1) La fragilité des industries anciennes
Les industries de base de Saumur ont été longuement étudiées pour le XIXe siècle au chapitre 34. Il est seulement question ici d'évoquer leur marche durant la période 1919-1939. Faute de séries statistiques homogènes, on s'en tiendra à des lignes générales, établies en particulier à partir de L'Illustration économique et financière, Maine-et-Loire, 9 mai 1925 ( articles rédigés par les entreprises ) et de Jacques Jeanneau, Les villes de l'Anjou, Angers, Cholet, Saumur, au milieu du XXe siècle, Ouest Editions, 1993.
- Articles de piété et médailles. La production des chapelets et autres objets de dévotion va en déclinant ; la maison Mayaud, étroitement spécialisée dans ce secteur, va mal. Les autres entreprises, qui diversifient leurs activités en fabriquant des objets divers, se portent un peu mieux.
- Liqueurs. Les liquoristes, si nombreux au siècle précédent, se réduisent à trois maisons. Combier, la plus importante, lance avec succès son Royal Combier ; cependant, des difficultés financières aboutissent à sa reprise par Jean Verschave.
- Vins effervescents. Les maisons de vins mousseux dépendent beaucoup de la conjoncture et des exportations ; leur production, supérieure à 10 millions de bouteilles dans les années 1905-1910, avait chuté aux alentours de 6 à 7 millions à la fin de la guerre. Elle repart brillamment et remonte à 10 millions en 1926 ; elle atteint encore 7,9 millions en 1928 ( dont 20 % à l'exportation ). Le syndicat des Vins mousseux regroupe alors 15 établissements, dont 8 à Saint-Hilaire-Saint-Florent, 2 sur le territoire de Saumur, les autres dans les environs. Cette prospérité soudaine permet aux maisons d'agrandir et d'embellir leurs bâtiments. La réalisation la plus spectaculaire est l'ensemble d'ateliers et de bureaux édifiés à Beaulieu par Gratien et Meyer, sur une terrasse à mi-hauteur du coteau ( architecte V.-P. Brunel, 1930 ).

Dans la décennie
suivante, la production s'effondre au point de chuter vers 4 à
5 millions de bouteilles à la veille du Second Conflit
mondial. Les maisons connaissent alors de sérieuses difficultés ;
Bouvet-Ladubay fait faillite en 1932. Les causes de cet effondrement
général sont multiples.
Des lois de prohibition ont frappé plusieurs états.
La crise économique mondiale a poussé au protectionnisme ;
plusieurs pays fabriquent désormais leur vin pétillant
dopé au gaz carbonique. Reconnaissons aussi que certaines
firmes saumuroises négligent la qualité, en particulier
par le recours au procédé de la cuve close.
Des aspects juridiques jouent aussi un rôle. Sans
complexe, mais sans escroquerie, les maisons locales commercialisaient
leur production sous l'appellation de " Champagne de
Saumur ". Pendant la seconde moitié du XIXe siècle,
les producteurs champenois engagent des actions judiciaires afin
de se réserver le monopole de l'appellation. Quelques maisons
saumuroises tournent la difficulté en ouvrant une succursale
en Champagne et en affirmant que leurs coupages contiennent du
vin de ce terroir. A l'exportation, ils continuent à se
baptiser "champagne", car les procès sont jugés
par des tribunaux étrangers avec des résultats variables.
Le décret du 17 décembre 1908 délimite étroitement
l'aire de production du champagne. Les Saumurois adoptent alors
l'intitulé " vin champagnisé "
ou " vin méthode champenoise ", ce
qui est parfaitement exact et conserve le prestige de leur produit.
L'Illustration économique et financière de
1925 emploie encore ces qualifications. Les chambres de commerce
champenoise pourchassent cette référence et obtiennent
la loi du 22 juillet 1927 et son décret d'application du
21 août 1928, qui prohibent toute dénomination évoquant
le champagne en dehors de leur terroir. Les maisons saumuroises
doivent se rabattre sur le label de " vin mousseux ",
qui est moins vendeur et qui ne permet pas des prix élevés.
- Capsules. La capsulerie du Pont-Fouchard risquait fort de connaître le déclin des vins effervescents.

L'élégante usine des bords du Thouet parvient à élargir la gamme de ses produits. Pendant la guerre, elle fabrique des coiffes pour les fusées d'obus ; elle se lance ensuite dans le bouchage des bocaux de conserves ou de moutarde et dans les capsules pour bidons de pétrole et d'huile. Elle renouvelle ses machines et dispose d'une colorieuse-polisseuse ultra-moderne. Alphonse Caillaud a regroupé au sein des " Etablissements Sainte-Marie Dupré " quatre autres entreprises du même secteur, qui disposent d'un quasi-monopole dans la production nationale.
- Masques. L'entreprise de Jules César, dont nous avons décrit les modestes débuts en 1905, marche fort bien : en 1933, elle vend plus d'un million de masques et de loups.
2) Les initiatives de la Chambre de Commerce
La Chambre de Commerce,
présidée par Alfred Pichard de 1913 à 1945,
s'efforce de renouveler les activités économiques
de la ville. L'opposition du patronat local à une nouvelle
implantation industrielle, qui provoquerait une hausse des salaires,
est parfois évoquée, mais non prouvée ( alors
que le refus de l'installation de Michelin en 1969 est bien réel ).
Afin d'élargir ses moyens d'action, la Chambre de
Commerce quitte en 1926 ses locaux de la rue du Temple pour s'installer
rue de Bordeaux, dans un immeuble qu'elle agrémente d'un
balcon en 1935 ; elle y dispose d'un vaste terrain pour ses
agrandissements successifs. Elle développe des cours professionnels
de dessin industriel, de comptabilité et de sténo-dactylographie
( déjà 200 élèves en 1923 ).
Avec moins de bonheur, elle continue à soutenir la
vieille chimère de la Loire
navigable, tendance loiriste. En compensation, elle se lance
avec succès dans la conquête de l'air. Des fêtes
d'aviation continuaient à se dérouler sur le terrain
du Breil, parfois avec éclat, comme en 1926. Cependant,
la Ligue aéronautique de Saumur, fondée en 1931
et présidée par Legendre, pilote, réclame
l'aménagement d'une piste située sur un terrain
civil, plus commode et à l'abri des inondations. On hésite
un temps à aménager une escale d'hydravions et des
essais sont tentés. On en revient au plateau de Terrefort,
déjà choisi en mai 1913. Les pouvoirs publics ne
voulant pas s'engager, la Chambre de Commerce achète le
terrain de Jacques Bouvet le 4 janvier 1933 pour 150 000
F. D'autres propriétaires refusent de vendre ; il
faudra une déclaration d'utilité publique le 5 décembre
1933 pour acheter les trois maisons existantes ( A.D.M.L.,
63 ALPHA 14 ). La ville reverse à la Chambre
de Commerce une subvention de 125 000 F accordée par
le Ministère de l'Air et y ajoute une somme de 5 000
F. Le moulin de Terrefort est démoli et le terrain défriché
et nivelé. L'architecte Pierre Brunel trace même
en 1937 les plans d'une aérogare et d'une maison d'accueil
aux formes géométriques, portant en grosses lettres
" SAUMUR, LA PERLE DE L'ANJOU " ( A.D.M.L.,
63 ALPHA 14 ). Cependant, ces projets ambitieux n'aboutissent
pas ; l'aérodrome ne joue aucun rôle économique
et n'est pas rattaché à des lignes régulières.
Il sert uniquement aux activités sportives de trois clubs
fort actifs ( voir la culture
sportive ). Coûteux, sans aucune retombée
financière, il est revendu à l'Etat le 8 mars 1940
et transformé en base militaire. Ensuite, les occupants
allemands le méprisent et le rendent inutilisable en creusant
un fossé au travers de la piste( Françoise
Spack-Pignol, Premier centenaire de la Chambre de Commerce
et d'Industrie de Saumur, 1996 et S.L.S.A.S., juillet
1934.
On développera plus bas le soutien apporté
par la Chambre de Commerce à l'essor du Syndicat d'Initiative.
3) Le renouvellement
des structures bancaires
Au XIXe siècle,
le réseau financier local se limitait à des banques
familiales saumuroises ou à des agences ou des bureaux
de banques angevines. Désormais, la ville entre rapidement
dans le réseau des grandes banques nationales. En premier,
la Société générale s'était
implantée dans une petite maison située 28 rue Beaurepaire
( ci-contre ; on entrevoit à droite le premier
bâtiment de la Banque de France ). Le Crédit
de l'Ouest s'installe dans l'ancienne poste en 1915 et, en 1932,
il achète l'immeuble à la ville pour 300 000
F ( voir rue Franklin
Roosevelt ). La banque d'Angers Richou et Compagnie avait
une succursale à Saumur, 4 rue Dupetit-Thouars ; en 1914,
elle est absorbée par la Banque Nationale de Crédit,
un puissant regroupement financier qui devient la quatrième
banque de dépôt française. En 1921, la B.N.C.
transforme les anciens bureaux en une élégante agence
locale située à l'angle de la rue
Dupetit-Thouars et de la place du même nom. Touchée
par la crise mondiale, la banque est liquidée en 1932 et
remplacée par la B.N.C.I.
L'agence de Saumur n'a pas dû être reprise, puisqu'elle
est confisquée comme bien israélite au début
de l'occupation. De même, dans les années 1920, le
Comptoir National d'Escompte de Paris ouvre une agence locale,
33 place de la Bilange et le Crédit Lyonnais s'installe
11 rue Beaurepaire.
En 1933, la Banque Populaire Anjou-Vendée inaugure
son agence locale installée à la place de vieilles
maisons aux 46-50 rue du Portail-Louis ( à gauche ) ;
les architectes André Mornet et Alexandre Bourge édifient
une robuste façade à colonnes propre à inspirer
confiance aux épargnants. Deux autres agences de banques
régionales sont à ajouter.

La Banque de France avait
créé le 15 juillet 1898 un bureau auxiliaire, qui
s'était implanté dans l'hôtel Weygand, rue
du Temple, sur des proportions modestes, comme le montre la photo
de droite.
A partir de 1908, le bureau s'installe au 26 rue Beaurepaire dans
la partie droite de l'immeuble actuel, construit par l'architecte
H. Jamard. Sur la carte postale à gauche, le bâtiment
est encore inachevé. Quand le bureau auxiliaire prend rang
de succursale le 18 février 1923, il est agrandi par l'achat
des maisons voisines sur sa partie gauche. Ce siège imposant,
au décor modifié, est ouvert au public le 6 juillet
1926 ( voir rue Beaurepaire
n° 26 ). L'agence de la Société générale
part alors s'installer dans l'ancien café de la Paix, à
l'angle des rues Dacier
et du Portail-Louis.
4) Les progrès de l'électricité
L'électricité
domestique, déjà utilisée dans des commerces
du centre et dans des maisons bourgeoises, s'étend à
l'ensemble de la ville au cours de l'Entre-deux-guerres ( voir
survol sur le gaz et l'électricité
au XXe siècle ). Les bâtiments publics avaient
quelque retard, en raison du contrat d'exclusivité qui
liait la ville à la Compagnie Stears. Cette dernière
fonctionnant mal, le Conseil municipal du 31 janvier 1919 décide
d'éclairer le théâtre à l'électricité
et non plus au gaz ; en 1925, le collège de Garçons
est équipé ; le 21 novembre 1928, le Conseil
municipal décide d'installer l'électricité
dans toutes les écoles primaires.
Au sortir de la guerre, les rues ne sont plus éclairées
la nuit, car les becs de gaz ont été démontés
en 1916. Progressivement, la ville implante des lampadaires électriques
; elle commence par la place de la République et par l'esplanade
précédant le monument aux morts. Chaque année,
le Conseil municipal décide d'équiper quelques nouvelles
rues, par exemple, les rues Beaurepaire et Dacier en 1922. En
1939, 492 lampadaires électriques éclairent la ville
et le Petit Puy est atteint. Cependant, seuls les axes principaux
sont ainsi transformés ; les petites rues secondaires
sont toujours ( faiblement ) éclairées au gaz.
En 1928, 11 artisans déclarent la profession d'électricien
; ils procèdent à l'équipement de la plupart
des maisons privées.
Enfin, aux portes de Saumur, est inauguré en décembre
1936 le poste électrique d'interconnexion de Distré
( bien qu'il soit sur la commune du Coudray-Macouard ).
Il raccorde le courant venu des centrales hydrauliques du Massif
Central au courant produit par les centrales thermiques de l'Ouest ;
relié à trois lignes à haute tension, il
est présenté comme le plus important de France.
5) Les mutations des transports
Certaines réalisations
grandioses de la période précédente subissent
un déclin brutal. Les tramways
de Saumur et extensions, après une relance tentée
à l'aide de camions montés sur rail, cessent toute
activité en 1929.
Le réseau ferroviaire,
son pont, ses deux gares, installés à grands
frais et sans doute trop tard, avaient atteint une relative perfection,
sans industrialiser la ville. Les années 1919-1939 marquent
un réel déclin.
Le Petit Anjou souffre de la concurrence des transports
automobiles. Il est repris en 1928 par la Société
Générale des Chemins de Fer Economiques. En 1932,
le nombre des voyageurs transportés a chuté de 57 %
par rapport à 1912, alors que le trafic marchandises se
porte un peu mieux. Les services réguliers d'autocars mènent
une concurrence victorieuse. La ligne Saumur-Cholet est arrêtée
le 1er juillet 1936 au profit des transports Brivin de Niort ( Michel
Harouy, Michel Raclin, Max Mary, Gérard Dezaire, Le
Petit Anjou, 1986, p. 138-140 ).
Le coup le plus dur porté au réseau saumurois
résulte de la création de la S.N.C.F. en 1937 ;
cette compagnie, réunifiant des réseaux, ne voulait
pas conserver deux liaisons Paris-Bordeaux voisines et concurrentes,
l'une par Château-du-Loir, Saumur et Parthenay, l'autre
par Orléans,Tours et Poitiers ( voir plan
des deux tracés rivaux ). La seconde ligne est préférée,
mais elle ne passe pas par Saumur, et la première décline
très vite. La Chambre de Commerce va plaider la cause de
Saumur auprès du ministre des Transports. Sans résultat.
En 1913, en journée normale, 17 trains reliaient Saumur
à Paris, 6 par Château-du-Loir, 11 par Tours :
en février 1939, les horaires n'indiquent plus que 12 trains
quotidiens, 4 par Château-du-Loir et 8 par Tours. La ligne
de voyageurs Saumur-Poitiers, reprise par la S.N.C.F. est également
menacée. La liaison Orléans-Nantes décline
aussi. Saumur cesse d'être une plaque tournante ferroviaire.
Le victoire de l'automobile
est éclatante. Elle apparaît au simple examen des
photographies. On la retrouve dans les décisions locales.
Une taxe municipale sur les automobiles, représentant 17
% de la taxe de l'Etat, est votée de justesse le 27 décembre
1926 et ramenée à 12 % un an plus tard. Le
stationnement permanent des véhicules hippomobiles et automobiles
sur le domaine public est lui-aussi payant ; le 10 février
1928, il est fixé à 0,50 F le mètre carré
chaque journée de semaine et à 1 F le mètre
carré les samedis et jours fériés. Le stationnement
unilatéral commence à être mis en place ;
il reste gratuit, quand il est temporaire, pour les touristes
et les représentants de commerce.
La rue de la Maremaillette est la première voie mise
en sens unique ( le 4 octobre 1927 ) ; la rue de
la Petite-Bilange vient ensuite ( en 1928 ), puis la
rue de la Tonnelle en 1933, la rue Brault en 1935. Les pouvoirs
publics négligent toujours d'installer des panneaux de
signalisation ; l'Automobile Club de l'Ouest s'en charge
à partir de 1927.
L'entretien des routes nécessite des travaux constants.
Le goudronnage apparaît en concurrence avec les pavés.
Mais les chenilles des automitrailleuses font de gros ravages,
au point que la ville veut demander des indemnités à
l'Ecole de cavalerie. Le pont métallique menant à
Saint-Hilaire-Saint-Florent est remplacé en 1935-1936 par
un pont en béton, toujours trop étroit.
Si le règne de l'automobile commence à l'évidence,
certains secteurs résistent : en 1934, la moitié
des voitures de place est encore hippomobile.
Une puissante société anonyme, spécialisée dans la fabrication mécanique du verre creux et déjà propriétaire d'un centre de fabrication à Angers, fonde les Verreries du Saumurois en 1917. Elle achète le vaste terrain du Clos Bonnet, sur lequel on avait jadis songé à installer l'hôpital.

La construction des bâtiments
est en cours en mai 1920, des spécialistes venus de Lyon
installent les fours
;
les grandes grèves perturbent un peu le chantier. La verrerie
entre en service dans les derniers mois de l'année. Les
bâtiments, aujourd'hui disparus, paraissent plutôt
modestes.
L'usine fabrique des bouteilles "champenoises",
les bouteilles à verre épais capables de contenir
de fortes pressions. La clientèle visée est celles
des grandes maisons de vins mousseux et l'implantation sur la
voie ferrée permet un approvisionnement facile en houille
et en sable. Selon les dires de la société ( L'Illustration
économique et financière, 9 mai 1925, p. 61 ),
l'usine est à la pointe de la modernité. Elle utilise
des machines Roirand entièrement automatiques ; un
bras va cueillir la quantité exacte de verre en fusion
et la dépose dans des moules perfectionnés ;
il en résulte « un rendement supérieur
dans la production, une perfection plus grande dans le calibrage
de la bouteille, une régularité constante de poids
et de contenance, et surtout une répartition uniforme du
verre donnant à celle-ci son maximum de solidité ».
Il n'y a plus de cueilleurs et de souffleurs exposés à
la chaleur du brasier ; un seul mécanicien suffit
à assurer la marche normale de deux machines. Le personnel,
difficile à trouver, est surtout affecté à
des tâches de manutention. D'après les rares renseignements
que nous avons pu réunir, les salaires sont plus élevés
que dans les industries traditionnelles de la ville et la main
d'oeuvre vient largement d'ailleurs. Une " cité
de la Verrerie " naît dans des jardins du voisinage,
formée apparemment de pavillons en matériaux légers
( qui ont été abattus quand l'usine des Tabacs
s'est agrandie ).
Les verreries font brusquement
parler d'elles, quand elles annoncent le licenciement de 150 ouvriers
à partir de 28 octobre 1931. Cette date correspond à
la période où la crise mondiale frappe la France,
mais, en même temps, les maisons de mousseux vont mal, bien
que leurs dirigeants affirment le contraire. Il est logique de
penser qu'elles ont stoppé leurs achats de bouteilles.
Le Conseil municipal est furieux contre la verrerie, à
laquelle il achète 10 000 mètres carrés
pour construire le lotissement des Violettes. Certains demandent
une cession gratuite, puisque la ville va devoir se ruiner pour
son fonds de chômage. La Commission administrative de l'Office
municipal de placement gratuit décide, après débat,
que les ouvriers étrangers recevront la même indemnité
que les Français, s'ils sont en situation régulière.
Toutefois, à leur demande, ils pourront être rapatriés
à la frontière...
Au mois de décembre de la même année,
un nouveau groupe de 53 ouvriers est débauché. La
verrerie doit être à l'arrêt ; elle ne
produit plus de mâchefer, alors que ces résidus devaient
servir au revêtement des pistes du stade municipal. La situation
des licenciés devient préoccupante. On apprend au
Conseil municipal du 14 février 1932 que certains sont
hébergés dans la caserne Feuquières et que
l'armée prête de la literie.
Au mois de mai, le travail a repris un jour sur deux. Les
nouveaux résidents de la cité des Violettes se plaignent
même des nuisances de ses fumées, retombées
qui étaient aisément prévisibles. Les rapports
sont toujours aigres avec la municipalité ; à
la suite d'un accident survenu sur un four, des ouvriers sont
mis à pied en mars 1933 et se retrouvent à la charge
du fonds de chômage. L'entreprise se renfloue un peu, quand
elle vend en 1935, pour 60 000 F, une partie de son terrain
destiné à la construction de l'école maternelle
des Violettes. Cette même année, elle fusionne avec
l'usine d'Angers, le nouvel ensemble devenant " Verreries
mécaniques de l'Anjou et du Saumurois ". La relance
n'est guère réussie. L'usine ferme définitivement
ses portes le 31 juillet 1939 [ ses locaux passent au SEITA,
puis au Musée des Blindés ].
Dans l'immédiat, une nouvelle flambée du chômage
se produit, bien que 40 ouvriers aient pu être placés
à la Cartoucherie française, alors en pleine expansion.
7) L'affirmation des activités liées à l'agriculture
Saumur est alors la capitale de la riche Vallée - ce qu'elle n'est plus aujourd'hui. Les activités du XIXe siècle, déjà étudiées au début du chapitre 34, vont en se développant.
- Les graines. L'ancienne maison Boret poursuit une importante activité. En 1923, s'installe route de Rouen une succursale des établissements Tézier-Frères, une maison fondée à Valence. L'entreprise se développe rapidement sous la houlette d'Emmanuel Clairefond, son directeur commercial.
- Les conserveries. Plusieurs conserveries transforment des produits du terroir. Deux sont anciennes, une filiale de Saupiquet, place Saint-Michel, et l'usine de Marcel Bertrand-Fouqueray, 26 avenue David d'Angers, qui produit des fruits au sirop et des confitures et dont les actions sont recherchées par les scripophiles.

D'autres conserveries apparaissent, à la vie parfois éphémère, notamment dans la spécialité des champignons de Paris cultivés dans des caves des environs. A signaler, dans un domaine voisin, l'Huilerie de la Croix Verte.
- Cordages et crins. D'anciennes corderies continuent à fonctionner. Le crin de cheval, récupéré en particulier à l'Ecole de cavalerie, donne naissance à un important atelier qui fabrique des brosses diverses et, en même temps, des cordages et des harnais pour les équipages ; devenue une véritable usine implantée rue des Saulaies, l'entreprise Richomme se développe pendant la Guerre 14-18 grâce aux commandes de la Défense nationale.Elle devient la société Gallé et Allonneau, qui importe du crin d'Argentine. Enfin, au début de 1936, Marcel Gallé transfère l'entreprise dans un établissement neuf installé avenue David d'Angers ( Conseil municipal du 3 février 1936 ).

- Le poil de lapin angora. Dans les années 1920, un actif élevage de lapins angora se développe dans le Saumurois et ses marges ; le marché central du poil est à Doué ( Raphaèle Perego, Le Lapin angora. L'or blanc angevin du XXe siècle, richesse de nombreuses régions françaises, 2007 ). Le centre de filature se fixe à Saumur, où travaillent quatre petits ateliers ; le plus important, la Filature française d'Angora, dirigée par E. Brillant, est implanté 7, rue du Pavillon.
- Les alambics. L'entreprise Pucelle , installée 28 rue de Bordeaux, fabrique des alambics très demandés dans la Vallée.
- Le bois. Les scieries sont nombreuses dans l'agglomération. Dutour reconstruit son usine située près de la gare de l'Etat et la spécialise dans la fabrication de boîtes à fromage.
Le Syndicat d'Initiative
de l'Anjou a longtemps couvert la région saumuroise, en
lançant des campagnes publicitaires et en publiant un remarquable
guide, " Saumur et ses environs ",
nombreuses éditions de 1910 à 1922.
La ville prend son autonomie et crée, le 21 février
1917, le Syndicat d'Initiative du Saumurois. Ce nouvel organisme
est hébergé et subventionné par la Chambre
de Commerce ; présidé par Raymond de Luze,
assisté en particulier par Camille
Charier, il affiche de grandes ambitions et il ouvre dans
le hall d'entrée du théâtre une permanence
ouverte tous les jours ouvrables de la belle saison. A partir
de 1930, il offre gracieusement un petit guide, moins étoffé
que le précédent, mais dont le titre doit être
souligné : on a beau chercher dans les documents plus
anciens et dans les premiers guides touristiques, c'est seulement
à partir de cet opuscule que Saumur se proclame " la
Perle de l'Anjou ". Cette trouvaille publicitaire remonte
donc à ce livret, dont le premier dépôt légal
a été opéré le 25 avril 1930 ;
elle y est formulée dans un style ampoulé :
« la fine Perle de l'Anjou enchâssée
au diadème des châteaux de la royale vallée
de la Loire ». Sans signification concrète,
mais parlant à l'imaginaire, cette périphrase a
survécu jusqu'à nous.
Que doit-on venir visiter dans la Perle de l'Anjou ? Le syndicat d'initiative et le Conseil municipal se dépensent surtout dans deux directions. Le château, dont la restauration est achevée en 1912 ( à part les toits en poivrière des tours occidentales ), est occupé par trois musées, le musée du Cheval, le musée municipal déménagé depuis l'Hôtel de Ville et la collection Lair. La municipalité, en juin 1931, procède à des essais d'éclairage nocturne par des phares de couleurs variées, dispositif qui n'a pas été pérennisé. En janvier 1932, elle participe pour 13 300 F au chaînage en ciment armé de l'angle N.O. du bastion nord, un secteur qui ne s'est pas écroulé en 2001. Elle aménage l'aile sud-est et y présente la collection Lair sous forme de salons bourgeois, surchargés de faïences et d'objets de curiosité à l'abri dans des vitrines. En somme, telle que se présentait la collection au château de Blou.

L'effort de mise en valeur de la vieille forteresse est appréciable. Malgré tout, le succès semble limité. Le nombre des visiteurs s'élève à quelques milliers par an. Succédant à Théodore Valotaire, la conservatrice, Marthe Peton, exerce à titre bénévole. Un seul gardien, faisant fonction de guide, réside au château.
Le second trésor de Saumur est la collection de tapisseries de Nantilly.Cette dernière est très convoitée ; des musées parisiens avaient cherché à s'en emparer au XIXe siècle et un curé inconscient l'avait vendue. Le 28 juillet 1927, entre 12 h et 12 h 30, deux malfaiteurs dérobent la grande pièce du XVIe siècle intitulée " la Mort de la Vierge et Concert d'Anges ". Pour décrocher la tapisserie, les malandrins ont emprunté un escabeau utilisé par le sacristain ; des traces de sang sur le carrelage prouvent que l'un d'eux s'est blessé dans l'opération. Grâce à des informateurs, les policiers d'Angers apprennent que la tapisserie est proposée à l'achat dans un café parisien. Ils remontent la filière ; la tapisserie a été dérobée par deux cambrioleurs lyonnais, qualifiés de professionnels. Les policiers la récupèrent chez un receleur parisien, qui s'était facilement évadé de prison ( serrurier de son état, il y pratiquait les travaux de sa spécialité ). Des taches de sang apparaissent sur un coin de la tapisserie, qui est envoyée à la restauration, avec d'autres ( L'Echo saumurois, 17 septembre 1927 ). Les tapisseries ne reviennent pas. On apprend en novembre 1928 que le ministre de l'Instruction Publique ne les renverra que lorsque leur sécurité sera assurée ; un dispositif d'alarmes électriques est exigé par l'architecte en chef des Monuments historiques chargé du Maine-et-Loire, Maurice Lotte ; il s'avère coûteux et la ville ne veut pas y consacrer une fortune. Les négociations, assez tendues, durent cinq ans. Enfin, en juillet 1933, Saumur retrouve ses tapisseries, munies d'un système de sécurité payé par les Beaux-Arts. La municipalité veille jalousement sur elles et prie de curé de Nantilly d'admonester son sacristain, par trop négligent.
La ville et le syndicat d'initiative comprennent fort bien qu'il faut étoffer et diversifier leur offre touristique. Camille Charier demande au Conseil municipal de restaurer un vieux moulin du coteau ( alors que plusieurs étaient encore en état correct ). Après le démontage du réservoir d'eau, Augustin Girouard propose d'installer une table d'orientation sur la base en maçonnerie qui lui servait de support ( Le Petit Courrier, 28 décembre 1936 ). Ces dépenses étaient modestes et n'ont malheureusement trouvé aucun écho.
La lanterne des morts du quartier Saint-Nicolas, classée monument historique en 1922, a été vidée de ses habitants et dégagée des maisons voisines, mais elle a perdu le sommet de sa pyramide. Le Conseil municipal ne veut pas payer les frais de sa restauration ; Maurice Lotte, qui ne dispose pas de fonds, autorise ses propriétaires à la démolir ( Conseil municipal du 9 octobre 1935, ce qui est bien décevant de la part d'un architecte en chef ).
La Maison de la Reine de Sicile connaît un sort plus heureux. La ville s'occupe de faire déménager ses occupants et participe faiblement à sa restauration, en 1922 et 1935-1936. Les travaux, payés surtout par les Beaux-Arts et l'association " la Demeure historique ", ne sont toujours pas achevés en 1940.
Les guides édités par le Syndicat d'initiative expliquent fort bien que le Saumurois regorge de richesses touristiques et ils proposent trois excursions au départ de la ville, l'une vers Montsoreau, Candes et Fontevraud, la seconde vers Saint-Florent, Trèves, Cunault et Gennes, la troisième vers Brézé, Montreuil-Bellay et Doué-la-Fontaine. Comme beaucoup de touristes ne disposent pas d'une voiture individuelle, à partir de 1925, le Syndicat d'initiative et la Chambre de Commerce organisent à la belle saison des circuits en autocar trois après-midis par semaine ; le Conseil municipal subventionne cette entreprise qui a pour but de fixer les touristes pendant une semaine à Saumur.
Cet objectif est-il atteint ?
Il est certain que du 14 juillet au début d'août
des foules se pressent dans la ville, car les visites sont complétées
par une autre attraction majeure de la cité : le carrousel,
qui est présenté pendant quatre journées
et qui attire tellement de spectateurs que la ville prévoit
d'agrandir sa tribune en 1938 ( les commerçants avaient
été navrés d'apprendre que l'Ecole n'était
pas en mesure de le présenter en 1921 ). Cette manifestation
est accompagnée par le concours du Cheval de guerre et
encadrée par une série de courses hippiques, à
Verrie, au Breil, à Varrains. A cette époque, la
ville est encombrée ; des sens uniques et des aires
de stationnement périphérique sont imposés
aux voitures et aux autocars.
Le reste de l'année, je ne suis pas sûr de
l'afflux des visiteurs, bien que le stationnement soit gratuit
pour les véhicules des touristes. Aucun nouvel hôtel
n'est créé et l'hôtel de la Paix est mis en
vente à la veille de la guerre. La promotion d'un tourisme
de masse par le Front populaire donne lentement ses fruits :
la nouvelle auberge de la Jeunesse accueille 485 passagers en
1937, puis 1 226 en 1938 ( ce qui donne 1 357 nuits
d'hébergement ). En cette dernière année,
345 jeunes sont allés visiter le château, en bénéficiant
d'un tarif allégé ( A.M.S., 2 R 4 ).
9) La montée du chômage structurel
La période 1918-1940
n'a pas bonne réputation. S'ouvrant sur une France épuisée
par son effort de guerre et par ses pertes, s'achevant par l'effondrement
de l'armée et de la nation, elle donne une image de décadence.
Pour s'en tenir à Saumur, au cours de ces recherches, nous
avons plutôt été surpris par la modernisation
accélérée de la ville, par les initiatives
diverses que nous relatons dans ce dossier et par les importantes
réalisations de la municipalité Amy, que nous traitons
au chapitre suivant.
Une sorte de fatalité semble peser sur l'industrialisation
de Saumur. Beaucoup de créations échouent ou aboutissent
à de maigres résultats. L'affaiblissement des deux
piliers de l'économie, les mousseux et les objets de piété,
n'est pas compensé par les activités nouvelles.
En dépit d'une démographie stagnante et d'une immigration faible, le chômage apparaît et devient permanent. Une caisse de chômage avait été créée par le docteur Peton en 1896 ; cependant, son fonctionnement avait été torpillé par les objections juridiques du préfet et parce qu'elle ne répondait pas à des besoins immédiats ( A.M.S., 5 F 7 ) ; les chômeurs conjoncturels trouvaient plus ou moins à s'engager dans les travaux saisonniers des champs. Le problème ne réapparaît qu'au Conseil municipal du 14 janvier 1927, qui vote à l'unanimité un crédit de 20 000 F pour alimenter le fonds de chômage. Cette caisse est gérée par la commission paritaire du bureau de placement, qui est renforcée par deux employeurs ( un champagniseur et un bijoutier ) et par deux ouvriers désignés par l'Union des syndicats et qui devient l'Office municipal de placement gratuit. Le but premier de l'organisme est de fournir une activité rémunérée aux chômeurs qui s'inscrivent. Ces derniers sont d'abord employés à un chantier de réaménagement du cimetière, puis, en 1931-1932, aux travaux de déblais et de talutage préalables à la construction de la cité des Violettes et, en 1936, au débroussaillage et à l'aplanissement de l'aérodrome. Les chômeurs qui refusent ces travaux sont radiés. C'est seulement au cas où l'office ne parvient pas à leur proposer une activité qu'ils pourront toucher une allocation s'élevant entre 8 et 15 F par jour. Si le nombre des bénéficiaires tombe très bas, le fonds de chômage est fermé et ses derniers bénéficiaires transférés au bureau de bienfaisance. Les périodes d'ouverture de cette caisse nous renseignent bien sur les poussées du chômage, étant entendu que le nombre des assistés est sûrement inférieur à la réalité, car les contrôles sont stricts ( la moitié des demandeurs est radiée ) et car les aides sont limitées dans la durée et plutôt faibles ( l'Etat n'intervient pas directement, mais participe aux dépenses de l'office municipal ).
Après une courte activité en 1927, le fonds de chômage est rouvert en octobre 1931, à la suite des licenciements opérés par les verreries. Le taux d'indemnisation est augmenté à 7 F par jour pour le chef de famille, plus 3 F pour le conjoint et pour chaque enfant à charge. Comme 41 chômeurs ont été employés à des terrassements aux Violettes et aux Huraudières, il subsiste des fonds sur l'enveloppe de 100 000 F qui avait été votée ; la caisse n'a assisté que 74 chômeurs et elle ferme le 27 mai 1932. Elle est rouverte en novembre de la même année ; elle connaît des pointes à 84 chômeurs assistés en juillet 1934 et à 110 en avril 1935 ; le fonds est fermé le 27 juin 1935. Il reprend le 10 février 1936 et reçoit aussitôt 73 demandes ; il est fermé le 27 mai 1939, alors qu'il n'a plus à charge que 15 chômeurs, dont 3 femmes. Il rouvre en septembre 1939 et il compte 100 demandes non satisfaites, malgré la mobilisation générale. Un nouveau règlement plus restrictif est adopté par le Conseil municipal du 30 janvier 1940 : la durée des allocations est limitée à 160 jours par période de 12 mois.
Tous ces nombres peuvent faire sourire aujourd'hui, tant ils nous paraissent faibles. Certainement inférieurs à la réalité, ils suffisent à témoigner des difficultés des années 1930 et de l'atonie économique de la ville.