Les gauches de 1918 à 1940

 

- Gustave Bodineau, 1936, le Front Populaire en Anjou, mém. de maîtrise, Le Mans, 1977.
- Christine Touzé, Le Front Populaire en Maine-et-Loire, avant, pendant, après, 1934-1938, mém. de maîtrise, Le Mans, 1977.
- Benoît Rolland, Les Gauches en Maine-et-Loire de 1919 à 1939, mém. de maîtrise, Angers, 1987.
- Jacques Bouvet, Le Parti Communiste et la CGT-U en Maine-et-Loire : des scissions à la veille du Front Populaire. 1920-1934, mém. de maîtrise, Tours, 1989.
- Jean-Luc Marais, Le Maine-et-Loire aux XIXe et XXe siècles, Picard, 2009, p. 180-206.
- Louis et Gabrielle Bouët, Trente ans de Combat syndicaliste et pacifiste, L'Amitié par le livre [ 1973 ].

1) L'éclatement du mouvement socialiste

 Le parti socialiste unifié ( voir son histoire au XIXe siècle ) sort affaibli de la guerre et profondément divisé. Sa section de Saumur, forte d'une soixantaine de membres, doit prendre position vis-à-vis du nouveau régime soviétique et de l'entrée dans la IIIe Internationale, en clair : choisir entre la révolution violente de type bolchevik ou la voie du réformisme. En janvier-février 1920, les adhérents du Maine-et-Loire sont unanimes pour le choix révolutionnaire. A l'été, des voix discordantes s'élèvent. Le secrétaire fédéral, Chevaley, ancien instituteur devenu pasteur, et le leader de Trélazé, Ludovic Ménard, se déclarent réservés sur les méthodes bolcheviques et sur les conditions posées par la IIIe Internationale ; ils sont rejoints par Chrisostome, le secrétaire de la section de Saumur. Finalement, le 19 décembre 1920, au congrès fédéral de Segré, la section de Saumur accorde 9 mandats à la motion Cachin-Frossard, favorable aux thèses soviétiques et 4 à la motion Longuet-Paul Faure, qui s'y oppose. Ces résultats sont conformes aux positions révolutionnaires de la section à la veille de la guerre et peu différents des votes du Congrès de Tours ( 3 208 mandats pour la IIIe Internationale et 1 022 pour la tendance Longuet ).
 L'éclatement en deux partis se produit au début de 1921 dans un climat tendu ; à Saumur, 53 adhérents passent au Parti Communiste et 7 à la S.F.I.O. Très nettement majoritaire, le P.C.F. est renforcé par quelques militants attachés à l'unité du mouvement. Logiquement, il aurait dû conserver la caisse et les aires d'influence du parti. Du passé faisant table rase, il ne cherche pas à s'emparer de la coopérative " La Laborieuse saumuroise ", qui reste aux mains des réformistes.
 Lorsque le même débat secoue la C.G.T., le syndicat éclate en 1921, mais selon des résultats inverses. Au niveau départemental, la tendance révolutionnaire est battue par les réformistes emmenés par Raymond Pilard. Les Comités Syndicalistes Révolutionnaires, qui regroupaient 203 membres à Saumur, perdent progressivement des membres et ne se retrouvent qu'au nombre de 61 pour fonder la C.G.T.- Unitaire ; ils sont répartis sur six petites sections syndicales : les verriers, les coiffeurs, deux sections de cheminots, le bâtiment et les 8 typographes scissionnistes de l'imprimerie du Progrès. Ils n'ont pas de siège et ils se réunissent dans la salle Godet à Bagneux. René Piault, typographe et secrétaire du syndicat du livre, bien qu'ayant pris la carte du P.C.F., préfère rester à la C.G.T., estimant que l'indépendance de sa section y serait plus large. Il dirige l'Union Locale de la C.G.T., qui a gardé les locaux de la rue Bonnemère et qui rassemble une quinzaine de petites sections : typographes, bâtiment, tailleurs d'habit, boulangers, ferblantiers, employés de commerce... La majorité du Conseil municipal soutient ouvertement cette Union locale réformiste ; en novembre 1926, elle lui accorde une nouvelle bourse du Travail, installée 15 Grande-Rue, dans l'immeuble Albert, à moitié éventré par un éboulement.
 Depuis la répression des grandes grèves de 1920, le mouvement syndical est affaibli ; les actions lancées par la C.G.T.-U., en particulier chez les cavistes et dans les scieries, n'ont guère d'écho.

2) Saumur, fief départemental du P.C.F.

 Louis Bouët ( 1880-1969 ), qui avait été instituteur aux Récollets, puis militant pacifiste pendant la guerre, est révoqué en 1920 pour « abandon de poste », car il s'était absenté pour participer à un congrès syndical. Son épouse, née Gabrielle Dechézelles, institutrice à l'école de filles de la rue Cendrière, est déplacée pour l'école de Linières-Bouton sur le rapport de sa directrice, puis révoquée pour propagande antimilitariste. De 1920 à 1925, le couple, qui habite 15 rue Fardeau, se consacre à plein temps à un actif militantisme dans plusieurs directions, parfois quelque peu discordantes :
- Ils animent la Fédération départementale de l'enseignement,Brochure publiée à Saumur par l'Ecole émancipée alors que le syndicalisme est encore interdit aux fonctionnaires ; d'inspiration libertaire, le syndicat prône le « self government » des élèves, pratique parfois « l'ortografe simplifiée » et publie le bulletin national de l'Ecole émancipée, qui, de 1921 à 1935, est tiré par l'imprimerie du Progrès, dirigée par Alcide Féron. La librairie de l'Ecole émancipée, installée au domicile des époux Bouët, publie de nombreuses brochures, surtout des récits littéraires à l'intention de la jeunesse, ou, en 1924, le programme syndical reproduit à droite, ou bien, en 1931, un récit de Gabrielle Bouët, Un crime judiciaire. L'instituteur Pierre Vaux, histoire d'un fervent républicain condamné au bagne en juin 1852 pour incendies volontaires et reconnu comme innocent après sa mort.
 Bouët croit en la primauté de l'action syndicale ; plus proche des thèses de Pierre Monatte que de celles de Trotski, il s'oppose à toute subordination du syndicalisme au politique.
- En même temps, les Bouët animent les Comités Syndicalistes Révolutionnaires, très actifs à Saumur pendant un an, et complétés par les Jeunesses Syndicalistes Saumuroises. Devant ces dernières, Louis Bouët voulait faire une conférence sur la " Commune de 1870 " [ sic ]. A l'unanimité, le Conseil municipal du 16 mars 1921 lui refuse la salle de la Justice de Paix. L'Union locale unitaire succède à ces organisations vers l'été 1926. Son secrétaire est François Allée, ancien conseiller municipal, ouvrier exclu de l'entreprise Mayaud, jouissant « d'une grande influence auprès des travailleurs manuels de Saumur », selon la police, et travaillant alors au dépôt de pétrole Lille-Bonnières et Colombes, dont il embrigade tous les salariés, avec la bénédiction d'un directeur sympathisant.
- Louis Bouët devient le premier secrétaire fédéral du P.C.F. lors du congrès qui se tient à Trélazé le 23 janvier 1921. La fédération compte un effectif théorique de 573 adhérents, qui reçoivent tous " l'Anjou communiste ", le nouvel hebdomadaire qui est rédigé et fabriqué à Saumur, toujours par l'imprimerie du Progrès. La cellule de la ville, dont le secrétaire de 1921 à 1923 est Félix Aubrun, un ancien instituteur révoqué devenu contrôleur aux chemins de fer, est forte d'une cinquantaine d'adhérents et se réunit elle-aussi dans la salle Godet, à Bagneux. Selon le commissaire spécial, qui envoie de nombreux rapports détaillés sur l'organisation, les réunions sont houleuses à cause des désaccords entre Piault et Bouët ( A.D.M.L., 4 M 6/30 ). Les effectifs semblent fondre rapidement. Une réunion publique contre la guerre du Maroc n'attire que 25 personnes, dont des femmes et des enfants ( A.D.M.L., 4 M 6/36 ). Malgré cette faible participation, « Bouët y montra la révolution arrivant par le déséquilibre budgétaire... Un ordre du jour fut voté acclamant l'Internationale de Moscou, protestant contre la mobilisation de la classe 1919 et contre l'occupation de la Ruhr ». Il n'y a plus que 6 présents à la réunion de cellule du 7 mars 1922.
- Bouët lance aussi la Jeunesse Sportive Saumuroise dans un but évident de prosélytisme, bien que l'article 4 des statuts précise : « Aucune action politique ne sera permise au sein de la société ». Faute de terrain municipal, la J.S.S. a demandé et obtenu l'autorisation d'utiliser le stade militaire, situé alors près de l'infirmerie. Cependant, le préfet signale au ministre de l'Intérieur : « le général Thureau a décidé que cette autorisation serait retirée à la moindre tentative de propagande communiste ». Le commissaire spécial, qui semble parfois fabuler, affirme que Bouët veut donner l'exemple du bon ordre et, à partir de cette réputation, infiltrer l'armée ! Il est vrai que le secrétaire adjoint de l'association est un sous-officier du Centre d'automitrailleuses. La J.S.S., dont le sigle se confondait volontairement avec celui des Jeunesses Syndicalistes Saumuroises, n'a regroupé que 20 à 25 membres.

 Louis Bouët déploie donc une grande activité, qui pendant un temps a rencontré un bon écho local et qui fait de lui un militant modèle. En 1924, le bureau politique du P.C.F. lui propose le poste de secrétaire général de l'Humanité, ce qu'il refuse, car il commence à douter des choix du parti ( selon la notice qui lui est consacrée dans le Dictionnaire de Jean Maitron ). Le sous-préfet Roimarmier note d'ailleurs, dès le 17 décembre 1921, que le mouvement communiste ne fait plus aucun progrès à Saumur ; « si M. Bouët, qui en est l'âme, venait à quitter la ville, il est à supposer que ce mouvement ne lui survivrait pas ». Louis Bouët est réintégré dans l'enseignement par le gouvernement du Bloc des Gauches ( dont il disait tant de mal ). Mais il est nommé avec son épouse à Lézigné, près de Seiches, et il ne revient plus guère à Saumur que le 1er mai. A la suite de démêlés avec le curé et le maire, il est muté à Méron, ce qui lui permet le trajet à bicyclette.

3) Le déclin du rayon n° 8

 Le déclin du Parti Communiste résulte d'autres causes plus profondes. Il pratique un ouvriérisme systématique, en écartant les autres couches sociales. Préparant la révolution prochaine, il méprise les élections, tout en présentant des candidats. Ces derniers font plutôt bonne figure au début, puis s'écroulent. Aux municipales de 1925, Fernand Chalmont, chiffonnier, 80 rue Jean-Jaurès, et François Allée, 5 rue Gratigny, obtiennent respectivement 150 et 125 voix au 1er tour dans la 2ème section. Aux législatives de 1928, Joseph Decan, garde des Eaux et Forêts, atteint 9 % des suffrages exprimés dans la ville. Aux législatives du 1er mai 1932, René Girault, venu de Tours, tombe à 2,43 % dans Saumur. Le P.C. ne présente même plus de candidat aux législatives partielles de juin 1933 et aux municipales de mai 1935. D'une façon habituelle, l'ancien électorat socialiste préfère la S.F.I.O., car « l'homme au couteau entre les dents » fait peur.
 Surtout, à cette époque, le P.C.F. se stalinise, choisit la lutte « classe contre classe », combat vigoureusement le colonialisme et pratique le culte du secret. La section de Saumur, devenue le rayon n° 8, tombe très bas. Ses réunions sont privées et la police ne sait pas tout. Il semble que ses effectifs se montent à 35 en 1928, à 3 en 1930, puis à un seul membre en 1934, le ferblantier François Blandin, 29 rue Rabelais, à la fois secrétaire du rayon et de l'Union locale de la C.G.T.- U. Cette dernière suit la même évolution. Aucun gréviste n'est compté à Saumur lors des grèves générales du 12 octobre 1925 ( contre la guerre du Maroc ) et du 7 novembre 1927 ( contre la vie chère ). Toutefois, à l'occasion de cette dernière, la C.G.T.- U. parvient à réunir un meeting de 250 personnes, mais à la fin de la séance, 50 participants seulement acceptent de se rendre en cortège à la sous-préfecture, si bien que la manifestation est annulée. Dans les années suivantes, l'union locale unitaire ne regroupe plus que quelques cheminots et quelques verriers.

 Malgré l'absence de militants encartés et la faiblesse de ses relais locaux, le P.C.F. maintient une certaine activité impulsée de l'extérieur. Il tient des réunions publiques, suivies de près par le commissariat spécial ( A.D.M.L., 4 M 6/36 ). Le 2 octobre 1926, il attire de 4 à 500 personnes au foyer du Théâtre pour entendre Robespierre Hénault, maire de Saint-Pierre des Corps, qui attaque le Cartel des Gauches et réclame des nationalisations. Le 10 novembre 1927, une réunion des Jeunes Communistes, organisée par des Tourangeaux, rassemble seulement 30 personnes. En février suivant, le Secours Rouge International n'en attire que 14. En mars, une conférence sur l'U.R.S.S. est suivie par 250 personnes, mais 100 seulement votent l'ordre du jour final. Le 23 mai 1929, les " Amis des Soviets " présentent au foyer du Théâtre une conférence de l'ancien anarchiste André Colomer, « revenu émerveillé » de son voyage en U.R.S.S. ; devant une centaine d'auditeurs, il insiste sur l'affranchissement des femmes, sur l'autorisation des avortements et sur la facilité des divorces. Henri Dumoulin, un marin du croiseur Courbet, avait dirigé un mouvement de désobéissance au cours de la guerre du Maroc ; condamné à quatre ans de prison, il est libéré de Fontevraud le 16 juin 1929 et attendu à sa sortie par 25 communistes de la région ; le lendemain, il parle à Saumur devant 200 auditeurs. Le 5 mars 1931, une réunion du Secours Rouge International n'a pas lieu, faute d'assistants.
 Certains meetings attirent davantage de monde, parce qu'ils sont contradictoires. Le 17 avril 1928, Joseph Decan, candidat communiste aux législatives, et Louis Bouët attaquent vivement les socialistes : « Ils ont failli à leurs promesses et à leur programme ; ils ont trahi la classe ouvrière. Ils ont voté le budget, la loi sur la nation armée, les fonds secrets, les crédits pour le Maroc et la Syrie ». Présents dans la salle, le candidat socialiste Aristide Hugonnet et Georges Reynes, secrétaire de la section S.F.I.O., répondent et le débat se prolonge jusqu'à 1 h du matin. A la fin, sur les 200 auditeurs, une cinquantaine de mains se lèvent pour approuver la candidature communiste.

4) Le renouveau temporaire du P.C.F.

 Lors de la constitution du Front Populaire ( sur lequel nous reviendrons au chapitre suivant ), le Parti Communiste est quasi inexistant à Saumur. Il est représenté localement par Jules Fourrier, un angevin devenu député du 15 ème arrondissement de Paris. En tout cas, il appelle désormais à voter pour les socialistes et les radicaux, il sort de son sectarisme et de son isolement. Une grande manifestation unitaire se déroule à Saumur le 14 juillet 1935.
 Le P.C. tire aussitôt bénéfice de son soutien à la gauche unie. Au premier et unique tour ( puisque Robert de Grandmaison est réélu ) des législatives du 26 avril 1936, son candidat, Félix Doiteau, charron-forgeron à Fontevraud, obtient 7,51 % des suffrages exprimés dans la ville de Saumur et 3,08 % pour l'ensemble de la circonscription. Il devance le candidat socialiste, le négociant montreuillais Eugène Deschamps ( 6,82 % à Saumur, 2,88 % dans la circonscription ).
 Le 13 février 1937, le secrétaire de la cellule, René Pivetaud, organise une réunion publique dans « la salle Robert-Amy », rue Seigneur ; 400 personnes viennent écouter trois orateurs, dont Georges Mée, l'anarchiste local ( A.D.M.L., 4 M 6/48 ). La cellule reprend vie. Le 12 mars 1938, une réunion en faveur de la retraite pour les vieux travailleurs regroupe 150 personnes, mais Didier, le secrétaire de l'époque, n'en attire plus que 40, le 25 février 1939. Le parti se déclare le ferme défenseur du Front Populaire et le garant de ses acquis. Quand la coalition se disloque, il reçoit des adhésions parmi les gens déçus. Au début de 1939, selon le commissaire spécial ( A.D.M.L., 1 M 6/86 ), la cellule compte 68 inscrits et 250 sympathisants ; elle se réunit au café Rio, 8-10 rue du Pavillon ; son bureau, composé de 8 personnes, dont une femme, s'est entièrement renouvelé ; aucun nom cité précédemment n'y apparaît ; les employés y sont plus nombreux que les ouvriers.
 Au lendemain du Pacte germano-soviétique et du déclenchement de la guerre, le parti communiste est accusé de menées antinationales ; Daladier le dissout le 26 septembre 1939. La police saumuroise surveille ses adhérents locaux et ne relève aucune action précise. Elle signale seulement l'attitude d'un gardien de la prison de Fontevraud et des propos d'un soldat détaché comme tueur à l'abattoir ( A.D.M.L., 4 M 6/38 ). La cellule semble avoir disparu.

5) La reconstruction du parti socialiste S.F.I.O.
 
Moins animée, l'histoire des autres tendances de la gauche sera plus brève, d'autant plus que la police en parle peu. Les minoritaires du congrès de Tours, décidés à fonder un parti réformiste agissant dans un cadre électoral et légaliste, ne sont qu'au nombre de 146 pour le Maine-et-Loire et de 7 à Saumur. La section de la ville démarre modestement, mais elle fonctionne pendant tout l'Entre-deux-guerres, ainsi que la section de Doué, alors que les sections de Fontevraud, de Montreuil-Bellay et de Longué ont une existence temporaire. La fédération a conservé l'hebdomadaire, L'Effort social, qui paraît avec des interruptions.

Titre de l'Effort Social

 La section contrôle la coopérative " la Laborieuse saumuroise " et dispose de relais au sein de la C.G.T. D'après le nombre de ses mandats aux congrès, elle progresse lentement, surtout au lendemain des succès électoraux. Aux municipales, grâce à une fusion avec les listes radicales au second tour, les socialistes obtiennent 4 élus en 1925, 3 élus en mai 1929 et 3 encore en mai 1935. Aux législatives d'avril 1928, Aristide Hugonnet, commerçant rue de la Petite-Bilange, secrétaire local de la Ligue des Droits de l'Homme, favorable à des nationalisations et à l'Office du blé, obtient un bon score, qui n'est pas significatif, car il n'y a pas de candidat radical. A l'élection législative de mai 1932, René Chaix, employé des P.T.T., attire 5,20 % des suffrages exprimés de la ville ; à celle de juin 1933, Georges Reynes doit se contenter de 4,75 %, alors qu'il n'y a pas de candidat communiste ; à celle d'avril 1936, Eugène Deschamps, négociant à Montreuil-Bellay, remonte à 6,82 %, mais arrive derrière le candidat du P.C.F.
 Les socialistes ont donc une audience limitée ; ils ne tirent pas bénéfice des déboires du P.C.F., les deux organisations ne sont pas des vases communicants. Ils jouent un rôle municipal, grâce à leurs bonnes relations avec les radicaux et avec Robert Amy en particulier. Ils ne comptent pas d'ouvriers dans leurs rangs, mais surtout des employés, souvent postiers, et des membres à tous les niveaux des professions commerciales.
 Georges Reynes, venu de Sète, arrive à Saumur vers 1927 comme professeur de mathématiques au collège de Garçons. Il habite 29 rue de la Petite-Bilange. « Bouillant » et « éloquent », selon les souvenirs de Pierre Goubert ( Un parcours d'historien, p. 77 ), il relance la section, devient secrétaire fédéral de la S.F.I.O., est candidat à toutes les élections, présent à toutes les réunions contradictoires et troisième adjoint au maire de Saumur [ à la rentrée de 1936, il est nommé à Sète, où il devient secrétaire de la section, sans faire une grande carrière, car la place de leader est prise par Jules Moch ].
 La section socialiste de Saumur compte 100 membres, selon un rapport du préfet de décembre 1934 ( A.D.M.L., 4 M 6/48 - secrétaire : Georges Reynes, trésorier : Marcel Carteau, employé P.T.T. ). Y apparaissent quelques membres des Jeunesses Socialistes, fort turbulents : Marcel Baufrère, « Marcel essayait d'expliquer à quelques communistes sérieux ( des ouvriers non fanatisés ) que le bolchevisme russe était en pleine « déviation » de type directorial ou napoléonien » ( P. Goubert, p. 90 ) ; Lionel Marmin, un étudiant en lettres, qui vient de Beaufort, et quelques demoiselles très activistes.
 Les courroies de transmission sont minces. La C.G.T. réunifiée demeure réformiste, mais tient à son indépendance ; elle ne compte que 829 adhérents pour l'ensemble de l'arrondissement en 1939 ( d'après un rapport des Renseignements généraux de 1943, A.D.M.L., 140 W 56 ). Encore plus coupée de toute action politique, l'Union des Syndicats chrétiens compte 370 adhérents. L'ancienne loge maçonnique, la Sociale saumuroise, existe toujours ( vénérables : Doignon, employé P.T.T., puis Limousin, directeur d'école ), sans manifester aucune activité, mais influente, car elle compte parmi ses membres le maire Robert Amy.
 Les luttes entre tendances constituant la plaie permanente du Parti socialiste, une scission se produit en 1933-1934 ; Marcel Déat et les néo-socialistes veulent la participation au gouvernement et le planisme, sans cacher une certaine admiration pour Mussolini. A Saumur, Théodore Guillemet, garagiste route de Rouen, et son fils Michel se déclarent néo-socialistes, quittent la section et entraînent avec eux une quarantaine d'adhérents. On n'entend plus parler de ce groupe. En 1938, la Gauche révolutionnaire de Marceau Pivert quitte à son tour le parti, sans rencontrer le moindre écho dans le Maine-et-Loire. Prise dans ces remous, la section S.F.I.O. de Saumur n'est guère dynamique. Avec le départ de Reynes, elle a perdu le poste d'adjoint au maire. Les radicaux restent les maîtres du jeu.

6) La nébuleuse radicale

 La " Fédération républicaine, radicale et radicale-socialiste de Maine-et-Loire " éclate en 1924. La majorité se radicalise et prend des orientations plus progressistes en s'alliant avec les socialistes dans le Cartel des Gauches. A Saumur, le nouveau cours impulsé par Robert Amy aboutit à une victoire électorale, que nous étudions longuement au chapitre suivant : Le tournant de 1925.
 Les radicaux ne fonctionnent pas selon la structure des partis précédents ; on ne trouve pas de listes d'adhérents, pas de réunion mensuelle, pas de secrétaire élu, pas de discipline de parti, seulement un congrès annuel. Ils sont organisés en " comités républicains ", des sortes de clubs d'une grande souplesse de fonctionnement. Dans le Saumurois, il existe un comité dans chaque canton ; quand une commune compte beaucoup d'élus de la gauche modérée, se met en place un comité local autour d'un notable ( à Villebernier, Chacé, Varrains, Fontevraud, le Coudray-Macouard ). Au-dessus, le comité d'arrondissement, présidé par le docteur Peton, ensuite par Léon Richard, puis par Robert Amy, se réunit surtout dans les périodes électorales ; il prend les grandes décisions sous le titre " Sous-Fédération des comités radicaux et radicaux-socialistes de la circonscription de Saumur ".
 La nébuleuse radicale quadrille efficacement la région, grâce à ses réseaux d'élus locaux et grâce aux nombreuses structures amies : la Fédération des Sociétés Agréées ( S.A.G. ), encore présidée par Robert Amy, qui regroupe les sociétés sportives du Saumurois ; la Fédération nationale des Combattants républicains, dont la section locale est présidée par René Hulin ; les amicales laïques, qui gèrent les caisses des écoles ; le patronage laïque, qui est implanté dans des locaux délabrés de la rue Duplessis-Mornay et qui accueille les enfants le jeudi ; la section saumuroise de la Ligue des Droits de l'Homme, à la tête de laquelle le médecin Paul Seigneur, proche des radicaux, succède au socialiste Aristide Hugonnet ; la Libre Pensée et la loge " la Persévérance " ( vénérables : Edmond Apparu, premier adjoint au maire, puis Déré, directeur de l'hospice ), ces associations étant plus dominées que dominantes, quoi qu'en dise L'Echo saumurois. Les radicaux saumurois bénéficient de l'appui d'élus voisins et amis : l'avocat Jean Hérard, député de Baugé de 1928 à 1936 ; l'avocat Emile Perrein, né à Saumur en 1882, fils du pharmacien, député d'Angers de 1932 à 1940 ; l'avocat William Bertrand, député de la Charente-Inférieure, à plusieurs reprises ministre de la Marine marchande, déjà présent dans la région, car son épouse possède une maison au Coudray-Macouard.
 Les radicaux n'exposent pas de programme politique détaillé. Ils avancent habituellement trois thèmes : la défense de la laïcité, qu'ils placent en tête, des mesures sociales, surtout sur le logement, la paix internationale par le soutien aux orientations d'Aristide Briand et de la S.D.N., ces trois points étant indispensables pour obtenir un bon report des voix des autres partis de gauche.
 Parmi les noms qui apparaissent en lumière, figurent fort peu de salariés, hormis quelques enseignants ; les radicaux appartiennent surtout aux professions libérales ( nombreux avocats et médecins ) et à tous les niveaux de la bourgeoisie, depuis les petits propriétaires viticulteurs, les petits commerçants jusqu'aux gros négociants.
 Leurs réseaux efficaces, leur souplesse de fonctionnement sans doctrinarisme leur permettent de contrôler Saumur et ses environs proches. Ils trustent les mairies, les postes de conseiller général et de conseiller d'arrondissement ; à Saumur, ils remportent largement les trois élections municipales de 1925, 1929 et 1935 ( voir analyse détaillée de ces scrutins ). Mais ils ne montent pas plus haut, le poste de député est un fief familial de Georges et de Robert de Grandmaison, très solidement implantés dans le sud de leur circonscription ; tout au plus, peuvent-ils espérer les égaler dans la ville en fonction du poids de leur candidat.

7) Un foyer trotskiste

 Louis Bouët vient encore le 17 avril 1928 animer à Saumur une réunion de propagande du P.C.F. Il est très attaché à Trotski, qu'il a rencontré ; quand ce dernier est expulsé de l'U.R.S.S. en février 1929, il rend public ses doutes sur le régime soviétique et les méthodes de Staline ; il est exclu du P.C.F. en 1930. Rêvant toujours d'une révolution pure et dure, il adhère au Cercle communiste démocratique de Boris Souvarine. Il critique vivement l'U.R.S.S., puis le pacte germano-soviétique. En réalité, il ne milite plus, il a pris sa retraite, s'est installé dans une H.B.M., 3 avenue Victor-Hugo et défriche un jardin aux Chapes Noires. Il rencontre seulement un petit cercle d'amis, tous plus ou moins acquis au trotskisme :
- Marcel Martinet, ancien directeur littéraire de l'Humanité, gravement malade, s'est installé à Saumur en 1938 ( voir note biographique ).Manuel scolaire fabriqué par l'imprimerie du Progrès
- Louis Boutreux, instituteur à l'école des Récollets, publie en 1929 une petite histoire de l'Anjou, complétée par une collection de 40 cartes postales. Appliquant un strict marxisme, il commence ses chapitres par une longue description du travail et de l'agriculture ; ensuite, les événements politiques sont vite expédiés. Le Roi-Soleil est arrangé en 5 lignes : « LOUIS XIV. - Nous avons dit les maux causés par la révocation de l'Edit de Nantes. Les trop nombreuses guerres de Louis XIV provoquèrent une crise industrielle et commerciale sérieuse ». La « tyrannie de Napoléon III » est réduite à l'insurrection de la Marianne. Ce manuel original, si peu conforme au roman national officiel, était interdit dans les écoles.
- Le commandant Boncoeur, ancien officier de marine, et son épouse, enseigante, ainsi que l'institutrice Eugénie Boudault fréquentent aussi ce petit cercle.
- Le postier Marcel Baufrère, qui faisait de l'entrisme à la S.F.I.O., s'en fait exclure et adhère au Parti Ouvrier Internationaliste. Le 14 février 1937, il organise une réunion publique au théâtre de Saumur : en présence de Louis Bouët, Fred Zeller vient y dénoncer les trucages du procès de Moscou ( Frédéric Dabouis, Le Parti ouvrier internationaliste en Anjou. Fragments de l'histoire du mouvement trotskyste en Maine-et-Loire ( 1936-1939 ), publié sur le site du CESA. Nullement inquiet devant les menaces d'Hitler, il prêche le pacifisme et se fait inculper pour « provocations à la désobéissance ». Mais Baufrère quitte Saumur à l'automne 1938.
 Un petit groupe d'une dizaine de personnes est classé en janvier 1939 comme appartenant à la IVe Internationale, dirigée par Fred Zeller. Pratiquant volontiers la surenchère, il attaque plus souvent la gauche que la droite. Louis Bouët est le seul Saumurois fiché comme « extrémiste » ( A.D.M.L., 1 M 6/86 ), ce qui lui vaut d'être arrêté le 13 juin 1940 par un gouvernement aux abois et interné dans un château en Dordogne.

8) Quelques anarchistes

 Georges Mée, maçon, est l'actif secrétaire du groupe de Saumur de l'Union anarchiste. Il trouve quelque écho chez les anarcho-syndicalistes.

 Emile Dupré, né en 1860, avait été cuisinier sur les transatlantiques et était fiché comme objecteur de conscience. Retraité 100 rue Nationale à Saint-Hilaire-Saint-Florent, il organise surtout des actions pacifistes et manifeste contre l'organisation de la défense passive. En 1941, il est soupçonné, avec quelques arguments, d'avoir diffusé des tracts attaquant le régime de Vichy ; sommairement classé comme communiste, il est l'objet d'une perquisition de la police française, qui découvre chez lui une liste de sympathisants et plusieurs mètres-cubes de documents libertaires ( A.D.M.L., 97 W 24 ). Le sous-préfet le convoque pour l'admonester, sans pousser plus loin l'enquête.

 Saumur n'est pas une cité si tranquille.

 

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