Dans cette économie stagnante, le dynamisme démographique est improbable. Nous renvoyons à l'étude approfondie de la population saumuroise au XIXe siècle. Nous avons seulement vérifié que les caractéristiques dégagées restaient constantes et nous apportons quelques éléments complémentaires.
1) Une population malthusienne
Durant la période
1919-1939, le déficit naturel de la population reste considérable ;
chaque année, le nombre des décès l'emporte
sur celui des naissances, sauf en 1920 ( un petit baby
boom sans lendemain ), en 1930 et en 1938-1939. Le taux
de natalité chute de 18 en 1926 à 16
en 1936 ( Jacques Jeanneau, Les villes de l'Anjou, Angers,
Cholet, Saumur, au milieu du XXe siècle, Ouest Editions,
1993, p. 27 ). Le total de la population communale, qui était
de 16 198 habitants en 1911, est tombé à 15 956
en 1921 ( pertes de la guerre, chute des naissances )
; il remonte faiblement : 16 210 en 1926, 16 532 en
1931, puis il semble repartir avec 17 158 habitants en 1936. Ce
processus marqué par des progrès très faibles
est en harmonie avec l'évolution nationale, ni mieux ni
pire. Elle est même moins catastrophique qu'il y paraît.
Le mouvement de desserrement de la population centrale vers les
communes associées, déjà relevé au
XIXe siècle, se maintient avec netteté.
Si Dampierre est stationnaire, Bagneux poursuit sa rapide
progression et Saint-Hilaire-Saint-Florent reste en tête
des communes associées. L'ensemble de ces quatre communes
périphériques progresse de 642 habitants de 1911
à 1936, malgré de lourdes pertes à la guerre,
soit + 9,67 %, alors que la ville de Saumur n'atteint
que + 5,92 %. Au total, les cinq communes agglomérées
regroupent 24 442 habitants en 1936. [ Petit rappel
cuisant : elles font 28 145 habitants en 2008, après
avoir dépassé 32 000 ; ce n'est pas dans
l'Entre-deux-guerres, c'est aujourd'hui que le bilan est catastrophique,
étant admis que la population continue à se desserrer. ]
2) L'apport migratoire
La progression de la population
urbaine dans un contexte de déficit naturel s'explique
par un apport migratoire de grande ampleur, comme au XIXe siècle.
Les habitants bougent beaucoup plus qu'on l'imagine. Un sondage
sur la seule rue Saint-Nicolas au recensement de 1926 ( A.M.S.,
1 F 44 ) permet de donner une idée de ce
brassage dans un quartier assez diversifié. Nous avons
éliminé les enfants, qui sont habituellement nés
à Saumur. Sur les 498 résidents des deux sexes âgés
de 21 ans et plus :
- 15 % sont nés dans la commune de Saumur ;
- 4 % sont nés dans une des quatre communes associées,
donc faible mouvement dans ce sens ;
- 25 % dans une autre commune du Maine-et-Loire ;
- 18 % dans le Grand Ouest ( Bretagne, Maine, Basse
Loire, Touraine, Vendée, Poitou ) ;
- 35 % dans un autre département français ou
dans un lieu imprécis ;
- 3 % viennent de l'étranger ou d'Algérie.
Nous l'avons déjà dit : le « Saumurois
de souche », issu de deux parents nés dans la
ville, est rarissime ; le melting pot se poursuit,
avec une forte de dose de migrants venus des régions de
l'Ouest.
Cette arrivée massive
de gens souvent jeunes donne une pyramide des âges caricaturale.
Saumur est une ville de jeunes adultes ; on retrouve assez
fidèlement la pyramide en
forme d'urne de 1896. Le recensement de 1926 a calculé
les grandes classes d'âge :
- les moins de 20 ans ne forment alors que 26,6 % de la population,
en raison de la chute des naissances pendant la guerre et de la
faiblesse du baby boom ;
- les jeunes adultes de 20 à 39 ans atteignent 38 %,
malgré les pertes masculines durant la guerre ; la
pyramide présente de forts bombements pour ces classes ;
- la catégorie des 40-59 ans est nettement plus faible
avec 23,8 % ;
- l'espérance de vie reste basse : les habitants de
60 ans et plus ne représentent que 11,6 % de la population.
3) Les étrangers
Les étrangers ne
représentent qu'une part infime dans l'accroissement démographique.
Le recensement de 1926 en compte tout juste 200, celui de 1936 ( A.M.S.,
1 F 46 ) en totalise 169 ; il les répartit par
quartiers : les étrangers habitent surtout dans la
banlieue ( route de Varrains ( rue Robert-Amy ),
rue Lamartine et rue des Moulins ) et dans le quartier de
Saint-Nicolas. La ventilation par nationalités n'est pas
portée sur les tableaux récapitulatifs. Selon Laurent
Garino, La charrette à bras, 2006, p. 50-51,
en 1926, les Belges sont les plus nombreux ( 37, surtout
des réfugiés demeurés sur place ) ;
les Espagnols prennent le second rang et progressent par l'arrivée
des exilés républicains ( 33 en 1926, 50 en
1936 ; ils vendent des fruits ou travaillent à la
verrerie ) ; les Italiens,
les plus nombreux au XIXe siècle, restent spécialisés
dans le bâtiment ; ils semblent baisser du fait des naturalisations
et ne sont que 27 en 1926 ; l'installation de Pietro Bellati,
qui embauche des compatriotes, les fait remonter à 38 en
1936 et à 38 adultes en 1940. En dehors de ces trois groupes,
les autres étrangers sont rares : une douzaine d'officiers
en stage à l'Ecole de cavalerie, de nationalités
très diverses, la traditionnelle petite colonie britannique
et quelques familles de Suisses, de Russes blancs, de Polonais
et de Juifs d'Europe orientale.
Les étrangers ne dépassent guère 1 %
de la population, mais ils ont progressé depuis le XIXe
siècle ( 86 en 1896, 66 en 1901 ). Cela suffirait-il
à angoisser les Saumurois ?
4) Une société inquiète
La presse locale la plus
violente ne se déchaîne pas contre les « métèques »,
comme le fait alors la presse nationale. Tout de même, les
réfugiés espagnols sont accueillis sans chaleur
et sur l'ordre du préfet, même si la Croix-Rouge
locale leur apporte des secours.
Les nomades sont l'objet d'un fort rejet. Ils installaient
leurs roulottes sur la place Verdun, donc dans un quartier de
plus en plus peuplé. Les riverains se plaignent de leur
présence et adressent une pétition au maire, dont
ils déplorent l'inaction. « Des enfants dépenaillés,
à peine vêtus, s'amusent sur la place. Très
souvent des scènes de disputes éclatent et des coups
sont échangés entre nomades ». Les voisins
n'envoient plus leurs enfants sur la place « pour
ne pas les exposer à de si vilains exemples et à
la contamination » ( L'Echo saumurois,
13 juillet 1937 ).
La criminalité est forte, bien plus importante qu'aujourd'hui.
La presse locale la relate avec délectation et effraie
les braves gens. A Saumur, on redoute les « colons »,
c'est-à-dire les pensionnaires de la colonie de réforme
de Saint-Hilaire de Roiffé. L'ancienne colonie pénitentiaire,
qui fabriquait des énergumènes dangereux, avait
été adoucie et transformée en centre de formation
professionnelle pour 340 enfants. Malgré tout, les fugues
sont fréquentes, des colons volent des voitures et se lancent
dans des rodéos ; ils sont en général
repris à la gare de Saumur ; leur voisinage fait peur.
5) Une ville de petites gens
Par la qualité
de son bâti urbain, par l'importance des commerces de luxe,
Saumur s'est donné la réputation d'une ville peuplée
par des bourgeois. Nous l'avons déjà dit pour le
XIXe siècle, il s'agit d'une image trompeuse : la
bourgeoisie donne le ton, mais elle ne représente qu'une
faible partie des habitants, moins du quart. Les familles de la
haute société emploient une domesticité nombreuse ;
les rares industriels distribuent des salaires très bas ;
les négociants et gros commerçants paient chichement
leurs nombreux employés, surtout féminins ;
la fonction publique et l'enseignement pratiquent l'égalité
des sexes, mais avec des émoluments misérables,
hormis pour quelques chefs de service. Dans l'armée, on
est aveuglé par la centaine de cadres de l'Ecole et par
quelques stagiaires fortunés, le gros des militaires est
composé d'élèves, de sous-officiers, de cavaliers
de manège ou de soldats du contingent, tous aux soldes
fort minces.
Voici quelques preuves statistiques. Christelle Godicheau,
La vie municipale à Saumur de 1925 à 1939,
mém. de maîtrise, 1998, annexe VII, a dressé
une composition socio-professionnelle à partir de la liste
électorale de 1929 :

Ce tableau ne concerne
donc que les hommes majeurs, militaires exclus. Si l'on additionne
les salariés agricoles, les employés, les ouvriers
et qu'on leur adjoint la moitié des artisans et commerçants,
on aboutit à 70 % des habitants à niveau de
vie bas ou très bas, étant aussi rappelé
que les inactifs peuvent avoir des revenus très divers.
Jacques Jeanneau ( p. 37 ) a opéré
un sondage au 1/20 ème sur la population agglomérée
au recensement de 1936. Cette fois les deux sexes sont représentés ;
les résultats sont comparables : environ les 3/4 des
Saumurois sont des gens au niveau de vie modeste.

Les résultats officiels du recensement de 1936, qui comprennent toute la population, donnent une image différente : les "inactifs" représenteraient plus de 70 % des habitants ; c'est une approche trompeuse, car beaucoup de femmes travaillent, comme commerçantes, employées, ouvrières ou domestiques ; également, des vieillards et des enfants ont une activité. L'intérêt principal de ce classement est de redire le poids prédominant de deux catégories : les militaires et les ouvriers.

Pour être complet, ajoutons qu'un début d'allocations familiales versées par l'Etat apparaît depuis la loi du 11 mars 1932 ; la Caisse patronale d'allocations familiales de l'arrondissement de Saumur, présidée par Pierre Mayaud, y adjoint des compléments. En 1933, une famille de deux parents et quatre enfants perçoit une aide de 420 F par an, elle n'est plus réduite à la misère. Le but de ces mesures était d'encourager la natalité, résultat qui s'est produit très vite.
6) Une probable libération des moeurs
L'émancipation
féminine à l'époque de " la Garçonne ",
une marge de liberté dans les couples sont souvent évoquées,
du moins pour les milieux urbains. En ce qui concerne la société
saumuroise, des souvenirs bien concordants d'une demi-douzaine
de personnes âgées incitent à évoquer
une réelle permissivité des moeurs dans l'Entre-deux-guerres.
La presse locale renforce cette impression, quand elle détaille
longuement des faits divers s'étendant des injures à
l'assassinat.
Un procès à grand spectacle se déroule
le 10 décembre 1927 devant le tribunal correctionnel de
Saumur. Henriette Alquier, qui appartient aux Groupes Féministes
de l'Enseignement Laïque, avait rédigé un rapport
préconisant le contrôle des naissances et la possibilité
de l'avortement, propositions formellement condamnées par
la loi nataliste de 1920. Le texte est publié dans le bulletin
des G.F.E.L., paru en supplément du périodique L'Ecole
émancipée, imprimé à Saumur. Henriette
Alquier est donc poursuivie devant le tribunal du lieu du délit,
ainsi que Marie Guillot, directrice de la publication, considérée
comme complice. Ces institutrices ne sont pas saumuroises, mais
elles trouvent des appuis locaux ; la Ligue des Droits de
l'Homme les défend ; la CGT et la CGT-U organisent
un meeting de soutien à la bourse du travail. Des ténors
du barreau interviennent, des témoins viennent attester
des qualités morales et professionnelles de ces enseignantes.
La pression sur la cour est forte ; le procureur de la République
prononce un réquisitoire d'une grande indulgence et finalement
les deux inculpées sont purement et simplement acquittées...
En mars 1938, est ouverte dans la rue de Lorraine la clinique
Jeanne d'Arc, offrant 18 lits pour les accouchements, surtout
des épouses de militaires. L'établissement a une
seconde fonction ( d'après deux entretiens avec Madame
Lindsey-Brillet ) ; il accueille des jeunes filles enceintes
de bonne famille, qui s'y enferment à partir de leur troisième
mois et qui y mettent au monde des enfants déclarés
« sans père ni mère » et portant
deux prénoms. La directrice trouve facilement des adoptants
et les opérations se déroulent dans la discrétion
absolue et sans paperasserie.
Tous les éléments ci-dessus ne présentent
à l'évidence aucune valeur statistique ; ils
apportent seulement des pistes. L'histoire de la vie privée
reste à faire.