L'instabilité de l'administration municipale

 

1) La révocation de Robert Amy ( 5 octobre 1940 )

 Robert Amy ne s'était pas adapté à l'occupation et aux normes nouvelles de l'administration de Vichy, ainsi que nous l'avons dit plus haut. Des arrêtés du préfet Jean Roussillon ( arrivé vingt jours plus tôt ) prononcent sa révocation, ainsi que celle du second adjoint, Auguste Courtoison, en invoquant les attendus suivants, publiés dans le Petit Courrier du 8 octobre :

A.M.S., 6 D 1 et Petit Courrier, 8 octobre 1940

 Cette présentation des faits émane du sous-préfet Milliat, qui adresse huit pages d'accusations au préfet le 16 septembre et qui reconnaît que son hostilité contre Amy est ancienne ( A.D.M.L., 417 W 17 ). La présentation des faits est pour le moins tendancieuse. Robert Amy et Auguste Courtoison étaient présents à la mairie le 19 au soir et le 21 juin au matin. La mairie s'est retrouvée en partie déserte le 20, pendant les bombardements, mais deux adjoints sont venus et le secrétaire général était présent. Auguste Courtoison s'est expliqué longuement ( A.D.M.L., 12 W 48 ) ; il était en permanence sur place et couchait dans la cave de la recette des Finances ; le 19 au soir, il est allé rejoindre sa famille dans la colonie de vacances de Champigny avec la camionnette Renault Primaquatre de la ville. Le lendemain, cette camionnette a été réquisitionnée par le lieutenant de Favitsky, qui décrochait, et il n'a pu revenir que le jour suivant ( cette réquisition sans remise d'un bon écrit exaspère les responsables municipaux ; dès le 16 juillet 1940, Robert Amy écrit à Montauban au colonel commandant l'Ecole pour savoir ce qu'est devenu ce véhicule - A.M.S., 5 H 21 ). Sur son absence pendant la journée du 20, le maire a sèchement déclaré au sous-préfet qu'il avait bien quitté la ville le 19, vers 20 h, pour aller à Champigny avec sa femme et sa vieille mère, en ajoutant qu'il n'était pas un fonctionnaire ; il a également refusé de signer le procès-verbal de notification. Dans sa correspondance, le préfet Roussillon donne les véritables motifs de la révocation, en présentant Robert Amy comme « le grand pontife départemental de la Franc-Maçonnerie et le représentant le plus influent et le plus actif du Front populaire..., une des personnalités du Maine-et-Loire les plus hostiles au nouveau régime » ( A.D.M.L., 417 W 17 ).

2) La nomination éphémère de Paul Mayaud et de Francis Poisson

 Toujours le 5 octobre, le préfet nomme l'industriel Paul Mayaud et le négociant Francis Poisson aux postes de maire et d'adjoint délégués. La manoeuvre est un peu voyante ; les deux chefs de la minorité de droite au sein du Conseil sont ainsi promus. Dès le 8 octobre, l'adjoint de Robert Amy Léon Bruneau présente sa démission ; puis le 14, c'est au tour des adjoints Pierre Brunet et Georges Berthonneau, ce dernier pourtant en froid avec le maire. La municipalité est paralysée, alors que Mayaud avait rencontré Amy pour lui proposer un accord. Si bien que dès ce 14 octobre, la nomination de Mayaud et de Poisson est rapportée et que l'ensemble du Conseil est suspendu. La nouvelle municipalité n'a jamais fonctionné, elle n'a pas réuni de séance du Conseil, Poisson a seulement procédé à un mariage. De toutes façons, les nouveaux promus avaient rencontré un silence réprobateur chez leurs amis et la séance du Conseil s'annonçait comme houleuse, aux dires du sous-préfet. De leur côté, les partisans de Robert Amy déclaraient : « Nous allons tomber dans la calotte » et parlaient d'un nouveau 6 février.

3) La Délégation spéciale ( 14 octobre 1940 )

Jules Baudry, Petit Courrier du 17 octobre 1940 Conformément, cette fois-ci, à la loi municipale, le préfet nomme une délégation spéciale pour administrer la ville devenue ingouvernable. Cette délégation est composée de notables conservateurs peu engagés, puisqu'ils n'appartiennent à aucun parti et n'ont pas siégé aux conseils précédents.
Signature de Jules Baudry Le choix du président est particulièrement habile : Jules Baudry, résidant au 39, puis au 8 rue d'Alsace, est le bâtonnier des avocats de Saumur depuis un quart de siècle, président des Anciens Elèves du Collège, vice-président de l'Union Athlétique Saumuroise, amateur de poésies, qu'il aime déclamer aux réunions de la S.L.S.A.S., et bientôt conservateur-adjoint du Musée municipal ( sa signature à gauche et son portrait dans le Petit Courrier du 17 octobre 1940 ). Il a animé le patronage laïc et vient de la gauche, tout en ayant fait des choix différents de Robert Amy : préférant l'alliance avec les milieux modérés, il a été battu aux élections municipales de 1925 et ne s'est pas représenté, mais il est resté l'avocat de la ville.

 Le vice-président est Albert Meyer, dirigeant de deux caves de vins effervescents, l'une à Saumur, l'autre en Champagne, en même temps, vice-président de l'U.N.C.

 Les autres membres n'avaient jusqu'alors joué aucun rôle local : Gaston Agnus, chef d'escadrons de réserve avait été capitaine chargé du matériel à l'Ecole de cavalerie ( il présente l'avantage de parler allemand ) ; Jean Bouvy, ingénieur des Travaux Publics, est un nouveau venu ; René Drouart, récemment installé comme commissaire de police intérimaire ; Georges Lafon est contremaître au garage Derozière ; Antonin Lebée dirige la manufacture Balme et anime la Jeanne d'Arc ; Daniel Thibault est un notaire installé dans l'hôtel Blancler. La liste a été composée dans la précipitation. Le lendemain, le préfet doit lui ajouter le docteur Robert Richard, qui sera chargé de l'hygiène et de la santé. Avec neuf membres, la Délégation spéciale est anormalement nombreuse.
 Cette commission spéciale est installée le 18 octobre et son premier acte est de rendre une visite de politesse à la Kreiskommandantur, en compagnie du sous-préfet. Le préfet lui donne pour consigne de communiquer à l'avance son ordre du jour au commandement allemand, dont des délégués pourront assister à ses séances.
 Cet organisme n'est pas une assemblée délibérante de type traditionnel. Dans les comptes rendus de ses réunions ( A.M.S., 1 D 44 ), il n'y a aucune trace de discussion ni de vote. Chacun de ses membres, hormis le président, reçoit un secteur précis d'activité, règle les affaires courantes dans son domaine et passe les marchés de gré à gré ( procédé dont les risques sont bien connus ). La délégation spéciale se réunit tous les quinze jours pour des séances très brèves, dont les procès-verbaux tiennent sur moins de deux pages. L'ancien système des commissions municipales, lourd, mais démocratique, a disparu. Finalement, on le regrette un peu et une commission du ravitaillement est créée, tant les problèmes sont ardus dans ce secteur.
 En six mois de fonctionnement, la Délégation spéciale prend peu de décisions. Quand elle prépare le budget primitif pour 1941, elle constate que les rentrées financières ont été faibles en 1940 et qu'elle dispose de peu de moyens. Le projet de construire une nouvelle caserne de pompiers rue de la Maremaillette, dont les plans sont prêts, est repoussé sine die. On exécutera seulement quelques travaux.
 La Commission spéciale change deux noms de rues. Le 14 janvier 1941, « en hommage aux éminents services rendus à la France par M. le Maréchal Pétain, [ elle ] décide de remplacer la dénomination de la " Rue-Nationale " par celle de " Rue du Maréchal-Pétain ". Cette décision, prise alors dans tout le pays, lui a été soufflée ; il n'y a pas de trace de vote et l'hommage est ambigu, car la rue est tout aussi décrépite que le vieux maréchal. Le 20 mars, la " rue du Marché-Noir " perd son qualificatif, qui prêtait à sourire ( la délibération développe une explication fumeuse sur l'existence d'un marché fondé par un certain Le Noir ).
 Autrement, la Délégation doit se plier aux exigences toujours plus lourdes des occupants. Afin de se montrer efficace, elle le fait même avec un certain zèle.

4) Le maire René Drouart ( 1er mars 1941 )

 Entre temps, Vichy a imposé la nouvelle loi municipale du 16 novembre 1940 : les maires des villes de plus de 10 000 habitants sont désignés par le ministre de l'Intérieur ; les conseillers municipaux des villes de moins de 50 000 habitants sont nommés par le préfet. Cette suspension de l'ancienne loi municipale enclenche un long processus de renouvellement.
 Le sous-préfet Milliat reconnaît la compétence de Baudry, mais il ne veut à aucun prix le maintenir, car il « est resté un homme de gauche pour ne pas dire " l'homme de la gauche " » ( A.D.M.L., 12 W 48 ). Il entend installer à l'hôtel de ville un pétainiste militant, qui soit en même temps son homme de confiance. Dans ses contacts écrits et oraux avec le préfet, il affirme qu'il a trouvé l'oiseau rare, sans cacher que son candidat présente quelques aspects contestables, contre lesquels il l'a mis en garde.
René Drouart caricaturé par Pichambert, Petit Courrier, 6 mars 1941 René Drouart est né à Dinan le 14 juillet 1886. Ni lui ni sa famille n'ont de rapports anciens avec la ville, ce qui marque une rupture dans la continuité des maires et constitue un premier handicap ; personne ne sait écrire correctement son nom, qui se termine par un "t". Sa signature n'en laisse rien deviner ( sa caricature à droite par Pichambert, le Petit Courrier du 6 mars 1941 ).

Signature de Drouart

 

 

 

 Il donne l'impression d'un homme actif et aventureux qui a exercé toutes sortes de métiers : avocat, magistrat, homme d'affaires ; il arrive à Saumur comme commissaire de police intérimaire, car le titulaire Eprinchard a été mobilisé comme lieutenant, puis gravement blessé. Il habite 47 rue de Poitiers. Il doit organiser le flot des réfugiés et faire face à l'arrivée des Allemands. La presse locale affirme qu'il a rendu d'importants services, encore qu'il n'ait pas pu juguler l'incroyable vague de pillages qui a suivi le bombardement.
 Drouart est nommé membre de la Délégation spéciale, où il est chargé des affaires courantes et de l'administration générale, ce qui lui donne déjà un rôle appréciable.
 Le commissaire Eprinchard reprend son poste le 20 janvier 1941, au sortir d'une longue convalescence. Drouart se retrouve sans emploi. Le sous-préfet l'engage avec le vague titre de « chargé de missions pour les affaires spéciales » et sur un poste budgétaire indéfini. En fait, il lui confie la tâche d'aller sur place réorganiser les municipalités de l'arrondissement qui manifestent trop peu de zèle vichyste ; plusieurs communes sont repérées dans le nord de l'arrondissement où le lieutenant de gendarmerie de Baugé, d'abord chargé de cette besogne, « n'a pas la main » ( A.D.M.L., 97 W 24 ). Drouart, qui semble en harmonie politique avec Milliat, sait manifester un mélange de fermeté et de persuasion. Il intervient dans la turbulente commune de Vernoil, où, dans un rapport, il signale les frères Ephraïm et Léon Moscovici, médecins juifs d'origine roumaine, qui ont perdu l'autorisation d'exercer et qu'il présente comme des communistes. Ils ont tout pour être persécutés !
 R. Milliat ne cache pas que cette mission constitue un emploi provisoire dans l'attente de devenir maire. L'arrêté de nomination de Drouart à la mairie est enfin signé le 1er mars 1941 par l'amiral de la Flotte Darlan, secrétaire d'Etat à l'Intérieur ( A.M.S., 6 D 1 ; la presse indiquait le 27 février ).

5) Le nouveau Conseil municipal ( 26 mars 1941 )

 Selon la nouvelle loi du 16 novembre 1940, le nouveau Conseil municipal de Saumur comprendra 20 membres ( contre 27 traditionnellement ) et sera nommé par le préfet, sur proposition du nouveau maire ( et certainement avec l'aval du sous-préfet ). La configuration républicaine est donc inversée : ce n'est plus le Conseil municipal qui est élu en premier et qui choisit ensuite le maire, c'est le maire, nommé d'abord, qui propose les membres du Conseil, eux aussi nommés. La loi pose des conditions originales : le Conseil devra comprendre une femme, un père de famille nombreuse, un mutilé de guerre et un représentant du monde ouvrier. En outre, aucun membre du précédent conseil ne pouvait être reconduit. La tâche était malaisée et le nouveau maire n'a pas pu réunir les quelque 40 noms qu'on lui demandait. Après un mois de tractations, trois suppressions et un ajout, la liste des 19 promus est signée par le préfet de Maine-et-Loire le 26 mars ( A.M.S., T 4 ). Elle appelle des commentaires fournis.Madame Lamy-Outhier, Petit Courrier, 3 avril 1941
 Madame Jeanne Outhier, épouse du représentant Lamy, née le 21 janvier 1871, mère de quatre enfants, résidant 20 rue Cendrière, devient donc la première conseillère municipale de Saumur, alors qu'elle n'avait pas le droit de vote ( à droite, sa photo dans le Petit Courrier du 3 avril 1941 ). Ce choix s'imposait. En 14-18, Mme Lamy-Outhier avec dirigé avec énergie l'hôpital auxiliaire installé dans le collège de Jeunes Filles ; elle continuait à animer les diverses oeuvres de la Croix-Rouge unifiée , en particulier le dispensaire anti-tuberculeux. Elle présentait aussi l'avantage de venir de l'Union des Femmes de France, une organisation plutôt classée à gauche.
 Jules Baudry est renommé, ce qui constitue un hommage à sa compétence et une petite place aux militants laïcs, bien que, selon le sous-préfet, il ne soit « pas convaincu de la durée du nouveau régime ».
 Pour le reste, Drouart a fait appel aux meilleurs éléments de la Délégation spéciale et aux dirigeants des principaux secteurs d'activité de la ville ; deux industriels en bijouterie, Pierre Pichard, le fils d'Alfred ( bien qu'il « accepte difficilement la collaboration » ) et Antonin Lebée, directeur de la maison Balme ; Albert Meyer, dirigeant de la maison de mousseux ; deux officiers à la retraite, le chef d'escadrons Gaston Agnus et Narcisse Clochard, ancien capitaine-trésorier de l'Ecole de cavalerie, père de six enfants et membre de la conférence de Saint-Vincent de Paul ; deux notaires, Daniel Thibault et Louis Raimbault ; deux avoués, Louis Gazeau et Charles Bonneau, le médecin Robert Richard et le pharmacien Jean Béal, directeur de la Caisse d'épargne. En supplément, quelques artisans, comme le peintre André Brecq, quelques commerçants. Aucun fonctionnaire, seulement deux salariés. Le monde ouvrier est représenté par Armand Favard, électricien travaillant au poste de Distré, ancien membre de la C.G.T., et depuis, contesté par ses camarades.
 En somme, une assemblée de notables estimés, qui n'ont pas appartenu aux conseils municipaux élus et qui ne militent dans aucun parti, tout en étant majoritairement conservateurs. On a reproché à plusieurs de ses membres d'être trop aimables avec les troupes d'occupation, sans pour autant s'engager dans les partis de la collaboration. Etienne Madelin, président de l'association des pères de famille nombreuse, dirigeant du dépôt de Lille, Bonnières et Colombes, avait été proposé ; il n'a pas été retenu, sans doute parce qu'il animait l'Action française. Habilement composé, le nouveau conseil ne présente pas l'aspect revanchard de la réorganisation d'octobre, qui remplaçait Amy et Courtoison par Mayaud et Poisson. Deux conseillers sont prisonniers, Louis Gazeau et le distillateur André Gouin ; leur promotion leur vaudra d'être libérés.
 Le 5 avril, le nouveau conseil se rend en cortège auprès du sous-préfet, qui lui rappelle la différence entre un corps élu et un corps nommé ; ensuite, Robert Milliat revient à la mairie pour installer la municipalité. Ses interventions continuelles sont voyantes. Bien qu'il se proclame décentralisateur, le régime de Vichy annule toutes les libertés municipales et renforce le dirigisme de la haute administration.

 Le maire répartit comme suit les quatre délégations d'adjoint :
- 1er adjoint, le commandant Agnus, chargé des rapports avec l'occupant, poste délicat, sur lequel nous reviendrons dans le chapitre suivant, responsable en même temps des réquisitions et des sports ;
- 2 ème adjoint, le capitaine Narcisse Clochard, chargé des finances et du personnel ;
- 3 ème adjoint, Charles Bonneau, la voirie et les bâtiments publics ;
- 4 ème adjoint, Antonin Lebée, le travail et le ravitaillement.

 Voilà les cinq hommes qui ont quelque pouvoir. Les quinze autres conseillers n'ont qu'à entériner.

 Le nouveau Conseil pratique d'abord le copinage : le 19 mai 1941, il salue l'ouvrage « réalisé par Maître Bauchard sur le Saumurois, suivant les directives du Maréchal Pétain » ; il en achète 100 volumes à 28 F pour les écoles, plus 200 à 35 F ( A.M.S., 1 D 45 ). Je me demande où sont passés ces exemplaires de l'Histoire du Saumurois du XVe au XXe siècle, édité par A. Roland...
 La nouvelle assemblée, formée d'hommes neufs sans doute enivrés par leur soudaine promotion, manifeste quelques ambitions. La commission de la voirie attaque violemment les précédentes municipalités et veut rénover les bâtiments de la ville, en particulier, le collège de Garçons, dont les bâtiments entourant la cour des Pensionnaires sont fort délabrés ( voir historique du collège ). Franchement mégalomane dans le contexte de l'époque, elle fait voter deux emprunts, un de deux millions de F, un autre de 500 000, afin de réaliser ses ambitieux projets et en y ajoutant même une piscine. Dans la pratique, les réalisations sont modestes ; dès que la ville veut aménager un simple bassin décoratif au milieu de la place Verdun, le ciment s'avère introuvable ( il part vers le mur de l'Atlantique ).
 En tout cas, le Conseil veut prendre des initiatives et même il discute sur les projets ; des « échanges de vues » sont signalés dans un compte rendu. C'est trop de libertés pour le sous-préfet Milliat, qui, dans une lettre lue le 21 juillet 1941, félicite l'assemblée pour l'harmonie qui règne en son sein, mais qui ajoute : « Il serait absolument contraire aux principes de la France Nouvelle de vous considérer comme une Assemblée provisoire ».
 Après ce coup d'arrêt, les commissions ne se réunissent plus, le Conseil devient seulement une chambre d'enregistrement et de parade. Les quatre séances extraordinaires qu'il tient sont assez surprenantes ( nous reviendrons sur deux d'entre elles ). Le 24 octobre 1942, il se réunit en l'honneur du départ de Robert Milliat, promu préfet de la Nièvre. Le maire Drouart est dithyrambique au sujet de ce dernier et lui décerne la médaille d'or de la ville, il lui doit bien cela. Le sous-préfet, poète à ses heures, évoque la Loire, qu'il va quitter majestueuse à Saumur pour retrouver à Nevers un fleuve torrentiel ; il reconnaît qu'il a dû recourir à la contrainte : « La Révolution Nationale ne pouvait s'instaurer en Saumurois sans heurts et sans meurtrissures. Je me suis trouvé dans la cruelle nécessité de prendre et d'exécuter des mesures qui parfois blessaient mon coeur, mais que les événements ou la raison commandaient » ( A.M.S., 1 D 45 ). Un seul absent. De belles manières. Les régimes autoritaires engendrent ces phénomènes de cour.

 

6) La démission forcée de Drouart

 Aimable avec ses compatriotes, aimable avec les sous-préfets, aimable avec les autorités occupantes, Drouart sait naviguer. Brusquement, au début d'avril 1943, sa situation se détériore : des conflits qui couvaient depuis longtemps éclatent au grand jour et engendrent un tollé général contre le maire. Une affiche manuscrite apposée en ville porte le slogan : « Drouard, vous n'êtes qu'un salopard ». Adressée au sous-préfet, une lettre anonyme ( A.D.M.L., 97 W 179 ), à l'écriture grossièrement contrefaite, dénonce ses opérations financières :

Lettre anonyme, A.D.M.L., 97 W 179
© Archives départementales de Maine-et-Loire

 En cette période instable, beaucoup de gens traficotent. Drouart poursuit ses activités antérieures d'agent d'assurances et de conseiller en affaires ; un homme de paille travaillerait pour lui et monterait des opérations pour le moins douteuses et même véreuses, selon la lettre anonyme. Drouart continue aussi à plaider en qualité d'avocat ; les milieux policiers lui en veulent, car il lui arrive de qualifier de mensongers leurs procès-verbaux. L'essentiel des critiques qui s'élèvent portent sur la vie privée passablement agitée du maire. Divorcé, Drouart s'était remarié avec une factrice de Bressuire ; en même temps, il entretient des relations suivies avec une maîtresse, une couturière de la rue Jean-Jaurès, réputée pour recevoir plusieurs amants. Jusque là, il n'y a guère matière à scandale, car de nombreux notables en font autant sans beaucoup se cacher. Une autre lettre anonyme énumère les nombreuses frasques des dirigeants de la ville, qui ne font qu'imiter l'illustre maréchal. En ces années 1939-1945, « années érotiques », comme on l'a écrit un peu vite, une véritable frénésie sexuelle se serait emparée des Français. Difficile à prouver, mais dans les bas-fonds des rapports policiers, on trouve beaucoup de liaisons irrégulières et d'épouses de prisonniers qui trompent leur ennui avec un amant. Nous n'évoquerions pas ces fredaines, si elles ne s'accompagnaient d'autres reproches. Un premier, qui va faire hurler les féministes, accuse Drouart de ne pas savoir tenir son épouse, qui mènerait une vie libre de son côté, ce que l'opinion ne pardonne pas. En second lieu, sa maîtresse a un grand fils, à qui le maire a accordé un emploi fictif à l'hôpital ; inconnu sur son lieu de travail, le jeune homme est souvent à l'hôtel de ville dans le bureau du maire, ce qui met en fureur les quatre adjoints. Ces derniers déclarent au sous-préfet qu'ils vont démissionner, si Drouart n'abandonne pas immédiatement la place. Ces vives réactions confirment la véracité des accusations précédentes. Une enquête de police conclut aussi que le maire est « très impopulaire à Saumur » ( A.D.M.L., 97 W 26 ).
 Drouart est obligé d'adresser au préfet sa démission de maire et de conseiller municipal le 9 avril 1943, démission acceptée le 30. Il n'est pas abandonné par ses supérieurs : il est nommé directeur des réquisitions allemandes à la préfecture d'Angers, où il part s'installer. Le Petit Courrier n'annonce cette démission « pour convenances personnelles » que le 4 mai, alors que toute la ville en parle.
 [ A la Libération, René Drouart est l'objet d'enquêtes pour faits de collaboration. Le juge d'instruction conclut qu'il a agi sous la «  contrainte » et n'engage pas de poursuites ( A.D.M.L., 181 J 65 ). ]

7) La nomination de Narcisse Clochard ( 9 septembre 1943 )

 La crise se prolonge durant cinq mois ; elle a été très grave, mais on ne dispose que de rares renseignements distillés dans les correspondances du sous-préfet ( 97 W 179 ). Le commandant Agnus, premier adjoint très actif, estime que le fauteuil de maire lui revient de droit. Des oppositions se manifestent, sans expliquer leurs motifs ( je suppose qu'elles sont provoquées par la trop grande proximité d'Agnus avec les troupes d'occupation et par l'admiration qu'il affiche envers la discipline allemande ). Le premier adjoint, « faisant fonction de maire », préside deux conseils sans histoire. Puis, le 15 juillet, c'est le capitaine Clochard, 2 ème adjoint qui le remplace devant 10 présents ; il y a 9 absents, et à leur tête, le commandant Agnus. Aucun doute, deux clans égaux s'affrontent, mais dans ce système sans liberté d'expression, rien n'est expliqué.
 Le sous-préfet Trémeaud va trancher, après avoir beaucoup hésité ; moins hostile à la gauche que Milliat, il aimerait redonner le fauteuil à Jules Baudry ; ce dernier refuse, alors qu'il semble bien rallié au régime, car il vient d'entrer au Conseil départemental, où il remplace Robert Amy sur le canton de Saumur-Sud. Cependant, la charge de maire est de plus en plus lourde, les perspectives peu encourageantes et il est déjà le doyen de l'assemblée.
 Un groupe d'électeurs anonymes du quartier Saint-Pierre écrit au préfet pour lui proposer le docteur Petit. L'industriel Pierre Fillol, qui dirige l'atelier de confection de la rue de la Chouetterie et qui est omniprésent ( trésorier de la Chambre de Commerce, président de la Croix-Rouge, responsable du Parti Social Français ), fait savoir qu'il est tenté, car il est très ambitieux, mais il ajoute qu'en raison de ses nombreuses charges, il demanderait un concours important aux deux premiers adjoints. Il n'est pas encouragé par les notables locaux, car il est jugé proche, sinon adhérent, des organisations locales de l'extrême droite ( A.D.M.L., 97 W 179 ).
 Un autre candidat se propose directement au ministère de l'Intérieur, un retraité ancien directeur départemental des PTT ; lui-même, et surtout son fils, sont membres du M.S.R. et clairement poussés par Souchet, le leader local de la collaboration. Trémeaud s'y oppose fermement le 16 août 1943 ( A.D.M.L., 417 W 17 ).le capitaine Clochard ( collection Gilles Clochard
 Finalement, sur une nouvelle intervention de Jules Baudry, le sous-préfet propose le capitaine Clochard, car cette personnalité sans grand éclat est un homme concensuel et il abat déjà un gros travail à la Mairie. Narcisse Clochard est nommé premier magistrat par arrêté du secrétaire d'Etat à l'Intérieur daté du 9 septembre 1943. Né à Beaulieu-sur-Parthenay le 2 novembre 1883, il est parti à la guerre de 14 comme sous-officier et il en sort lieutenant ; après un stage à l'Ecole de cavalerie en 1920-1921, il y revient en 1928, comme capitaine-trésorier. Retraité en novembre 1936, il occupe ses loisirs en devenant suppléant au juge de paix de Saumur-Sud ( son portrait à droite, collection Gilles Clochard ). Il est rappelé par l'armée de septembre 39 à août 40. Il s'est fait apprécier au sein du Secours National en organisant les jardins familiaux. Le Petit Courrier le juge « administrateur éprouvé, argentier expert et parcimonieux ».
 Il conserve Gaston Agnus comme 1er adjoint ; ce dernier lui fait de grandes déclarations d'amitié, en le tutoyant, au cours de la séance extraordinaire d'installation du 27 septembre. Charles Bonneau est promu deuxième adjoint ; Lebée s'étant éclipsé, deux nouveaux apparaissent : le notaire Daniel Thibault, 3 ème, et le pharmacien Jean Béal, 4 ème.
Signature de Narcisse Clochard Le nouveau maire sait mener sa barque avec circonspection dans une période difficile. Bon pétainiste, il est tout fier d'être reçu à Vichy le 16 octobre, avec un groupe de maires de l'Ouest ; le chef de l'Etat lui a parlé pendant quelques minutes et a évoqué des souvenirs de sa venue à Saumur. A son retour, il déclare : « le Maréchal mérite non seulement toute notre confiance, mais a le droit d'exiger notre entière fidélité ». En même temps, Clochard sait jouer le double jeu, il ne manifeste aucune complaisance envers les troupes occupantes et entretient des contacts avec les milieux résistants ( l'un de ses fils combat dans la France libre ).

 Il serait injuste d'écrire que les municipalités Drouart et Clochard n'ont rien fait. Elles se sont beaucoup démenées pour assurer le ravitaillement, pour aider les sinistrés et les nouveaux réfugiés de 43-44, pour faire face aux réquisitions continuelles des occupants ; elles ont même mené à bien quelques réalisations dans les équipements sportifs, elles ont remodelé par petites étapes la caserne des pompiers de la rue de la Maremaillette ( de grands chantiers sont même en cours à l'époque, sur tous les ponts et sur la route nationale de Saint-Martin-de-la-Place, mais ils ressortissent du budget de l'Etat ).
 Le gros de l'assemblée est tenu à l'écart des décisions, ce qui explique un absentéisme plutôt élevé, se situant en moyenne à quatre conseillers excusés par séance. Plutôt louvoyant, ce conseil municipal ne peut être qualifié de " collaborateur " ; deux de ses membres seulement ont été poursuivis à la Libération, sans être condamnés.


 Narcisse Clochard remet avec amabilité ses pouvoirs à Robert Amy le 30 août 1944, sans pour autant abandonner la politique locale. Les Saumurois l'élisent comme conseiller municipal en mai 1945.

 

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