Guerre 1939-1945 : écueils méthodologiques

 

 Les Français ont entretenu un long contentieux avec leur Seconde Guerre mondiale ; se contentant d'une présentation stéréotypée et incapables d'écrire eux-mêmes une histoire scientifique sur les points les plus controversés, ils ont dû attendre les synthèses majeures de chercheurs étrangers, de l'allemand Eberhard Jäckel, des américains Robert O. Paxton et Raul Hilberg, du canadien Robert Marrus ou du suisse Philippe Burrin. Les chefs historiques de la Résistance encore en vie se disputent toujours sur des points essentiels de leur action passée ( cf. Laurent Douzou, La Résistance française : une histoire périlleuse, Points-Histoire, Seuil, 2005 ).    
 A notre modeste niveau saumurois, de quels matériaux dispose-t-on pour construire, pour la première fois, une histoire détaillée de la période 39-45, qui présente de solides garanties scientifiques ?

 

1) Les journaux locaux

 La presse locale, sans la moindre liberté, constamment victime d'une censure stupide, autant pour la période française que pour la période allemande, et manquant de papier, a longtemps fourni la documentation de base, sans constituer pour autant un bon instrument de travail :

- Le Petit Courrier, quotidien d'Angers, tire à 120 000 exemplaires ( bureau à Saumur, 29 rue d'Orléans ) et paraît pendant toute la période sur quatre pages en général, sur deux seulement dans les périodes de crise. De loin le plus répandu des périodiques locaux, il coûte le prix élevé de 50 centimes le numéro, au début de la période. Il publie parfois une unique édition départementale, la part consacrée à Saumur et à son arrondissement ne couvrant alors que l'équivalent d'une colonne. Cette édition qui privilégie la ville d'Angers est en ligne sur le site des A.D.M.L. Le plus souvent, mais pas le lundi, il publie une édition saumuroise, où les pages 2 et 3 sont différentes : la ville et son arrondissement y ont droit habituellement à une demi-page ( collection à peu près complète à la B.M.S., PER 28 ).
 Le niveau de rédaction est médiocre, tourné d'abord vers les faits divers, l'état civil, les jugements du tribunal correctionnel, les petites annonces et quelques comptes-rendus de manifestations publiques envahis par l'énumération des personnalités présentes. Ces faits minuscules peuvent fournir une toile de fond sociologique, avec le risque de se noyer dans une chronique invertébrée passant à côté des lignes essentielles. Plus intéressant, le journal publie également la masse proliférante des communiqués officiels, communiqués de la préfecture, de la mairie et des Kommandanturen, souvent difficiles à trouver ailleurs.
 Le Petit Courrier, " journal de l'appel au peuple " à ses origines, manifestait, avant la guerre, d'évidentes sympathies pour les ligues et les partis d'extrême droite ; il développe progressivement cette tendance ancienne et se rallie à la collaboration, au moins dans ses éditoriaux et par sa tonalité d'ensemble. Son correspondant à Saumur et principal rédacteur est Augustin Girouard, jadis directeur de l'Echo saumurois, parfait représentant de la droite catholique, bien imprégné de pétainisme, mais sans militer pour la collaboration, et se faisant même reconnaître comme résistant à la Libération, du moins par le capitaine Viala qui lui attribue une « distribution de tracts de la France libre ». Un rapport de police du 5 février 1946 le présente comme « un des personnages le plus connu de la ville et, de bonne tenue, très respectueux et respecté... Pendant l'occupation, en 1940, anti-allemand, il a cru au double jeu du Gouvernement de Vichy, comme de nombreux citoyens ; dès 1941, il a retiré sa confiance au Maréchal Pétain pour évoluer dans le Gaullisme et, durant toute la guerre, sans avoir fait d'éclat, est resté un bon français » ( A.D.M.L., 97 W 79 ). Voilà comment on fabriquait des gaullistes à la Libération ! Girouard est resté bien plus longtemps zélateur de Vichy. En même temps, il est bon connaisseur de l'histoire locale et il publie de nombreux articles la concernant ; quand il a un petit creux, il glisse une chronique sur le passé de Saumur. D'autres articles sont signés « R. Le Sagien » ; il s'agit d'un pseudonyme de Girouard, un Sagien étant un habitant de Sées, dans l'Orne, et Girouard étant né dans cette ville en 1885. Le dépositaire local du journal, Maurice Fournier, intervient également par de courts billets traçant souvent le portrait d'une figure locale. D'autres noms apparaissent ensuite ; il doit d'agir de nouveaux pseudonymes.
 La lecture complète de ce quotidien devient de plus en plus irritante à mesure que la guerre s'éternise. Les chroniques locales, rédigées dans un style moralisateur et patelin, sont envahies par les vols de lapins et de vélos, par les fraudes aux cartes d'alimentation, par les portraits de familles nombreuses et méritantes, par les dithyrambes sur les anciens métiers et le retour à la terre, par les exploits des sociétés sportives et parPetit Courrier, 25 mai 1943 le programme détaillé des cérémonies solennelles célébrées dans l'église Saint-Pierre. Quand surviennent les graves événements que nous raconterons aux chapitres suivants, on espère trouver au moins une discrète allusion, une formulation astucieuse pour tourner la censure ; le silence est total. Bien sûr, le journal n'est pas libre ; mais il pouvait cesser de paraître, comme l'ont fait la plupart de ses confrères.
 La médiocrité du Petit Courrier s'aggrave encore à partir de mars 1942, alors que le nombre des pages tombe définitivement à deux. La place consacrée alors à la ville de Saumur est constamment succincte, réduite avant tout à des communiqués et à des faits divers. Tous comptes faits, les Saumurois sont mieux informés par la première page ; ils y entrevoient sans peine les revers de l'Axe, les mesures antijuives, le procès de Riom, l'idéologie de Vichy et l'évolution générale du conflit mondial. A condition de savoir décrypter la lourde progande, car le ton monte progressivement : le Juif Blum est la cause de tous nos maux ( 25 mai 1943 ).

 Les appels de Laval en faveur de la collaboration active font les gros titres. Bien entendu anti-soviétique, le journal s'en prend surtout aux Anglais avec une rare violence ; le vol de nos colonies et les horreurs des bombardements, presque toujours attribuées aux Britanniques, rarement aux Américains, font les manchettes de la première page et sont tirés en longueur : le journal parle d'abord du bombardement, sans le localiser avec précision ; le lendemain, il consacre un gros titre sur le nombre des victimes ; le surlendemain, il raconte les obsèques nationales et cite le discours d'un évêque qui dénonce la barbarie du procédé.

Petit Courrier, 25 août 1943

Le Petit Courrier, 17 septembre 1943

  Nous insistons fortement sur l'influence de cet organe de presse qui constituait la principale source d'information et qui a forcément influencé l'opinion. A partir du 21 octobre 1943, le journal adopte habituellement un format réduit correspondant à une demi-page. Il n'y a que demi-mal tant qu'il maintient quatre pages. Ensuite, malgré des variantes, il tombe à deux pages, tout en coûtant 1 F. La part consacrée à Saumur régresse sans arrêt et il apporte peu d'informations utiles. Malgré sa tonalité de plus en plus pro-allemande, la première page évoque assez bien les grands faits. Encore plus surprenant, en mai 1944, elle raconte en détail les préparatifs du débarquement. La décadence s'accentue en juillet ; les photos disparaissent, la typographie change ; le journal se réduit à deux pages départementales, dont les dernières livraisons datent des 5-6 août pour Saumur et du 10 août pour Angers.

- Le Courrier de l'Ouest, qui lui succède, arrive à Saumur le 29 août, alors que les Allemands sont encore là. Il publie ses premières chroniques locales le 4 septembre. Il coûte 1,50 F, mais la présentation s'améliore. Son correspondant est l'inamovible Augustin Girouard, qui, après avoir célébré Pétain, célèbre de Gaulle. [  Plaignez l'historien, qui a déjà dû lire sa prose obséquieuse dans l'Echo saumurois et dans le Petit Courrier ].

- La Dépêche ou Dépêche du Centre, journal de Tours, publie une édition consacrée à l'est du Maine-et-Loire, rédaction à Saumur, 56 rue du Portail-Louis, puis 40 rue de Bordeaux. Elle ne met aucune ardeur à défendre la collaboration, son ton est plus modéré ; d'authentiques résistants y glissent des sous-entendus ; mais ses rubriques encore moins étoffées. Elle est un peu le journal de l'administration locale, car le sous-préfet Robert Milliat a épousé une demoiselle Arrault, fille du propriétaire du journal.

la Dépêche du Centre

 A la Libération, le journal devient la Nouvelle République, dirigée par Jean Meunier, député socialiste de Tours. Il paraît à Saumur à partir du 5 septembre ; l'espace consacré à la ville demeure très réduit. Le premier correspondant local est Romain Peyrou et après mai 1945, René G. Marnot, qui lui donne un bon nombre d'articles historiques.

- L'Ouest-Eclair paraît lui-aussi pendant toute la période ; son rédacteur local réside 2 rue Maremaillette. La place consacrée au Saumurois est de plus en plus réduite.

- L'Ouest, quotidien radical, cesse de paraître avec l'Occupation.

 Marie-Thérèse Pessonnier a photocopié une masse d'articles tirés de cette presse locale ( fonds aux A.M.S., 51 Z ).

 

2) Les chroniques et les mémoires

 A chaud et sur le ton exalté de la période de la Libération, paraissent deux chroniques, qui apportent une précieuse documentation de base, que nous citerons souvent. René G. Marnot, Ma ville sous la botte, Les Editions Roland, Paris, 1947 ( rédigé pendant l'été 1945 et paru pour l'essentiel en bonnes feuilles dans la Nouvelle République du 6 juin à octobre 1945, préface du Colonel Rémy ), donne un récit commenté des faits essentiels à partir de notes de journaliste et de la collection de La Dépêche. Bien informé, il constitue un guide fondamental, tout en étant fortement personnalisé ( plusieurs associations d'anciens résistants sont alors en conflit ). En second lieu, un numéro spécial collectif de la Société des Lettres, Sciences et Arts du Saumurois, daté de janvier 1947 ( n° 96 ) résume les épisodes les plus marquants.
 De nombreux souvenirs, parfois bruts, parfois rédigés, subsistent dans les familles, notamment sur les bombardements. Josiane Davout, déjà auteur de " Rue du Petit-Pré ", rédige vers 2005 un intéressant récit de toute la période, sous le titre " Mes Années Vert-de-gris ". Michel Ancelin, sur un ton primesautier, raconte sa jeunesse et les périodes tragiques de l'Occupation : Miettes d'enfance et de guerre, 2008. Elisabeth Suaudeau, Fillette de guerre. Souvenirs d'enfance à Saumur durant l'Occupation, Editions du Petit Pavé, 2012, évoque avec sensibilité l'atmosphère de la ville et le poids de la guerre sur les mentalités.

3) Les recueils de témoignages oraux

 Des bénévoles ont systématiquement recueilli les témoignages oraux de personnes adultes, quel que soit le niveau de leurs responsabilités. Conservés par écrit ou sur cassettes, ces témoignages permettent de garder les souvenirs de personnes aujourd'hui disparues.
 Nous aussi, nous avons tenté quelques essais « d'histoire orale ». L'accueil a toujours été chaleureux et sans grande retenue, à la seule exception de l'encombrant honneur des familles : on ne veut pas dire des choses qu'on croit secrètes par égard pour les descendants. A l'inverse, les apports nous ont paru très incertains, plus utiles pour affiner la thématique que pour apporter des matériaux incontestables. La mémoire reconstruit le passé et est capable d'étranges confusions. Des dames très âgées mélangeaient la guerre 14-18 avec la guerre 39-45. Les bombardements de 1940 se fusionnent souvent avec ceux de 1944. L'histoire très compliquée des ponts reste incompréhensible. L'évolution des mentalités de 1940 à 1944 n'est pas reconstituée dans ses différentes étapes. Il y a ceux qui se murent dans un silence à peu près total et qui ne livrent, avec réticence, que quelques détails, alors très précieux. Il y a ceux qui racontent trop, qui améliorent leur récit à force de le répéter, qui confrontent leurs souvenirs avec ceux de leurs amis, qui les complètent par des lectures. En toute bonne foi, ils se forgent ainsi une vulgate, qui n'est plus un matériau de premier jet, mais une reconstruction personnelle du passé. Jean-Pierre Rioux, un spécialiste de la période, conseille même aux historiens de « se méfier systématiquement des souvenirs «biaisés» des survivants ». Daniel Cordier en dit autant, avec la plupart des chercheurs universitaires.
 La critique du témoignage est expliquée dans les classiques de la méthodologie historique ; sa pratique constitue toujours un exercice délicat, mais bien nécessaire. Des historiens comme Philippe Joutard ou Dominique Veillon ont donné des conseils pour « l'histoire orale », dont la stricte application aurait amélioré la collecte : commencer par relever un récit brut, sans intervenir, sans orienter, sans chercher à mettre de l'ordre ; ensuite, après s'être documenté, organiser une seconde interview basée sur des questions très précises et sur une discussion ; dans ce second échange, on peut briser la carapace d'une mémoire reconstruite et trop élaborée, et ainsi obtenir des éclairages novateurs et des détails précis. Faute de ces précautions méthodologiques, les enregistrements effectués présentent surtout une valeur sentimentale ; ils apportent surtout des pistes de recherches et des renseignements utiles sur quelques personnages et sur des points concrets de la vie matérielle.

 

4) Un long interdit sur les archives

 Pour les historiens, les rapports de gendarmerie, les synthèses de sous-préfet ou les bilans dressés par des administrations constituent de loin les sources les plus habituelles et les plus fiables. Il fallait d'abord les sauvegarder. Raoul Bazin, commissaire aux Renseignements généraux et « correspondant de la Commission d'Histoire de l'Occupation et de la Libération en Maine-et-Loire » rencontre beaucoup de difficultés pour sauver des documents précieux, notamment avec la gendarmerie, qui reconnaît avoir beaucoup détruit. Il parvient, en 1953, à récupérer la main courante du commissariat de Saumur, bien qu'incomplète.
 Encore faut-il que ces documents mis à l'abri soient consultables. Frappant d'un véritable ostracisme la période 1939-1945, la réglementation française des archives publiques exigeait un délai de 60 ans pour rendre les documents communicables, alors que la loi commune se contentait de 30 ans. Des ayants-droit ou des historiens patentés pouvaient obtenir des dérogations, mais ils ne devaient rendre public aucun nom et remplacer ce dernier par une lettre, qui ne soit pas l'initiale réelle et qui soit suivie par des points de suspension. Cette exigence a teinté maintes publications d'un mystère ridicule. En général, on parvient à restituer les noms réels. Ces interdits protégeaient-ils de trop lourds secrets, des turpitudes telles qu'il convenait d'attendre pour les révéler la disparition d'une génération à tout jamais discréditée ?

 

5) L'ouverture des archives françaises

 Une série d'arrêtés pris par le gouvernement Jospin de 1998 à 2002 a levé ces tabous. L'essentiel des fonds publics français est désormais accessible, à l'exception des dossiers judiciaires et des dossiers médicaux. Il n'y avait pas de quoi faire tant de mystères. Bien sûr, on trouve quelques lettres anonymes de dénonciation, ce qu'on savait déjà, et elles ne sont pas si nombreuses. Il est de règle élémentaire de ne pas prendre au sérieux des textes inspirés par la malveillance. On constate aussi des comportements décevants, même de la part de gens présentés comme des héros ; mais on s'en doutait un peu...
 Certaines administrations, en quittant les lieux, ont manifestement enlevé des papiers gênants. Les archives municipales de Saumur sont à l'évidence sévèrement purgées. Elles se réduisent, pour l'essentiel, à une douzaine de liasses en sous-série 5 H. Le bureau du ravitaillement, le service des réquisitions, le service de la main d'oeuvre, qui avaient généré tant de paperasses, n'ont a peu près rien laissé. Ces graves lacunes empêchent la résolution de points précis d'intérêt local qui n'ont pas atteint le niveau supérieur. Des statistiques précises font souvent défaut.
 Les archives de la sous-préfecture, versées aux A.D.M.L. sous les cotes 97 W et 98 W sont abondantes et nettement plus complètes. Elles réunissent 250 liasses plutôt étoffées.Signature du commissaire de police Eprinchard
 On y découvre une administration efficace et mobilisée en permanence, qui parvient à faire tourner ses rouages dans le pire des chaos ; on y voit un commissaire de police ( Eprinchard ), qui, disposant d'informateurs appointés, sait absolument tout ce qui se passe et qui en révèle ce qu'il veut bien dans les nombreux rapports qu'il signe. Pas de dynamite, mais une approche des faits et des mentalités plus complète, plus chiffrée et plus intelligente que dans la presse, en même temps, une présentation sèche, « brute de décoffrage », pas encore touchée par les fluctuations de la mémoire et les tentatives d'autojustification. On y trouve une documentation abondante sur la vie quotidienne et sur la collaboration, mais, on le comprend sans peine, à peu près rien sur les mouvements de Résistance, sauf sur les communistes.

 Notre exposé repose avant tout sur ces archives de la sous-préfecture, dont nous avons étudié l'essentiel aux Archives départementales, et sur les dossiers généraux de la préfecture ( en série W, et parfois en Alpha ), également sur les quelques liasses des archives municipales de Saumur et du Service historique des armées. Des éclairages complémentaires sont glanés dans la presse, chez les chroniqueurs et chez les mémorialistes. Les lecteurs critiques pourront constater qu'en raison des réelles insuffisances des sources, certains dossiers se réduisent à des généralités trop vagues, alors que d'autres sont heureusement plus nourris. Après des recherches minutieuses, je suis convaincu que certains points ne seront jamais résolus.

 En commençant à travailler sur cette période, j'avais publié une première ébauche, en mettant timidement en garde contre le simplisme de l'approche commémorative : « A partir des pertinentes analyses du philosophe Paul Ricoeur, il convient de recadrer le nécessaire devoir de mémoire - mémoire sélective, introduisant une logique dans un passé recomposé - mémoire émotionnelle peignant les êtres en noir et blanc, en bons et en méchants - mémoire écorchée vive, supportant mal les mises en question ( même si les thèses révisionnistes sont intolérables ). Quoi qu'on en dise, ce devoir de mémoire est bien respecté, le devoir d'histoire l'est moins », Joseph-Henri Denécheau, « Saumur, 1943-1944 », S.L.S.A.S., n° 154, 2005, p. 115-119. Cet article a rencontré un faible écho.
 Peu d'histoires régionales sont utiles. Michelle Audouin-Le Marec, Le Maine-et-Loire dans la guerre 1939/1945, Horvath, 1987, cite de précieux documents. Raymond Marchand, Le Temps des restrictions. La vie des Angevins sous l'Occupation, Cheminements, 2000, apporte des éléments sur l'économie à partir de la presse. Marc Bergère procure un survol départemental dans Jean-Luc Marais, Le Maine-et-Loire aux XIXe et XXe siècles, Picard, 2009, p. 207-234.

 

6) D'autres archives ?

 L'histoire est le récit des vainqueurs. Les autorités allemandes, très paperassières, étaient bien placées pour enregistrer les divers aspects de la vie des Saumurois. La consultation de ce qui reste de leurs archives serait fort utile. La sous-série AJ 40 des Archives nationales semble présenter des éléments intéressants, de même que quelques dossiers du BDIC. Il existe des documents utiles aux archives militaires de Fribourg, aux archives d'Aix-la-Chapelle et dans les nombreux dépôts dispersés à travers l'Allemagne. Une partie de ces papiers a été microfilmée par les Américains, qui gèrent ces supports à Alexandria en Virginie ; les " Guides to German Records Microfilmed at Alexandria, Va " présentent des pistes intéressantes.    
 Sur les bombardements, les armées de l'air américaine et anglaise ont établi d'intéressants clichés, mais assez peu de rapports.
 Je n'ai pu me lancer dans ces investigations interminables, laissant ainsi de vastes champs de recherches à ceux qui voudraient aller plus loin. A vrai dire, en face des contradictions fréquentes entre les documents d'époque et la mémoire locale, en face des sérieuses lacunes présentées par les archives publiques, j'ai dû parfois me cantonner dans un flou plus ou moins artistique, j'ai aussi été incapable de clarifier quelques points et j'ai même été tenté de laisser certains chapitres en blanc.

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 J'ai finalement choisi d'avouer mes incertitudes par une présentation particulière, qui signale une question ouverte et qui donne les diverses hypothèses en présence.

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7) Les documents figurés

 Les photographes les plus actifs de la ville, les maisons Decker, Lacoste, Blanchaud et Perrusson, ont effectué d'intéressants reportages sur les principaux événements de l'époque. Le papier photographique venant à manquer, ils ont n'ont pu éditer leurs tirages qu'au format 6x9, rarement au format carte postale, mais en grande quantité. Beaucoup de familles en possèdent des séries. Elles peuvent être complétées par les photos d'amateurs prises au même format, parfois illégalement ( car, dès leur arrivée, les autorités occupantes avaient interdit toute photographie en plein air ).
 Le recueil le plus complet de ces images est établi par Michel Ancelin, Saumur déchirée. Photos des heures sombres : 1940/1944, 1ère édition, 1990. Pour la seule période de 1944, voir le site de Jean Guérin. A l'occasion d'une exposition, la Fédération Maginot a reproduit un grand nombre de ces tirages ( A.M.S., 8 Z ).
 Ces précieux documents présentent le défaut de se présenter en un format réduit ;Studio Decker en juin 1940 un flou désagréable apparaît quand on les agrandit. Il est rarement difficile de les localiser, il est beaucoup plus malaisé de les dater ; les publicistes pressés se trompent souvent. Voici un exemple de ces confusions trop fréquentes ( surtout en ce qui concerne les ponts ).

 

 Le studio Decker, situé 43 rue Nationale, a été détruit une première fois par les obus allemands de juin 1940. L'effet de souffle de ces obus est malgré tout limité ; les deux étages supérieurs existent encore sous forme de pans de murs. Les projectiles allemands contenaient des substances incendiaires particulièrement redoutables, les fumées grasses autour des fenêtres caractérisent les destructions de 1940.
 L'immeuble a été déclaré irréparable et la maison Decker s'est installée à l'angle des rues Gambetta et Beaurepaire.
 Les bombes anglo-américaines du 1er juin 1944 frappent à nouveau la rue Nationale. Leur effet de souffle est plus puissant, si bien que les derniers pans de murs sont ravagés. L'immeuble n'a plus d'étage. Cette fois, aucun effet d'incendie n'est signalé. Le cliché a été pris dans les premiers jours de juin : les trottoirs sont encore envahis par les décombres ( ci-dessous ).

Studio Decker en juin 1944

 Les soldats allemands étaient souvent pourvus d'un appareil photo d'amateur et ils mitraillaient beaucoup. Leurs descendants, pas très fiers des exploits de leurs ancêtres, bradent leurs albums de souvenirs. Ces photos sont proposées en grand nombre sur des sites de vente aux enchères et elles atteignent des prix délirants ; elles présentent l'avantage d'être souvent légendées et datées au dos, mais sont en petit format.

 Le documentaire de la télévision britannique " Tale of an Occupied Town ", réalisé par Fernando Gómez-Monroy, 52 mn, 2006, présente des images et des témoignages, qui constituent une introduction utile.

 

8) L'historien n'est pas un juge

 L'historien a le devoir d'établir les faits exacts ; c'est parfois difficile, faute de documents concordants et fiables ; en plus, dans cette période de grande nervosité et de désinformation, la ville bruit de rumeurs extravagantes, qui appellent un examen critique. Les faits établis, il faut les expliquer en les replaçant dans leur contexte et les rendre accessibles au lecteur en évitant les formulations excessives. L'historien laisse le soin de juger aux juges, s'il y a lieu, ou au lecteur, à la condition que ce dernier dispose de tous les éléments du dossier.
 S'en tenir à des généralités abstraites aboutirait à une présentation desséchée. Il y a des hommes et des femmes dans les événements. Taire leurs noms ou les dissimuler derrière des initiales revient à entretenir de pseudo-mystères. En même temps, une approche responsable invite à garder une certaine hauteur de vue et à éviter de tomber dans des commérages désagréables pour certaines personnes ou pour leurs descendants. Outre les autorités régulièrement citées dans la presse, nous ne donnons les noms que de personnes qui ont joué un rôle dirigeant et dont l'action est solidement vérifiée à partir de la confrontation de documents complémentaires et de nature différente.
 L'auteur n'a aucun compte à régler.