1) La droite modérée
Très puissante
au temps de l'Union sacrée et sans rivale de son bord,
la droite classique n'est pas structurée sous forme de
partis ; elle compte fort peu de membres inscrits dans une
organisation. Elle se réveille dans les périodes
électorales, où, au cours d'un banquet, elle désigne
ses candidats et alimente ses caisses. Ses chefs naturels sont
les députés Georges, puis Robert de Grandmaison ;
elle reprend leurs étiquettes, Union Républicaine
Démocratique, Fédération Républicaine,
Union Nationale, sans que ces titres correspondent à une
organisation locale permanente. Les seules structures saumuroises
qui apparaissent sont éphémères, par exemple,
aux élections de 1928, un comité anticartelliste
( contre le Cartel des Gauches ).
La droite locale manque aussi de leader dynamique ; ses
porte-parole habituels au sein du Conseil municipal, Joseph Vidal-Poisson
( né en 1863, à trois reprises candidat malheureux
au poste de maire ) et Paul Mayaud n'ont pas une grande autorité
personnelle sur leurs co-listiers, qui sont des notables de la
ville, les chefs des grandes entreprises, renforcés par
un médecin, un notaire, des négociants et des propriétaires.
Il n'y a pas de discipline de vote.
Sans surprise, cette droite se révèle conservatrice,
cléricale et nationaliste, tout en évoluant :
avant la guerre, elle était majoritairement royaliste,
elle semble désormais accepter le régime républicain
et la démocratie élective. Elle combat la gauche
à la tête des affaires municipales et déteste
Robert Amy ; malgré tout, elle s'abstient souvent
sur les questions sociales et approuve la construction des H.B.M.
2) Un militant de la Jeune République
Guy Menant, né
à Orléans en 1891, s'installe à Saumur comme
herboriste et adhère à de nombreuses associations
; il préside en particulier la Ligue aéronautique
saumuroise.
Membre fondateur du Rassemblement universel pour la Paix,
il organise à Saumur, en 1932, une exposition pacifiste
( dont nous reparlerons au chapitre suivant ). Surtout,
il milite à la Ligue de la Jeune République, dont
il préside le bureau politique national. Cette organisation
développe des thèses avancées : égalité
civique pour les femmes, création d'un grand secteur nationalisé
et généralisation des structures coopératives,
lois sociales en faveur des ouvriers, refonte du Sénat
et mise en place d'une IV ème République. Au
cours d'un débat public, le socialiste Georges Reynes admet
que ce programme n'est guère différent du sien.
Mais il y a une barrière de taille : la Jeune République
est l'héritière du mouvement d'action catholique
" le Sillon " et elle s'oppose à l'anticléricalisme
des partis de gauche.
En février 1926, elle tient une conférence
à l'hôtel de la Paix et enregistre des adhésions,
selon l'Echo saumurois. Aux élections municipales
de 1929, Guy Menant se porte candidat sur la liste de droite de
la deuxième section ; cette " liste d'action
républicaine démocratique et sociale "
développe des propositions nettement plus avancées
que celles des autres sections. Au second tour du scrutin, Guy
Menant obtient 306 voix, il lui en manque 46 pour être élu.
Malgré ce demi-succès, il comprend que son avenir
est bouché à Saumur, où il est isolé
et où il n'anime aucun groupe politique local. Coincé
entre la gauche et la droite, il a choisi cette dernière,
sans partager ses idées.
En 1932, appelé par des groupements ruraux de la
Mayenne aux idées progressistes, il se porte comme candidat
" Jeune République " dans ce département
et il est élu député de Château-Gontier
sur des thèmes avant tout pacifistes. Il ne se représente
pas en 1936. On le revoit à Saumur participer au soutien
de l'Espagne républicaine.
[ Pendant la Seconde Guerre mondiale, il rejoint l'Afrique
du Nord et devient secrétaire général de
la France combattante. Après la libération, il est
nommé ambassadeur en Albanie, puis au Panama et termine
sa carrière comme viguier d'Andorre. ]
3) Le Parti Démocrate Populaire
Le Parti Démocrate
Populaire, ancêtre de la Démocratie chrétienne,
reprend les orientations de la Jeune République, sous une
forme édulcorée et plus opportuniste. Une fédération
est créée à Angers le 17 avril 1926, sous
la présidence d'Alfred Bour.
Au début de mai 1931, ce parti tient une réunion
publique à Saumur devant 400 auditeurs ( A.D.M.L.,
4 M 6/51 ). Les orateurs se déclarent favorables
à une politique de détente internationale et, en
matière scolaire, pour une école unique dans sa
pédagogie, mais pour la liberté de l'enseignement.
Deux contradicteurs interviennent. Le socialiste Georges Reynes
affirme que l'attitude des parlementaires démocrates-populaires
ne correspond pas au programme énoncé et n'obtient
pas de réponses précises sur le problème
de la laïcité. Guy Menant reproche au nouveau parti
d'avoir quitté son organisation, car il ne voulait pas
suivre son programme de gauche.
Un organe de presse favorable, l'Ouest-Eclair ( édition
du Maine-et-Loire du 2 juillet 1931 ), annonce la création
récente à Saumur d'une section du Parti Démocrate
Populaire, en présence d'une centaine de jeunes sympathisants.
Le président de la section, Camille Noël-Tessier,
a un certain poids : fils d'un typographe de l'Echo saumurois,
il préside le Vélo-Sport saumurois, il dirige les
caves de Grenelle, il est vice-président de la fédération
départementale du parti et a été élu
conseiller municipal en 1929. Fort d'une petite cinquantaine de
membres, le parti se réunit tous les mois dans la salle
de Justice de Paix de la rue Bonnemère ; l'Ouest-Eclair
s'en fait l'écho.
Aux élections municipales de 1935, ses membres font
listes communes avec la droite classique. Cette dernière
ne leur accorde aucune place dans la 1 ère section,
là où l'élection est assurée. Dans
la 2 ème section, Camille Noël-Tessier se représente,
en compagnie de Fernand
Angibault, sculpteur. Ils obtiennent des scores médiocres ;
au second tour, où il reste un siège à pourvoir,
C. Noël-Tessier affronte le retraité radical Léon
Auriault, qui le bat largement avec 550 voix contre 387. Dans
la 3 ème section, Emmanuel
Clairefond participe à une liste d'Union Nationale
avec l'extrême droite emmenée par Jean Decker ; il
obtient 221 voix au premier tour, il lui en faudrait 150 de plus
pour être élu. Le Parti Démocrate Populaire
reste donc encore marginal dans le paysage politique saumurois.
La droite se diversifie
donc nettement, d'un côté sur une aile qu'on pourrait
qualifier de centriste, mais encore beaucoup plus puissamment
du côté de l'extrême droite.
Le courant royaliste va en s'affaiblissant, car une partie
de ses membres rejoint les Croix de Feu. Dans le département,
le siège central a été abandonné.
A Saumur, une association de la Ligue d'Action Française
se maintient, forte de 120 membres en janvier 1939, d'après
les dires du commissaire spécial ( A.D.M.L., 1 M 6/86 ).
Elle se réunit régulièrement à l'Hôtel
de Londres, sous la présidence d'Etienne Madelin, dirigeant
de la succursale de Lille-Bonnières et Colombes, fils d'un
général et neveu de Louis Madelin, historien et
académicien.
L'Action Française a aussi son groupe de Camelots
du Roi, qui vend sa presse à la criée et qui se
fait remarquer par ses méthodes violentes. Le chef de cette
petite bande est Alexis Langlois, jeune négociant en vins
mousseux de Saint-Hilaire-Saint-Florent ; au temps du Front
Populaire, les monuments de la ville sont barbouillés de
peinture blanche et d'inscriptions " Vive le Roy ".
Peu habitués aux exploits de ces tagueurs, les Saumurois
sont scandalisés. La police identifie d'abord deux jeunes
gens de la rue du Pressoir. Interrogé, Alexis Langlois
admet avoir inspiré ces manifestations, sans y participer
lui-même. Le tribunal correctionnel de Saumur, le 28 mai
1936, le condamne à 16 F d'amende pour dégradations
et à une contravention de 6 F ( Ouest-Eclair,
1er avril 1936 et A.D.M.L., 4 M 6/67 ).
D'autres groupements d'extrême
droite mènent une existence en pointillés à
Saumur depuis l'affaire Dreyfus. L'Union des Patriotes de l'Anjou
( dirigée par Jacques Bordier, héritier de
la banque angevine et futur résistant ) a une section
dans la ville animée par un certain Poirier. Fin novembre
1936, elle organise une conférence salle Carnot, au cours
de laquelle le journaliste Pierre Héricourt vante l'ordre
et la foi des nationalistes espagnols devant 600 auditeurs ( Le
Petit Courrier, 1er décembre 1936 ).
Les Croix de Feu du colonel de la Rocque organisent une
manifestation sanglante autour du Palais Bourbon le 6 février
1934. Deux membres saumurois y auraient participé :
Juret, marchand de charbon, rue Bury, et Jean Decker, photographe,
47 rue Nationale. Le commissaire spécial ne sait pas quel
rôle ils ont joué et il ajoute qu'ils « sont
connus pour leurs opinions très modérées »,
ce qui n'est guère évident ( A.D.M.L., 4 M 6/67
- le commissaire reste évasif sur l'extrême droite,
je le soupçonne d'être sympathisant ).
Il n'y a pas encore de mouvement structuré à
Saumur. En décembre 1935, le Théâtre d'action
pacifiste, dirigé par Sédillot, vient jouer " la
Marche héroïque ", une pièce très
engagée, que le maire autorise. Une contre-manifestation
des groupes d'extrême droite est organisée, elle
entraîne une mobilisation et une propagande au porte à
porte. La section des Croix de Feu se constitue alors ; elle
reçoit le soutien ouvert de certains milieux d'anciens
combattants, d'officiers à la retraite et, fait nouveau,
d'officiers en activité ( le colonel de la Rocque
avait été stagiaire à l'Ecole de cavalerie ).
D'après le sous-préfet, il était question
de porter à la tête du groupe le colonel Jules Amiot,
maire de Saint-Hilaire-Saint-Florent et président de l'U.N.C.
de l'arrondissement ; ce dernier manifeste de la sympathie, sans
pour autant s'engager plus avant. Ce même sous-préfet
estime à plusieurs milliers le nombre des membres des Croix
de Feu dans son arrondissement. Pour la ville, l'Echo saumurois
du 16 mai 1936 rapporte que le " Mouvement Social Français
des Croix de Feu " vient de tenir son assemblée
mensuelle à la salle Carnot devant 400 présents.
Après l'interdiction
de cette ligue, le colonel de la Rocque fonde le Parti Social
Français le 7 juillet 1936. La nouvelle organisation regroupe
les Croix de Feu, d'anciens camelots du Roi, des membres d'autres
ligues et des adversaires véhéments du Front Populaire.
Ses tracts sont rédigés sur un ton expéditif :
« En 1918, les communistes russes, tous Juifs et FFM,
ont trahi les poilus français » ( A.D.M.L.,
4 M 6/49 ). Elle attire des nervis, capables de
recourir aux moyens extrêmes. Nous parlons longuement dans
le dossier suivant du vol d'armes
commis à l'Ecole de cavalerie dans la nuit du 5 au 6 février
1937 ; des membres du P.S.F. sont soupçonnés
( sans preuves décisives ) ; la vaste enquête
policière permet de mesurer l'ampleur des ramifications
du nouveau parti ( A.D.M.L., 4 M 6/67 ).
Fin 1936-début 1937, le P.S.F. fait des progrès
fulgurants dans le Maine-et-Loire. Il s'implante en force autour
de Cholet, où le maire et le député lui sont
acquis. Il tient des réunions très suivies dans
toutes les communes du département, à Doué,
chez M. Chatenay, pépiniériste, à Montreuil-Bellay,
où il réunit de 5 à 600 personnes, alors
qu'une réunion de soutien au Front Populaire n'en rassemble
que 50. Il devient très puissant dans le vignoble du Saumurois
et du Layon, où une crise viticole se greffe sur un fond
bonapartiste. Philippe Gabillard, « Les viticulteurs
angevins et le mouvement Croix de Feu - P.S.F. », A.B.P.O.,
1983, p. 483-494, admet des effectifs de 5 000 adhérents
pour le vignoble. Des caves troglodytiques de Saint-Cyr-en-Bourg
sont le siège de réunions animées.
Saumur reste un peu à l'écart de l'oeil du
cyclone. Le mercredi 21 octobre 1936, Houdet, le président
de la fédération départementale du P.S.F.,
vient mettre en place le comité de Direction de la ville
en présence de 300 membres. C'est un certain Poucin, habitant
Villebernier, qui est porté à la présidence.
Depuis le mois de juillet, le parti tenait une permanence tous
les soirs, 6 rue Lecoy ; en novembre 1936, cette permanence
est transférée dans la petite salle de l'hôtel
de Londres, puis, en février 1938, elle réapparaît
33 rue Saint-Nicolas.
L'organisation a le sens de la propagande ; elle fait
imprimer des affiches aux trois couleurs nationales ; elle
distribue une brochure de 64 pages, rédigée en termes
simples et présentant la célèbre devise :

Les cotisations sont raisonnables :
12 F par an pour les adhérents assujettis aux cotisations
sociales, 20 F pour les autres. Le P.S.F. devient un parti de
masse. La Petite Loire du 22 novembre 1936 annonce un total
de 400 présents pour la réunion qu'il vient de tenir
à Saint-Hilaire-Saint-Florent. Le 25 avril 1937, il tient
une réunion privée sur invitations dans la salle
Carnot ; 500 personnes y assistent, dont beaucoup de femmes ;
le préfet réquisitionne une vingtaine de gendarmes
par crainte d'incidents ou de contre-manifestation ( A.D.M.L.,
4 M 6/49 ). Ce nombre de 500 personnes, qui réapparaît,
correspond au total des adhérents et des sympathisants
; les militants encartés se stabilise plutôt aux
environs de 250, le total des présents à la réunion
mensuelle du 24 mai 1937. Le P.S.F. est capable de mobiliser des
foules ; les samedi 29 et dimanche 30 juillet 1939, le colonel
de la Rocque participe à douze rassemblements organisés
dans le département ; il parle à Saumur à
17 h, puis à Doué à 18 h, etc. Aucun incident
n'est signalé dans la ville.
Le parti dispose de bons relais. L'hebdomadaire la Petite
Loire milite en sa faveur ; le Petit Courrier
diffuse ses communiqués et donne des comptes rendus de
ses réunions ; l'Echo saumurois se montre relativement
proche. Les milieux d'anciens combattants et de militaires sont
largement acquis. Plusieurs dirigeants des caves de Saint-Hilaire-Saint-Florent
adhèrent ; le reste du patronat local est bienveillant,
sans adhérer. Le gros des troupes est formé de petits
commerçants et artisans.
Le Parti Social Français se constitue en micro-société,
dépassant l'horizon traditionnel des partis politiques.
A Saumur, il organise de fréquentes réunions amicales,
où il rassemble les familles, dans des soirées de
détente, au cours desquelles Jean Decker raconte de bonnes
histoires, dans des piques-niques à la belle saison, dans
un bal costumé à l'hôtel de Londres, où
défilent 60 personnes travesties. Plus surprenant encore,
en février 1939, il donne deux représentations théâtrales
de la comédie en 3 actes " Amour, quand tu nous
tiens ! ", dans le petit théâtre de Saint-Hilaire-Saint-Florent,
et en présence du colonel Amiot, qui leur a prêté
la salle. Le dimanche 31 janvier 1937, le comité local
du P.S.F. fait célébrer une messe à Saint-Pierre,
en mémoire de Jean Mermoz, son vice-président national
; les membres munis de leur insigne y disposent de places réservées.
Dans chaque bureau est mis en place un « président
aux loisirs ». Le comité a ses oeuvres sociales,
il organise des arbres de Noël et il envoie des enfants dans
des colonies de vacances du parti.
Il édite aussi un bulletin local, " Saumur
P.S.F. ", dont je n'ai pas trouvé de numéro,
mais dont l'Echo saumurois du 8 octobre 1938 recopie un
article ; il s'intitule « Les origines de M. Karfunkelstein
dit Blum » et raconte à sa façon la jeunesse
de l'ancien président du Conseil : « Son
père, Allemand, partit en 1871 pour Vidin ( Bulgarie ),
comme instituteur israëlite ». Le petit Léon
y serait né... Tout cela reprend des affabulations d'Henri
Béraud, recopiées par Céline.
Sans le moindre doute, le P.S.F. est de loin l'organisation
politique la plus nombreuse et la plus active de Saumur à
la veille de la guerre, sans pour autant atteindre la puissance
qu'il étale à Cholet ou dans le vignoble. Quel est
son potentiel électoral ? Il n'a pas présenté
de candidat aux cantonales d'octobre 1937, et les législatives
de 1940 n'ont pas eu lieu. Il lui manque un leader local, aucun
membre influent de la droite traditionnelle ne l'ayant publiquement
rejoint. Son dirigeant le plus connu est le photographe Jean Decker,
qui obtenait des résultats appréciables aux élections
municipales, sans jamais être élu.
Depuis qu'il est devenu une organisation de masse aux facettes
multiples, le parti se veut honorable. Les renseignements généraux
ne le classent plus parmi les partis extrémistes, même
si, de temps à autre, remontent quelques remugles du passé
fascisant des premiers Croix de Feu. Le P.S.F. se calme et ne
cherche plus à renverser la république par un coup
de force. Il devient un rassemblement d'une droite marquée,
qui pratique le culte du chef et qui propose une république
de type présidentiel, un programme qui depuis a connu du
succès.