Les débats politiques au temps
de la municipalité Amy, 1925-1939

 

1) Premières escarmouches

 Sitôt élu, Robert Amy ne cherche pas à calmer les passions, bien au contraire. Des habitants de la rue de Fenet demandent que la voie soit rebaptisée " rue Jean-Jaurès ". Le Conseil municipal du 29 septembre 1925 adopte ce nom par 17 voix contre 7 ; Girard-Amiot et A. Pichard protestent contre cette décision, qui est encore un objet de polémique.
 Le maire va parfois plus loin que sa majorité. Le 22 décembre de la même année, il veut supprimer la subvention municipale à la section de l'Union Nationale des Combattants, car il reproche à cette association d'avoir pris parti pour la droite au cours des récentes sénatoriales. Dans le climat de l'époque, refuser cette aide peut paraître malvenu ; 10 voix se prononcent pour le maintien du subside, 7 contre et 4 s'abstiennent. Un peu plus d'un an plus tard, Robert Amy revient à la charge et supprime la subvention grâce à un vote bloqué le 23 mars 1927.

 L'opposition le qualifie de sectaire et se restructure autour du clergé catholique. L'activité des quatre paroisses se révèle intense et multiforme. Des chorales et des musiques assurent l'éclat des cérémonies. Le pèlerinage des Ardilliers reprend vie dans les années 20, puis s'éteint dans les années 30. Les milieux catholiques animent la Société de Saint Vincent de Paul et la Société d'aide et de secours par le travail. L'enseignement privé fonctionne selon les structures déjà décrites pour le XIXe siècle. Son réseau d'écoles primaires est inchangé, majoritaire pour les filles, minoritaire pour les garçons. L'institution Saint-Louis regroupe 273 élèves en 1922 et 360 en 1936 alors qu'au cours Dacier, les effectifs sont plus faibles. Les patronages et les sociétés de gymnastique confessionnelles, la Jeanne d'Arc en tête, sont dynamiques et plus peuplés que les clubs laïques. Moins active que dans les années 1900, la presse catholique est toujours aussi virulente. La Croix angevine ne parle plus guère de la ville. L'Echo saumurois assure les basses besognes. Il présente Herriot, Painlevé et Laval comme de dangereux révolutionnaires et il pourfend la gauche saumuroise, sans reculer devant les sous-entendus injurieux. La direction politique des catholiques saumurois était largement assurée par Gaston de La Guillonnière, qui, battu aux cantonales de 1925, abandonne l'action locale. C'est désormais la famille Poisson et ses alliés qui organisent les manoeuvres électorales, avec une habileté certaine. Mais le sectionnement de la ville, qu'ils avaient voulu et réorganisé, se retourne finalement contre eux.

 L'anticléricalisme est commun aux divers courants de la gauche, pour lesquels il constitue une sorte de ciment. Malgré tout, nous ne sommes plus au temps de James Combier ou des lois de Séparation. Désormais, la laïcité l'a emporté, les anticléricaux n'ont plus grand chose à conquérir et ils ne disposent plus d'un journal local inconditionnel. Ils se contentent de résister à l'offensive annuelle menée par les élus de la 1ère section en faveur d'une subvention à la Jeanne d'Arc et d'une aide en repas et en fournitures scolaires aux enfants indigents fréquentant les écoles privées. Au cours de ce débat budgétaire, aucune voix de gauche ne manque.

 Ces escarmouches sont parfois vigoureuses, mais elles relèvent du domaine symbolique plus que l'action. Pour l'instant, la municipalité Amy cherche ses marques, sans se lancer dans de grandes réalisations.

2) Les élections municipales des 5 et 12 mai 1929

 Au bout de quatre ans, les nouvelles élections municipales se déroulent pour ou contre la municipalité Amy ( A.M.S., 1 K 183 ). Dans la 1ère section, la droite, sous l'étiquette " Union nationale et défense des intérêts du Saumurois " conserve la majorité absolue dès le premier tour, avec une moyenne de 635 voix ( 54,5 % des suffrages exprimés ) et elle remporte les 11 sièges. Comme on peut être candidat dans toutes les sections, sans condition de domicile, Robert Amy se présente dans cette section, afin de dynamiser la liste radicale. Il obtient 433 voix, mais ses colistiers font des scores plus faibles et même très faibles pour les socialistes et les communistes.
 Dans la 2ème section ( 9 sièges ), la liste radicale progresse nettement par rapport à 1925 ; elle obtient en moyenne 51,4 % des suffrages exprimés et elle a 4 élus au premier tour, dont le docteur Seigneur ( 518 voix ) et Robert Amy ( 513 ). Comme ses colistiers sont proches de la majorité et que socialistes et communistes ont des résultats faibles, Amy ne fusionne pas les listes et n'accorde pas de place aux socialistes, qui maintiennent un candidat au second tour. Finalement, quatre radicaux sont élus, mais, en raison de la dispersion des suffrages, un candidat de droite, un peu marginal, parvient à s'imposer : Camille Noël-Tessier, directeur des caves de Grenelle, fils d'un typographe de la maison Girouard et Richou et, plus tard, président de la section saumuroise du Parti Démocrate Populaire.
 Dans la 3ème section ( 7 sièges ), les radicaux, emmenés par Léon Richard, propriétaire viticulteur et négociant en vins ( 255 voix ) ne font guère mieux que la liste conservatrice dirigée par le photographe Jean Decker ( 237 voix ), sur la liste duquel apparaît le futur maire Emmanuel Clairefond ( 205 voix ). Cette fois, les radicaux opèrent une fusion avec les socialistes et les voix de gauche se reportent fidèlement, d'où, 4 fauteuils aux radicaux et 3 aux socialistes. Parmi ces derniers, on note l'apparition de Georges Reynes, professeur de mathématiques au collège et actif leader de la S.F.I.O. à l'échelle du département.
 Au total, Robert Amy a manoeuvré d'une manière complexe ; il sort renforcé par ses bons résultats personnels, mais sa majorité perd deux sièges et devient étroite. La nouvelle municipalité est toujours radicale monocolore.

Résultats des élections municipales de 1929

3) Les élections cantonales et législatives, 1929-1933

  Robert Amy poursuit son implantation politique dans la région. Il est d'abord élu au Conseil d'arrondissement. Le 13 octobre 1929 ( A.M.S., 1 K 153 ), il se présente sur le canton de Saumur Sud pour devenir conseiller général à la suite d'Emile Landais, maire de Chacé. Son adversaire de droite est Raymond de Luze, directeur de la Maison Ackerman. Nettement majoritaire dans la ville de Saumur avec 59,65 % des suffrages exprimés, Robert Amy se retrouve même en tête dans la première section. Il l'emporte également dans toutes les communes du canton, à l'exception de Saint-Hilaire-Saint-Florent et Artannes. A l'occasion de ces élections, dix maires du canton sur quinze lui apportent un soutien public, en particulier, René Hulin, maire de Varrains, Gustave Babin, maire de Montsoreau et Eugène Bury fils, ancien maire de Distré. Aussi est-il élu au premier tour avec près de 60 % des suffrages exprimés.
 Le canton de Saumur Sud est soumis à renouvellement le 18 octobre 1931 ( A.M.S., 1 K 154 ). Robert Amy obtient cette fois un peu moins dans Saumur ( 53,10 % des suffrages exprimés ), car le socialiste Georges Reynes s'est présenté à côté de lui ( 6,37 % ). Cependant, le conseiller sortant repasse au premier tour avec 53 % des voix dans le canton.

 La consécration dans le cursus honorum de la politique locale serait la députation. Le scrutin d'arrondissement a été rétabli en 1927 ; la circonscription de Saumur comprend toute la ville, le sud de la Loire et les cantons de Saumur N.O. et N.E. ( plus tard Allonnes ), une configuration assez ouverte sur le plan des idées politiques. Mais Georges de Grandmaison, député depuis 1893, est puissamment implanté dans une région qu'il laboure en permanence. En avril 1928, seuls un socialiste, Aristide Hugonnet, et un communiste, Joseph Decan, osent l'affronter sans la moindre chance. Hugonnet obtient tout de même 20 % des suffrages à Saumur, en raison de l'absence des radicaux.
 Au premier tour des législatives du 1er mai 1932 ( A.M.S., 1 K 134 ), Robert Amy se lance dans la compétition. Il a obtenu le renfort d'Edouard Herriot, qui, le 3 avril, est venu tenir une réunion au théâtre et a attiré un nombre record de 1 500 auditeurs. Cependant, il est lâché par des notables radicaux, par exemple Eugène Bury, qui fait état de ses bonnes relations avec Grandmaison. Dans la ville de Saumur, il arrive en tête dans la deuxième section, mais est en second dans la troisième et est nettement distancé dans la première. Au final, Georges de Grandmaison l'emporte dans la ville avec 53,60 % des suffrages exprimés ; Robert Amy n'obtient que 39,70 % des voix. Le socialiste René Chaix avec 5,20 % et le communiste René Girault, venu de Tours, avec 2,50 %, font de la figuration. Le député sortant repasse dès le premier tour ; Amy, avec 35,50 % des voix dans l'ensemble de la circonscription, doit constater que son audience personnelle se limite surtout à la ville et à ses environs immédiats.
 Rebondissement l'année suivante : Georges de Grandmaison se fait élire au Palais du Luxembourg et devient le plus vieux sénateur de France, après avoir été le plus jeune député ; il laisse la place toute chaude à son fils Robert. Aux législatives partielles du 11 juin 1933 ( A.M.S., 1 K 135 ), c'est le docteur Seigneur qui se lance contre ce dernier pour le parti radical et Georges Reynes pour le parti socialiste ; il n'y a pas de candidat communiste. Le docteur Seigneur, soutenu par le quotidien l'Ouest, fait mieux que Robert Amy ; il est en tête dans la 2ème et la 3ème section et obtient 50,50 % des suffrages exprimés sur la ville ; il est acclamé et porté en triomphe sur la place de la Bilange ( Georges Reynes, 4,75 % ). Ces résultats honorables de la gauche n'empêchent pas Robert de Grandmaison d'être élu dès le premier tour grâce aux cantons ruraux et réélu en 1936.
 Finalement, le radicalisme apparaît comme solidement implanté à Saumur et dans ses environs immédiats. Cependant, Robert Amy, comme auparavant James Combier et le docteur Peton, ne parvient pas à atteindre le palier de la députation. Il demeure une notabilité locale.

4) Les municipales des 5 et 12 mai 1935

 Le mandat municipal dure désormais six ans, depuis la loi du 26 février 1929. Le renouvellement des 5 et 12 mai 1935 est marqué par une transformation : la 2ème section a dépassé la population de la 1ère : désormais, les deux sections disposeront chacune de 10 sièges, la 3ème restant à 7 ( A.M.S., 1 K 184 ).
 Dans la 1ère section, Joseph Vidal-Poisson ( 72 ans, vieux routier de la politique locale ) emmène une liste de 8 sortants, renforcés par deux nouveaux venus, Alfred Partant, chef d'entreprise retraité, et René Josse, chauffagiste. La liste obtient une moyenne de 605 suffrages exprimés et passe largement au premier tour, les 10 radicaux obtenant une moyenne de 300 suffrages et les 10 socialistes environ 115.
 Dans la 2ème section, la liste radicale emmenée par Robert Amy présente 6 conseillers sortants et 4 nouveaux. Elle obtient une moyenne de 584 voix ( le docteur Seigneur 657 et Robert Amy 625 ). Le sortant de droite, Camille Noël-Tessier, ne totalise que 331 voix et Fernand Angibault, sculpteur, 298. Les radicaux emportent 9 sièges au premier tour et le 10ème au second.
 Dans la 3ème section, la liste radicale de Léon Richard obtient en moyenne 285 voix ( 40,65 % des suffrages exprimés ). Jean Decker ( Union nationale ) n'arrive pas très loin avec 258 voix et Clairefond avec 221. Les socialistes ( 120 voix en moyenne ) font liste commune au 2 ond tour avec les radicaux. Résultat : 4 élus radicaux et 3 élus socialistes.

Conseil et municipalité après mai 1935

  Au total, Robert Amy, pour cette troisième élection, ne subit pas d'usure du pouvoir à Saumur. Il sort même légèrement renforcé de ce scrutin, par ses bons résultats personnels et par le léger progrès de sa majorité au sein du conseil avec 17 voix, dont une majorité absolue aux radicaux.
 On sait qu'à l'échelle du pays, ces élections municipales ont été marquées par des ententes entre les partis de gauche, qui ont constitué une étape dans le succès du Front populaire. Il en est de même à Saumur. Aucun candidat communiste ne s'est présenté et dans la deuxième section, les socialistes n'ont pas constitué de liste contre les sortants radicaux.
 A l'élection du maire le 19 mai 1935, le docteur Seigneur est élu avec 16 voix ( 1 à Robert Amy, 10 à Vidal-Poisson ). La presse d'opposition ne fait pas ses choux gras de ce vote surprenant ; il ne semble pas qu'il s'agisse d'une fronde contre le maire sortant au caractère plutôt rude, mais d'un hommage au populaire médecin, qui refuse la charge. Le docteur Seigneur, bien qu'il soit actif au sein du conseil, n'a aucune ambition de carrière et n'est même pas inscrit au parti radical. Plus tard, le 19 janvier 1943, le commissaire Eprinchard enquête sur lui, parce qu'il avait refusé de réformer un protégé du maire de Doué, et il en trace le portrait suivant : « médecin des pauvres, il se moque des questions d'honoraires et paraît vivre en dehors de toutes les contingences. Il n'est pas rare que, ne faisant pas payer ses visites, il fournisse même les remèdes indispensables. Capitaine de réserve, légion d'honneur, croix de guerre, il vit en célibataire et jouit d'une grande popularité.
 C'est une sorte de théoricien de l'HUMANITÉ, d'une philosophie goguenarde et peut-être désabusée. Ironiste et voltairien, il semble considérer la vie comme une expérience curieuse avec un certain scepticisme » ( A.D.M.L., 97 W 42 ).
 Au second tour, Robert Amy passe avec 16 voix ( 1 à Paul Seigneur, 10 à Vidal-Poisson ).
 Autre signe d'entente, le poste de 3ème adjoint est confié au socialiste Georges Reynes. Ce dernier ne l'occupe qu'un an, car à la rentrée de 1936, il est nommé professeur à Sète, son pays d'origine. En décembre 1936, est opéré un remaniement de la municipalité, sur lequel nous reviendrons.

5) Un Front populaire hors normes

 Ceux qui ont en tête les images classiques du Front populaire, la victoire électorale de la gauche unie, les grèves avec occupation d'usines, les congés payés, ne vont pas les retrouver dans notre Front populaire saumurois, qui s'avère atypique.
 Les débuts sont conformes aux schémas nationaux. Le premier rassemblement local des forces de la gauche, partis, syndicats, comités d'intellectuels, s'opère le 12 février 1934 en riposte à la manifestation parisienne du 6 février. A Saumur, au foyer du théâtre, devant une salle bondée, des syndicalistes et le socialiste Georges Reynes appellent à la défense des libertés. En avril 1935, le parti radical du département se prononce en faveur du Rassemblement populaire. Cette unité se manifeste à Saumur, au cours du meeting et du défilé du 14 juillet 1935, auxquels auraient participé 1 500 personnes portant des drapeaux rouges et chantant l'Internationale, le poing levé. La CGT et la CGT-U se réunifient vers la fin de l'année.
 Pendant la campagne électorale de 1936, les manifestations se multiplient et mettent en fureur L'Echo saumurois : « Depuis quelques soirs, une manifestation du Front populaire traverse nos rues : 150 jeunes gens précédés du drapeau rouge chantent « l'internationale ». Hier au soir, à l'issue des conférences, le cortège a redoublé de furieuse activité. Ce spectacle, auquel nous ne sommes point accoutumés dans notre paisible cité, permet d'entrevoir quelles violences le Front populaire emploierait s'il accédait un jour au pouvoir, pour jeter l'intimidation et imposer la dictature » ( 25 avril 1936 ).
 Le 14 juin, 500 personnes assistent au théâtre à la Fête du Rassemblement populaire, animée par André Mussat, professeur d'histoire au lycée David d'Angers ( A.D.M.L., 4 M 6/48 ). Nouvelle manifestation le 14 juillet 1936. Le meeting se tient devant l'hôtel de ville. Selon le sous-préfet, au cours d'une prise de parole, Georges Reynes prend à partie les officiers de l'Ecole et même le général ; il se plaint aussi de l'absence du sous-préfet à ce rassemblement. Un cortège de 1 000 personnes se rend à la sous-préfecture. Sont reçus en qualité de délégués Robert Amy, Georges Reynes et Jules Fourrier, député communiste du 15ème arrondissement de Paris ( il représente le parti à Saumur, car ce dernier, réduit à un seul adhérent, est, pour l'heure, quasi inexistant ; voir son histoire à Saumur ).

 Pour l'essentiel, le Front populaire local se réduit à des manifestations, enthousiastes, très suivies et trop souvent répétées. En ce qui concerne les actions concrètes, il ne se passe à peu près rien. Pas de grèves dans les mousseux, les médailles, les champignons ou les chemins de fer ( les grands mouvements se sont produits en 1920 ). Les rares débrayages, assez brefs, se produisent en des lieux inattendus. Les vendeuses des Nouvelles Galeries se mettent en grève en juin 36. Quelques mouvements sont signalés dans les scieries en 1936 et 1937.
 Comme en 1920, la boulangerie demeure une zone conflictuelle. En 1936, dans le but d'accorder aux ouvriers une journée de repos hebdomadaire, le maire consulte la profession au sujet d'une fermeture obligatoire le dimanche ; les ouvriers s'y déclarent favorables à l'unanimité ; les patrons sont divisés, certains répondent que les Saumurois tiennent à avoir du pain frais tous les jours et qu'il leur faudrait faire double fournée le samedi. Le maire se prononce en faveur de la fermeture et le préfet l'impose par un arrêté du 18 août 1936 ( A.M.S., 5 F 6 ). Cependant, de nombreuses dérogations sont accordées, en particulier pendant les fêtes d'été. A la date névralgique du 24 décembre 1937, les ouvriers boulangers se mettent brusquement en grève. Quelques établissements continuent à vendre du pain, grâce au travail des patrons ; des incidents sont signalés. Devant la pénurie, la municipalité fait venir 2 854,8 kg de pain en boules de 1,2 kg fabriquées par l'intendance de Tours et transportées par l'Ecole de cavalerie. Une photo de La Dépêche montre la vente des miches dans la cour de la mairie, en présence de R. Amy. La grève n'a duré qu'un jour.

 Les accords Matignon sont lentement appliqués. Seuls les salariés du secteur public obtiennent des améliorations appréciables ; le " Syndicat du personnel civil de l'Ecole militaire et d'application de la cavalerie et du train ", 150 adhérents, le plus nombreux de la ville, arrache des avantages ; le " Syndicat des employés et ouvriers municipaux ", fondé en 1936, parvient à la mise en place d'une commission paritaire pour étudier ses problèmes ; il revendique beaucoup et, le 23 décembre 1937, il obtient, à défaut d'une augmentation des salaires, une allocation provisoire de cherté de vie.

6) Le déclin du Front populaire

 Alors qu'en France les candidats soutenant le Front populaire gagnent les élections législatives, qu'à Angers, Emile Perrein est élu, à Saumur, la gauche subit un cuisant échec aux élections du 26 avril 1936 ( A.M.S., 1 K 136 ). La circonscription est alors secouée par une sérieuse crise agricole et viticole, qui devient le thème central d'une campagne marquée par une violence inhabituelle. Henri Dézé, d'Allonnes, candidat du Parti agraire et paysan français, un mouvement populiste intégré dans le Front paysan d'Henri Dorgères, pourrait mettre en difficulté le député sortant, Robert de Grandmaison ; il obtient peu de voix à Saumur, mais totalise 10,82 % des suffrages exprimés dans la circonscription ( Ouest-Eclair, 28 avril 1936 ). Grandmaison se réclame de la Fédération républicaine et se proclame plus que jamais « candidat de la défense agricole ». Il repasse dès le premier tour avec 60,36 % des suffrages exprimés. Dans la seule ville de Saumur, les résultats sont comparables ; il arrive en tête dans les trois sections et totalise 54,60 % des suffrages exprimés, alors qu'il plafonnait à 44,77 % en 1933.
Bulletin nul conservé aux A.M.S., 1 K 136 Les grands vaincus sont les radicaux ; leur candidat est cette fois Léon Richard, 3ème adjoint de Saumur en 1925, 2ème en 1929, 1er en 1935. Il n'est certainement pas un bon candidat. Le bulletin nul ci-contre ( A.M.S., 1 K 136 ) exprime des regrets envers le bon docteur Seigneur. Dans sa profession de foi, Richard se présente comme un rural : « J'ai travaillé la terre, exploité moi-même... J'ai été courtier et commerçant ». Il se déclare en faveur de « la République, laïque, démocratique et sociale », mais il n'est pas plus explicite. Le terme " Front populaire " n'apparaît pas ; on ne sait s'il y adhère ou non. Ce flou ne lui est pas favorable, il n'obtient que 28,58 % des suffrages exprimés sur Saumur ( 50,50 % pour le docteur Seigneur en 1933 ) et 28,94 % sur l'ensemble de la circonscription. Les électeurs les plus à gauche se sont-ils reportés sur le socialiste Eugène Deschamps ? Ce dernier obtient 6,82 % des voix à Saumur et 2,88 % pour la circonscription, soit guère mieux qu'aux scrutins précédents. Le forgeron communiste Félix Doiteau ( de Fontevraud ) passe ldevant : 7,51 % à Saumur, 3,08 % pour la circonscription. Les communistes, sortis de leur sectarisme, sont les bénéficiaires immédiats du Front populaire.
 Le même phénomène de recul de la gauche se retrouve aux élections cantonales d'octobre 1937. Ce scrutin est nettement politisé. L'Echo saumurois du 9 octobre 1937 s'en prend au conseiller sortant, candidat à sa reconduction : « Les hommes d'ordre n'oublieront pas que M. Amy, président du Comité radical et radical-socialiste de Saumur, était à la tête des manifestations du front populaire, qui se sont déroulées à Saumur les deux derniers 14 juillet, au chant de l'Internationale, les poings levés au milieu des drapeaux rouges ». Robert Amy, au 1er tour, n'obtient plus sur Saumur que 45,65 % des suffrages exprimés, contre 40,27 % au candidat de la droite, le paysan Louis Champion, 7,16 % au socialiste Brochard et 6,80 au communiste Doiteau ( A.M.S., 1 K 157 ). Mis en ballottage sur l'ensemble du canton, il repasse au second tour, avec un renfort très partiel des voix de gauche ( 51,30 % pour l'ensemble du canton ).

 Le recul spectaculaire des suffrages radicaux et la faible progression des autres partis de gauche en 1936-1937 est un fait bien évident, qui appelle des explications. Comme dans l'ensemble du pays, une partie des notables et des électeurs radicaux, appartenant surtout aux classes moyennes, sont inquiets devant les idées avancées du Front populaire et devant le renouveau du parti communiste. Dans le Saumurois, il est certain qu'ils se tournent vers la droite et même vers l'extrême droite. Ce glissement se produit plus tôt qu'ailleurs ; le Front populaire est mort-né à Saumur.
 La région est particulièrement nerveuse et inquiète. En 1935, des faux bruits circulent dans la ville au sujet de la mort supposée du président du Conseil ( A.D.M.L., 4 M 6/80 ). Le journal local La Petite Loire reprend les thèmes de l'extrême droite ; il publie des éditoriaux de Marcel Déat, de Pierre Gaxotte et du colonel de la Rocque ; le 17 décembre 1936, il titre : « Ce que nous coûtent les étrangers. Un milliard par an », et il explique, avec regret, qu'ils sont soignés gratuitement dans nos hôpitaux. Sur la spectaculaire montée en puissance des ligues et du Parti Social Français, nous avons recueilli beaucoup d'éléments dans Les droites de 1918 à 1940. En voici une illustration par ce bulletin nul des législatives d'avril 1936 ( A.M.S., 1 K 136 ) :

A.M.S., 1 K 136

 L'auteur de ce bulletin est un personnage instruit qui rédige dans un bon français, qui dispose d'une machine à écrire et d'un tampon encreur, qui a pris le temps de fabriquer ses svastikas, sans doute dans un bouchon. Son antiparlementarisme viscéral l'amène à préférer Hitler à Robert de Grandmaison.
 La région est au bord de la guerre civile ; la police redoute des affrontements violents lors des manifestations du Front populaire ou des réunions du PSF ; des gendarmes sont envoyés afin de s'interposer. Le grave vol d'armes lourdes commis à l'Ecole de cavalerie en février 1937 vient raviver ces craintes ( voir l'état de la question ). Cela pourrait expliquer pourquoi des modérés abandonnent les positions du Rassemblement populaire et penchent pour la conciliation.

 Qu'en pense Robert Amy ? En décembre 1936, il procède à un remaniement de sa municipalité. Après avoir lu toute la presse locale, je pense que ces changements n'ont pas une grande signification politique. Le 3ème adjoint, Georges Reynes, socialiste, démissionne parce qu'il quitte Saumur pour Sète ; il est remplacé par le radical Léon Bruneau, mais il n'apparaît aucun indice de tension avec les élus socialistes. Plus grave est la démission « pour raisons personnelles » du premier adjoint Léon Richard, qui, depuis 11 ans, jouait un rôle actif dans la municipalité. Son sérieux échec aux législatives d'avril et ses distances à l'égard du Front populaire peuvent expliquer ce retrait. Il est aussi certain qu'il est en conflit avec le maire ( qui l'avait supplanté en 1925 ). Robert Amy affirme avoir appris cette démission par la sous-préfecture ( A.M.S., 1 D 43 ) et, dans les débats du temps, apparaît un désaccord entre les deux hommes au sujet de la collecte des ordures ménagères. Il ne s'agit pas d'un conflit politique majeur.
 Quant à Robert Amy, il campe sur sa ligne de gauche. Le 14 juillet 1938, alors que le gouvernement Daladier remet en cause les réformes sociales, il participe à une manifestation à Saumur, en compagnie du docteur Seigneur, président local de la Ligue des Droits de l'Homme, et d'André Mussat, délégué du parti communiste ; ils appellent à la continuation du Front populaire ( A.D.M.L., 4 M 6/48 ). Mais il n'y a plus que 150 présents, contre 1 000 en 1936.

7) La poussée pacifiste

 Au sortir de la Guerre 14-18, le courant pacifiste est plus puissant qu'on l'imagine et particulièrement fort chez les anciens combattants. Les partis de gauche soutiennent la politique d'Aristide Briand, ses tentatives de détente et de sécurité collective garantie par la Société des Nations. En général, la droite est plus méfiante et plus dure à l'égard de l'Allemagne. Tout cela ne peut être évoqué qu'en termes vagues, car la politique extérieure est peu commentée dans la presse locale, jamais citée dans les campagnes électorales et exceptionnellement abordée au Conseil municipal.
 En 1932, une exposition itinérante est présentée sous les arcades du théâtre, sous le titre " Guerre ou Paix " ; à cette occasion, le 10 février, Marc Sangnier, président de la Ligue de la Jeune République, vient prononcer une conférence de tonalité pacifiste, où il affirme sa confiance dans l'action des tribunaux internationaux. L'organisateur de ces manifestations est l'herboriste saumurois Guy Menant, ancien combattant et animateur local de la Jeune République ( voir le dossier sur les droites ). Ce dernier est en même temps secrétaire du Rassemblement universel pour la Paix, qui oeuvre en faveur de la réconciliation franco-allemande et qui organise des rencontres annuelles de jeunes gens des deux pays. Guy Menant est très actif, mais il semble isolé à Saumur.
 Assez marginale également, la Ligue internationale des combattants de la Paix est très active dans les années d'avant-guerre ; elle est animée à Saumur par Camille Delorys, jeune épouse très exaltée d'un officier à la retraite. Les conférences au théâtre sont animées, une fois avec la participation de Robert Jospin, « orateur prestigieux », selon les termes de l'Echo saumurois du 3 avril 1937. Nous retrouverons cette ligue s'efforçant de saboter un exercice de défense passive.
 Les partisans de la paix à tout prix deviennent majoritaires, quand Hitler menace la Tchécoslovaquie. L'examen de L'Echo saumurois en septembre-octobre 1938 révèle l'effondrement psychologique de la droite locale. Le 7 septembre, le journal publie un long article de Robert de Grandmaison, membre de la commission de l'armée, qui a été reçu pendant 40 minutes par le président Benès, qui présente les forces tchécoslovaques comme solides et qui préconise la fermeté face à Hitler. Le 10, l'éditorial, tiré de la presse parisienne, est bien moins énergique : il s'en prend aux « bellicistes moscoutaires », car l'U.R.S.S. se montre alors combative. Le 17, le journal doute de la viabilité de la Tchécoslovaquie, en raison du manque d'homogénéité de sa population. A quoi bon la défendre ? Le 21, l'éditorial est titré : « Pour éviter la guerre » et, commentant les accords de Munich, il se réjouit le 1er octobre : « Fin de cauchemar ». Le 8 octobre, Louis Marin, président de la Fédération républicaine de France, attaque à nouveau les bellicistes bolcheviques et conclut : « Nous ne pouvons pas, à nos frais, offrir au Monde une bataille de la Marne tous les vingt ans ». Même attitude à la Petite Loire, qui pourfend en permanence les partisans de la fermeté et qui conclut le 2 octobre : « la Paix est sauvée ! ».
 Ces exemples ne sont pas isolés ; la presse angevine est unanimement munichoise ( Michel-Noël Bossard, « Le pacifisme angevin. Presse et opinion publique (mars 1936-septembre 1939) », A.B.P.O., 1982, n° 89-4, p. 511-536 ).
 Toujours le 8 octobre 1938, le Conseil municipal enfreint la règle qui lui interdit de débattre sur la politique générale : à l'unanimité, il vote des félicitations à l'adresse de Messieurs Neville Chamberlain, Daladier et Bonnet « pour la façon dont ils ont conduit les négociations au sujet du litige Allemagne-Tchécoslovaquie, évitant ainsi une guerre mondiale ». Selon la presse, le maire aurait invité la population à pavoiser le dimanche suivant.
 Aucune voix ne s'élève pour s'inquiéter de l'abandon de la Tchécoslovaquie. Robert de Grandmaison, qui avait paru plus clairvoyant, ne s'exprime plus. Tout le monde semble convaincu que la paix est sauvée, quel qu'en soit le prix. Les habitants cessent de stocker des vivres ; les journaux annoncent le retour des réservistes qui avaient été rappelés.
 En 1939, les réjouissances publiques sont plus éclatantes que jamais. En janvier, le Cadre noir se rend à Berlin pour un concours international et reçoit une coupe des mains de Hitler. Le 14 mai était le jour de la Fête des Mères ( qui n'est donc pas une invention de Vichy ), mais la ville, prévenue trop tard, n'a pas le temps de l'organiser. Correspondant au 150ème anniversaire de la Révolution, le 14 juillet est marqué par d'importantes réjouissances et par des évocations historiques pour les enfants organisées au Jardin des Plantes. Le carrousel affiche complet.

8) Une détente au sein du Conseil municipal

 Les esprits les plus clairvoyants se font-ils autant d'illusions ? Surtout quand la Wehrmacht entre dans Prague en mars 1939 ? Des évolutions locales peuvent correspondre à une prise de conscience des dangers de l'heure. Pour la première fois depuis 1925, le budget 1939 est voté par l'unanimité des présents au Conseil municipal ( moins une voix de gauche, vraisemblablement celle de Léon Richard ). Le 13 mai, on débat sur la subvention demandée par la Jeanne d'Arc et rituellement refusée ; la commission, constatant que la société s'occupe de préparation militaire, fait voter une subvention de 1 000 F ; MM. Mayaud et Poisson remercient. L'Echo saumurois se met à apprécier l'humour du docteur Seigneur et l'action de l'adjoint Courtoison en faveur du logement, mais il n'a jamais un mot aimable envers Robert Amy. La grande réconciliation est néanmoins en cours ; devant le spectre de la guerre prochaine, se met en place l'union sacrée.

 

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