Le tournant de 1925

 

1) Le Bloc des gauches

 Groupe charnière au centre de l'échiquier politique, le parti radical avait soutenu l'Union sacrée et laissé le champ libre au Bloc national. Ensuite, jugeant ce glissement à droite trop prononcé, il opère un rapprochement avec les socialistes S.F.I.O. et conclut avec eux un accord électoral sous le nom de Bloc des gauches, qui remporte un net succès aux élections législatives de mai 1924. Une fraction du parti, les radicaux indépendants ou gauche radicale, se montre hostile à cette nouvelle orientation et est réservée sur les choix sociaux.Photo de propagande électorale de Jean Hérard
 Le même phénomène se produit dans le Maine-et-Loire. Le parti radical et radical-socialiste est reconstruit par Jean Hérard ( à droite ), avocat à Angers, président de la Ligue des Droits de l'Homme et député de Baugé de 1928 à 1936. Une fédération départementale est mise en place en 1927, le parti dispose d'un hebdomadaire, Le Réveil démocratique, dont Robert Amy est l'un des plus importants actionnaires. Ceux qui n'approuvent pas cette nouvelle orientation se regroupent dans les " Républicains de gauche " ; le quotidien " L'Ouest ", très influent, soutient habituellement ce courant.

2) Le Bloc des gauches à Saumur

 Artisan du virage des radicaux à Saumur, Robert Amy se lance dans la politique active, à 48 ans, à l'occasion des élections municipales. L'Echo saumurois en fait désormais sa cible favorite et l'attaque sous le titre " Une personnalité encombrante " ( 9 mai 1925 ).
 Ce faisant, Robert Amy supplante Léon Richard, ancien gendarme devenu fabricant de ferblanterie et propriétaire viticulteur, animateur du comité radical de Saumur, personnage présenté comme brutal, qui aura des relations difficiles avec le maire de Saumur. Ce virage place surtout en porte-à-faux les anciens radicaux qui pratiquaient encore l'Union sacrée au sein de la municipalité Astié et qui entretenaient de bonnes relations avec la droite locale. Cette aile modérée est surtout représentée par Henri Moreau, adjoint sortant, par l'avocat Jules Baudry, animateur du patronage laïque, par le greffier Léon Allard, ancien adjoint du docteur Peton, par le pharmacien Jean Perrein, surtout intéressé par les questions culturelles, et par l'ancien ministre Victor Boret, qui se tient à l'écart de la vie politique locale.

3) Les élections municipales du 3 mai 1925 : 1ère section

 Au premier tour des élections municipales du 3 mai 1925, les conservateurs locaux, conscients d'être en minorité en cas de duel frontal droite/gauche, concoctent leurs listes avec une réelle habileté. Ils se déclarent « républicains sincères » et s'allient avec les radicaux réticents à l'égard du Bloc des gauches ( la question de la laïcité n'est donc pas toujours prioritaire ).
 La première section a été bricolée en 1903 par un regroupement de tous les beaux quartiers, afin de constituer un bastion inexpugnable pour la droite ( voir plans des sections ). La liste des « candidats de l'Ordre et du Bon Sens », de « Concentration républicaine », emmenée par Joseph Vidal-Poisson, coopte le pharmacien Jean Perrein ; elle présente le réel défaut d'être une coalition de sortants ( 10 sur 11 ). Malgré cela, dès le premier tour, elle obtient en moyenne 59 % des suffrages exprimés et rafle les 11 sièges. Elu, Jean Perrein est classé par la sous-préfecture comme « républicain de gauche ».
 Les trois partis de gauche, qui présentent chacun leur liste, obtiennent des résultats médiocres dans cette section. Le Comité républicain radical démocratique, les partisans de Robert Amy emmenés par le docteur Tabaraud, réunissent une moyenne de 26,5 % des suffrages exprimés, le parti socialiste une moyenne de 7,5 % et les communistes du Bloc ouvrier 2,3 %. Le vote est à l'évidence politique, le panachage autorisé entre les listes s'avère relativement faible, les votes pour des non-candidats plutôt rares ( cette petite dispersion des suffrages explique pourquoi nos pourcentages n'atteignent pas 100 % - résultats selon A.M.S., 1 K 182 et la presse locale ).

4) Les municipales de 1925 : 2ème section

 Dans la 2ème section ( Fenet, Grande-Rue - 9 sièges ), la droite a des chances plutôt minces ; elle accorde la tête de liste à l'adjoint en place, le radical Henri Moreau ; elle reprend les sortants, l'avocat Jules Baudry et le docteur Gandar, et elle fait appel à Théodore Valotaire, professeur retraité et conservateur du musée. Au premier tour, elle obtient en moyenne 36,6 % des suffrages exprimés.
 La liste du Comité républicain radical démocratique fait légèrement mieux avec une moyenne de 416 voix et de 43,8 % des suffrages exprimés. Le mieux placé de la liste, avec 462 voix, est le docteur Benjamin-Paul Seigneur,
fils de Benjamin, très apprécié à Saumur, salué par tous quand il parcourt la ville sur sa bicyclette, peu enthousiasmé par l'action politique quotidienne, plus passionné par sa collection de livres sur l'armée napoléonienne ( qu'il a léguée à la Bibliothèque municipale ). Avec 442 voix, Robert Amy vient en deuxième position, certains de ses colistiers, peu connus, étant loin derrière.
 La surprise de ce deuxième tour est le résultat élevé des deux candidats communistes du Bloc ouvrier, qui se présentent dans toutes les sections, mais qui sont particulièrement connus dans le quartier de Fenet : François Allée ( 125 voix ), ancien conseiller municipal, avait été estampeur chez Mayaud et révoqué à la suite des grèves de 1917 ; Fernand Chalmont ( 150 voix ) était alors chiffonnier 80 rue de Fenet.
 Les sept candidats socialistes sont peu connus ( l'ancien leader local, Victor Grossein, a quitté Saumur pour Tours ) ; ils arrivent loin derrière avec une moyenne de 86 voix.
 Devant ces résultats incertains, Robert Amy applique la stratégie du Cartel des gauches en fusionnant sa liste avec celle des socialistes, auxquels il accorde deux places. D'après les affirmations de L'Echo saumurois du 9 mai, il a des contacts avec les communistes, qui ne se maintiennent pas et dont les suffrages se sont à peu près tous reportés sur le Cartel.
 Au second tour du 10 mai, la liste de droite régresse légèrement ( 35,40 % des suffrages exprimés ). Ses deux candidats les plus influents, Jules Baudry et Henri Moreau, se sont retirés, se sentant sans doute en porte-à-faux. La liste du Cartel remporte largement les 9 sièges. Le docteur Seigneur est passé à 609 voix et Robert Amy à 600.

5) Les municipales de 1925 : 3ème section

 Sur la section des Ponts et de la Croix Verte ( 7 sièges à pourvoir ), le scénario est comparable. Le maire sortant, le docteur André Astié, qui habite rue Nationale, prend avec panache la tête d'une liste dans une section peu favorable ; il emmène avec lui Léon Allard. Il obtient 304 voix sur 687 suffrages exprimés, mais ses colistiers sont loin derrière. Là encore, les radicaux font liste commune avec deux socialistes, qui ont obtenu un bon score.
 La campagne est très vive entre les deux tours. L'Echo saumurois publie deux numéros spéciaux datés du 9 mai. Sous le titre " La Pieuvre cartelliste vous guette !!! ", un groupe de petits commerçants et de petits patrons publie un tract, annonçant que la gauche allait augmenter les impôts et abolir la propriété privée.
 Le 10 mai, le docteur Astié n'obtient plus que 295 voix, alors qu'il y a davantage d'électeurs. Sa liste s'effondre. Le Cartel des gauches, dont l'union a été mobilisatrice, remporte sans peine les 7 sièges.

6) Le nouveau Conseil municipal

Le conseil au 10 mai 1925

 Selon la ventilation subtile de la préfecture ( A.D.M.L., 3 M 804 ), il faudrait distinguer entre 6 radicaux-socialistes et 6 républicains radicaux, ce qui n'est pas chose facile. En tout cas, Robert Amy dispose d'une majorité de 17 sièges, ou tout au moins de 16 ( si l'on enlève le républicain de gauche Jean Perrein, élu avec l'opposition de droite et qui s'abstient souvent ). Cette majorité n'est pas si confortable. Chaque camp mobilise ses troupes pour les votes importants, si bien qu'à certaines séances du conseil, il n'y a aucun absent.
 Tous les élus de la gauche sont des nouveaux venus ; au total, 18 conseillers sur 27 font leur entrée, ce qui constitue un renouvellement exceptionnel dans une assemblée traditionnellement stable. Ainsi part le docteur Peton, âgé et non candidat, après 43 ans de vie municipale ( il avait été élu conseiller en 1882 ). Disparaissent aussi les anciens maires, Léon Voisine et André Astié, qui ne sera plus candidat.
 Le conseil demeure une assemblée de notables de la grande et de la moyenne bourgeoisie : chefs d'entreprise, négociants, commerçants, médecins, hommes de loi. Seuls, les quatre socialistes viennent élargir l'éventail sociologique avec Eugène Boutin, courtier, Alphonse Besson, professeur de philosophie ( soit un salaire misérable ), Charles Lenué, commis aux PTT, René Chaix, monteur électricien.

 Le 11 mai, sont élus sans surprise Robert Amy et deux adjoints ( A.M.S., 1 D 40 ). Le 24 mai, est ajouté un troisième adjoint ( on dit aussi, premier adjoint supplémentaire ). Tous sont étiquetés comme radicaux et obtiennent 15 voix, contre 10 pour le candidat de la droite.
 Le tournant est pris.

 

DOSSIER
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