de la ville.
 Le sous-préfet a plusieurs entrevues avec les délégués. Le général, commandant d'armes, a mis des hommes de la manutention militaire à la disposition des patrons, avant même que la grève éclate. Cette décision est annulée, mais la manutention vend du pain à la population, à un tarif plus élevé que les boulangeries civiles, selon la remarque du Conseil municipal. Comme la boulangerie coopérative poursuit ses activités et que les patrons mettent la main à la pâte pour compenser leur manque de main d'oeuvre, les habitants ne sont pas affamés. Finalement, les ouvriers boulangers obtiennent des augmentations individuelles de 0,50 à 1 F par fournée, donc assez loin de ce qu'ils attendaient. Le sous-préfet note que certains ouvriers sont partis s'employer ailleurs.
 Partout, les tensions salariales sont vives. A la capsulerie Caillaud de Bagneux, les ouvrières cessent le travail pendant deux jours ; elles obtiennent le maintien pendant trois mois d'une prime d'un franc par jour qui leur avait été accordée pendant la guerre.
 A la fonderie Chauchet, installée dans la Petite rue Fardeau, 12 ouvriers, sur 23, se mettent en grève le 18 octobre 1920. Six d'entre eux sont licenciés : les autres obtiennent une augmentation, mais restent à la journée de 10 heures, alors qu'ils réclamaient le passage aux 8 heures.

 Dans les scieries mécaniques, quelques incidents se produisent ; 35 ouvriers et 10 ouvrières de l'entreprise Moinard et Pasquier de Saint-Lambert des Levées cessent le travail le 22 mars 1920. Dans l'après-midi, ils envahissent l'usine Dutour ( scierie mécanique et fabrication de boîtes de fromage, boulevard de Cholet ). Ils enlèvent les courroies des machines et insultent les contremaîtres. Après une demi-journée d'hésitation, les ouvriers de Dutour se joignent au mouvement. Même scénario à la scierie Pilard Frères de Saint-Hilaire-Saint-Florent, où les ouvriers débraient pendant deux jours par solidarité. Finalement, au bout de sept jours de grève, les ouvriers du bois obtiennent des augmentations substantielles ; cependant, les entreprises compriment leur personnel. L'entreprise Dutour, qui employait 78 personnes, est fermée par son patron ; ensuite, ce dernier n'en réembauche que 46 ( 36 hommes et 10 femmes ), tout en les payant un peu mieux ( 11 F par jour pour les hommes, 8 F pour les femmes - ne pas oublier que le franc de cette époque équivaut à un euro ).
 A la Verrerie du Saumurois, qui vient d'ouvrir, des enfants font une grève de 36 heures en novembre 1920 ; certains gagnent 10,75 F par jour, d'autres 12,75. Ils réclament un salaire uniforme. Les archives ne disent pas ce qu'ils ont obtenu. Les rétributions sont plus élevées qu'ailleurs, dans cette entreprise où le travail est réputé comme particulièrement pénible.

 Dans les grandes maisons traditionnelles qui avaient bougé en 1917, il se passe peu de choses. Le rapport suivant envoyé par le commissaire de police le 23 mars 1920 est à la fois laconique et éloquent : « Sept ouvriers bijoutiers de la Maison Mayaud « Fabrique de médailles et de chapelets » ont quitté le travail, réclamant une augmentation de salaire. Ils ont été congédiés par Mr Mayaud. Aucun incident ». Pas de mouvements de grande ampleur dans les mousseux ; on note cependant la naissance d'un premier syndicat vers 1922, il est affilié à la CFTC et prend des positions très modérées. Ainsi semble apparaître une culture de la négociation salariale, qui faisait tant défaut dans l'organisation ancienne, ce qui explique la brutalité des relations. Pour l'instant, le patronat n'accorde pas grand chose et le pouvoir d'achat des salariés est sûrement plus faible qu'avant la guerre.

3) Les grèves révolutionnaires

 Les grèves précédentes poursuivent des objectifs uniquement salariaux. A la même époque, d'autres mouvements de grande ampleur ont des visées différentes. Un grand débat traverse les milieux ouvriers et progressistes : peut-on imiter l'action victorieuse des Bolcheviks et réussir une transformation révolutionnaire de la France ? Une minorité le pense à la CGT, une majorité au Parti socialiste ( qui éclate au Congrès de Tours en décembre 1920 ). Dans le contexte d'une vive admiration pour la Russie nouvelle et pour les mouvements qui secouent l'Europe centrale, la puissante Fédération des Cheminots, récemment unifiée, tente un coup de force contre la société bourgeoise, malgré les réticences de Léon Jouhaux, le dirigeant de la CGT.
 Un premier ordre de grève est lancé à l'échelle nationale pour le 21 juillet 1919 ; les autorités locales sont mobilisées. Cependant, le mouvement est annulé à la dernière heure.
 Nouvel appel à la grève générale lancé dans la compagnie Paris-Orléans pour le 27 février 1920. Sur les 140 employés de Saumur qui sont concernés, on ne compte que 19 grévistes et les trains express peuvent circuler, avec seulement quelques retards. A l'inverse, le mouvement est suivi dans d'autres centres : à la gare de l'Etat et à Montreuil, la grève est totale, à l'exception du chef et du sous-chef de gare. Dans l'ancien camp américain de Villebernier où était aménagé un atelier de réparation du matériel ferroviaire, les 40 ouvriers ont cessé le travail. La tension est vive, les deux gares, le tunnel et les ponts sont gardés militairement. Devant une menace de réquisition, la grève est suspendue le 2 mars. Ce n'était qu'une répétition générale. Les compagnies ripostent par des licenciements, ce qui renforce le sens de la solidarité, très fort chez les cheminots.
 L'épreuve de force aura lieu en mai. Dans la soirée du 1er mai, une petite manifestation parcourt les rues de Saumur, drapeau rouge en tête, en chantant une Marseillaise aux paroles modifiées pour la circonstance. Déjà, 37 ouvriers de l'atelier de Villebernier sont en grève, ainsi que 2 ou 3 employés au Paris-Orléans et 6 ou 7 à la gare de l'Etat. La grève s'étend au cours de la semaine. Le 8 mai, le sous-préfet compte 90 grévistes à Saumur ( 18 à la gare d'Orléans, 35 à la gare de l'Etat, 37 à l'atelier de Villebernier ). En face, les autorités sont sur le qui-vive. Le sous-préfet envoie un rapport chiffré quotidien, précisant les effectifs des grévistes dépôt par dépôt. Le colonel, commandant d'armes, fait garder militairement les gares, les ponts et le tunnel. Le préfet ordonne au sous-préfet de prendre des mesures afin d'empêcher les cheminots au travail d'être victimes de brimades de la part des grévistes. Malgré ces pressions, le mouvement s'étend à Doué, où les deux tiers du personnel sont grévistes et à Montreuil, où la proportion se situe à la moitié. La circulation des trains est réduite. Le mouvement atteint son apogée le 17 mai avec 133 grévistes pour tout l'arrondissement. Il reflue lentement à cause du manque de ressources des grévistes et de la dure riposte des compagnies, qui procèdent à des licenciements immédiats. Le 24 mai, encore 106 grévistes, dont 68 à Saumur. Le 29 mai, tous ont repris le travail, à l'exception d'un seul irréductible.
 Au terme d'un mois de fortes tensions, la victoire du gouvernement et des compagnies est totale. A Saumur, trois cheminots titulaires sont remerciés et la Compagnie d'Orléans s'est « séparée » de tous les agents de l'atelier de Villebernier.
 A l'évidence, ce mouvement était irréfléchi. Bien des cheminots ont fait grève par esprit de corps, sans être acquis aux idées révolutionnaires ( dans le dossier consacré aux partis de gauche, nous verrons que les adhésions au Parti communiste n'ont pas été très nombreuses ). Les éléments les plus durs du syndicat pensaient que par vagues successives, les autres corps de métier allaient rejoindre leur grève générale. En réalité, le mouvement n'est pas populaire. Les employés des chemins de fer sont plutôt bien rétribués ; ils ont une image de privilégiés ; pendant la guerre, ils sont souvent restés à leur poste comme affectés spéciaux, sans être exposés au danger. On devine sans peine les commentaires des autres anciens combattants.
 Un seul soutien est signalé : la trentaine d'ouvriers maçons qui travaillent à la construction des Verreries du Saumurois font une journée de grève par solidarité, le 10 mai ; seuls quatre ouvriers spécialistes, venus de Lyon, prolongent le mouvement et retardent le chantier. Aucun autre milieu ne bouge. Les cheminots tiennent une première réunion publique le 10 mai, dans " le cinéma saumurois " du Marché couvert , elle est présidée par Piau, le secrétaire local de l'Union des syndicats et elle se termine par un vote de soutien. Seconde réunion le 14 mai, dans la salle Lasnier du quai Carnot ; les objectifs révolutionnaires de l'action en cours sont clairement affirmés ; les 300 personnes présentes affirment leur sympathie. Au nom des instituteurs révolutionnaires, Louis Bouët déclare que ces derniers ne font pas grève, afin d'assurer la garde des enfants, qu'ils n'entreraient dans le mouvement qu'à la demande expresse des cheminots.
 Le seul journal local jadis marqué à gauche, le Courrier de Saumur, dirigé alors par André Roland et très proche de l'ancien ministre Victor Boret, défend les positions du parti radical et condamne les grévistes. Le 26 avril, il publie complaisamment une lettre signée par 150 cégétistes du Maine-et-Loire, qui renvoient leur carte en affirmant que « la politique du syndicat P.O. est orientée vers des buts nettement révolutionnaires ». Le 11 mai, il annonce que « la dissolution de la CGT est envisagée ».
 D'après les rapports du sous-préfet, la population condamne nettement le mouvement. Certains vont plus loin. Un bon nombre de commerçants annoncent qu'ils cesseront tout crédit aux grévistes. Une section de la Ligue française contre les grèves se constitue ( délégué : Agoulon, 66 route de Varrains ). Elle regroupe des propriétaires de voitures, qui représentent une droite musclée et qui s'engagent à approvisionner les habitants en cas de prolongation du mouvement. Le Conseil municipal s'associe aux protestations de la ligue le 31 mars 1920, en avance sur la grève générale.
 Pour en terminer avec ces mouvements d'une ampleur exceptionnelle dans le Saumurois ( on ne verra rien de comparable en 1936 ), nous retrouvons dans ces événements le caractère à la fois révolutionnaire et fortement soudé du milieu cheminot. Déjà, en 1848, les ouvriers travaillant à la construction des voies ferrées avaient pris des positions extrémistes. Dans ce climat tendu, l'Union sacrée se maintient au Conseil municipal et dans les cérémonies du souvenir ; elle est morte dans la société, où les tensions anciennes sont réapparues plus fortes que jamais.

4) Les déceptions politiques

 Dans l'euphorie de la victoire, les Français avaient espéré le démembrement de l'Allemagne, d'immenses annexions, l'occupation de toute la rive gauche du Rhin, des agrandissements coloniaux et de colossales indemnités. La déception est grande devant les reculs successifs imposés par les Américains et les Britanniques. Localement, l'annonce du traité de Versailles ne provoque aucun enthousiasme et le député Georges de Grandmaison vote contre sa ratification.
 Les Saumurois ne voient aucun résultat concret de la victoire, à part quelques prisonniers allemands, qui travaillent dans les fermes des environs et qui sont correctement traités, d'après ce qu'on peut entrevoir. Jusqu'ici, rien de bien original. Les Conseil municipal va plus loin en enfreignant la loi de 1884 qui lui interdisait toute prise de position sur la politique nationale - ce qui reflète une forte pression locale. Le maire d'Yssingeaux avait adressé une copie de sa délibération demandant l'annexion de toute la rive gauche du Rhin ( et non sa simple occupation ). Après avoir refusé de prendre en compte ce texte et apprenant qu'Angers l'avait voté, le Conseil municipal le vote à l'unanimité le 31 janvier 1919. Ce thème est souvent repris dans les communiqués de presse du Comité saumurois contre la propagande ennemie, une association animée par Camille Charier et qui prolonge son action après la guerre, demandant en particulier aux commerçants de s'engager à ne pas vendre de produits allemands.
 Il est bien fini le temps où les Américains étaient adulés à Saumur et où la ville inaugurait un quai Wilson. Après l'interventionnisme envahissant de ce dernier, l'administration Harding pratique l'isolationnisme en politique extérieure et impose des droits élevés à l'entrée des produits étrangers. Aussi, le 25 avril 1925, le Conseil municipal reprend un voeu de la commune d'Ollioules, dans le Var, demandant que des tarifs protectionnistes soient appliqués sur les produits américains entrant en France. Il s'agit d'un souhait théorique, car la France pratique déjà une politique restrictive, en particulier dans le domaine industriel.
 Ce dernier vote est la dernière décision de la municipalité Astié, qui avait eu la tâche ingrate de diriger la ville dans une période difficile.

 

DOSSIER
PRÉCÉDENT