1919-1939 : une économie stagnante

 

1) La fragilité des industries anciennes

 Les industries de base de Saumur ont été longuement étudiées pour le XIXe siècle au chapitre 34. Il est seulement question ici d'évoquer leur marche durant la période 1919-1939. Faute de séries statistiques homogènes, on s'en tiendra à des lignes générales, établies en particulier à partir de L'Illustration économique et financière, Maine-et-Loire, 9 mai 1925 ( articles rédigés par les entreprises ) et de Jacques Jeanneau, Les villes de l'Anjou, Angers, Cholet, Saumur, au milieu du XXe siècle, Ouest Editions, 1993.

- Articles de piété et médailles. La production des chapelets et autres objets de dévotion décline ; la maison Mayaud, étroitement spécialisée dans ce secteur, va mal. Les autres entreprises, qui diversifient leurs activités en fabriquant des objets divers, se portent un peu mieux.

- Liqueurs. Les liquoristes, si nombreux au siècle précédent, se réduisent à trois maisons. Combier, la plus importante, lance avec succès son Royal Combier ; cependant, des difficultés financières aboutissent à sa reprise par Jean Verschave.

- Vins effervescents. Les maisons de vins mousseux dépendent beaucoup de la conjoncture et des exportations ; leur production, supérieure à 10 millions de bouteilles dans les années 1905-1910, avait chuté aux alentours de 6 à 7 millions à la fin de la guerre. Elle repart brillamment et remonte à 10 millions en 1926 ; elle atteint encore 7,9 millions en 1928 ( dont 20 % à l'exportation ). Le syndicat des Vins mousseux regroupe alors 15 établissements, dont 8 à Saint-Hilaire-Saint-Florent, 2 sur le territoire de Saumur, les autres dans les environs. Cette prospérité soudaine permet aux maisons d'agrandir et d'embellir leurs bâtiments. La réalisation la plus spectaculaire est l'ensemble d'ateliers et de bureaux édifiés à Beaulieu par Gratien et Meyer, sur une terrasse à mi-hauteur du coteau ( architecte V.-P. Brunel, 1930 ).

Gratien et Meyer à Beaulieu

 Dans la décennie suivante, la production s'effondre au point de chuter vers 4 à 5 millions de bouteilles à la veille du Second Conflit mondial. Les maisons connaissent alors de sérieuses difficultés ; Bouvet-Ladubay fait faillite en 1932. Les causes de cet effondrement général sont multiples.
 Des lois de prohibition ont frappé plusieurs états. La crise économique mondiale a poussé au protectionnisme ; plusieurs pays fabriquent désormais leur vin pétillant dopé au gaz carbonique. Reconnaissons aussi que certaines firmes saumuroises négligent la qualité, en particulier par le recours au procédé de la cuve close.
 Des aspects juridiques jouent aussi un rôle. Sans complexe, mais sans escroquerie, les maisons locales commercialisaient leur production sous l'appellation de " Champagne de Saumur ". Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, les producteurs champenois engagent des actions judiciaires afin de se réserver le monopole de l'appellation. Quelques maisons saumuroises tournent la difficulté en ouvrant une succursale en Champagne et en affirmant que leurs coupages contiennent du vin de ce terroir. A l'exportation, ils continuent à se baptiser "champagne", car les procès sont jugés par des tribunaux étrangers avec des résultats variables. Le décret du 17 décembre 1908 délimite étroitement l'aire de production du champagne. Les Saumurois adoptent alors l'intitulé " vin champagnisé " ou " vin méthode champenoise ", ce qui est parfaitement exact et conserve le prestige de leur produit. L'Illustration économique et financière de 1925 emploie encore ces qualifications. Les chambres de commerce champenoise pourchassent cette référence et obtiennent la loi du 22 juillet 1927 et son décret d'application du 21 août 1928, qui prohibent toute dénomination évoquant le champagne en dehors de leur terroir. Les maisons saumuroises doivent se rabattre sur le label de " vin mousseux ", qui est moins vendeur et qui ne permet pas des prix élevés.

- Capsules. La capsulerie du Pont-Fouchard risquait fort de connaître le déclin des vins effervescents.

En-tête de facture de l'usine Caillaud

 L'élégante usine des bords du Thouet parvient à élargir la gamme de ses produits. Pendant la guerre, elle fabrique des coiffes pour les fusées d'obus ; elle se lance ensuite dans le bouchage des bocaux de conserves ou de moutarde et dans les capsules pour bidons de pétrole et d'huile. Elle renouvelle ses machines et dispose d'une colorieuse-polisseuse ultra-moderne. Alphonse Caillaud a regroupé au sein des " Etablissements Sainte-Marie Dupré " quatre autres entreprises du même secteur, qui disposent d'un quasi-monopole dans la production nationale.

- Masques. L'entreprise de Jules César, dont nous avons décrit les modestes débuts en 1905, marche fort bien : en 1933, elle vend plus d'un million de masques et de loups.

2) Les initiatives de la Chambre de Commerce

 La Chambre de Commerce, présidée par Alfred Pichard de 1913 à 1945, s'efforce de renouveler les activités économiques de la ville. L'opposition du patronat local à une nouvelle implantation industrielle, qui provoquerait une hausse des salaires, est parfois évoquée, mais sans preuves solides ( de même pour le refus d'une installation de Michelin en 1968-1969 ).
 Afin d'élargir ses moyens d'action, la Chambre de Commerce quitte en 1926 ses locaux de la rue du Temple pour s'installer rue de Bordeaux, dans un immeuble qu'elle agrémente d'un balcon en 1935 ; elle y dispose d'un vaste terrain pour ses agrandissements successifs. Elle développe des cours professionnels de dessin industriel, de comptabilité et de sténo-dactylographie ( déjà 200 élèves en 1923 ).
 Avec moins de bonheur, elle continue à soutenir la vieille chimère de la Loire navigable, tendance loiriste. En compensation, elle se lance avec succès dans la conquête de l'air. Des fêtes d'aviation continuaient à se dérouler sur le terrain du Breil, parfois avec éclat, comme en 1926. Cependant, la Ligue aéronautique de Saumur, fondée en 1931 et présidée par Legendre, pilote, réclame l'aménagement d'une piste située sur un terrain civil, plus commode et à l'abri des inondations. On hésite un temps à aménager une escale d'hydravions et des essais sont tentés. On en revient au plateau de Terrefort, déjà choisi en mai 1913. Les pouvoirs publics ne voulant pas s'engager, la Chambre de Commerce achète le terrain à Jacques Bouvet le 4 janvier 1933 pour 150 000 F. D'autres propriétaires refusent de vendre ; il faudra une déclaration d'utilité publique le 5 décembre 1933 pour acheter les trois maisons existantes ( A.D.M.L., 63 ALPHA 14 ). La ville reverse à la Chambre de Commerce une subvention de 125 000 F accordée par le Ministère de l'Air et y ajoute une somme de 5 000 F. Le moulin de Terrefort est démoli et le terrain défriché et nivelé. L'architecte Pierre Brunel trace même en 1937 les plans d'une aérogare et d'une maison d'accueil aux formes géométriques, portant en grosses lettres " SAUMUR, LA PERLE DE L'ANJOU " ( A.D.M.L., 63 ALPHA 14 ). Cependant, ces projets ambitieux n'aboutissent pas ; l'aérodrome ne joue aucun rôle économique et n'est pas rattaché à des lignes régulières. Il sert uniquement aux activités sportives de trois clubs fort actifs ( voir la culture sportive ). Coûteux, sans aucune retombée financière, il est revendu à l'Etat le 8 mars 1940 et transformé en base militaire. Ensuite, les occupants allemands le méprisent et le rendent inutilisable en creusant un fossé au travers de la piste ( Françoise Spack-Pignol, Premier centenaire de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Saumur, 1996 et S.L.S.A.S., juillet 1934 ).
 On développera plus bas le soutien apporté par la Chambre de Commerce à l'essor du Syndicat d'Initiative.
Premier siège de la Société générale, détruit pour l'expansion de la Banque de France

3) Le renouvellement des structures bancaires

 Au XIXe siècle, le réseau financier local se limitait à des banques familiales saumuroises ou à des agences ou des bureaux de banques angevines. Désormais, la ville entre rapidement dans le réseau des grandes banques nationales. En premier, la Société générale s'était implantée dans une petite maison située 28 rue Beaurepaire ( ci-contre ; on entrevoit à droite le premier bâtiment de la Banque de France ). Le Crédit de l'Ouest s'installe dans l'ancienne poste en 1915 et, en 1932, il achète l'immeuble à la ville pour 300 000 F ( voir rue Franklin Roosevelt ). La banque d'Angers Richou et Compagnie avait une succursale à Saumur, 4 rue Dupetit-Thouars ; en 1914, elle est absorbée par la Banque Nationale de Crédit, un puissant regroupement financier qui devient la quatrième banque de dépôt française. En 1921, la B.N.C. transforme les anciens bureaux en une élégante agence locale située à l'angle de la rue Dupetit-Thouars et de la place du même nom. Touchée par la crise mondiale, la banque est liquidée en 1932 et remplacée par la B.N.C.I.Façade de la BPAV L'agence de Saumur n'a pas dû être reprise, puisqu'elle est confisquée comme bien israélite au début de l'occupation. De même, dans les années 1920, le Comptoir National d'Escompte de Paris ouvre une agence locale, 33 place de la Bilange et le Crédit Lyonnais s'installe 11 rue Beaurepaire.
 En 1933, la Banque Populaire Anjou-Vendée inaugure son agence locale installée à la place de vieilles maisons aux 46-50 rue du Portail-Louis ( à gauche ) ; les architectes André Mornet et Alexandre Bourge édifient une robuste façade à colonnes propre à inspirer confiance aux épargnants. Deux autres agences de banques régionales sont à ajouter.

 

Photo d'amateur ; au dos, Saumur, intérieur Banque France

 

 La Banque de France avait créé le 15 juillet 1898 un bureau auxiliaire, qui s'était implanté dans l'hôtel Weygand, rue du Temple, sur des proportions modestes, comme le montre la photo de droite.La Banque de France avant son agrandissement A partir de 1908, le bureau s'installe au 26 rue Beaurepaire dans la partie droite de l'immeuble actuel, construit par l'architecte H. Jamard. Sur la carte postale à gauche, le bâtiment est encore inachevé. Quand le bureau auxiliaire prend rang de succursale le 18 février 1923, il est agrandi par l'achat des maisons voisines sur sa partie gauche, dont la Société générale. Ce siège imposant, au décor modifié, est ouvert au public le 6 juillet 1926 ( voir rue Beaurepaire n° 26 ). L'agence de la Société générale part alors s'installer dans l'ancien café de la Paix, à l'angle des rues Dacier et du Portail-Louis.

 

 

 

4) Les progrès de l'électricité

 L'électricité domestique, déjà utilisée dans des commerces du centre et dans des maisons bourgeoises, s'étend à l'ensemble de la ville au cours de l'Entre-deux-guerres ( voir survol sur le gaz et l'électricité au XXe siècle ). Les bâtiments publics avaient quelque retard, en raison du contrat d'exclusivité qui liait la ville à la Compagnie du gaz Stears. Cette dernière fonctionnant mal, le Conseil municipal du 31 janvier 1919 décide d'éclairer le théâtre à l'électricité et non plus au gaz ; en 1925, le collège de Garçons est équipé ; le 21 novembre 1928, le Conseil municipal décide d'installer l'électricité dans toutes les écoles primaires.
 Au sortir de la guerre, les rues ne sont plus éclairées la nuit, faute de charbon, et car les becs de gaz ont été démontés en 1916. Progressivement, la ville implante des lampadaires électriques ; elle commence par la place de la République et par l'esplanade précédant le monument aux morts. Chaque année, le Conseil municipal décide d'équiper quelques nouvelles rues, par exemple, les rues Beaurepaire et Dacier en 1922. En 1939, 492 lampadaires électriques éclairent la ville et le Petit Puy est atteint. Cependant, seuls les axes principaux sont ainsi transformés ; les petites rues secondaires sont toujours ( faiblement ) éclairées au gaz.
 En 1928, 11 artisans déclarent la profession d'électricien ; ils procèdent à l'équipement de la plupart des maisons privées.Le poste dit de Distré
 Enfin, aux portes de Saumur, est inauguré en décembre 1936 le poste électrique d'interconnexion de "Distré" ( bien qu'il soit sur la commune du Coudray-Macouard ). Il raccorde le courant venu des centrales hydrauliques du Massif Central au courant produit par les centrales thermiques de l'Ouest ; relié à trois lignes à haute tension, il est présenté comme le plus important de France.

 

 

5) Les mutations des transports

 Certaines réalisations grandioses de la période précédente subissent un déclin brutal. Les tramways de Saumur et extensions, après une relance tentée à l'aide de camions montés sur rail, cessent toute activité en 1929.
 Le réseau ferroviaire, son pont, ses deux gares, installés à grands frais et sans doute trop tard, avaient atteint une relative perfection, sans industrialiser la ville. Les années 1919-1939 marquent un réel déclin.
 Le Petit Anjou souffre de la concurrence des transports automobiles. Il est repris en 1928 par la Société Générale des Chemins de Fer Economiques. En 1932, le nombre des voyageurs transportés a chuté de 57 % par rapport à 1912, alors que le trafic marchandises se porte un peu mieux. Les services réguliers d'autocars mènent une concurrence victorieuse. La ligne Saumur-Cholet est arrêtée le 1er juillet 1936 au profit des transports Brivin de Niort ( Michel Harouy, Michel Raclin, Max Mary, Gérard Dezaire, Le Petit Anjou, 1986, p. 138-140 ).
 Le coup le plus dur porté au réseau saumurois résulte de la création de la S.N.C.F. en 1937 ; cette société, réunifiant plusieurs réseaux, ne voulait pas conserver deux liaisons Paris-Bordeaux voisines et concurrentes, l'une par Château-du-Loir, Saumur et Parthenay, l'autre par Orléans,Tours et Poitiers ( voir plan des deux tracés rivaux ). La seconde ligne est préférée, mais elle ne passe pas par Saumur, et la première décline très vite. La Chambre de Commerce va plaider la cause de la ville auprès du ministre des Transports. Sans résultat. En 1913, en journée normale, 17 trains reliaient Saumur à Paris, 6 par Château-du-Loir, 11 par Tours : en février 1939, les horaires n'indiquent plus que 12 trains quotidiens, 4 par Château-du-Loir et 8 par Tours. La ligne de voyageurs Saumur-Poitiers, reprise par la S.N.C.F. est également menacée. La liaison Orléans-Nantes décline aussi. Saumur cesse d'être une plaque tournante ferroviaire.

 Le victoire de l'automobile est éclatante. Elle apparaît au simple examen des photographies. On la retrouve dans les décisions locales. Une taxe municipale sur les automobiles, représentant 17 % de la taxe de l'Etat, est votée de justesse le 27 décembre 1926 et ramenée à 12 % un an plus tard. Le stationnement permanent des véhicules hippomobiles et automobiles sur le domaine public est lui-aussi payant ; le 10 février 1928, il est fixé à 0,50 F le mètre carré chaque journée de semaine et à 1 F le mètre carré les samedis et jours fériés. Le stationnement unilatéral commence à être mis en place ; il reste gratuit pour les touristes et les représentants de commerce, quand il est temporaire.
 La rue de la Maremaillette est la première voie mise en sens unique ( le 4 octobre 1927 ) ; la rue de la Petite-Bilange vient ensuite ( en 1928 ), puis la rue de la Tonnelle en 1933, la rue Brault en 1935. Les pouvoirs publics négligent toujours d'installer des panneaux de signalisation ; heureusement que l'Automobile Club de l'Ouest s'en charge à partir de 1927.
 L'entretien des routes nécessite des travaux constants. Le goudronnage apparaît en concurrence avec les pavés. Mais les chenilles des automitrailleuses font de gros ravages, au point que la ville veut demander des indemnités à l'Ecole de cavalerie. Le pont métallique menant à Saint-Hilaire-Saint-Florent est remplacé en 1935-1936 par un pont en béton, comme à l'accoutumée, trop étroit.
 Si le règne de l'automobile commence à l'évidence, certains secteurs résistent : en 1934, la moitié des voitures de place est encore hippomobile.

6) Les verreries du Saumurois

 Une puissante société anonyme, spécialisée dans la fabrication mécanique du verre creux et déjà propriétaire d'un centre de fabrication à Angers, fonde les Verreries du Saumurois en 1917. Elle achète le vaste terrain du Clos Bonnet, sur lequel on avait jadis songé à installer l'hôpital.

Tiré du site spécialisé de Pascal Bandelier

 La construction des bâtiments est en cours en mai 1920, période où des spécialistes venus de Lyon installent les foursTiré de l'Illustration économique et financière ; mais les grandes grèves perturbent un peu le chantier. La verrerie entre en service dans les derniers mois de l'année. Les bâtiments, aujourd'hui disparus, paraissent plutôt modestes ( à droite ).
 L'usine fabrique des bouteilles "champenoises", les bouteilles à verre épais capables de contenir de fortes pressions. La clientèle visée est celles des grandes maisons de vins mousseux et l'implantation sur la voie ferrée permet un approvisionnement facile en houille et en sable. Selon les dires de la société ( L'Illustration économique et financière, 9 mai 1925, p. 61 ), l'usine est à la pointe de la modernité. Elle utilise des machines Roirand entièrement automatiques ; un bras va cueillir la quantité exacte de verre en fusion et la dépose dans des moules perfectionnés ; il en résulte « un rendement supérieur dans la production, une perfection plus grande dans le calibrage de la bouteille, une régularité constante de poids et de contenance, et surtout une répartition uniforme du verre donnant à celle-ci son maximum de solidité ». Il n'y a plus de cueilleurs et de souffleurs exposés à la chaleur du brasier ; un seul mécanicien suffit à assurer la marche normale de deux machines. Le personnel, difficile à trouver, est surtout affecté à des tâches de manutention. D'après les rares renseignements que nous avons pu réunir, les salaires sont plus élevés que dans les industries traditionnelles de la ville et la main d'oeuvre vient largement d'ailleurs. Une " cité de la Verrerie " naît dans des jardins du voisinage, formée apparemment de pavillons en matériaux légers ( qui ont été abattus quand l'usine des Tabacs s'est agrandie ).

 Les verreries font brusquement parler d'elles, quand elles annoncent le licenciement de 150 ouvriers à partir du 28 octobre 1931. Cette date correspond à la période où la crise mondiale frappe la France, mais, en même temps, les maisons de mousseux vont mal, bien que leurs dirigeants affirment le contraire. Il est logique de penser qu'elles ont stoppé leurs achats de bouteilles. Le Conseil municipal est furieux contre la verrerie, à laquelle il achète 10 000 mètres carrés pour construire le lotissement des Violettes. Certains demandent une cession gratuite, puisque la ville va devoir se ruiner pour son fonds de chômage. A ce propos, la Commission administrative de l'Office municipal de placement décide, après débat, que les ouvriers étrangers recevront la même indemnité que les Français, s'ils sont en situation régulière. Toutefois, à leur demande, ils pourront être rapatriés à la frontière...
 Au mois de décembre de la même année, un nouveau groupe de 53 ouvriers est débauché. La verrerie doit être à l'arrêt ; elle ne produit plus de mâchefer, alors que ces résidus devaient servir au revêtement des pistes du stade municipal. La situation des licenciés devient préoccupante. On apprend au Conseil municipal du 14 février 1932 que certains sont hébergés dans la caserne Feuquières et que l'armée leur prête de la literie.
 Au mois de mai, le travail a repris un jour sur deux. Les nouveaux résidents de la cité des Violettes toute proche se plaignent même des nuisances de ses fumées, retombées qui étaient aisément prévisibles. Les rapports sont toujours aigres avec la municipalité ; à la suite d'un accident survenu sur un four, des ouvriers sont mis à pied en mars 1933 et se retrouvent à la charge du fonds de chômage. L'entreprise se renfloue un peu, quand elle vend en 1935, pour 60 000 F, une autre partie de son terrain destinée à la construction de l'école maternelle des Violettes. Cette même année, elle fusionne avec l'usine d'Angers, le nouvel ensemble devenant " Verreries mécaniques de l'Anjou et du Saumurois ". La relance n'est guère réussie. L'usine ferme définitivement ses portes le 31 juillet 1939 [ ses locaux, d'abord réquisitionnés par les troupes allemandes, passent ensuite au SEITA, puis au Musée des Blindés ].
 Dans l'immédiat, une nouvelle flambée du chômage se produit, bien que 40 ouvriers aient pu être placés à la Cartoucherie française, alors en pleine expansion.

7) L'affirmation des activités liées à l'agriculture

 Saumur est alors la capitale de la riche Vallée - ce qu'elle n'est plus aujourd'hui. Les activités du XIXe siècle, déjà étudiées au début du chapitre 34, vont en se développant.

- Les graines. L'ancienne maison Boret poursuit une importante activité. En 1923, s'installe route de Rouen une succursale des établissements Tézier-Frères, une maison fondée à Valence. L'entreprise se développe rapidement sous la houlette d'Emmanuel Clairefond, son directeur commercial.

- Les conserveries. Plusieurs conserveries transforment des produits du terroir. Deux sont anciennes, une filiale de Saupiquet, place Saint-Michel, et l'usine de Marcel Bertrand-Fouqueray, 26 avenue David d'Angers, qui produit des fruits au sirop et des confitures et dont les actions sont recherchées par les scripophiles.

Action des Anciens Etablissements Bertrand-Fouqueray,1930

 D'autres conserveries apparaissent, à la vie parfois éphémère, notamment dans la spécialité des champignons de Paris cultivés dans des caves des environs. A signaler, dans un domaine voisin, l'Huilerie de la Croix Verte.

- Cordages et crins. D'anciennes corderies continuent à fonctionner. Le crin de cheval, récupéré en particulier à l'Ecole de cavalerie, donne naissance à un important atelier qui fabrique des brosses diverses et, en même temps, des cordages et des harnais pour les équipages ; devenue une véritable usine implantée rue des Saulaies, l'entreprise Richomme se développe pendant la Guerre 14-18 grâce aux commandes de la Défense nationale.Elle devient la société Gallé et Allonneau, qui importe du crin d'Argentine. Enfin, au début de 1936, Marcel Gallé transfère l'entreprise dans un établissement neuf installé avenue David d'Angers ( Conseil municipal du 3 février 1936 ).

Usine Gallé et son personnel en 1939

- Le poil de lapin angora. Dans les années 1920, un actif élevage de lapins angora se développe dans le Saumurois et ses marges ; le marché central du poil est à Doué ( Raphaèle Perego, Le Lapin angora. L'or blanc angevin du XXe siècle, richesse de nombreuses régions françaises, 2007 ). Le centre de filature se fixe à Saumur, où travaillent quatre petits ateliers ; le plus important, la Filature française d'Angora, dirigée par E. Brillant, est implanté 7, rue du Pavillon.

- Les alambics. L'entreprise Pucelle , installée 28 rue de Bordeaux, fabrique des alambics très demandés dans la Vallée.

- Le bois. Les scieries sont nombreuses dans l'agglomération. Dutour reconstruit son usine située près de la gare de l'Etat et la spécialise dans la fabrication de boîtes à fromage.Premier dépôt légal, 25 avril 1930 ; bois par Henry Cordier ; imprimerie Girouard et Richou

8) Les ambitions touristiques

 Le Syndicat d'Initiative de l'Anjou a longtemps couvert la région saumuroise, en lançant des campagnes publicitaires et en publiant un remarquable guide, " Saumur et ses environs ", nombreuses éditions de 1910 à 1922.
 La ville prend son autonomie et crée, le 21 février 1917, le Syndicat d'Initiative du Saumurois. Ce nouvel organisme est hébergé et subventionné par la Chambre de Commerce ; présidé par Raymond de Luze, assisté en particulier par Camille Charier, il affiche de grandes ambitions et il ouvre dans le hall d'entrée du théâtre une permanence ouverte tous les jours ouvrables de la belle saison. A partir de 1930, il offre gracieusement un petit guide ( à droite ), moins étoffé que le précédent, mais dont le titre doit être souligné : on a beau chercher dans les documents plus anciens et dans les premiers guides touristiques, c'est seulement à partir de cet opuscule que Saumur se proclame " la Perle de l'Anjou ". Cette trouvaille publicitaire remonte donc à ce livret, dont le premier dépôt légal a été opéré le 25 avril 1930 ; elle y est formulée dans un style ampoulé : « la fine Perle de l'Anjou enchâssée au diadème des châteaux de la royale vallée de la Loire ». Sans signification concrète, mais parlant à l'imaginaire, cette périphrase s'est imposée et a survécu jusqu'à nous.

 

 

 Que doit-on venir visiter dans la Perle de l'Anjou ? Le syndicat d'initiative et le Conseil municipal se dépensent surtout dans deux directions. Le château, dont la restauration est achevée en 1912 ( à part les toits en poivrière des tours occidentales ), est occupé par trois musées, le musée du Cheval, le musée municipal déménagé depuis l'Hôtel de Ville et la collection Lair. La municipalité, en juin 1931, procède à des essais d'éclairage nocturne par des phares de couleurs variées, dispositif qui n'a pas été pérennisé. En janvier 1932, elle participe pour 13 300 F au chaînage en ciment armé de l'angle N.O. du bastion nord, une base solide qui ne s'est pas écroulée en 2001. Elle aménage l'aile sud-est et y présente la collection Lair sous forme de salons bourgeois, surchargés de faïences et d'objets de curiosité à l'abri dans des vitrines. En somme, telle que se présentait la collection au château de Blou.

 

La collection Lair dans les années 1930

 L'effort de mise en valeur de la vieille forteresse est appréciable. Malgré tout, le succès semble limité. Le nombre des visiteurs s'élève à quelques milliers par an. Succédant à Théodore Valotaire, la conservatrice, Marthe Peton, exerce à titre bénévole. Un seul gardien, faisant fonction de guide, réside au château.

 Le second trésor de Saumur est la collection de tapisseries de Nantilly.Cette dernière est très convoitée ; des musées parisiens avaient cherché à s'en emparer au XIXe siècle et un curé inconscient l'avait vendue. Le 28 juillet 1927, entre 12 h et 12 h 30, deux malfrats dérobent la grande pièce du XVIe siècle intitulée " la Mort de la Vierge et Concert d'Anges ". Pour décrocher la tapisserie, les malandrins ont emprunté un escabeau utilisé par le sacristain ; des traces de sang sur le carrelage prouvent que l'un d'eux s'est blessé dans l'opération. Grâce à des informateurs, les policiers d'Angers apprennent que la tapisserie est proposée à l'achat dans un café parisien. Ils remontent la filière ; la tapisserie a été dérobée par deux cambrioleurs lyonnais, qualifiés de professionnels. Les policiers la récupèrent chez un receleur parisien, qui venait de s'évader de prison ( avec la plus grande facilité, car, serrurier de son état, il y pratiquait des travaux de sa spécialité ). Des taches de sang apparaissent sur un coin de la tapisserie, qui est envoyée à la restauration, avec d'autres ( L'Echo saumurois, 17 septembre 1927 ). Ces tapisseries ne reviennent pas. On apprend en novembre 1928 que le ministre de l'Instruction Publique ne les renverra que lorsque leur sécurité sera assurée ; un dispositif d'alarmes électriques est exigé par l'architecte en chef des Monuments historiques chargé du Maine-et-Loire, Maurice Lotte ; il s'avère coûteux et la ville ne veut pas y consacrer une fortune. Les négociations, assez tendues, durent cinq ans. Enfin, en juillet 1933, Saumur retrouve ses tapisseries, munies d'un système de sécurité payé par les Beaux-Arts. La municipalité veille jalousement sur elles et prie de curé de Nantilly d'admonester son sacristain, par trop négligent.

 La ville et le syndicat d'initiative comprennent fort bien qu'il faut étoffer et diversifier leur offre touristique. Camille Charier demande au Conseil municipal de restaurer un vieux moulin du coteau ( alors que plusieurs étaient encore en état correct ). Après le démontage du réservoir d'eau de la rue des Moulins, Augustin Girouard propose d'installer une table d'orientation sur la base en maçonnerie qui lui servait de support ( Le Petit Courrier, 28 décembre 1936 ). Ces dépenses étaient modestes et n'ont malheureusement trouvé aucun écho.

 La lanterne des morts du quartier Saint-Nicolas, classée monument historique en 1922, a été vidée de ses habitants et dégagée des maisons voisines, mais elle a perdu le sommet de sa pyramide. Le Conseil municipal ne veut pas payer les frais de sa restauration ; Maurice Lotte, qui ne dispose pas de fonds, autorise ses propriétaires à la démolir ( Conseil municipal du 9 octobre 1935, ce qui est bien décevant de la part d'un architecte en chef ).

 La Maison de la Reine de Sicile connaît un sort plus heureux. La ville s'occupe de faire déménager ses occupants et participe faiblement à sa restauration, en 1922 et 1935-1936. Les travaux, payés surtout par les Beaux-Arts et l'association " la Demeure historique ", ne sont toujours pas achevés en 1940, quand le manoir reçoit plusieurs obus.

 Les guides édités par le Syndicat d'initiative expliquent fort bien que le Saumurois regorge de richesses touristiques et ils proposent trois excursions au départ de la ville, l'une vers Montsoreau, Candes et Fontevraud, la seconde vers Saint-Florent, Trèves, Cunault et Gennes, la troisième vers Brézé, Montreuil-Bellay et Doué-la-Fontaine. Comme beaucoup de touristes ne disposent pas d'une voiture individuelle, à partir de 1925, le Syndicat d'initiative et la Chambre de Commerce organisent à la belle saison des circuits en autocar trois après-midis par semaine ; le Conseil municipal subventionne cette entreprise qui a pour but de fixer les touristes pendant une semaine à Saumur.

 Cet objectif est-il atteint ? Il est certain que du 14 juillet au début d'août des foules se pressent dans la ville, car les visites sont complétées par une autre attraction majeure de la cité : le carrousel, qui est présenté pendant quatre journées et qui attire tellement de spectateurs que la ville prévoit d'agrandir sa tribune en 1938 ( les commerçants avaient été navrés d'apprendre que l'Ecole n'était pas en mesure de présenter un carrousel en 1921 ). Cette manifestation est accompagnée par le concours du Cheval de guerre et encadrée par une série de courses hippiques, à Verrie, au Breil, à Varrains. A cette époque, la ville est encombrée ; des sens uniques et des aires de stationnement périphérique sont imposés aux voitures et aux autocars.
 Le reste de l'année, je ne suis pas sûr de l'afflux des visiteurs, bien que le stationnement soit gratuit pour les véhicules des touristes. Aucun nouvel hôtel n'est créé et l'hôtel de la Paix est mis en vente à la veille de la guerre. La promotion d'un tourisme de masse par le Front populaire donne lentement ses fruits : la nouvelle auberge de la Jeunesse accueille 485 passagers en 1937, puis 1 226 en 1938 ( ce qui donne 1 357 nuits d'hébergement ). En cette dernière année, 345 jeunes sont allés visiter le château, en bénéficiant d'un tarif allégé ( A.M.S., 2 R 4 ).

9) La montée du chômage structurel

 La période 1918-1940 n'a pas bonne réputation. S'ouvrant sur une France épuisée par son effort de guerre et par ses pertes, s'achevant par l'effondrement de l'armée et de la nation, elle donne une image de décadence. Pour s'en tenir à Saumur, au cours de ces recherches, nous avons plutôt été surpris par la modernisation accélérée de la ville, par les initiatives diverses que nous relatons dans ce dossier et par les importantes réalisations de la municipalité Amy, que nous traitons au chapitre suivant.
 Une sorte de fatalité semble peser sur l'industrialisation de Saumur. Beaucoup de créations échouent ou aboutissent à de maigres résultats. L'affaiblissement des deux piliers de l'économie, les mousseux et les objets de piété, n'est pas compensé par les activités nouvelles.

 En dépit d'une démographie stagnante et d'une immigration faible, le chômage apparaît et devient permanent. Une caisse de chômage avait été créée par le docteur Peton en 1896 ; cependant, son fonctionnement avait été torpillé par les objections juridiques du préfet et parce qu'elle ne répondait pas à des besoins immédiats ( A.M.S., 5 F 7 ) ; les chômeurs conjoncturels trouvaient plus ou moins à s'engager dans les travaux saisonniers des champs. Le problème ne réapparaît qu'au Conseil municipal du 14 janvier 1927, qui vote à l'unanimité un crédit de 20 000 F pour alimenter le fonds de chômage. Cette caisse est gérée par la commission paritaire du bureau de placement, qui est renforcée par deux employeurs ( un champagniseur et un bijoutier ) et par deux ouvriers désignés par l'Union des syndicats et qui devient l'Office municipal de placement gratuit. Le but premier de l'organisme est de fournir une activité rémunérée aux chômeurs qui s'inscrivent. Ces derniers sont d'abord employés à un chantier de réaménagement du cimetière, puis, en 1931-1932, aux travaux de déblais et de talutage préalables à la construction de la cité des Violettes et au rehaussement du terrain des Huraudières, puis, en 1936, au débroussaillage et à l'aplanissement de l'aérodrome. Les chômeurs qui refusent ces travaux sont radiés. C'est seulement au cas où l'office ne parvient pas à leur proposer une activité qu'ils pourront toucher une allocation s'élevant entre 8 et 15 F par jour. Si le nombre des bénéficiaires tombe très bas, le fonds de chômage est fermé et ses derniers bénéficiaires sont transférés au bureau de bienfaisance. Les périodes d'ouverture de cette caisse nous renseignent bien sur les poussées du chômage, étant entendu que le nombre des assistés est sûrement inférieur à la réalité, car les contrôles sont stricts ( la moitié des demandeurs est radiée ) et car les aides sont limitées dans la durée et plutôt faibles ( l'Etat n'intervient pas directement, mais participe aux dépenses de l'office municipal ).

 Après une courte activité en 1927, le fonds de chômage est rouvert en octobre 1931, à la suite des licenciements opérés par les verreries. Le taux d'indemnisation est augmenté à 7 F par jour pour le chef de famille, plus 3 F pour le conjoint et pour chaque enfant à charge. Comme 41 chômeurs ont été employés à des terrassements aux Violettes et aux Huraudières, il subsiste des fonds sur l'enveloppe de 100 000 F qui avait été votée ( d'après les délibérations du Conseil municipal ) ; la caisse n'a assisté que 74 chômeurs et elle ferme le 27 mai 1932. Elle est rouverte en novembre de la même année ; elle connaît des pointes à 84 chômeurs assistés en juillet 1934 et à 110 en avril 1935 ; le fonds est fermé le 27 juin 1935. Il reprend le 10 février 1936 et reçoit aussitôt 73 demandes ; il est fermé le 27 mai 1939, alors qu'il n'a plus à charge que 15 chômeurs, dont 3 femmes. Il rouvre en septembre 1939 et il compte 100 demandes non satisfaites, malgré la mobilisation générale. Un nouveau règlement plus restrictif est adopté par le Conseil municipal du 30 janvier 1940 : la durée des allocations est limitée à 160 jours par période de 12 mois.

 Tous ces nombres peuvent faire sourire aujourd'hui, tant ils nous paraissent faibles. Certainement inférieurs à la réalité, ils témoignent néanmoins des difficultés des années 1930 et de l'atonie économique de la ville.

 

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