La guerre d'Espagne si proche

 

1) Trois attitudes possibles

 L'indifférence de la presse locale à la politique étrangère confine à l'inconscience. Rares sont les allusions au sujet de l'Allemagne ou de l'U.R.S.S. La guerre d'Espagne, qui, à bien des égards, est une répétition de la Seconde Guerre mondiale, est rarement évoquée et semble susciter peu de passions, sauf dans les partis extrémistes.

- Les partisans des Franquistes. Les ligues et les partis d'extrême droite sont ouvertement favorables à la révolte de Franco, mais ils en parlent rarement. Fin septembre 1936, l'Union des Patriotes de l'Anjou organise à la salle Carnot une conférence au cours de laquelle le journaliste Pierre Héricourt vante l'ordre et la foi des nationalistes espagnols ; 600 personnes, probablement acquises à la cause, viennent l'écouter ( Petit Courrier, 1er décembre 1936 ). L'Echo saumurois, représentant des milieux catholiques, manifeste quelque sympathie, mais sur un ton mesuré ; le 18 février 1939, il annonce la victoire prochaine de Franco, sans beaucoup s'en réjouir, car il lui reproche de s'être allié aux dictateurs ( Franco n'en serait-il pas un  ? ) Le Parti Social Français, qu'on soupçonne d'être favorable, n'en parle guère ; il précise dans son programme que « la France doit s'interdire toute intervention dans les affaires intérieures des autres Etats ».

- Les partisans de la non-intervention. Avec des nuances, les partisans de la non-intervention sont sûrement majoritaires dans la ville, sûrement chez les radicaux et les socialistes, qui s'alignent sur les positions de Léon Blum ( non-intervention, mais aide discrète à l'armement des Républicains ).

- Les partisans actifs du gouvernement de Frente Popular. Les communistes se déclarent solidaires du gouvernement légal et appellent à le soutenir. Dans une réunion publique tenue le 25 février 1939 devant 40 personnes, Didier, le secrétaire de la cellule locale, s'élève contre l'internement en France des miliciens espagnols, « mourant de faim dans des camps de concentration sous la garde et les brutalités des Sénégalais » ( A.D.M.L., 4 M 6/36 ).
 Les anarchistes sont les plus ardents. Selon une des hypothèses , le vol d'armes de février 1937 à l'Ecole de cavalerie aurait été monté par des anarchistes et les mitrailleuses auraient pris le chemin de Port-Bou ; même si l'on accepte cette hypothèse, de toutes façons, les anarchistes venaient de Trélazé et je n'ai pas trouvé quel rôle aurait joué la Solidarité Internationale Antifasciste , dont la police avait détecté un membre à Saint-Hilaire-Saint-Florent. Quant à la présence de Saumurois dans les Brigades internationales, un nom a été avancé, sans grande garantie.

2) L'accueil d'enfants espagnols

 Devant l'avance des troupes nationalistes, un bateau de commerce quitte Saint-Sébastien et débarque des réfugiés à Pauillac. Les services préfectoraux s'efforcent de les répartir dans les départements de l'Ouest ( étude de référence, Yves Denéchère, « Les enfants espagnols réfugiés en Maine-et-Loire pendant la guerre civile d'Espagne ( 1936-1939 ) », Archives d'Anjou, n° 5, 2001, p. 146-163 ). Angers reçoit un convoi de 430 réfugiés, surtout des enfants, le 10 septembre 1936. Le sous-préfet de Saumur, Eugène Touzé, intervient aussitôt auprès de la municipalité, sachant que les deux colonies de vacances de Champigny, bien équipées pour des séjours d'enfants, viennent d'être libérées par les petits Saumurois. Le maire, Robert Amy, accepte d'y accueillir jusqu'à 70 garçons et 50 filles ou enfants en bas âge, à la condition qu'ils soient accompagnés par six personnes adultes, chargées de leur surveillance. La ville fournit l'équipement et la nourriture ; ses frais seront remboursés par le ministère de l'Intérieur sur la base de 6 F par jour et par enfant ( environ quatre de nos euros ).
 L'accueil de jeunes Espagnols venus de la zone républicaine n'est pas une initiative militante, il résulte de décisions administratives, mais la municipalité et l'ensemble de la population s'occupent avec diligence de leurs 130 petits réfugiés. Les témoignages recueillis permettent d'affirmer qu'ils étaient mieux traités à Champigny que dans le reste du département.
 Comme un cas de poliomyélite mortel s'était produit en août, les locaux sont désinfectés au préalable.Photo publiée par Y. Denéchère p. 152 Robert Amy lance un appel aux dons et demande aux propriétaires de voitures de venir à la gare le 15 septembre, afin d'assurer les transports. D'après le cliché ci-contre paru dans l'Ouest, une foule nombreuse est venue les accueillir. Le Conseil municipal du 9 octobre vote un crédit de 15 000 F comme avance sur les frais. Le maire obtient que la Maison centrale de Fontevraud prête 200 des couvertures qu'elle fabrique. Les trois sociétés de Croix-Rouge se démènent en faveur des petits réfugiés, souvent présentés à tort comme orphelins. Les dons affluent, en particulier les vêtements chauds et les chaussures. Des aides viennent de loin : le Comité d'Evacuation du Gouvernement basque à Paris offre 50 000 F en faveur des expatriés de Champigny.
 Yves Denéchère, qui a examiné la presse locale, constate que tous les journaux manifestent une égale sympathie, l'Ouest, de tendance radicale, la colorant d'une note politique. Il ne relève qu'une seule exception notable : la Croix de Saumur n'en parle pas, préférant s'étendre sur les prêtres espagnols qui fuient les violences des anarcho-républicains.
 L'accueil est sûrement chaleureux et efficace. On apprend au Conseil municipal du 9 octobre que « pour remercier la population saumuroise qui, dans un élan unanime et spontané, leur a donné des effets et des secours dans un magnifique geste de générosité, les petits réfugiés espagnols offriront deux séances récréatives au théâtre, le mercredi 4 novembre en soirée et le dimanche 8 en matinée ». Quand une petite fille décède, de nombreux notables assistent à ses obsèques dans la chapelle de l'hôpital.
 Tout n'est pas si édifiant. Les enfants, mal encadrés et désoeuvrés, se conduisent parfois comme des sauvageons. Robert Amy, furieux, constate que les garçons ont commis de nombreuses dégradations au Prieuré, faits qu'il communiquera au préfet. En décembre, il demande la nomination d'un instituteur parlant espagnol et français, afin de les éduquer ( l'école mixte à classe unique du hameau de Champigny ne peut les accueillir ). Quelques rares enfants commencent à rentrer au pays à partir de décembre ou bien à rejoindre leur famille installée en France. Toutefois, en mai 1937, il reste sur place 7 femmes et 108 enfants. Robert Amy se préoccupe de la libération des locaux pour accueillir les petits Saumurois. Les lieux sont disponibles le 15 juillet ; des enfants espagnols ont été placés provisoirement dans des familles angevines par l'Assistance publique. Après l'été, ils reviennent en nombre plus faible, ils ne sont plus que 70 en octobre 1937. Leur envoi vers leur pays natal ou vers un de leurs parents passé en France pose de délicats problèmes juridiques et nécessite l'accord du consulat d'Espagne à Nantes. Tous ne repartent pas. La municipalité trahit une certaine lassitude et, après les vacances de 1938, elle refuse de reprendre les garçons, parce qu'ils se montrent trop difficiles. A l'inverse, une jeune fille est engagée pour travailler à la colonie. Les derniers enfants sont désormais mélangés aux nouvelles vagues de réfugiés.

3) Les nouvelles vagues de réfugiés espagnols

 Avec l'écroulement du camp républicain, de nouveaux flux d'exilés arrivent à Saumur par des voies diverses, si bien que les Espagnols représentent désormais la première colonie étrangère dans la ville. La vague la plus nombreuse arrive en février 1939 et vient de Catalogne. Les autorités françaises internent les hommes dans des camps de concentration improvisés au pied des Pyrénées ( voir le témoignage de Manuel García Sesma, transféré dans quatre camps, avant de poser des voies ferrées sur la champagne de Méron, de travailler dans les souterrains de la Kriegsmarine à la Perrière de Saint-Cyr-en-Bourg et finalement de devenir professeur au Collège de Garçons de Saumur ). Les femmes et les enfants sont envoyés vers le nord. A l'annonce d'un convoi, le commissaire de police de Saumur fait préparer de vastes locaux : le dépôt désaffecté des tramways près de la gare, la caserne Feuquières, toujours polyvalente, et surtout les colonies de Champigny, où il ne reste que quelques filles. Le Conseil municipal organise cette mobilisation, tout en demandant une hausse de l'indemnité versée par l'Etat.
 Au lieu des 150 à 160 personnes annoncées, c'est un convoi de 128 femmes, enfants et vieillards qui arrive en gare le 8 février, « déguenillés » et dans un état pitoyable. Ils sont tous transportés par des bénévoles vers les colonies de Champigny, où ils doivent se trouver un peu à l'étroit.
 Nouveau convoi le samedi 18 février : des blessés espagnols, des miliciens probablement, arrivent en gare ;Arrivée de blessés espagnols en gare de Saumur, photo publiée par Charles Gilbert, Autrefois l'Anjou, p. 98 huit d'entre eux sont placés à l'hôpital de la ville, quatre à Longué et quatre à Doué ( Echo saumurois, 18 février 1939 ). La photo ci-jointe a vraisemblablement été prise à cette occasion. Les blessés sont transportés par des infirmiers militaires, mais les dames de la Croix-Rouge étaient sûrement présentes.
 Même s'ils se préoccupent beaucoup de leurs réfugiés, Robert Amy, le docteur Seigneur, souvent présent, Roux, le secrétaire de mairie et son épouse, et l'ensemble de la municipalité tiennent à récupérer leurs locaux pour les petits colons saumurois. Dans les premiers jours de juin, la plupart des réfugiés de Champigny sont transportés vers Fontevraud, Saint-Georges-du-Puy-de-la-Garde et la Tessoualle. Il ne reste plus que 17 filles et quelques femmes, qui travailleront pour la colonie. Elles repartent pour l'Espagne en octobre 1939, à l'exception de quelques unes qui choisissent de rester définitivement en France.

 Ces arrivées de réfugiés démunis et de soldats blessés, même si les flux sont facilement supportables, doivent rappeler aux vieux Saumurois des scènes souvent vécues dans les années 14-18. Ces souvenirs ont pu contribuer à l'apaisement des conflits et à l'union sacrée qui se noue alors au sein du Conseil municipal. Ils ont pu aussi renforcer le pacifisme, plus fort que jamais. Les Saumurois revivront ces scènes dans peu de temps, en bien pire.

 

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