Le rétablissement des ponts au cours de l'année 1940

 

 Durant une période transitoire, un passeur nommé Lesage assure une liaison entre les deux rives du fleuve, en suivant des trajets variables. Cependant, les troupes allemandes, pressées de foncer vers le sud et obligées d'opérer un détour par Port-Boulet et Chinon, se préoccupent, sitôt installées, de rétablir elles-mêmes les ponts. Les premiers rapports de leur Génie sont optimistes et ils annoncent la reprise imminente de la circulation sur les deux ponts, même pour des engins lourds.Photo prise par un soldat allemand le 21 juin 1940

1) Le pont Napoléon

 Le pont Napoléon est peu atteint ; sa troisième arche est éventrée dans sa partie centrale, présentant un trou béant d'environ huit mètres. Il serait possible d'y établir une passerelle en madriers qui supporterait le passage des piétons, mais qui, reposant sur les voussoirs de l'ancienne arche, ne résisterait pas à de lourdes charges.

 

 Le Génie allemand choisit d'élever en toute hâte un bâti en poutres reposant sur un radier de gravats ; ses pontonniers, qu'on voit à l'oeuvre le 21 juin ( à droite ), réalisent ce support en moins de deux jours. Le tablier ainsi renforcé peut soutenir des charges importantes. Le pont est rendu à la circulation dès le 22 juin à 16 h, avec une force portante de 10 tonnes ( de Mollans, p. 147-148 ).

 

 

 

 

 Voici le pont, sans doute solide, mais manifestement bricolé :

Le pont Napoléon rendu à la circulation

Photo prise par un soldat allemand vers la fin de juin 1940

 

 

  A l'entrée méridionale du pont, le Génie français avait construit un barrage anti-char en béton.
 Sur le cliché de gauche, des sapeurs allemands sont en train d'en supprimer les vestiges, en présence de gradés. Le photographe amateur a inscrit au dos : « Strassensperre - barrage de routes ».
 Le pont de bateaux est en travaux ou achevé ; la pancarte « Zu Brücke - vers le pont » jalonne le trajet par le quai Comte-Lair et par la rue Aristide-Briand.

 

 

 

2) Le pont Cessart coupé

 De prime abord, le rétablissement du pont Cessart ne semble pas s'avérer plus difficile. Le 19 juin, à 19h30, une seule arche, la troisième, a volé en éclats sous la forte charge des explosifs français, qui ont projeté des débris au loin. Le photographe E. Lacoste a pris ce remarquable cliché, vraisemblablement le 20 juin, pendant les combats et les bombardements, alors que la rue Nationale est encore la proie des flammes. La cassure du pont, à peine visible, n'est alors pas bien large, mais sur le parapet à droite, on peut observer le tassement de la deuxième arche, sur laquelle un badaud s'est imprudemment avancé.

Photo 7,5x11 par E. Lacoste

Soldat allemand photographiant un autre soldat allemand devant le pont Cessart, vraisemblablement le 21 juin 1940 au matin

 

 

 

 Les photos suivantes sont prises par des soldats allemands, sans doute dès le 21 juin. Seule la troisième arche est effondrée. Un examen plus minutieux révèle quelques désordres sur les arches n° 2 et n° 4, qui se sont légèrement tassées et sur lesquelles apparaissent des fissures. Des pontonniers s'affairent à fabriquer une passerelle et, en arrière, une sorte de radeau remonte le fleuve.
 En réalité, les artificiers du 6 ème Génie ont placé une charge très puissante, qui a ébranlé la deuxième pile et les arches voisines.
 Sur cet autre cliché, très agrandi, le radeau est amarré sous l'arche et des pionniers allemands inspectent les piles. D'autres pionniers, avancés sur les deux côtés de la cassure, s'affairent à préparer la pose d'une passerelle. La fissure sur la deuxième arche est bien visible et elle touche le parapet.

 

Seule la 3ème pile est détruite

 Cette autre photo, achetée très cher sur un site de vente, pourrait être antérieure aux précédentes, car il n'y a encore personne du côté gauche.

Photo prise par un soldat allemand qui a franchi la Loire à Villebernier le 23 juin


 En tout cas, les pontonniers allemands ont réalisé à la hâte une passerelle légère en bois à la place de la troisième arche. Une dame habitant dans l'île, qui s'était réfugiée au sud, l'emprunte pour rentrer chez elle. Sitôt son passage, elle entend le pont s'effondrer tout seul derrière elle ( Le Petit Courrier du 6 janvier 1941 ). J'ai trouvé deux témoignages qui confortent ce récit. L'ingénieur en chef Desvignes ( « Le pont Cessart », Bulletin de la Fédération des Sociétés savantes de M. et L., n° 2, 1943, p. 29-52 ) en donne une version légèrement différente : selon lui, les Allemands auraient utilisé des explosifs pour détruire volontairement la deuxième arche, afin de soulager la pile menacée. Aucun témoignage local ne l'affirme. Il est cependant certain que la deuxième arche s'est effondrée quelques jours après la troisième et que la deuxième pile s'est inclinée de plus en plus vers le nord, au point de ne plus constituer un support fiable. Les Allemands tentent alors de la consolider par un contrefort, qui apparaît comme dérisoire ( photo Lacoste ). Un bac poursuit son office à l'intention des Français.

Photo Lacoste éditée en carte postale, fin juin 1940

Pionniers sur la troisième pile

 Un soldat allemand a pris cet autre cliché depuis le quai Carnot et à la même époque : les occupants espèrent encore implanter une solide passerelle et leurs pionniers s'affairent en nombre à aménager un ancrage sur la troisième pile.

 

3) Le pont de bateaux

 Les troupes allemandes doivent se rabattre sur un autre procédé. Tous les ponts de bateaux dont elles disposaient avaient été posés sur la Seine. Mais elles découvrent les éléments nécessaires dans les dépôts du 6 ème Génie d'Angers. Le nouveau pont de bateaux est assemblé entre la cale Carnot et la rive nord, non pas sur le quai du Gaz, mais à l'ouest de la Boire-Quentin, dans l'axe de la rue Aristide-Briand. La pose est opérée à partir de la rive sud par séries de trois bateaux, et toujours en présence de nombreux badauds.

La construction du pont de bateaux vue par un soldat allemand du génie, fin juin 1940

 Le pont est achevé le 27 juin ( c'est la date la plus probable, d'après les allusions de la presse, mais on en donne d'autres ). Il est réservé en priorité aux troupes allemandes, qui peuvent ainsi rétablir leurs liaisons. La photo ci-dessous est probablement interdite.

Colonne de soldats allemands sur le pont de bateaux

Cavaliers allemands sur le pont de bateaux

Chariots allemands sur le pont de bateaux

 Les troupes allemandes qui arrivent en 40 sont encore largement hippomobiles. Cependant, bien plus moderne est cette pièce d'artillerie tractée, pièce si lourde que le pont s'enfonce et si large qu'il faut régler la manoeuvre. A remarquer que le convoi remonte vers le nord. Les combats sont finis.

Artillerie lourde sur le pont de bateaux


 Ce pont, axe vital pour la Wehrmacht, présente néanmoins de graves défauts : il tremble beaucoup, d'après le récit de vieux Saumurois ; en raison de son étroitesse, il est en sens unique. Des gardiens régentent une circulation alternée.

Pont de bateaux depuis la rive nord

 A l'entrée sud, ils sont pourvus d'une guérite. Si la cale Carnot ( ci dessous, à gauche ) est en pente douce ( le mur du quai Carnot a été défoncé ), l'accès nord s'opère par une passerelle en forte déclivité et sur un terrain à peine débroussaillé - à droite ).

L'entrée du pont de bateaux par la cale Carnot

L'attente sur la passerelle d'accès, côté nord. Le soldat allemand a noté au dos : « Affluence près du pont de bateaux près de Saumur »       

 

 

 

 

 

 

 

Retour du travail depuis les quartiers nord

 

 

 Quand les occupants ne l'utilisent pas, les Français peuvent emprunter le pont, à condition de respecter le sens unique, même pour les piétons, et de faire preuve de discipline et de beaucoup de patience. Les déplacements pendulaires sont désormais possibles pour ceux qui travaillent sur une autre rive. La traversée est impressionnante, car le pont n'a pas de garde-corps. A droite, les vieux Saumurois reconnaissent plusieurs habitués dans cette longue cohorte qui rentre du travail, sous la surveillance d'un calot vert-de-gris.

 La lenteur du franchissement explique la survie des bacs. Il est rare de voir ce pont de bateaux désert :

Le pont de bateaux désert.

4) La passerelle de bois sur le pont Cessart

 Ce mode de franchissement n'était qu'un expédient temporaire. Les Allemands, pour l'instant, effectuent eux-mêmes tous les travaux, grâce à des équipes de sapeurs du génie, qui travaillent, torse nu, à une cadence rapide, aux dires admiratifs des badauds. Avec un équipement plus important, ils préparent la nouvelle phase des travaux sur le pont Cessart, sous le regard impavide des pêcheurs à la ligne et devant le pont de bateaux encore en place.

Nouveaux travaux sur le pont Cessart, vers juillet 1940

Pendant ce temps, la place de la Bilange et les quais sont encombrés par les billes de bois, les scies et un petit chariot sur rails, ainsi que le montrent quelques photographies. Ce cliché, pris en juillet, montre les travaux sur les marches du Théâtre, en arrière des side-cars.

Motocyclistes allemands et sapeurs du génie travaillant à la passerelle, juillet 40

 

D'autres pontonniers s'affairent sur le quai.Pontonniers allemands en juillet 40

Photo du milieu de juillet 1940, éditée en carte postale

 Les sapeurs du Génie posent un radier en béton sous les deux arches détruites ; ils installent dessus deux étroites estacades, qui supportent des palées de bois ; celle de la deuxième arche est en cours d'installation. En arrière-plan, le pont de bateaux est toujours très fréquenté.
 Les travaux s'achèvent vers le 31 juillet, date qui doit correspondre à la photo suivante, car à l'arrière-plan, on démonte ce pont de bateaux.

Photo d'amateur prise vers le 31 juillet 1940

 Reposant sur trois supports, un nouveau tablier de bois renforcé, de la largeur du pont, permet un passage plus facile. Sa puissance portante est équivalente à celle du pont Napoléon et les canalisations de gaz et d'eau sont aussitôt rétablies au dessous. Voici une autre vue de cette passerelle en cours de finition ; il manque encore la rambarde.
 Ce dispositif bricolé à la hâte s'avère fragile ; il est menacé par la forte crue et les glaces de l'hiver suivant. Le 28 janvier 1941, la Feldkommandantur d'Angers annonce la réquisition du collège de Jeunes Filles pour y loger la troupe spécialisée qui va poser une protection en bois ( A.D.M.L., 97 W 36 ).

 

5) Le pont de fer

 L'armée allemande a un urgent besoin du rétablissement de la ligne Paris-Bordeaux par Saumur, afin d'assurer ses liaisons avec la zone qu'elle occupe le long de l'Océan jusqu'aux Pyrénées.
 La réparation du viaduc de Saumur est dirigée par des cheminots allemands avec d'aide d'une équipe de métallurgistes venus des Chantiers de Penhoët à Saint-Nazaire. L'Entreprise des Travaux Publics de l'Ouest, une puissante société nantaise, participe à l'opération ; elle annonce qu'elle recrute de bons charpentiers dans une publicité parue dans le Petit Courrier du 3 septembre 1940, date qui correspond approximativement au début du chantier. Au préalable, il a fallu vérifier les rivets et les boulons de l'ensemble du viaduc, qui a été ébranlé par l'explosion de cheddite.

Début de la réparation du viaduc ferroviaire, septembre 1940

 La présence des échelles indique que la photo a été prise au début de l'opération. L'ancienne travée, gisant sur le sable et à peu près intacte, est remontée à l'aide de vérins. Sur le cliché suivant, pris le 17 septembre 1940 par le laboratoire de la SNCF, la travée poursuit sa lente ascension.

Réparation du pont de fer, cliché SNCF


 D'énormes tours en charpente soutiennent la travée, pendant que des spécialistes remplacent les longrines détruites.

La réparation du viaduc, novembre 1940

 On travaille encore sur le pont le 18 novembre, jour où un ouvrier de Saint-Nazaire est victime d'un accident. Le 12 décembre, les essais en charge sont opérés par le passage de quatre locomotives associées. Le lendemain, la ligne Paris-Bordeaux est rétablie pour les voyageurs et pour les convois allemands ( Le Petit Courrier, 13 décembre 1940 ). Les travaux ne sont pas tout à fait achevés, des finitions sont en cours sur les parties supérieures du viaduc.

 Désormais, les trois ponts sur la Loire sont opérationnels et réparés d'une façon au moins provisoire.

 

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