Chapitre 46 :

 Le choc de l'été 40

 

 

  Comment les Saumurois vont-ils s'adapter au régime de l'Occupation ? Comment se mettent en place de nouvelles administrations ?
 

UNE POPULATION TRAUMATISÉE

           

1) La sidération

 

 

 

 

 

 

Dossier 1 : La découverte de l'Occupation

 Après avoir enterré les morts, traumatisés par l'ampleur des destructions, le désordre des grands services publics, la paralysie des transports et la coupure de trois ponts, par l'incertitude du ravitaillement, par la masse des sinistrés et des réfugiés en quête d'un abri, les Saumurois manifestent des signes d'abattement, parant au plus pressé et désorganisés pendant plusieurs semaines.
 Leur ville est de loin la plus touchée du département. la comparaison est écrasante avec Angers, qui, déclarée ville ouverte, n'a connu aucun combat, n'a subi aucun dommage et entre en douceur dans l'ère de l'Occupation, ou, à plus forte raison, avec Cholet, où l'on travaille tous les jours, même lorsque les Allemands s'installent, où se poursuit la vie quotidienne, comme si de rien n'était. A Saumur au contraire, l'Occupation débute par un violent traumatisme, qui va laisser des stigmates.
 La population est privée de toute information. Pour nous aujourd'hui, l'appel du 18 juin, l'armistice du 22, les pleins pouvoirs au maréchal Pétain le 10 juillet sont des balises précises. Les habitants de l'époque, même les plus attentifs, vivent dans le flou le plus complet. Tous les parlementaires du Maine-et-Loire présents à Bordeaux ont voté en faveur des pleins pouvoirs au maréchal ; ils ont été durement sanctionnés à la Libération. Plus calmement, reconnaissons qu'il était difficile d'analyser la situation, que le choix de s'en tenir à une capitulation et de poursuivre la guerre dans les colonies apparaissait comme bien incertain ( on en discute encore aujourd'hui ).
 Pour en revenir à Saumur : pas de radio ( l'électricité ne revient que vers le 16 juillet ). Le médiocre Petit Courrier n'est remis en vente dans la ville que vers le 4 juillet et il apporte peu de faits précis et pas la moindre analyse pertinente. Les gens savent seulement que les combats ont cessé ; la différence entre un armistice et une capitulation ne leur est guère perceptible ; pour eux la guerre est terminée. Ils imaginent mal la stupéfiante résistance britannique. Ils considèrent le vieux maréchal comme un protecteur. Ils ignorent ses manoeuvres secrètes pour s'installer au pouvoir et anéantir la IIIe République. Pendant quelques semaines, ils sont tous "maréchalistes" ( je ne dis pas "pétainistes", ce qui signifie une adhésion aux thèmes de la Révolution nationale, qui s'étalent dès l'été 40 ). Les Saumurois n'en savent pas davantage et leur analyse de la situation ne peut aller plus loin. Aucun n'imagine qu'il en prend pour plus de quatre ans.
 Ils ressentent l'humiliation d'une défaite aussi totale et aussi rapide, que même les plus pessimistes n'auraient pu imaginer. Cette courte campagne a été sanglante : le monument aux morts, bien qu'incomplet, énumère 17 noms, pratiquement tous tués en 39-40.
  

2) Une administration locale désorientée

 Saumur n'a aucune expérience d'une occupation étrangère. En 1870, les Prussiens s'étaient arrêtés à Noyant ; en 1815, ils avaient occupé la Croix Verte, sans aller plus loin, mais il avait déjà fallu les nourrir. Pendant la Guerre de Cent Ans, des bandes anglaises ont encerclé la ville, mais elles n'y sont pas entrées. La seule prise de Saumur est le fait des Vendéens, le 9 juin 1793 ; ils ne sont pas étrangers, mais le gros des habitants les considère comme des ennemis ; leur occupation, qui n'a duré que 15 jours, a commencé par des pillages et des violences ; elle a été marquée par la mise en place d'un Conseil de collaborateurs et elle a laissé un épouvantable souvenir ; elle a plongé la ville dans un état de guerre civile ; la répression et la terreur en sont le produit direct.
 Les responsables locaux n'ont aucune lumière sur cette situation inédite. Le gouvernement les laisse tâtonner sans envoyer la moindre directive. Le préfet leur adresse le texte de la Convention d'armistice seulement le 16 juillet. L'état d'hébétude est bien perceptible jusqu'au Conseil municipal du 12 juillet, qui marque le début de la réorganisation. La vie redémarre ensuite. Les colonies de vacances reprennent au mois d'août, la bibliothèque municipale rouvre ses portes le 4 du même mois. Dans une série d'articles du Petit Courrier intitulée " Une ville qui renaît " ( fin juillet et mois d'août 1940 ), A. Girouard décrit les commerçants s'activant à la réouverture de leurs magasins, remplaçant leurs vitrines par du contreplaqué ; « tout au long des trottoirs, la Voirie municipale parachève sa tâche de déblaiement pour la circulation des piétons ». Il a tout de même fallu un mois et demi. Les Beaux-Arts sont plus réactifs : dans les derniers jours d'août, deux entreprises d'Angers installent des échafaudages autour du clocher de Saint-Pierre et réparent la base de la flèche, qui avait été traversée par deux obus, en causant des dégâts limités. En novembre, la petite chapelle latérale des Ardilliers est rendue au culte, la statuette ayant été replacée sur l'autel.
 La physionomie des rues se modifie : les autos et les camions sont pratiquement disparus et remplacés par des voitures hippomobiles, des charrettes à bras et des bicyclettes. C'est seulement à la séance suivante du Conseil municipal, le 6 septembre, que l'assemblée a nettement repris du tonus et qu'elle discute de projets de reconstruction.

 Le maire Robert Amy, qu'on avait connu actif et sûr de lui dans les années 1925-1939, est à l'image de sa cité en crise. Il a abordé la guerre avec appréhension, en insistant le 14 septembre 1939 sur les « hécatombes humaines » de la précédente. Dans le discours qu'il prononce aux obsèques d'Odette Ruau, la jeune victime du bombardement du 8 juin 1940, il se montre larmoyant et semble entrevoir la suite des événements. Il a eu plusieurs différends avec le colonel Michon et n'a pu le dissuader de se battre dans la ville. Pendant la bataille, sans s'enfuir, comme l'a écrit plus tard le préfet, il ne parvient pas à coordonner les services. Dans les derniers jours de juillet, il apprend que son fils aîné, Gilbert, ancien animateur de la section de rugby du Sporting Club Saumurois et du Tennis Club, a trouvé la mort dans la bataille de Champagne, le 16 juin, à l'âge de 38 ans, alors qu'il servait comme maréchal-des-logis « (1). Contemplant la brèche ouverte sur la façade de l'hôtel de ville, il est d'avis de ne pas la réparer, mais de la conserver comme une « plaie glorieuse » ( Petit Courrier, 28 août ). Pour l'instant, il est traité comme un otage par les occupants à chaque fois qu'un incident se produit ; R. Marnot ( p. 23 ) relate qu'il est « emmené un matin à la Kommandantur par des soldats baïonnette au canon ». Tout lui tombe dessus : il est finalement révoqué par le préfet le 5 octobre et, très surveillé, il demeure discret pendant toute la période de l'Occupation.
  

3) La paralysie économique

  Dossier 2 : Une ville ruinée

  Dans la logique de la défaite et de la déstructuration, la ville est touchée par la paralysie de ses activités et par une poussée du chômage. Le dossier n° 2 développe ces aspects.
   

 4) La volonté de reconstruire selon un nouveau plan

  Le Conseil municipal du 6 septembre 1940 ê (2) marque une remontée du moral et échafaude déjà de grands projets. L'école de la rue du Prêche reprendra à la rentrée, en partie dans ses locaux non sinistrés, en partie dans l'école des Violettes. Un « comité de reconstruction » apparaît, en liaison avec des architectes et des artisans locaux. Le Conseil précise d'entrée de jeu : « aucune demande de reconstruction individuelle ne sera acceptée tant qu'un projet général n'aura pas été adopté ». En clair, mettant à profit la destruction à peu près complète de la rue Nationale ( 39 immeubles irréparables sur 63 ), le Conseil entend la rebâtir sur des proportions plus larges, en reprenant l'alignement de la place du Roi-René ; il souhaite aussi remodeler les alentours. L'assemblée précise au charcutier Vincent, qui demande l'autorisation de construire un plancher de ciment au-dessus de son magasin de la rue Nationale, que cette installation sera détruite sans indemnité « en cas de nouvel alignement éventuel de la rue ». On est encore dans le vague, car l'Etat n'a toujours rien dit ( il précisera sa participation par la loi du 11 octobre 1940 ). Selon la presse ê (3), deux architectes sont consultés : déjà, André Mornet, d'Angers, et Jean-Maurice Prévôt, résidant au château de La Coutancière à Brain-sur-Allonnes. Finalement, le projet de reconstruire sur une autre échelle ne remonte pas aux plans de l'urbaniste Leconte, mais bel et bien à l'ancien Conseil municipal, au cours de sa dernière séance.
 On en discute même beaucoup en octobre, novembre, décembre 1940. Certains souhaitent que la nouvelle avenue s'ouvre par des entrées monumentales à partir de chaque pont ; d'autres veulent qu'on lui donne un « cachet médiéval », d'autres préfèrent le style XVe-XVIe. A l'inverse, Jean Bouvy, chargé de la voirie au sein de la Délégation spéciale, affirme, sans doute pour se démarquer de la précédente assemblée, que la rue sera reconstruite selon l'alignement actuel ê (4). Pour l'instant, il ne se passe rien, à part la destruction des pans de murs trop menaçants. Le débat s'étend même au remplacement de la piscine municipale en service, une simple baignade, médiocrement aménagée sur le bras des Sept-Voies et manquant d'eau l'été. Des projets, plus ou moins farfelus, sont adressés à la presse. La municipalité demande même un avant-projet à l'architecte Prévôt ( qui avait construit la piscine de Marson ). En ces temps moroses, on peut au moins rêver, ou faire rêver ; dans la presse, on présente encore comme remède universel la résurrection de la Loire navigable, cet éternel serpent de mer.
   

5) Les communications

   Dossier 3 : Le rétablissement des ponts

  D'ailleurs, l'activité repart : le rétablissement des ponts, au moins sous une forme provisoire, est vital pour l'armée occupante et, aussi, pour le fonctionnement de la cité. Il est réalisé à une vitesse exceptionnelle, surtout pour les équipements routiers et grâce à des interventions immédiates du Génie allemand.
 Cette réparation correspond aussi à une volonté du nouveau gouvernement de Vichy, qui annonce de grands chantiers de reconstruction, afin de relever le pays et d'occuper les chômeurs.
      

 6) Le départ partiel des réfugiés

  Les réfugiés, appartenant à diverses catégories, si nombreux à Saumur et dans ses environs, repartent par flux réguliers. Autant leur arrivée avait été chaotique, surtout à l'époque de l'exode, autant leur retour est organisé.
 Les grandes administrations qui n'étaient pas encore rentrées repartent pour Paris. Le ministère des Finances rejoint la capitale par deux trains spéciaux les 13 et 14 août 1940. De grandes entreprises repliées prennent le même chemin, par exemple la société de travaux routiers Rol, Lister et Cie, qui s'était installée 9 rue des Payens. En dépit des paroles aimables échangées à l'occasion de leur départ, ces administrations parisiennes n'ont laissé aucun regret dans la population...
 Les repliés administratifs de septembre 1939 et les naufragés de l'exode forment une masse bien plus nombreuse, désorganisée et souvent démunie de moyens de transports et de capacités financières. Les autorités commencent par les recenser selon leurs régions d'origine, afin d'organiser leur retour ê (5). La ville de Saumur, déjà écrasée par le reculement administratif n'en a jamais abrité beaucoup. A l'inverse, les communes périphériques sont très chargées : Saint-Lambert-des-Levées compte 244 réfugiés, originaires surtout des départements interdits ; Bagneux, 587, venant surtout de la région parisienne ; Saint-Hilaire-Saint-Florent, 525, dont 136 Belges et 185 réfugiés habitant les départements interdits.
 Dans un premier temps, les autorités allemandes n'autorisent pas les départs des réfugiés installés au sud de la Loire, afin de ne pas encombrer les routes. Les retours s'accentuent au cours des mois de juillet et août ; le 16 juillet, partant de Saumur, un premier train collectif et gratuit emmène vers la région parisienne des évacués administratifs repliés dans l'arrondissement ; un second train spécial est organisé le 13 août. Ceux qui sont venus à bord d'un véhicule reçoivent une dotation d'essence et repartent en convois. Cette photo de voitures hétéroclites aux toits surchargés représente une colonne de rentrants, se préparant à emprunter le pont de bateaux vers le nord, en juillet 1940 :

Retour des réfugiés, juillet 40.

 Un grave problème demeure : les Allemands ont institué une vaste zone interdite formant une bande de l'estuaire de la Somme jusqu'aux départements du Jura et du Doubs ( ils projettent d'y installer des colons et d'en annexer une partie ). D'abord totalement prohibés, des retours dans cette zone sont autorisés en septembre, mais en petit nombre.
 Finalement, bon gré, mal gré, beaucoup de réfugiés sont restés dans la région, en particulier des israélites, qui ont conscience des dangers qui les menacent. Pour l'ensemble du département, le préfet estime qu'un quart des réfugiés est resté sur place. Pour l'arrondissement de Saumur, le sous-préfet donne les résultats suivants, le 11 novembre 1940 ( A.D.M.L., 97 W 96 ) :

Français de la zone interdite : 901 adultes, 324 enfants,
Français de la zone non-interdite : 114 adultes, 99 enfants,
Alsaciens-Lorrains : 56
Etrangers : 64.
Au total, 1 558 réfugiés sont restés dans l'arrondissement.

 Je n'ai pas trouvé de statistique particulière pour la seule ville de Saumur. Les nombres doivent être assez faibles, car les arrivants avaient été dispersés en périphérie et dans tous les villages. En 1941, un arbre de Noël particulier est offert aux enfants de réfugiés de moins de 14 ans : ils sont au nombre de 31 dans la ville de Saumur ( A.M.S., 5 H 12 ).
 Il est certain que la ville se dépeuple. Elle a perdu son Ecole de cavalerie, qui est transférée à Tarbes ; des prisonniers sont retenus au loin ; des familles qui s'étaient repliées dans les environs ne sont pas revenues après les combats. L'apport des réfugiés est loin de compenser. Nous reviendrons plus loin sur cet effondrement démographique.
 

LE BOULEVERSEMENT ADMINISTRATIF
1940-1944

   

7) Des cadres administratifs renouvelés et renforcés

 

 

 

 

  Dossier 4 : L'omnipotence des fonctionnaires préfectoraux

 

Dossier 5 : L'instabilité de l'administration municipale

  Le vote du 10 juillet 1940, qui accorde au maréchal Pétain les pleins pouvoirs, y compris constituants, est passé inaperçu à Saumur. Cependant, l'avalanche des lois pendant l'été marque clairement la fin de la IIIe République et l'esprit autoritaire qui va marquer l'Etat français. La valse des hauts fonctionnaires et des élus vient confirmer aux plus naïfs qu'on a changé de régime. Nous présentons en détail les nouveaux cadres administratifs qui vont gérer la région tout au long de la guerre, afin de donner des repères sur des personnages que nous citerons souvent dans les chapitres suivants.

 Les préfets et les sous-préfets changent, bien qu'il s'agisse d'un retour pour le sous-préfet de Saumur. Dans cet état autoritaire, leurs pouvoirs sont fortement renforcés et l'administration vichyste est efficace durant ses premières années. Le préfet régional use et abuse de ses pouvoirs régaliens. Nous présentons plus longuement les deux sous-préfets de Saumur, qui ont été les véritables maîtres de la ville pendant quatre ans, les maires ne faisant qu'appliquer leurs nombreuses consignes ( dossier 4 ).

 A plus forte raison, les libertés municipales, déjà très encadrées, sont abolies dans les villes. Après un coup fourré du préfet, qui destitue Robert Amy, la tentative de le remplacer par Paul Mayaud échoue. Une délégation spéciale présidée par Jules Baudry expédie les affaires courantes pendant quatre mois. Dans la réorganisation municipale suivante, tous les responsables sont nommés, le maire par le secrétaire d'Etat à l'Intérieur, les adjoints par le maire, les conseillers municipaux par le préfet. Dans la pratique, c'est le sous-préfet qui choisit tout le monde, ainsi que le révèle sa correspondance. Il n'a pas la main heureuse avec le maire René Drouart, qui doit démissionner à cause de scandales retentissants ; son successeur, le capitaine Narcisse Clochard, est plus estimé, mais relativement effacé ( dossier 5 ).
 En raison de cette instabilité et du défaut de légitimité démocratique, le pouvoir municipal est affaibli. Il tente de sauver la face par des mondanités, il rêve à de grands projets, parfois intéressants pour l'avenir, mais sans réaliser beaucoup de choses.
 Les tâches ingrates ne lui manquent pas, car de nouvelles missions très lourdes lui incombent. Le service des Réfugiés, installé 14 rue du Puits-Neuf, y est rejoint par le bureau du Ravitaillement, qui doit gérer une paperasserie démentielle. Un service de la Main d'oeuvre est créé et implanté dans les vieux bâtiments de la rue Corneille. Le service des Réquisitions doit répondre aux demandes continuelles de l'armée d'occupation.
 La ville doit embaucher une vingtaine de nouveaux agents, en général du personnel féminin, qui n'obtient qu'un statut d'auxiliaire. La place manque dans les anciens locaux de la mairie ; nous venons de signaler deux extensions. La ville loue en outre à la famille César la maison du 8 rue des Payens ; elle y installe en octobre 1941 les services de la Défense passive, la Caisse des Ecoles, le comité local d'Entraide aux Prisonniers et des réserves de vêtements et de chaussures.
   

 8) Le triplement des forces de police

  En ces temps troublés, les forces de police sont souvent mises à contribution. La délinquance du pauvre flambe de façon spectaculaire, caractérisée par des vols de lapins, de légumes ou de bicyclettes ; des colons de Saint-Hilaire de Roiffé partent en cavale à peu près chaque semaine ; de temps à autre, des nomades s'évadent du camp de Montreuil. Les autorités occupantes imposent des missions nouvelles, gardes des ponts, patrouilles communes avec la Feldgendarmerie, escorte de prisonniers français se rendant sur le chantier de la nouvelle route nationale de Saint-Martin. De nombreuses enquêtes sont menées sur les personnes les plus diverses et ce sont des policiers ou des gendarmes français qui arrêtent des maquisards, des juifs ou des réfractaires au S.T.O.
 Dans ce contexte, le commissaire de police devient un personnage important. Le poste est occupé successivement par René Drouart, intérimaire de septembre 1939 à janvier 1941, par Albert Eprinchard, qui reprend son poste de janvier 1941 à mai 1943, par Pierre Lefort, intérimaire de mai 1943 à janvier 1944, par le titulaire André Renouard de janvier 1944 à septembre 1944, où il est remplacé par Paul Foulquié.
 Le régime de Vichy hérite d'une dotation locale assez mince. Outre quelques inspecteurs de la sûreté, la ville ne compte que 13 agents de police, qui relèvent du statut communal, alors qu'elle devrait en compter 17 en fonction de la proportion théorique d'un agent pour mille habitants ; certains d'entre eux sont des retraités qui ont repris du service à la déclaration de guerre. Robert Amy ne voulait pas renforcer les effectifs, afin de ne pas relever les centimes additionnels. Sur l'injonction du sous-préfet ( A.D.M.L., 97 W 24 ), une première augmentation est décidée par le Conseil municipal du 19 mai 1941 : cinq agents auxiliaires pourront être titularisés après un petit concours local ; quatre sont reçus. Le mois suivant, la ville se retrouve avec 17 titulaires et, en outre, deux auxiliaires. Au 3 août 1942, l'effectif théorique de l'ensemble de la police locale s'élève à 29 ( dont 18 gardiens de la paix ), mais 23 seulement sont en service.
 La police d'Etat, appelée Police nationale, naît d'une série de lois et de décrets pris d'avril à juillet 1941. Cette importante réforme, freinée par les Allemands, a été mise en place avec lenteur dans la zone occupée. Elle n'atteint Saumur qu'en janvier 1943. Dans ces nouvelles dispositions, la police locale est dirigée par le Commissaire de police, inspecteur, chef de la Sécurité publique de la circonscription, qui est assisté par un inspecteur sous-chef de Sûreté et par neuf inspecteurs de Sûreté. Les anciens agents municipaux sont pour la plupart titularisés et deviennent des gardiens de la paix, qui se répartissent comme suit : trois secrétaires de police, un brigadier-chef, trois brigadiers et trente-six gardiens de la paix. Une petite police municipale, chargée d'appliquer les règlements sur la circulation, le stationnement et l'urbanisme, est maintenue sous la forme de huit appariteurs, commandés par un brigadier-chef retraité. On atteint donc le total théorique de 63 policiers ( le Petit Courrier, 6 janvier 1943 ). Cependant, ces effectifs n'ont jamais été au complet. Ils sont même tombés très bas en octobre 43, où six gardiens de la paix sont envoyés à Nantes, en raison des bombardements, et où il n'en reste plus que 10 à Saumur. Au 30 mars 1944, après des arrestations dans leurs rangs, les fonctionnaires de police sont au nombre de 40 au total ( A.D.M.L., 97 W 16 ). Malgré tout, leur nombre a triplé par rapport à 1939 et ils se plaignent d'être à l'étroit dans les vieux locaux de la rue Bonnemère.
 Ils sont en outre renforcés par une multitude de gardes aux fonctions diverses. En contrepartie, la zone de police de la ville est agrandie : elle s'étend désormais sur Bagneux, Saint-Hilaire-Saint-Florent et Saint-Lambert-des-Levées, qui versent une contribution de trois francs par habitant et qui réclament, en vain, un poste de police dans chaque commune.
 Ces fonctionnaires sont mieux formés ; une école régionale de police est ouverte dans le château - réquisitionné - de Grandfond à Brézé ; elle forme les postulants au cours de stages de deux mois, en partie dirigés par des policiers de Saumur. A partir de janvier 1944, des femmes sont admises dans cette école.

 La gendarmerie locale, commandée par le capitaine Aristide Royer, puis par le capitaine Albert Viala, est elle-aussi renforcée. L'ancienne brigade ( de 8 gendarmes et 3 gradés ) est doublée par une nouvelle brigade motorisée, commandée par un adjudant, dotée de véhicules modernes et capable de se porter à bonne vitesse dans les divers points de l'arrondissement. A la fin de la guerre, la brigade mixte de Saumur comprend 13 gendarmes et 2 gradés.

 Ainsi renforcées, les forces de l'ordre locales, instrument dans la main du préfet régional et de son intendant de police, sont capables de réaliser les ambitions de René Bousquet et de transformer la France en régime policier.
    

9) Le piège de l'armistice

 Imaginons un instant que, refusant de servir l'ennemi, tous les fonctionnaires et tous les élus français aient abandonné leur poste après la défaite. Ils auraient été accusés de lâcheté et de désertion ; dans un pays tombé dans le chaos, les Français auraient été très malheureux ( ils l'ont été de toutes façons ). En même temps, les vainqueurs auraient été privés des fruits de leur succès ; ils auraient rencontré de réelles difficultés à vivre sur le pays, à lui enlever une forte partie de sa production agricole, à faire travailler les usines pour leur effort de guerre, à piller les stocks de matières premières et les oeuvres d'art, à mobiliser à leur service une abondante main d'oeuvre. Il leur aurait fallu mettre en place un dispositif gigantesque, qui aurait tyrannisé la population.
 Au contraire, les administrations et les municipalités, façonnées par des siècles de centralisation étatique, autoritaires et dévouées au service public, restent en place et fonctionnent plutôt bien. Les archives en donnent des exemples : dès le lendemain de chaque bombardement, le commissariat rédige un long compte rendu précisant le nombre des bombes tombées, leurs points d'impact, leur poids, l'identité des morts et des blessés, l'ampleur des dégâts causés et même l'évaluation du coût des réparations ; il joint souvent un plan détaillé. Sans états d'âme, les administrations se démènent pour assurer les réquisitions, maintenir l'ordre et réprimer les dissidents. Humiliées par la défaite, elles font même du zèle, afin de montrer que la France est un pays efficace ( ce fait est éclatant à Saumur ). Les officiers d'administration de l'armée allemande n'ont qu'à donner leurs ordres ; renforcés par du personnel civil détaché des ministères et des grandes entreprises du Reich, ils représentent seulement 12 000 personnes pour tout le pays. Les troupes de sécurité ont des effectifs faibles, qui tombent même à 40 000 hommes en mars 1942. La France de Vichy répond à leurs exigences et se garde toute seule. Loin d'être un bouclier, le maréchal est un domestique. Il est ainsi tombé dans le piège de l'armistice ( qui ne pouvait se justifier que pour une courte durée ). Il rend facile l'occupation, ainsi que nous allons le voir au chapitre suivant.