Notes bibliographiques
sur la défense de Saumur

 

 La présente note n'a nullement l'ambition de dresser une bibliographie exhaustive sur la défense de Saumur, tâche immense, tellement les publications abondent, tâche également inutile, tellement elles se reproduisent entre elles. Notre objectif est de signaler les travaux les plus significatifs concernant le secteur de Saumur, en les replaçant dans leur contexte et en calibrant leur niveau de recherche documentaire.

1) Les premiers maréchalistes

 Vichy a besoin de héros. Antoine Redier, ancien combattant des tranchées avant de passer dans les états-majors, reconnu comme un assez bon témoin sur la guerre 14-18, catholique intransigeant, un temps dirigeant de la première ligue d'extrême droite, la Légion, au demeurant plus réactionnaire et maurrassienne qu'intrinsèquement fasciste, est un écrivain abondant et polygraphe ; sa dernière publication porte un titre surprenant : Les Aumôniers militaires français ( 496-1939 ). Le clergé français chez les soldats depuis Tolbiac ; elle paraît le 10 mai 1940. Admirateur éperdu du maréchal Pétain et du général Weygand, il met sa plume au service de Vichy, ardeur un peu tempérée par une violente germanophobie.     
Edition originale des Cadets de Saumur Il vient recueillir les récits des rescapés de l'Ecole de cavalerie réfugiée à Nohic, près de Montauban. En un temps record, de juillet à octobre 1940, il rédige à Castres, la ville du lieutenant Jacques Desplats, Les Cadets de Saumur, Emmanuel Vitte, Lyon-Paris, 1940. L'ouvrage souffre de la hâte de sa rédaction, malgré une plume aisée ; même si la trame générale des faits est respectée, les approximations pullulent. Le ton est d'un patriotisme exalté et répétitif. Les attaques contre les « mauvais bergers » de la III ème République sont récurrentes, car « le Front Populaire avait placé les communistes et leurs amis aux postes de commande » [ sic ] ; « la postérité, plus féroce que n'importe quelle cour de justice, les couvrira d'opprobre » ; les gens de coeur devront « les fouetter au sang sur la place publique ». A l'inverse, « nos garçons » préparent la révolution nationale. « Pour la France qui veut se relever, les cadets de Saumur, les morts et les survivants, demeureront avec leurs pairs des autres armes, les anciens et les jeunes, des animateurs, des guides spirituels, des chefs de file » ( p. 211 ). Le ton de Redier est une caricature du nouveau style vichyste, passéiste, revanchard, inégalitaire, expiatoire.

2) Le titre de " Cadets "

 Le mot " cadet ", assez rare sous l'Ancien Régime, est ainsi défini par Furetière « un jeune homme qui se met volontaire dans les trouppes sans prendre de paye, ni estre mis sur le rolle, et à qui on ne peut refuser le congé. Il sert seulement pour apprendre le mestier de la guerre, et se rendre capable de quelques emplois. Il n'y doit avoir que deux cadets dans chaque compagnie, âgés au plus de dix-huit ans, par l'Ordonnance de 1670 ». C'est seulement à l'étranger que le mot désigne un jeune élève d'une école militaire. « Je voudrais justement qu'on leur rendît ce beau nom, un peu oublié », écrit Redier ( p. 13 ). C'est lui qui leur accorde cette appellation et qui l'officialise par le titre de son ouvrage.
 Ce faisant, il pense à d'autres cadets ; il a entendu un lieutenant dire à mi-voix : « ils ont été pareils aux Cadets de l'Alcazar de Tolède », allusion à la longue résistance des troupes franquistes enfermées dans la forteresse, parmi lesquelles il n'y avait que six cadets, car les autres étaient en vacances. Cette ténacité avait fait l'admiration de l'extrême droite française. Henri Massis et Robert Brasillach avaient publié Les Cadets de l'Alcazar, ( Plon, 1936 ), ouvrage qui a manifestement inspiré le titre de Redier. D'autre part, les troupes allemandes avaient également qualifié de " Kadetten " les élèves de l'Ecole de Saumur. Un article du 4 juillet de la Deutsche Allgemeine Zeitung emploie ce terme ; ce texte est publié en traduction par le Petit Courrier du 28 juillet ; il apparaît donc très tôt à Saumur. Cette formulation avait pu atteindre Redier, qui rédigeait à cette époque.
 En tout cas, le mot "cadet" n'apparaît nulle part au cours des combats et dans les rapports officiels qui les relatent. Il est une fabrication postérieure, contestable par son anachronisme, par son origine franquiste ou allemande et par la personnalité de celui qui l'a lancée et l'a fait adopter. Nous l'évitons.

3) Le récit censuré

 Le bulletin n° 90 de la Société des Lettres, Sciences et Arts du Saumurois paraît en avril 1941. Il est incomplet, car la Propagandastaffel d'Angers a exigé l'arrachage des feuilles contenant un article de Raoul Bauchard intitulé " Les heures douloureuses de Saumur en juin 1940 ". Ce texte paraît finalement dans le n° 96 de janvier 1947 ; il était rédigé sur un ton circonspect et ne présentait rien qui puisse justifier les foudres de la censure allemande. Il reste dans la lignée d'Antoine Redier ; il reprend le mot " cadet " ; il loue l'héroïsme des défenseurs de Saumur sur un ton moins lyrique et lui-aussi, il célèbre « la patrie régénérée, où la vie provinciale doit trouver son complet épanouissement ». Il s'écarte de Redier sur deux points seulement : il pose « la question de savoir quelle a pu être l'utilité de cette bataille » et, dans un autre article ( p. 121-132 ), après des tonnes d'éloges, il regrette les remarques de Redier sur la population saumuroise, qui ne voit dans l'Ecole qu'une source d'argent.

4) Les simples faits

 Dans un article peu connu, intitulé " La défense de Saumur " et publié par le Journal militaire suisse, 1941, n° 5/6, le colonel français Alphonse Grasset donne une analyse tactique des opérations militaires, fort précise et sans envolées lyriques.
 Robert Milliat, sous-préfet de Saumur en 1936-1939, puis en 1940-1942, entend rejeter également les poncifs de certains ouvrages nés de la guerre ; sa seule ambition est de présenter des « notes militaires assorties de quelques faits ignorés même des combattants ». Il mène une enquête minutieuse sur place et indique les noms de ses témoins. Bien que vichyste ardent, il ne donne aucune coloration idéologique à son récit, qui marque des progrès considérables par rapport à Redier. Il entoure de guillemets la formule " Cadets de Saumur ".
 Robert Milliat, Le Dernier Carrousel. Défense de Saumur 1940. Illustrations d'un E.A.R. de l'Ecole de Cavalerie, ancien combattant de Saumur, Arthaud, Grenoble, 1943, réédition en 1945.

 Le choletais Elie Chamard, historien militaire, mène les mêmes recherches à la même époque. Il en donne un premier aperçu dans « Quelques notes sur les Combats de Saumur ( juin 1940 ) », S.L.S.A.S., n° 96, janvier 1947, p. 72-87. Il publie l'année suivante sa version définitive, Les Combats de Saumur. Juin 1940. Préface du général Pichon, Berger-Levrault, 1948. Assez proche de Milliat, Chamard se comporte en historien et s'efforce à la précision.

5) Les premiers gaullistes

 Dans la fièvre de la Libération, alors que les Français se disent tous gaullistes, le souvenir des combats de Saumur revient en force. En 1945, le colonel Noiret, alors directeur de la cavalerie, qualifie les E.A.R. de l'Ecole du titre de " premiers résistants de France ". Des récits assez répétitifs et sans recherches originales, se multiplient alors.
 Pierre Nord ( le colonel Brouillard ), Le Sacrifice des Cadets de Saumur, Librairie des Champs-Elysées, 1947 ( dessins de Guy Arnoux ) en rajoute encore et en fait les premiers partisans du général de Gaulle : « C'était bien à lui que les Cadets de Saumur obéissaient sans le savoir. Ils étaient les premiers soldats de cet homme que bien peu connaissaient et qu'ils n'entendaient pas. Mais, répérons-le, la seule vertu de la tradition militaire française les mettait en étroite union de pensée et d'action avec lui. Ils étaient des brandons dispersés, encore brûlants, et dont le feu ne se perdrait pas. Le général de Gaulle allait souffler sur eux, les ranimer... » ( p. 124 ). Rédigé dans un style épique, parfois mystique, sans aucun effort de précision, cet ouvrage n'apporte que des tirades sonores.

 Maurice Druon, qui avait fait les E.A.R. de cavalerie en 1939, commence " La dernière Brigade " à Londres en mai 1941 et publie son roman chez Bernard Grasset en 1946. Bien documenté sur Saumur, à la fois concret et désinvolte, il mène son récit avec brio, au point qu'il donne à croire qu'il a participé aux combats, ce qui n'est pas le cas ( réédition en 1965 ).
 Le pont des Sept-Voies, enfin reconstruit, est inauguré le 8 juin 1950 ; le souvenir des combats est alors fortement évoqué. La ville lui donne postérieurement le nom de " pont des Cadets " et appose à l'entrée cette plaque en bronze, inaugurée le 24 juin 1967 :

Plaque apposée à l'entrée du pont des Cadets

 Dans les années 50-70, les combats tombent dans un relatif oubli. Aucun ouvrage important ne leur est consacré, à l'exception de quelques rééditions ou de leur intégration dans le récit de Roger Rabiniaux

6) La formation d'une mémoire collective

 L'Amicale des Cadets de Saumur et de leurs compagnons d'armes a regroupé jusqu'à 450 membres et recueilli les souvenirs de ses adhérents ; certains sont publiés, d'autres conservés sur cassettes. Ces récits, longuement élaborés par reconstructions successives et par échanges entre membres, aboutissent à une mémoire collective relativement homogène. Les anciens combattants de la cavalerie monopolisent quelque peu la parole, alors qu'ils représentent 23 % des effectifs totaux, mais aussi 44 % des morts, car ils ont été davantage engagés.
 Une seconde mémoire se met en place autour de l'Ecole de Saint-Maixent, qui se plaint d'être tenue en marge : Pierre Gentil, « Saint-Maixentais aux combats de Saumur », Bulletin de la Saint-Maixentaise, 1965, met en place une tradition parallèle. Si précieux soient-ils, ces récits doivent être soumis aux règles critiques concernant le témoignage ( sur les souvenirs de guerre, voir en particulier l'ouvrage fondamental de Jean Norton Cru, Témoins, Gallimard, 1930 ).
 Ce retour dans l'actualité provoque une approche plus scientifique, marquée en particulier par l'important article du commandant Even, « La 1 ère division de cavalerie allemande face aux « Cadets » de Saumur ( 18-21 juin 1940 ) », Revue Historique des Armées, 1976, n° 2, p. 91-107, qui utilise les documents allemands.

7) Les oeuvres de fiction

 L'O.R.T.F. s'empare du sujet et obtient l'appui du ministère de la Défense, ainsi que les conseils d'un officier supérieur. Le téléfilm intitulé primitivement " les Cadets de Saumur " est filmé par Claude-Jean Bonnardot, en noir et blanc, à Saumur, dans une joyeuse ambiance : beaucoup de lycéens s'engagent comme figurants et sèchent les derniers cours de l'année scolaire ; le tournage à la ferme d'Aunis est spectaculaire, les artificiers se livrent à une débauche d'explosifs et de fumigènes, au point de disloquer des pans de murs. La présentation du téléfilm est prévue pour le 20 juin 1970, soit pour le trentième anniversaire.
 Le président de l'Amicale des Cadets a obtenu une copie du scénario, qui l'a mis en fureur : le héros de l'histoire est un mauvais sujet, vaguement objecteur de conscience, amant d'une femme en instance de divorce et déserteur pendant un temps avant de se racheter... L'association demande l'interdiction du film. Elle obtient de l'O.R.T.F. un changement du titre, qui devient " Un matin de juin 1940 ", et le droit d'insérer un avertissement. Les interventions mémorielles intempestives cherchent déjà à régenter l'histoire. Insatisfaite malgré tout, l'amicale fait poser une question au gouvernement au cours de la séance de l'Assemblée nationale du 5 juin 1970. Le secrétaire d'Etat de service répond que l'O.R.T.F. est souveraine [ !!! ]. Un procès devant les tribunaux échoue également. L'oeuvre ne méritait pas tant de bruit ; elle était fort médiocre et certaines scènes franchement ridicules ( les acteurs éclataient de rire en les tournant ). On peut voir gratuitement le début en :

http://www.ina.fr/video/CPF86641948

 Roger Rabiniaux, La Bataille de Saumur, roman, Buchet-Chastel, 1971, fait de son héros un EAR du train, qui entretient une liaison sentimentale compliquée, qui manoeuvre sur le « Chardonneret » et qui se bat à Gennes. Il s'efforce de recréer le climat de l'époque, en estropiant beaucoup de noms. Il n'a pas l'abattage de Druon. Cependant, ainsi que me le communique René Rioul, Roger Bellion, le véritable nom de l'auteur, a bien participé aux combats dans la 33 ème brigade et son " roman " est autobiographique. Les variantes topographiques sont volontaires.

7) Les révisionnistes

 Le colonel Henri de Mollans, Combats pour la Loire. Juin 1940, C.L.D., 1985, relate l'ensemble des résistances tentées au sud du fleuve, avec l'aide d'archives et de témoins allemands. Il ne trouve rien d'exceptionnel dans la défense de Saumur, il ironise sur les erreurs tactiques du colonel Michon et il conteste la dénomination du pont des Cadets. L'ouvrage est mal accueilli par les Saumurois, qui se font un plaisir de relever ses fréquentes approximations.
 Un autre contestataire est le journaliste Jean Ferniot : Je recommencerais bien. Mémoires, Bernard Grasset, 1991. Ancien EAR du train, il rappelle d'abord le mépris que les cavaliers vouaient aux tringlos, puis il émet un jugement : « On voit bien que ce sont les survivants qui écrivent l'histoire.
 L'absurdité monstrueuse de cette opération aurait dû faire réfléchir les commentateurs épiques de ces journées. Autant le sacrifice de vies humaines peut se justifier, s'il y a quelque utilité stratégique, politique ou morale, autant celui-là fut vain » ( p. 111 ).

8) Nouvelles mises au point

 Ces voix discordantes entraînent de nouvelles recherches et des mises au point mieux documentées. Le lieutenant-colonel de Gislain de Bontin dans Saumur 1940, S.H.A.T., Vincennes, 1990 ( B.N.F., 4-Lf 211-242 ), reproduit les documents officiels provenant des archives de l'armée de Terre. La fédération Maginot de Saumur entreprend une enquête locale, d'après la presse et les souvenirs  : Melle Pessonnier, Mr Demeunynck, Mr et Mme Beau, Mr Barbrault, La vie à Saumur de 1939 à juin 1940, multigraphié, juin 1985. Henri d'Elloy, Christian Bigaré et Georges-Antoine Chresteil rédigent Saumur - juin 1940. Combats pour l'honneur, EAABC, 1990, document revu et corrigé par une commission et qui se veut le récit officiel « en s'imposant des règles rigoureuses d'objectivité », mais sans prétendre « faire oeuvre d'historiens ». Michelle Audouin-Le Marec publie plusieurs articles de revue, notamment, « Pour l'honneur de nos armes, juin 1940. Les «Cadets» de Saumur », Historia, juin 1990, p. 14-22. Charles Gilbert apporte un nouveau témoignage dans « Les Cadets de Saumur », L'Anjou, n° 9, juin 1990, p. 29-36 et n° 10, p. 3-12.

 Une curiosité juridique vient se greffer sur ces récits. Des officiers de l'Ecole auraient fait valoir auprès des chefs allemands que, simples élèves, les EAR n'avaient pas le droit de combattre. L'Ecole de cavalerie ne faisait pas juridiquement partie des unités combattantes, ce qui pouvait poser des problèmes pour les pensions. Il faudra un décret de 1996 signé par le ministre de la Défense, à la demande de Jacques Chirac, pour lui reconnaître ce titre.

9) Les synthèses de Patrick de Gmeline

 Travaillant en liaison avec l'Amicale des Cadets, Patrick de Gmeline réalise la synthèse à ce jour la plus détaillée, bien que rédigée, à mes yeux, dans un style trop journalistique. Il la complète par deux publications annexes :
- Patrick de Gmeline, Les Cadets de Saumur. Juin 1940, Presses de la Cité, 1993 ;
- Les Cadets de Saumur. Album-Mémorial, Poly Print Editions, 1996 ;
- dessins de Guillaume Berteloot, Les Cadets de Saumur. Juin 1940, bande dessinée, Editions du Triomphe, 2010.

10) Compléments récents

- Frédéric Delvolte, Saumur, des braises sous la cendre, L'Apart du temps, Cheminements, 2010.
- Gatien Fouqué, « Les " Cadets d'Aunis " ou la dernière contre-attaque menée par l'Armée française en juin 1940 », S.L.S.A.S., n° 159bis, nov. 2010, p. 103-129.
- Gilles Ragache, La fin de la campagne de France. Les combats oubliés des Armées du Centre, 15 juin-25 juin 1940, Economica, 2010, retrace clairement le contexte des luttes de retardement des armées françaises.
- En juin 2016, la nouvelle Ecole de cavalerie prend le nom de « Quartier colonel-Michon ».
- A l'occasion du baptême du " Pont de Grenelle-Cadets de Saumur ", Jean-Paul Fargier tourne avec de petits moyens " Ces Gamins-là ", un documentaire didactique et pas trop grandiloquent ( sortie en juin 2017 ).

 

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