Une ville ruinée

 

1) Le sort des sinistrés

 Les ravages des bombardements ont été décrits par quartiers dans un précédent dossier. Le 31 juillet, Louis Avisseau, l'architecte-adjoint, tente une évaluation très sommaire - et assez confuse - des dégâts immobiliers ( A.D.M.L., 97 W 95 ). Il aboutit à un préjudice total de 71 millions de francs, dont la moitié pour le quartier des Ponts et la Croix Verte, ou à une perte d'environ 100 000 m3 de bâtiments, ce qui n'est guère parlant. Plus concrètement, la ville affirme d'abord que 800 foyers sont touchés. Elle double l'ampleur du désastre, car il convient d'ajouter que les obus n'ont pas l'effet destructeur des bombes, qu'ils ont souvent ravagé les toits et écorné des pans de murs, tout en laissant la demeure habitable. Le bilan final des dégâts s'établit à 88 immeubles d'habitation totalement détruits et à 400 gravement endommagés. Mais bien des propriétaires n'ont pas les moyens de réaliser les réparations urgentes. A l'automne, le président de la Délégation spéciale estime que 450 foyers ont besoin de secours.
 Personne n'est à la rue, car, grâce aux réquisitions, les sinistrés totaux sont relogés. Pour ceux qui sont dépourvus d'ustensiles de cuisine, des repas, souvent gratuits, sont servis par le " fourneau alimentaire " organisé par la Croix-Rouge, qui dispose de trois points de distribution : Maison de la Miséricorde, rue Basse-Saint-Pierre ( à la place du Théâtre, qui est endommagé ), 34 rue du Pressoir et, pour les Ponts, 1 place du Port-Cigongne ; en moyenne, 300 personnes sont nourries chaque jour pendant la fin de 1940. Un abri temporaire est ouvert dans la Bourse du Travail, 8 Grande-rue. L'assistante sociale municipale, aidée par deux stagiaires, évalue les besoins de chaque famille ; grâce à un vestiaire bien monté, elle a pu habiller presque complètement enfants et parents ( selon le rapport du sous-préfet du 5 août 1940, A.D.M.L., 97 W 3 ).
 Les sinistrés de la rue Nationale et quelques autres ont non seulement perdu leur logis, mais aussi le commerce qui les faisait vivre. Certains redémarrent ailleurs, tel le photographe Jean Decker, qui s'installe rue Saint-Jean, puis à l'angle des rues Chanzy et Beaurepaire. D'autres, surtout dans le secteur alimentaire, veulent reprendre sur place, car il reste des habitants dans ces quartiers fantomatiques qu'un journaliste compare à une ville détruite par un tremblement de terre. Un groupe de commerçants sans magasin, fort de 12 à 14 membres, obtient que le Comité des sinistrés mettre gratuitement à sa disposition deux baraquements en bois implantés sur la place du Roi-René ( après débats, car il ne fallait abattre aucun arbre  ). De même, la veuve Goblet relance son épicerie en gros dans un entrepôt édifié sur le square de la Boire-Quentin. Un autre baraquement est installé sur l'avenue Balzac ( contrairement à ce qui est souvent écrit, les baraquements du début de la guerre ne logent personne, c'est seulement après 1944 qu'ils servent d'habitation ; la ville ne manque pas de gîtes disponibles et la caserne Feuquières est encore une fois utilisée ).

2) Les appels à la solidarité

 La ville étant sectionnée, deux associations de défense des sinistrés sont mises en place. Avec l'aide de la municipalité, elles lancent des appels à la générosité publique, qui trouvent un large écho. Tout le monde se lamente sur le sort tragique de Saumur et les dons affluent. Des communes voisines envoient le produit des quêtes organisées lors des mariages. Le Conseil municipal du 12 juillet accorde 10 000 F.
 Robert Amy se montre insistant auprès du préfet ; ce dernier, qui gère les fonds du Conseil général suspendu, lui envoie une aide de 72 250 F. Je n'ai pu découvrir le montant officiel des sommes recueillies ; A. Girouard ( Saumur pendant la guerre, p. 134 ) évoque en termes vagues un total de 860 000 F. Cette somme peut sembler considérable, elle correspond tout juste à la construction d'une dizaine de petites maisons et elles n'est pas en proportion avec l'ampleur du désastre, qu'Avisseau chiffrait à cent fois plus.
 Des dossiers pitoyables ( A.D.M.L., 97 W 97 ) attestent de l'existence précaire de nombreuses familles, surtout quand les dommages mobiliers et immobiliers viennent s'ajouter au chômage et à l'absence d'un prisonnier. D'autres secours d'Etat arrivent l'année suivante. Ainsi, la veuve Debroize, 65 ans, laveuse, 6 rue Basse-Censier, a fait réparer sa toiture détruite pour un montant de 7 796, 96 F ; elle déplorait aussi la perte d'une partie de son mobilier ; elle avait d'abord perçu 150 F du Comité des Sinistrés et 500 F du Secours national ; en mars 1941, elle obtient une nouvelle aide de 3 000 F.
 L'administration se montre parfois bien mesquine : des sinistrés avaient posé sur les trottoirs des échafaudages destinés à soutenir des murs ébranlés ; les services fiscaux leur réclament un droit de place.
 Un principe clair est posé : les victimes de dommages légers sont poussées à faire des travaux et sont aidées. Les artisans locaux ne peuvent suffire à la tâche, si bien que des entreprises d'Angers viennent travailler à Saumur. A l'inverse, quand l'immeuble est déclaré irréparable, les sinistrés ne doivent rien faire, ils constituent des dossiers, dans l'attente de jours meilleurs, car l'Etat n'a pas encore précisé sa position. [ Après 1945, la reconstruction, grâce aux " dommages de guerre ", se montrera effectivement généreuse ]
 Pour l'instant, l'essentiel est de relancer l'activité : le Secours national, dirigé par Francis Poisson, remet 150 000 F en prêts d'honneur à des petits commerçants victimes des bombardements.

3) La paralysie industrielle

  Sans transports, sans électricité, sans gaz, sans téléphone, coupée de ses approvisionnements en matières premières et de ses clients, l'industrie locale tombe en léthargie dans les premières semaines de l'Occupation. De plus, d'après un rapport de la Chambre de Commerce du 31 juillet ( A.D.M.L., 97 W 95 ), des locaux ont souffert des bombardements : l'usine de bois Morineau, située près de la gare de l'Etat, est totalement détruite, ainsi que les entrepôts du récupérateur Gouyette ; des dommages sont signalés sur les entreprises suivantes : la bonneterie Fillol de la rue de la Chouetterie, les bijouteries Deschamps, quai Mayaud, Partant, quai Carnot, et Balme, route de Rouen, la filature de crins Sanson, rue des Saulaies, et les caves Gratien et Meyer à Beaulieu. Toutefois, ces établissements se remettent à fonctionner au ralenti à la fin de juillet, comme l'ensemble de l'industrie. Le téléphone est rétabli dans Saumur et pour certaines communes de l'arrondissement, mais un grand nombre d'abonnés en sont encore privés.
 Un nouveau rapport de la Chambre de Commerce du 30 août 1940 ( A.D.M.L., 97 W 91 ) est déjà plus optimiste ; les vins mousseux « travaillent à plein rendement » ; si deux bijouteries ont fermé leurs portes, les quatre autres tournent au ralenti et occupent tout leur personnel spécialisé et de maîtrise ; le bâtiment est débordé par la demande ; Sainte-Marie-Dupré, à Bagneux, qui travaillait pour la guerre, occupe actuellement tout son personnel à raison de trois journées à sept heures par semaine ; César est momentanément fermé ; Victor Boret occupe au ralenti la totalité de son personnel ; Tézier Frères est entièrement sinistré et pendant dix semaines les graines entreposées ont continué à se consumer et à dégager de la fumée ; la maison maintient ses commandes aux horticulteurs et emploie ses principaux agents par l'intermédiaire de sa maison-mère à Valence.

4) Une poussée du chômage

 La logique de ce net ralentissement est le manque de travail, phénomène qu'il faut replacer dans son contexte. Le diagramme ci-dessous figure le nombre des chômeurs totaux secourus par la ville, ainsi que le nombre de personnes ( enfants et vieillards ) qu'ils ont à leur charge, de janvier 1939 à mai 1941. Ces nombres sont dans l'ensemble remarquablement bas.
 
Au début de 1939, le nombre total des chômeurs atteint tout juste 30 en mars ( avec 40 personnes à charge ). Quand le nombre des demandeurs tombe au-dessous de la vingtaine, la ville ferme son fonds de chômage, ce qu'elle fait en mai-juin-juillet ( trait bleu sur le diagramme ). Avec la guerre et la mobilisation, le nombre des chômeurs masculins tombe très bas, alors que la courbe des femmes est plus agitée. Le fonds est à nouveau fermé de mars à juillet 1940.

Les chômeurs totaux et leur famille de 1939 à 1941
Nombre des chômeurs totaux de 1939 à 1941

 La paralysie liée aux événements explique le net clocher qu'on enregistre en août et qui se répercute jusqu'à l'hiver suivant. Mais la situation s'éclaircit au cours du printemps 1941 ; le fonds ferme en juin et il ne reprend ses activités que le 5 février 1942, et pour deux mois.
 Encore une fois, la ville manque plutôt de main d'oeuvre, de même que les campagnes voisines. Les grands chantiers de l'époque doivent faire appel à des bras extérieurs. Le chômage, devenu un problème avant tout féminin, est surtout conjoncturel et ne constitue pas le problème majeur de cette époque.

 

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