Les replis successifs de septembre 1939 à juin 1940

 

 Quatre vagues successives de réfugiés refluent sur Saumur. Elles doivent être individualisées, car les premières sont planifiées et s'opèrent en bon ordre, les dernières se déroulent dans la panique.

1) Le reculement du Ministère des Finances et des services financiers

 Dans son approche frileuse de la guerre et bien caractéristique de son état d'esprit, le gouvernement avait prévu que, dès la mobilisation générale, alors que les soldats monteraient vers la frontière nord-est, les grandes administrations parisiennes opéreraient un repli partiel, le terme officiel est « reculement », vers les régions du Centre et du Sud-Ouest, cela étant arrêté alors qu'aucune menace militaire n'est perceptible.
 Dès le vendredi 1 er septembre 1939, Robert Amy annonce par affiche et par communiqué de presse qu'un nombre considérable de personnes d'un ministère va refluer sur la ville, que les touristes et les personnes étrangères à la cité doivent en partir, afin de faire de la place. Dans les premiers jours de septembre, Saumur accueille les services de la Cour des Comptes, du Ministère des Finances ( sous-direction de la Dette viagère ), de la Garantie ( dont un bureau est déjà implanté dans la ville ) et de la Banque de France ( dont les services détachés se répartissent aussi sur Poitiers et sur Chamalières ). Une partie de ces fonctionnaires arrivent avec femmes et enfants. Dès le 2 septembre, la Cour des Comptes réquisitionne 30 chambres à l'hôtel Budan et 33 chambres à l'hôtel de Londres ( A.M.S., 5 H 13 ). Dans un courrier au ministre des Finances du 23 octobre 1939, le maire explique que sa ville assure le logement à plus de 700 fonctionnaires évacués, accompagnés de 500 membres de leur famille, soit un total supérieur à 1 200 personnes ( A.M.S., 5 H 13 ).
 La ville peut faire face à cet afflux : ses 14 hôtels sont réquisitionnés en entier ; de nombreuses chambres meublées sont disponibles depuis le départ des officiers stagiaires. Le maire a prononcé le 30 août la réquisition générale des locaux libres, puis le 3 septembre des immeubles et logements vacants. Des maisons individuelles ou des chambres sont attribuées aux fonctionnaires de rang supérieur. Les employés subalternes campent dans des hébergements plus improvisés : à l'auberge de jeunesse, dans la maison du gardien du stade, dans le Cinéma Artistic ( sous les halles de la place Saint-Pierre ), dans la salle Robert Amy ( 13 rue Seigneur ) et dans la bourse du travail. La ville s'est procuré des lits, mais elle espère les héberger quelques jours seulement.
 Un nouveau service communal est créé : le Comité d'accueil, vite devenu le Centre municipal d'accueil des réfugiés, qui est installé rue du Puits-Tribouillet et qui est d'abord dirigé par Albert Jouanneault, le sculpteur, qui a repris un emploi salarié. En liaison avec des responsables de chacun des ministères, l'organisme parvient à caser tout le monde.

 Les conditions d'hébergement apparaissent en détail dans les archives, les conditions de travail des employés apparaissent beaucoup plus floues. La ville accorde au ministère des Finances les salles du Théâtre et l'école maternelle des Violettes, moins une salle où se regroupent les bambins. Je vois assez mal comment peuvent fonctionner ces bureaux, éloignés de leur direction restée à Paris, coupés des services parallèles exilés ailleurs, sans archives, sans locaux adaptés et sans moyens téléphoniques supplémentaires...

 La ville est comble, d'autant plus que l'armée doit loger en ville des officiers réservistes. Elle est prioritaire ; c'est ainsi que le 23 septembre 1939, le maire écrit au directeur de la Banque de France que l'autorité militaire vient de lui enlever trois immeubles.

 Les relations avec le ministère des Finances sont nerveuses. Le maire, soutenu par des délibérations du Conseil municipal, lui envoie des courriers sur un ton vif. Il se plaint des déprédations commises par de jeunes fonctionnaires dans leurs lieux d'accueil, notamment à l'auberge de jeunesse. Bien que le tarif des indemnités ait été fixé, le ministère ergote sur les prix et ne verse que quelques acomptes ; le Conseil municipal du 31 mai 1940 affirme qu'au bout de neuf mois, il n'a pratiquement rien versé ( bon nombre de familles saumuroises vivent de ces locations ). Le 6 février 1941, le maire signe un état des réclamations faites par les propriétaires ayant hébergé le personnel des Finances replié à Saumur ( A.M.S., 6 F 1 ) ; la liste comporte 129 numéros. Dans une lettre d'accompagnement, Madame Fargeas, qui tient la pension " la Vie au Grand Air ", située chemin des Violettes, est toujours très en colère : « La venue de ces personnes a été un fléau pour Saumur » ; « gagnant de grosses sommes, inconnues à Saumur, pour un travail stupide, ils râflaient tout dans les magasins » et les Saumurois qui les ont logés n'ont eu que « des dégâts et des insultes ».

 La surcharge incontestable de la ville a été progressivement allégée. Dès le 11 septembre 1939, le maire obtient qu'une partie des services des Finances soit transférée ailleurs ; en outre, une circulaire ministérielle stipule que le quart des chambres d'hôtel doit rester libre. La Cour des Comptes quitte Saumur en avril 1940, mais des employés du ministère des Finances occupent l'école des Violettes jusqu'au 14 août 1940.

2) Une autre vague d'évacués de la région parisienne

 Comme en 14, Paris expédie vers la province son trop plein de bouches à nourrir, des femmes enceintes, des vieillards des hospices, des cas sociaux, des enfants placés dans une institution, des aveugles, des étrangers ( A.D.M.L., 23 ALPHA 5 ). Ils viennent surtout des XIIIe et XVe arrondissements de Paris. La raison officielle est de les mettre à l'abri des bombardements. Les listes étaient déjà dressées avant la guerre ; le départ de la région parisienne est donc planifié, l'accueil local l'est beaucoup moins.
 Les trois premiers trains de ces nouveaux venus arrivent à Saumur les 5 et 6 septembre 39, un peu après les fonctionnaires des Finances et des réfugiés des départements d'Alsace-Lorraine. Un service d'évacuation est mis en place à la gare, comprenant deux médecins, trois équipes d'infirmières, une biberonnerie, des jeux d'étiquettes de quatre couleurs, des bénévoles et la troupe de scouts, qui a mis fin à ses congés scolaires. Une forte organisation d'accueil à chaque train est mise en place ( voir documents 14 et 15 dans " Saumur, de la drôle de guerre à l'occupation " ).
 Cependant, la ville est déjà pleine, elle sert surtout de relais pour une ou deux nuits, en attendant que ces évacués soient transportés vers les diverses communes de l'arrondissement, qui doivent chacune recevoir un contingent fixé par les directives du préfet. A travers les rapports, on entrevoit de grosses difficultés ; certains transplantés présentent des troubles psychologiques ; l'accueil n'est pas enthousiaste : dans le Baugeois, des évacués couchent sur la paille.
 La ville de Saumur en garde le moins possible. Elle héberge encore quelques réfugiés espagnols, qu'elle renvoie vers leur pays ou vers d'autres camps ; elle les remplace par des vieillards et des enfants dans sa colonie de vacances des Quatre Chêneaux, mais pas au Prieuré. Malgré tout, de nouveaux convois arrivent ; au 25 janvier 1940, la ville héberge déjà 3 031 réfugiés ( parmi eux, 183 adultes et 76 enfants touchent un secours, 2 772 autres évacués ne perçoivent pas d'allocation - Conseil municipal du 30 janvier ). S'ajoutant au poids des fonctionnaires, cette charge devient très lourde. On entrevoit, à mi-mot, un choc des cultures ; la télévision n'a pas encore unifié la langue du pays ; les petits angevins - je peux en attester - comprennent mal le parler des petits parisiens, ils trouvent qu'ils ont des manières de voyous. Partout fuse sur les cours d'école : « Parisien, tête de chien, Parigot, tête de veau ». Alain Jacobzone ( « La drôle de guerre », L'Anjou, décembre 1989, p. 43-49 ), signale les mêmes tensions dans tout le département. La Fédération patronale de l'Anjou se scandalise de l'arrivée de ces « Parisiens dont la tonalité morale est en complète opposition avec celle de nos populations urbaines ou rurales, laborieuse et d'esprit familial ». Les délits auraient décuplé par rapport à la même période de l'année précédente ; les Parisiens en sont déclarés responsables...

3) En mai 40, une nouvelle vague de réfugiés de la zone des combats

  L'attaque allemande du 10 mai et la percée dans les Ardennes provoquent une fuite éperdue des habitants de la zone des combats, des départements des Ardennes, de l'Aisne, de la Somme, du Nord, du Pas-de-Calais, ainsi que de la Belgique. Le premier convoi de 1 220 réfugiés arrive par train le 17 mai. Le service d'accueil se remet en place à la gare. Les arrivants, ballottés depuis plusieurs jours sur les quais et dans des convois, sont en triste état, souvent affamés, les vêtements en lambeaux. D'autres trains ne font qu'un arrêt, mais ils sont ravitaillés ; au total, 600 convois sont ainsi assistés à Saumur. D'autres arrivent en voiture, pour les premiers venus, une voiture parfois transpercée par les mitraillages féroces des avions allemands, ensuite par des moyens de transport plus lents.
 Un nouveau centre d'accueil est mis en place au théâtre, équipé d'une cuisine et d'un réfectoire dans le foyer, de dortoirs dans les autres pièces ; en 10 jours, 35 000 repas sont servis, 300 à 350 réfugiés sont abrités chaque nuit, en divers lieux, au théâtre, dans la salle de musique au sous-sol, dans la salle Robert-Amy, à la bourse du travail, à l'auberge de jeunesse et dans la salle Menanteau, située rue Rabelais ( rapport de Courtoison au Conseil municipal du 31 mai ).
 La ville s'efforce de renvoyer cette foule vers les communes de la périphérie, selon les ordres du préfet : 760 vers Saint-Lambert-des-Levées, 250 vers Villebernier, 150 vers Dampierre ( A.M.S., 5 H 12 ). Bien des communes rurales doublent leur population en un jour.
 C'est le comité local de la Croix-Rouge qui se dépense beaucoup pour assurer cette assistance de grande ampleur, avec le renfort de nombreux bénévoles. Il met également en place, au 33 rue Dacier, un centre de renseignements, qui prend en note l'identité des réfugiés et qui s'efforce de reconstituer les familles dispersées ou de les mettre en liaison.
 Ces oeuvres de secours en sont pas au bout de leurs peines, car, après une accalmie à la fin de mai, arrive par la route une quatrième vague de déplacés, encore plus chaotique.

4) En juin, les réfugiés de l'exode

 Sur le bruit de l'approche des troupes ennemies, une stupéfiante panique a jeté sur les routes des millions d'habitants de la France du Nord. Ils n'écoutent pas les ordres du gouvernement qui leur donne des avis contradictoires, ils n'ont aucune confiance dans la solidité de l'armée, ils ne croient plus à l'information officielle, qui a trop menti. Leur attitude témoigne du désarroi des esprits et même de la décomposition du pays. Ils fuient à l'aide de moyens de transports hétéroclites, selon leur statut social. Ainsi passent à Saumur des automobiles portant des matelas sur les toits, des camionnettes, des carrioles tirées par des chevaux, des bicyclettes, des piétons, un corbillard, des chars Somua privés de leur tourelle, des militaires souvent désorganisés. Ils forment un bouchon à l'entrée des ponts, espérant trouver le salut au sud de la Loire. Des soldats territoriaux, renforcés par des élèves de l'Ecole de cavalerie, s'efforcent à grand peine de canaliser cette incroyable cohue. Les animaux sont parqués dans un enclos créé sur la place devant les Ardilliers. Les automobiles de la région parisienne sont arrivées les premières et ont pu passer les ponts sans trop de difficultés, à part quelques embouteillages et des accrochages aux carrefours. Les véhicules passent au rythme de 1 000 par heure. Vers le 15 juin, le flot s'épaissit, grossi par des véhicules hippomobiles, par des paysans du voisinage, qui emmènent leur bétail, et par des piétons. La cohue est inextricable à l'entrée des ponts. Le préfet et le maire de Saumur lancent alors un appel à la population, afin qu'elle reste sur place. Le passage est brusquement fermé le 18 juin.
 A la sortie du pont Cessart, le centre d'accueil du théâtre continue à distribuer des repas, mais la ville est comble. Le commissaire de police remplaçant et ses agents s'efforcent de canaliser le flot des naufragés de l'exode et de l'éloigner vers le sud.

5) Un début de repli économique

 En même temps que les administrations, sont reculées des usines travaillant pour la défense nationale. La société Messier, spécialisée dans la fabrication des trains d'atterrissage d'avions, avait été mise sous le contrôle du ministère de l'Air en 1938, dans le cadre des nationalisations des usines d'armement. Elle est implantée à Montrouge ; en novembre 1939, le ministère décide de la mettre à l'abri dans une usine souterraine installée dans les caves de Saumoussay, à Saint-Cyr-en-Bourg, les bureaux étant installés au château des Ifs à Varrains. En mars 1940, la société questionne la municipalité sur les capacités d'accueil des écoles de Saumur. Les travaux préparatoires terminés, l'usine est déménagée de février à mai 1940 ; 2 000 ouvriers viennent s'installer dans notre région, dont un bon nombre à Saumur. La direction de l'entreprise s'implante dans la ville le 11 juin, mais 10 jours plus tard, elle se retire vers son autre usine, à Bidos, près d'Oloron-Sainte-Marie. Les usines Salmson, moteurs d'avions, avec 80 ouvriers, se replient également à Chacé.
 Saumur n'est pas devenue une capitale de l'aviation, et pas non plus un centre de fabrication de gaz asphyxiants, bien qu'un entrepôt de brome ait été implanté en grand secret à Pocé.
 Décidément, à Saumur, cette guerre se déroule constamment sous le signe du repli.

 

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