La Défense passive ( 1938-1944 )

 

 Répétons-le, car c'est le thème de cette partie : la guerre a été bien préparée sous son aspect défensif, seulement sous cet aspect.

1) Une préparation sérieuse

 La loi du 11 juillet 1938 organise la Défense passive, en précisant que toute la population, y compris les femmes, est mobilisée pour la protection des populations civiles contre les attaques aériennes. Sitôt la parution des décrets d'application du 28 novembre 1938, une lourde organisation est mise en place à Saumur, sous la direction du chef du service de sécurité, Joseph Bercier, un capitaine de gendarmerie à la retraite, qui est nommé par le maire le 10 décembre 1938 et qui remet un plan détaillé le 22 du même mois. Voici les principaux services mis en place : incendie, police, abris, dispersion ( des véhicules et des habitants ), transports, médecine, service sanitaire, détection et service Z ( spécialisé dans la lutte contre les gaz ). Brassard de la Défense passive de SaumurLa ville est divisée en sous-secteurs, en groupes d'îlots, puis en îlots, au nombre d'environ 300, chacun correspondant à un abri et à toute une hiérarchie de responsabilités. Les nombreux membres de la Défense passive portent un brassard ( à droite, celui d'Yvonne Bithorel ). Une panoplie d'affiches rappelle les consignes de sécurité ( voir les documents 17 à 21 de " Saumur, de la drôle de guerre à l'occupation " ).
 Le Conseil municipal du 8 octobre 1938 vote 3 000 F de crédits pour les travaux de défense passive. Dix véhicules sont réservés, afin d'assurer l'approvisionnement et les transports de blessés ; ils sont exemptés de toute réquisition militaire ( ces renseignements proviennent surtout de la liasse A.M.S., 5 H 12 ).

 Un « exercice d'alerte et d'extinction des lumières » est décidé par le préfet ; il est annoncé en termes vagues par voie d'affiches et de communiqués de presse, mais la date et l'heure sont tenues secrètes. L'alerte sera déclenchée par la sirène de l'hôtel de ville et par les cloches des quatre églises. L'éclairage public sera éteint et les lumières privées devront être camouflées ; les véhicules s'arrêteront dans des rues secondaires, en sorte que la percée centrale reste libre. La fin de l'alerte sera annoncée par un coup long de la sirène municipale et par un carillon précipité des cloches.
 L'exercice est déclenché à Saumur le 18 avril 1939 dans la soirée. Les résultats ne sont guère convaincants : on est encore en paix, les habitants ne veulent pas croire à la guerre et se montrent indisciplinés ; des militants pacifistes, estimant que cette mise en condition favorise l'éclatement d'un conflit, s'efforcent de saboter l'exercice ; la police repère l'action de l'anarchiste Emile Dupré et de Camille Delorys, surnommée « la vierge rouge », secrétaire locale des Combattants de la Paix ( A.D.M.L., 97 W 24 ). Un tract est distribué et conservé ( A.M.S., 5 H 34 ). Il est signé notamment par Jean Giono, Victor Margueritte, Henri Jeanson et Camille Delorys ; son appel au « rapprochement franco-allemand » et au désarmement général témoigne d'un grave aveuglement, dans le contexte de cette époque :

Début du tract des Combattants de la Paix, A.M.S., 5 H 34

 Le 2 septembre 1939, les choses deviennent sérieuses : le général Bridoux, encore commandant d'armes, ordonne « l'application intégrale du plan de défense passive ». En octobre, quatre soldats mobilisés des classes 1915 à 1918 sont affectés à la Défense passive de la ville et quinze soldats saumurois sont démobilisés et intégrés dans un de ses services. Le personnel permanent est donc nombreux et renforcé par une masse de volontaires. En janvier 1940, les communes de Bagneux et de Saint-Hilaire-Saint-Florent sont partiellement intégrées dans le plan, Saint-Lambert-des-Levées et Dampierre restant à part.

2) La hantise des gaz

 Les autorités redoutent avant tout une attaque par des gaz encore plus nocifs que ceux de la guerre 14-18. La Défense passive ordonne en priorité le calfeutrage des trous d'aération des abris ; elle forme des renifleurs, chargés de repérer les produits dangereux, et des préparateurs en pharmacie, qui emploieront les remèdes adéquats. Les trois sociétés de Croix-Rouge donnent des leçons spéciales aux "infirmières Z", spécialisées dans les soins aux gazés. Des centres de lavage sont prévus.
 Les instituteurs apprennent à leurs écoliers comment poser un masque à gaz, mais aucune distribution n'est faite à la masse de la population. Seuls les membres de la Défense passive en sont munis, car la ville ne dispose que de 255 masques à gaz ( A.D.M.L., 35 W 7 ). Les soldats des deux camps porteront la boîte caractéristique, sans jamais en faire usage. Plus tard, les employés communaux en seront dotés.

 Cette véritable obsession peut nous faire sourire aujourd'hui. C'est à tort, car les Allemands avaient mis au point et fabriqué de nouveaux gaz très nocifs, comme le tabun et le sarin. La menace était bien réelle et il n'est nul besoin de démontrer que les chefs nazis étaient capables du pire. Ils ont cependant respecté le protocole de Genève de 1925 ( qui interdisait l'emploi, mais pas la fabrication d'armes chimiques ) et leurs ennemis occidentaux ont fait de même. Les historiens hésitent quelque peu sur l'explication. La plus plausible est la suivante : chaque camp possédait un arsenal tel que les conditions de la guerre auraient été bouleversées et les Allemands n'étaient pas certains d'avoir la supériorité dans ce domaine. La France disposait en effet de stocks considérables sous forme de munitions d'artillerie et de bombes d'aviation ; elle s'était préparée à des fabrications massives en cas de guerre chimique. Je viens de découvrir un secret militaire jusqu'ici bien gardé ( A.D.M.L., 97 W 24 ) : dans une cave située à Pocé, en bordure de ce qui était alors une route nationale, avait été constitué un dépôt de brome, une matière première à la base des produits asphyxiants. Ce stock dangereux a été gardé en permanence, d'abord par trois habitants requis par le maire de Distré, puis par un petit groupe associant des civils français et des soldats allemands.
 En mars 1941, encore, P. Marembert dresse un projet de « chambre à gaz », qui devait être aménagée dans une dépendance de la caserne des pompiers de la rue de la Maremaillette. Par cette formule, il faut entendre une pièce spéciale pour soigner les gazés.

3) Le réseau d'abris

  L'expert géomètre et surveillant des carrières Augeard procède au recensement général des abris ; il en retient 312 ( A.D.M.L., 102 W 22 et 35 W 7 ). En tête viennent les grandes caves creusées dans la roche, qui lui paraissent les plus sûres, étant profondes, vastes, souvent communicantes et pourvues de bouches d'aération ; il en classe 62, qui pourraient abriter 8 565 personnes. En second lieu arrivent les caves les plus robustes situées sous des maisons, en général couvertes par des voûtes de pierre et d'accès facile, au nombre de 250 ; ces abris, pouvant héberger en moyenne une trentaine de personnes, deviennent le coeur d'un îlot organisé regroupant un pâté de maisons. Sur notre plan des bombardements de juin 1940, nous avons placé les abris des deux types pouvant recevoir 100 personnes et plus. Les caves sous immeuble sont rares dans cette catégorie.
 Ainsi qu'on le devine, les quartiers adossés au coteau sont largement pourvus ; la ville close offre aussi des caves nombreuses et profondes. Le quartier des Ponts dispose de 1 833 places, ce qui représente un léger déficit. C'est le quartier Saint-Nicolas qui serait le moins bien équipé ; afin de le desservir, le capitaine Bercier dresse un projet de vastes tranchées dans le parc de l'hôtel Louvet-Mayaud. Des refuges sont prévus pour les hôpitaux et pour les établissements scolaires ; l'école du Fort s'aménage un passage vers les casemates du château ; à l'inverse, il n'y a pas de grands abris à la disposition des salles de cinéma : les spectateurs sont prévenus qu'ils s'y rendent à leurs risques et périls.

 Dans la presse du 11 septembre, la Défense passive rappelle aux habitants qu'ils doivent débarrasser leurs greniers des objets inflammables et que les responsables des abris doivent prévoir un éclairage de secours, une réserve d'eau, quelques provisions et des outils de déblaiement. On trouve dans les archives beaucoup de projets, mais peu de dépenses effectives. Au Conseil municipal du 14 septembre 1939, Paul Mayaud parle du coût élevé des abris et pense qu'en cas d'alerte, la population ferait mieux de se réfugier à la campagne. On constate seulement que des étaiements supplémentaires ont été ajoutés au poste de commandement du 47 Grande-Rue et dans les postes de secours.
 Quand les choses vont mal, des améliorations sont envisagées ; le 28 mai 1940, le président du Conseil, ministre de la Guerre, autorise un crédit de 77 125 F, qui permettrait à la ville de s'équiper de 60 lampes spéciales de guerre et de 50 lanternes signalant les grands abris, ainsi que d'améliorer son éclairage de jalonnement. C'était trop tard.

4) Le camouflage des lumières

 Les règles de la Défense passive sont les suivantes : les villes doivent restreindre leur éclairage nocturne, en sorte qu'aucun halo lumineux ne soit perceptible à plus de 70 km. Si une alerte est lancée, l'extinction totale des lampes des rues sera réalisée en 7 minutes et les lumières intérieures des maisons et des magasins doivent être totalement camouflées. Les véhicules seront munis de lanternes spéciales.
 Dans les premiers jours de la guerre, des mesures importantes sont prises ; les lampes urbaines sont remplacées par des ampoules bleues qui sont moins éblouissantes ; seuls restent éclairés la percée centrale et le quai Comte-Lair ( qui mène à l'abattoir ). Ces mesures draconiennes entraînent des protestations, si bien que deux tendances s'affrontent.
 Le maire, le Conseil municipal ( au cours de chacune de ses séances ) et les commerçants demandent un adoucissement de ces mesures. Selon eux, l'obscurité des carrefours entraîne des accidents, les jeunes filles n'osent plus sortir le soir et des enfants sont attaqués ; toute vie nocturne a cessé, alors qu'on ne se sent pas en guerre. Quelques aménagements sont apportés : le 28 octobre, 106 lampes sont en service, au lieu de 386 en temps normal, et seulement jusqu'à 21 heures. Pour la période des fêtes, le maire autorise cafés et restaurants à rester ouverts jusqu'à deux heures du matin pendant les nuits des 24-25 et 25-26 décembre et des 31 décembre-1er janvier et 1er au 2 janvier.
 En face, le colonel Michon, commandant d'armes, et les directeurs de la Défense passive jugent la population trop imprudente ; ils veulent dresser des procès-verbaux contre les contrevenants, en particulier contre la station Desmarais, le poste distributeur d'essence implanté sur la place de l'Ancienne-Gare. Se sentant désavoué par le maire, le capitaine Bercier démissionne de sa charge le 13 décembre 1939. Le 28 décembre, un nouvel exercice d'alerte est déclenché. Mandaron, le nouveau directeur de la sécurité de la Défense passive, dresse un rapport inquiétant ( A.M.S., 5 H 12 ). Si l'essentiel de la ville a bien été rapidement plongé dans l'obscurité, la station Desmarais est restée allumée a giorno, les lampes du quai Carnot ne furent éteintes que 40 minutes après l'ordre d'extinction, les lampes du Coteau et du Petit Puy ont fonctionné pendant toute l'alerte. Bien des vitrines n'étaient pas camouflées. Autrement dit, la ville était facilement repérable pour une attaque aérienne. En outre, le gaz n'est pas coupé, faute de commande centrale ; il faudrait installer à grands frais six relais dans les quartiers. Dès le lendemain, le colonel Michon tance le maire.
 En janvier-février 40, des lampes plus conformes sont installées ; 56 lampes de jalonnement resteraient éclairées pendant les alertes. Cependant, de nombreux témoignages affirment que les règles de sécurité sont loin d'être observées et que de nombreuses maisons et boutiques laissent filtrer des rais de lumière.

5) La Défense passive pendant les bombardements de juin 1940

 En dépit des imprudences relevées, les avions allemands n'ont pas su se repérer dans la ville au cours de leurs bombardements des 8 et 16 juin, et ils ont raté leur cible. Le 19 juin, quand les obus allemands commencent à tomber, la population se réfugie dans les abris, de préférence dans les caves sous roche ( voir le dossier sur Saumur sous les obus ). Elle y est protégée et ravitaillée. Les seuls morts civils sont des imprudents qui étaient restés dans leur demeure ou qui s'étaient aventurés dans les rues. La Défense passive a alors parfaitement rempli sa mission.

6) Survol sur la Défense passive après 1940

 Les occupants, prétendant assurer eux-mêmes la sécurité, prononcent la dissolution de la structure locale de la Défense passive, dont les aspects paramilitaires peuvent les inquiéter. Les règles de prudence demeurent inchangées et sont toujours aussi mal observées, malgré la brutalité de la Feldgendarmerie. Les troupes allemandes, elles-aussi, manquent aux règles ; le 17 avril 1941, le commissaire de police se fait un malin plaisir de signaler que les immeubles du 23 rue Beaurepaire et du 27 rue de Lorraine, réquisitionnés pour le cantonnement de la garnison, sont insuffisamment camouflés.
 Avec les premiers raids aériens des Alliés, la Défense passive est relancée au début de 1942 ; elle dispose de bureaux 8 rue des Payens. Elle est dirigée par le syndic Albert Bouvet, qui est arrêté le 6 février 42, puis par Joseph Bercier et enfin par le commandant Courteaux. Elle s'efforce d'améliorer les abris. René Marembert, conducteur des travaux de la ville et successeur d'Avisseau, dresse de vastes plans d'amélioration de l'ensemble des caves situées au fond de la place Saint-Pierre et au départ de la rue Fourier, l'ensemble étant destiné à contenir 442 personnes. Un devis est établi préparant de grands travaux sur la cave des Récollets. Des stockages de vivres et de moyens d'éclairage sont décidés pour les grands abris. Des lanternes jalonnant les accès aux souterrains sont prévues. Je crois que ces décisions sont restées à l'état de projet. Plus utiles pour l'avenir, des équipes de déblaiement sont organisées, deux antennes chirurgicales sont constituées pour aller au secours des villes voisines bombardées ( A.D.M.L., 97 W 44 ).
 Une sirène puissante est installée sur la gendarmerie et essayée le 16 janvier 1942, afin de suppléer la sirène de l'hôtel de ville souvent défaillante et désormais tenue en réserve. Une autre sirène est implantée sur l'ancienne gare, afin d'avertir les quartiers nord. Saumur vit bientôt au rythme des alertes, déclenchées à chaque approche d'avions. Un poste de guet est installé au château et relié par téléphone au central de la mairie. Du 1er janvier au 15 novembre 1942, l'agglomération saumuroise subit déjà 62 alertes ( A.D.M.L., 35 W 7 ). Le rythme s'accélère avec neuf alertes au cours du mois d'août 1943, période de grands raids alliés. C'est le début d'une série si abondante que les habitants n'en tiennent plus guère compte et négligent souvent de s'enfermer dans les abris.
 La Défense passive insiste auprès des habitants pour qu'ils installent une couche de sable dans leur grenier et elle organise des inspections. Le camouflage des lumières est toujours aussi imparfait, malgré les avertissements continuels des autorités françaises et allemandes. Le generalmajor Baarth, d'Angers, prend un ton plus menaçant dans le Petit Courrier du 11 août 1943 :

Petit Courrier, 11 août 1943

 La population est très marquée par l'attaque des cinq bombardiers Halifax contre le transformateur de Distré le 19 février 1943, puis par le grand bombardement de Nantes en septembre de la même année. La Défense passive renouvelle alors ses conseils et recommande vivement de creuser des tranchées dans les jardins, surtout pour les habitants des quartiers nord. En liaison avec elle, le corps des pompiers est renforcé : en janvier 1944, il regroupe 30 hommes, dont cinq sont logés à la caserne de la rue de la Maremaillette ; il dispose de deux auto-pompes, d'une moto-pompe tractée, d'une moto-pompe portée, d'une échelle aérienne de 17 mètres, d'une ambulance et de 4 000 mètres de tuyaux. En prévision de la rupture des ponts, deux postes fixes, munis chacun d'une moto-pompe portative, sont créés, l'un à la Croix Verte, l'autre rue Paul-Bert.
 Malgré cette réelle mobilisation, la Défense passive est dépassée par l'ampleur de la catastrophe au cours des grands bombardements de juin 1944. Des abris situés dans l'île et à la Croix Verte n'ont pas résisté à la puissance des bombes ; les équipes de secours et de déblaiement sont débordées et doivent faire appel à des renforts extérieurs. La recherche des survivants et des victimes a été lente. La Défense passive n'avait pas envisagé des événements d'une telle gravité.
 Elle a néanmoins mobilisé un nombre élevé de volontaires. Le 27 juillet 1950, le maire signe une liste des personnes ayant oeuvré pour la Défense passive ; elle énumère 341 noms ( A.M.S., 5 H 12 ). Parmi ces médecins, infirmières, pompiers, policiers, brancardiers, chefs d'abri, détecteurs, vigies, agents, agents de liaison, conducteurs, membres des équipes de déblaiement, 127 personnes sont proposées pour recevoir une médaille.

 

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