Les droites de 1919 à 1940

 

1) La droite modérée

 Très puissante au temps de l'Union sacrée et sans rivale de son bord, la droite classique n'est pas structurée sous forme de partis ; elle compte fort peu de membres inscrits dans une organisation. Elle se réveille dans les périodes électorales, où, au cours d'un banquet, elle désigne ses candidats et alimente ses caisses. Ses chefs naturels sont les députés Georges, puis Robert de Grandmaison ; elle reprend leurs étiquettes, Union Républicaine Démocratique, Fédération Républicaine, Union Nationale, sans que ces titres correspondent à une organisation locale permanente. Les seules structures saumuroises qui apparaissent sont éphémères, par exemple, aux élections de 1928, un comité anticartelliste ( contre le Cartel des Gauches ).
 La droite locale manque aussi de leader dynamique ; ses porte-parole habituels au sein du Conseil municipal, Joseph Vidal-Poisson ( né en 1863, à trois reprises candidat malheureux au poste de maire ) et Paul Mayaud n'ont pas une grande autorité personnelle sur leurs co-listiers, qui sont des notables de la ville, les chefs des grandes entreprises, renforcés par un médecin, un notaire, des négociants et des propriétaires. Il n'y a pas de discipline de vote.
 Sans surprise, cette droite se révèle conservatrice, cléricale et nationaliste, tout en évoluant sur un point : avant la guerre, elle était majoritairement royaliste, elle semble désormais accepter le régime républicain et la démocratie élective. Elle combat la gauche à la tête des affaires municipales et déteste Robert Amy ; malgré tout, elle s'abstient souvent sur les questions sociales et approuve la construction des H.B.M.

2) Un militant de la Jeune République : Guy Menant

 Guy Menant, né à Orléans en 1891, s'installe à Saumur comme herboriste et adhère à de nombreuses associations ; il préside en particulier la Ligue aéronautique saumuroise.
 Membre fondateur du Rassemblement universel pour la Paix, il organise à Saumur, en 1932, une exposition pacifiste ( dont nous reparlerons au chapitre suivant ). Surtout, il milite à la Ligue de la Jeune République, dont il préside le bureau politique national. Cette organisation développe des thèses avancées : égalité civique pour les femmes, création d'un grand secteur nationalisé et généralisation des structures coopératives, lois sociales en faveur des ouvriers, refonte du Sénat et mise en place d'une IV ème République. Au cours d'un débat public, le socialiste Georges Reynes admet que ce programme n'est guère différent du sien. Mais il y a une barrière de taille : la Jeune République est l'héritière du mouvement d'action catholique " le Sillon " et elle s'oppose à l'anticléricalisme des partis de gauche. Or, à cette époque, le critère religieux l'emporte sur tous les autres.
 En février 1926, la Jeune République tient une conférence à l'hôtel de la Paix et enregistre des adhésions, selon l'Echo saumurois. Aux élections municipales de 1929, Guy Menant se porte candidat sur la liste de droite de la deuxième section ; cette " liste d'action républicaine démocratique et sociale " développe des propositions nettement plus avancées que celles des autres sections. Au second tour du scrutin, Guy Menant obtient 306 voix, il lui en manque 46 pour être élu. Malgré ce demi-succès, il comprend que son avenir est bouché à Saumur, où il est isolé et où il n'anime aucun groupe politique local. Coincé entre la gauche et la droite, il a choisi cette dernière, sans partager ses idées.
 En 1932, appelé par des groupements ruraux de la Mayenne aux idées progressistes, il se porte comme candidat " Jeune République " dans ce département et il est élu député de Château-Gontier sur les thèmes de la paix et de la coopération paysanne. Il ne se représente pas en 1936.
 On le revoit à Saumur participer au soutien de l'Espagne républicaine. Il est le propriétaire apparent de l'hebdomadaire en langue allemande " Die Zukunft ", l'Avenir, organe de l'Union franco-allemande de 1938 à 1940, qui regroupe d'éminents intellectuels antihitlériens réfugiés en France.
 [ Pendant la Seconde Guerre mondiale, il rejoint l'Afrique du Nord et devient secrétaire général de la France combattante. Après la libération, il est nommé ambassadeur en Albanie, puis au Panama et termine sa carrière comme viguier d'Andorre. ]

3) Le Parti Démocrate Populaire

 Le Parti Démocrate Populaire, ancêtre de la Démocratie chrétienne, reprend les orientations de la Jeune République, sous une forme édulcorée et plus opportuniste. Une fédération est créée à Angers le 17 avril 1926, sous la présidence d'Alfred Bour.
 Au début de mai 1931, ce parti tient une réunion publique à Saumur devant 400 auditeurs ( A.D.M.L., 4 M 6/51 ). Les orateurs se déclarent favorables à une politique de détente internationale et, en matière scolaire, pour une école unique dans sa pédagogie, mais pour la liberté de l'enseignement. Deux contradicteurs interviennent. Le socialiste Georges Reynes affirme que l'attitude des parlementaires démocrates-populaires ne correspond pas au programme énoncé et n'obtient pas de réponses précises sur le problème de la laïcité. Guy Menant reproche au nouveau parti d'avoir quitté son organisation, car il ne voulait pas suivre son programme de gauche.
 Un organe de presse favorable, l'Ouest-Eclair ( édition du Maine-et-Loire du 2 juillet 1931 ), annonce la création récente à Saumur d'une section du Parti Démocrate Populaire, en présence d'une centaine de jeunes sympathisants. Le président de la section, Camille Noël-Tessier, a un certain poids : fils d'un typographe de l'Echo saumurois, il préside le Vélo-Sport saumurois, il dirige les caves de Grenelle, il est vice-président de la fédération départementale du parti et a été élu conseiller municipal en 1929. Fort d'une petite cinquantaine de membres, le parti se réunit tous les mois dans la salle de Justice de Paix de la rue Bonnemère ; l'Ouest-Eclair s'en fait l'écho.
 Aux élections municipales de 1935, ses membres font listes communes avec la droite classique. Cette dernière ne leur accorde aucune place dans la 1 ère section, là où l'élection est assurée. Dans la 2 ème section, Camille Noël-Tessier se représente, en compagnie de Fernand Angibault, sculpteur. Ils obtiennent des scores médiocres ; au second tour, où il reste un siège à pourvoir, C. Noël-Tessier affronte le retraité radical Léon Auriault, qui le bat largement avec 550 voix contre 387. Dans la 3 ème section, Emmanuel Clairefond participe à une liste d'Union Nationale avec l'extrême droite emmenée par Jean Decker ; il obtient 221 voix au premier tour, il lui en faudrait 150 de plus pour être élu. Le Parti Démocrate Populaire reste donc, pour l'instant, marginal dans le paysage politique saumurois.

4) L'Action Française

 La droite se diversifie donc nettement, d'un côté sur une aile qu'on pourrait qualifier de centriste, mais encore beaucoup plus puissamment du côté de l'extrême droite.
 Le courant royaliste va en s'affaiblissant, car une partie de ses membres ont rejoint les Croix de Feu. Dans le département, le siège central a été abandonné. A Saumur, une association de la Ligue d'Action Française se maintient, forte de 120 membres en janvier 1939, d'après les dires du commissaire spécial ( A.D.M.L., 1 M 6/86 ). Elle se réunit régulièrement à l'Hôtel de Londres, sous la présidence d'Etienne Madelin, dirigeant de la succursale de Lille-Bonnières et Colombes, fils d'un général et neveu de Louis Madelin, historien apprécié et académicien.
 L'Action Française a aussi son groupe de Camelots du Roi, qui vend sa presse à la criée et qui se fait remarquer par ses méthodes violentes. Le chef de cette petite bande est Alexis Langlois, jeune négociant en vins mousseux de Saint-Hilaire-Saint-Florent ; au temps du Front Populaire, les monuments de la ville sont barbouillés de peinture blanche et d'inscriptions " Vive le Roy ". Peu habitués aux exploits de ces tagueurs, les Saumurois sont scandalisés. La police identifie d'abord deux jeunes gens de la rue du Pressoir. Interrogé, Alexis Langlois admet avoir inspiré ces manifestations, sans y participer lui-même. Le tribunal correctionnel de Saumur, le 28 mai 1936, le condamne à 16 F d'amende pour dégradations et à une contravention de 6 F ( Ouest-Eclair, 1er avril 1936 et A.D.M.L., 4 M 6/67 ).

5) Les ligues

 D'autres groupements d'extrême droite mènent une existence en pointillés à Saumur depuis l'affaire Dreyfus. L'Union des Patriotes de l'Anjou ( dirigée par Jacques Bordier, héritier de la banque angevine et futur résistant ) a une section dans la ville animée par un certain Poirier. Fin novembre 1936, elle organise une conférence salle Carnot, au cours de laquelle le journaliste Pierre Héricourt vante l'ordre et la foi des nationalistes espagnols devant 600 auditeurs ( Le Petit Courrier, 1er décembre 1936 ).
 Les Croix de Feu du colonel de la Rocque participent à la manifestation sanglante autour du Palais Bourbon le 6 février 1934. Deux membres saumurois y auraient participé : Juret, marchand de charbon, rue Bury, et Jean Decker, photographe, 47 rue Nationale. Le commissaire spécial ne sait pas quel rôle ils ont joué et il ajoute qu'ils « sont connus pour leurs opinions très modérées », ce qui n'est guère évident ( A.D.M.L., 4 M 6/67 - le commissaire reste évasif sur l'extrême droite, je le soupçonne d'être sympathisant ).
 Il n'y a pas encore de mouvement structuré à Saumur. En décembre 1935, le Théâtre d'action pacifiste, dirigé par Sédillot, vient jouer " la Marche héroïque ", une pièce très engagée, que le maire autorise. Une contre-manifestation des groupes d'extrême droite est organisée, elle entraîne une mobilisation et une propagande au porte à porte. La section des Croix de Feu se constitue alors ; elle reçoit le soutien ouvert de certains milieux d'anciens combattants, d'officiers à la retraite et, fait nouveau, d'officiers en activité ( le colonel de la Rocque avait été stagiaire à l'Ecole de cavalerie ). D'après le sous-préfet, il était question de porter à la tête du groupe le colonel Jules Amiot, maire de Saint-Hilaire-Saint-Florent et président de l'U.N.C. de l'arrondissement ; ce dernier manifeste de la sympathie, sans pour autant s'engager plus avant. Ce même sous-préfet estime à plusieurs milliers le nombre des membres des Croix de Feu dans son arrondissement. Pour la ville, l'Echo saumurois du 16 mai 1936 rapporte que le " Mouvement Social Français des Croix de Feu " vient de tenir son assemblée mensuelle à la salle Carnot devant 400 présents.

6) Le Parti Social Français

 Après l'interdiction de cette ligue, le colonel de la Rocque fonde le Parti Social Français le 7 juillet 1936. La nouvelle organisation regroupe les Croix de Feu, d'anciens camelots du Roi, des membres d'autres ligues et des adversaires véhéments du Front Populaire. Ses tracts sont rédigés sur un ton expéditif : « En 1918, les communistes russes, tous Juifs et FFM, ont trahi les poilus français » ( A.D.M.L., 4 M 6/49 ). Elle attire des nervis, capables de recourir aux moyens extrêmes. Nous parlons longuement dans le dossier suivant du vol d'armes commis à l'Ecole de cavalerie dans la nuit du 5 au 6 février 1937 ; des membres du P.S.F. sont soupçonnés ( sans preuves décisives ), mais la vaste enquête policière permet de mesurer l'ampleur des ramifications du nouveau parti ( A.D.M.L., 4 M 6/67 ).
 Fin 1936-début 1937, le P.S.F. fait des progrès fulgurants dans le Maine-et-Loire. Il s'implante en force autour de Cholet, où le maire et le député lui sont acquis. Il tient des réunions très suivies dans toutes les communes du département, à Doué, chez M. Chatenay, pépiniériste, à Montreuil-Bellay, où il réunit de 5 à 600 personnes, alors qu'une réunion de soutien au Front Populaire n'en rassemble que 50. Il devient très puissant dans le vignoble du Saumurois et du Layon, où une crise viticole se greffe sur un fond bonapartiste. Philippe Gabillard, « Les viticulteurs angevins et le mouvement Croix de Feu - P.S.F. », A.B.P.O., 1983, p. 483-494, admet des effectifs de 5 000 adhérents pour le vignoble. Des caves troglodytiques de Saint-Cyr-en-Bourg sont le siège de réunions animées.
 Saumur reste un peu à l'écart de l'oeil du cyclone. Le mercredi 21 octobre 1936, Houdet, le président de la fédération départementale du P.S.F., vient mettre en place le comité de Direction de la ville en présence de 300 membres. C'est un certain Poucin de Wouilt, habitant Villebernier, qui est porté à la présidence. Depuis le mois de juillet, le parti tenait une permanence tous les soirs, 6 rue Lecoy ; en novembre 1936, cette permanence est transférée dans la petite salle de l'hôtel de Londres, puis, en février 1938, elle réapparaît 33 rue Saint-Nicolas.
 L'organisation a le sens de la propagande ; elle fait imprimer des affiches aux trois couleurs nationales ; elle distribue une brochure de 64 pages, rédigée en termes simples et présentant une devise pleine d'avenir :

Brochure de propagande du P.S.F.

 Les cotisations sont raisonnables : 12 F par an pour les adhérents assujettis aux cotisations sociales, 20 F pour les autres. Le P.S.F. devient un parti de masse. La Petite Loire du 22 novembre 1936 annonce un total de 400 présents pour la réunion qu'il vient de tenir à Saint-Hilaire-Saint-Florent. Le 25 avril 1937, il organise une réunion privée sur invitations dans la salle Carnot ; 500 personnes y assistent, dont beaucoup de femmes ; le préfet réquisitionne une vingtaine de gendarmes par crainte d'incidents ou de contre-manifestation ( A.D.M.L., 4 M 6/49 ). Ce nombre de 500 personnes, qui réapparaît, correspond au total des adhérents et des sympathisants ; le nombre des militants encartés se stabilise plutôt aux environs de 250, le total des présents à la réunion mensuelle du 24 mai 1937. Le P.S.F. est capable de mobiliser des foules ; les samedi 29 et dimanche 30 juillet 1939, le colonel de la Rocque participe à douze rassemblements organisés dans le département ; il parle à Saumur à 17 h, puis à Doué à 18 h, etc. Aucun incident n'est signalé dans la ville.
 Le parti dispose de bons relais. L'hebdomadaire la Petite Loire milite en sa faveur ; le Petit Courrier diffuse ses communiqués et donne des comptes rendus de ses réunions ; l'Echo saumurois se montre relativement proche. Les milieux d'anciens combattants et de militaires sont largement acquis. Plusieurs dirigeants des caves de Saint-Hilaire-Saint-Florent adhèrent ; le reste du patronat local est bienveillant, sans adhérer. Le gros des troupes est formé de petits commerçants et artisans.
 Le Parti Social Français se constitue en micro-société, dépassant l'horizon traditionnel des partis politiques. A Saumur, il organise de fréquentes réunions amicales, où il rassemble les familles, dans des soirées de détente, au cours desquelles Jean Decker raconte de bonnes histoires, dans des piques-niques à la belle saison, dans un bal costumé à l'hôtel de Londres, où défilent 60 personnes travesties. Plus surprenant encore, en février 1939, il donne deux représentations théâtrales de la comédie en 3 actes " Amour, quand tu nous tiens ! ", dans le petit théâtre de Saint-Hilaire-Saint-Florent, et en présence du colonel Amiot, qui leur a prêté la salle. Le dimanche 31 janvier 1937, le comité local du P.S.F. fait célébrer une messe à Saint-Pierre, à la mémoire de Jean Mermoz, son feu vice-président national ; les membres munis de leur insigne y disposent de places réservées. Dans chaque bureau est mis en place un « président aux loisirs ». Le comité a ses oeuvres sociales, il organise des arbres de Noël et il envoie des enfants dans des colonies de vacances du parti.
 Il édite aussi un bulletin local, " Saumur P.S.F. ", dont je n'ai pas trouvé de numéro, mais dont l'Echo saumurois du 8 octobre 1938 recopie un article ; il s'intitule « Les origines de M. Karfunkelstein dit Blum » et raconte à sa façon la jeunesse du récent président du Conseil : « Son père, Allemand, partit en 1871 pour Vidin ( Bulgarie ), comme instituteur israëlite ». Le petit Léon y serait né... Tout cela reprend des affabulations d'Henri Béraud, recopiées par Céline et sans aucun fondement.
 Sans le moindre doute, le P.S.F. est de loin l'organisation politique la plus nombreuse et la plus active de Saumur à la veille de la guerre, sans pour autant atteindre la puissance qu'il étale à Cholet ou dans le vignoble. Quel est son potentiel électoral ? Il n'a pas présenté de candidat aux cantonales d'octobre 1937, et les législatives de 1940 n'ont pas eu lieu. Il lui manque un leader local, aucun membre influent de la droite traditionnelle ne l'ayant publiquement rejoint. Son dirigeant le plus connu est le photographe Jean Decker, qui obtenait des résultats appréciables aux élections municipales, sans jamais être élu.
 Depuis qu'il est devenu une organisation de masse aux facettes multiples, le parti se veut honorable. Les renseignements généraux ne le classent plus parmi les partis extrémistes, même si, de temps à autre, remontent quelques remugles du passé fascisant des premiers Croix de Feu. Le P.S.F. se calme et ne cherche plus à renverser la république par un coup de force. Il devient un rassemblement d'une droite marquée, qui pratique le culte du chef et qui propose une république de type présidentiel, un programme qui depuis a connu du succès.

 

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