Le commandant de la place
et les forces de sécurité

 

1) Les structures dirigeantes

 L'administration militaire de la France occupée est dirigée par le Militärbefehlshaber in Frankreich ( MBF ), siégeant à Paris à l'hôtel Majestic. Ce poste est tenu par le général Otto von Stülpnagel d'octobre 1940 à février 1942.
 A un échelon inférieur, Angers est le siège du Militärverwaltungs-Bezirk B ( Südwest ), le district B ( sud-ouest ) du commandement militaire, qui contrôle finalement 17 départements. Du 8 juillet 1940 au 15 juillet 1942, ce district est dirigé par un personnage brutal, le Generalleutnant Karl Ulrich Neumann Neurode, dont nous reparlerons.
 Chaque département est contrôlé par une Feldkommandantur ( FK ) ; celle du Maine-et-Loire porte d'abord le n° 607, puis le n° 595,à partir du 10 septembre 1940. Elle dépend du district B en passant par un échelon intermédiaire, la Feldkommandantur 588 fixée à Tours. C'est pourquoi tous les rapports sur l'ordre public rédigés à Saumur sont envoyés, un exemplaire à la FK d'Angers, un exemplaire à la FK de Tours.
 A l'échelon de base, Saumur est en principe le siège d'une Kreiskommandantur, une kommandantur d'arrondissement, alors que les localités qui ont une importante garnison, sans être chef-lieu d'arrondissement, sont contrôlées par une Ortskommandantur, une kommandantur locale. Voilà pour la règle ; dans la pratique, je note de continuelles hésitations pendant toute la fin de l'année 1940 : les timbres de la kommandantur varient entre Kreis- et Ortskommandantur et mélangent les numéros 595 et 607. Je trouve aussi la référence « Ortskommandantur I/607 ». Cependant, le 19 octobre 1940, l'Oberstleutnant Kloss avait notifié officiellement que l'Ortskommandantur de Saumur devenait une Kreiskommandantur ( A.D.M.L., 98 W 15 ).
 A partir de janvier 1941, la Kommandantur quitte l'hôtel de la Paix ( qui reprend ses fonctions d'hôtellerie pour peu de temps ) et s'installe au Budan et elle porte en permanence le titre de Kreiskommandantur 607.
 Ces Kommandanturen ont mission de contrôler les territoires, d'y maintenir l'ordre, d'assurer l'exploitation des ressources économiques, d'exercer la police et la justice. Mais elles se contentent de diriger et de contrôler, l'essentiel des tâches étant assuré par l'administration française, y compris les basses besognes de police et de maintien de l'ordre ; la Gestapo, c'est-à-dire le S.D. d'Angers, intervient peu pendant les deux premières années de l'Occupation. Les services de la Kreiskommandantur ont un personnel réduit : quelques officiers, quelques bureaucrates, habituellement sous-officiers, quelques interprètes ( cinq pour tout Saumur en mai 1941 ), quelques "secrétaires" françaises, anciennes maîtresses d'officiers de cavalerie, venues proposer leurs bons offices à l'hôtel de la Paix dès le premier jour de l'Occupation. Pas de trace dans la garnison d'auxiliaires féminines, les Helferinnen, appelées « souris grises » par les Français.
 Avec le titre de commandant de la place, vient en tête le major Wahrenburg, qui dans le civil était procureur du Reich et qui est relativement âgé, puisqu'il a fait la guerre 14-18.Signature du major Wahrenburg Voici sa signature près du timbre de l'Ortskommandantur 607. Installé à Saumur dès le 21 juin 1940, il est encore en place au début de 1942, avant de partir vers l'Est. René Marnot ( p. 16-17 ) le décrit comme « gras, ventru et fessu à souhait ». Il ne parle pas un mot de français, il « sourit toujours, sans comprendre, comme un nigaud qu'il est au fond. Il salue bien bas, obséquieusement, en se courbant, mécaniquement. Peut-être pas mauvais bougre mais ridicule comme un Prussien qui se croit vainqueur ».
 Il est assisté par un certain Graf von Korff et par deux adjoints, qui pratiquent le français, tout en le parlant avec un fort accent, les lieutenants Künisch et Geffert. En janvier 1942, Wahrenburg et Künisch, devenu capitaine, sont mutés vers l'Est. ( La Feldkommandantur d'Angers est commandée par le generalmajor Jürgen Baarth, du 20 juin 1942 au 26 août 1943 ). Künisch, au cours de son long séjour à Saumur, a lié des relations amicales avec la municipalité ( peut-être est-il francophile ? ). Le 28 février 1943, il est au loin ; dans une lettre au maire, rédigée dans un français littéraire un peu vieillot, il envoie son meilleur souvenir et espère revenir à Saumur au cours d'une permission plus longue ( A.M.S., 5 H 22 ).

 A côté de cette hiérarchie militaire, simple en apparence, fonctionne une seconde structure plus ambiguë. Au n° 8 de la rue Gambetta, à l'angle de la rue de la Manutention, est installé le docteur Holzapfel, avec le titre de représentant de la Heeresunterkunftsverwaltung ( HUV ), le service du cantonnement de l'armée. Holzapfel est qualifié d'officier d'administration, avec le grade de major ( ne pas confondre avec Karl-Heinz Holzapfel, major dans la 29ème Division d'infanterie, l'un des officiers les plus décorés de la Wehrmacht ). Notre major saumurois s'occupe de l'hébergement des troupes permanentes et des troupes de passage ; on le voit aussi intervenir pour recruter du personnel et pour aménager le Frontstalag 181. Il est en permanence en contact avec le bureau des réquisitions de la mairie et avec l'adjoint Gaston Agnus, chargé de ce secteur.
 Tous les responsables de la ville savent que ce personnage, en apparence de seconde zone, joue un rôle plus important : il est l'agent local du Sicherheitsdienst ( SD ), le service de sécurité, lié à la Gestapo d'Angers et à la SS. Holzapfel est certainement nazi et, sans doute, membre des SS, ce que je n'ai pu établir. Il est en tout cas certain qu'avec l'aide de plusieurs jeunes femmes françaises, qui lui servent d'interprètes et de secrétaires, dont l'une est sa maîtresse, il épie tout ce qui se passe dans la ville, où il est présent tout au long de l'Occupation. Le Comité local de Libération a accusé ce petit groupe d'être à l'origine de nombreuses arrestations, ce qui est fort vraisemblable.

 Dès le début de l'Occupation, deux structures de pouvoir, différentes et parfois rivales, sont donc en place dans la ville. Cette " polycratie ", volontairement conflictuelle, correspond bien à la théorie du chaos développée dès 1942 par Franz Neumann dans " Behemoth ". Hitler met en rivalité permanente son armée et le parti nazi. Dans un premier temps, c'est l'armée qui a le dessus dans la France occupée.

2) Des troupes de sécurité peu nombreuses

 Le commandant d'armes dispose d'Ordnungstruppen qui occupent la ville en permanence. Elles sont formées de soldats réservistes, mobilisés le 20 août 1939 à Marburg an der Lahn ( Hesse ), dans le cadre de l'Infanterie-Ersatz-Bataillon 116, donc des troupes de remplacement d'un certain âge et d'une combativité relative.
 Leur effectif est un secret militaire, mais on peut le reconstituer d'après les locaux qu'ils occupent. Les officiers, les sous-officiers et quelques bureaucrates sont logés individuellement chez l'habitant dans une zone assez resserrée autour de la rue de Bordeaux, de la rue d'Alsace et de la rue Gambetta. En septembre 1941, ils sont au nombre de 60 ( A.D.M.L., 97 W 33 ) et ils réclament pour chacun 60 kg de charbon par mois. Les hommes de troupe sont installés dans deux grandes maisons : l'hôtel de la famille Massiet ( qui part habiter la Barbinière à Vernantes ) au 23 rue Beaurepaire ( immeuble remplacé aujourd'hui par le Crédit agricole ), ainsi qu'un grand immeuble situé au 27 rue de Lorraine. Tout permet d'affirmer que la troupe d'occupation de la ville correspond à une compagnie plus ou moins étoffée de 120 à 200 hommes, au maximum. Robert Paxton avait souligné les faibles effectifs de cette armée de maintien de l'ordre et s'était fait critiquer pour avoir écrit qu'elle était tombée à 40 000 hommes pour toute la France en 1942. Ce nombre est sûrement exact, mais il n'englobe pas tous les soldats présents dans le pays. A Saumur et pour tout l'arrondissement,Défilé de troupes allemandes atteigant le carrefour des rues Beaurepaire et de la Fidélité il y avait en outre les gardes du Frontstalag, nettement plus nombreux, et des éléments en stationnement des troupes d'opérations, soit à certaines périodes près de 2 000 soldats ; après la fermeture du camp en janvier 1942, les effectifs globaux ont pu retomber à moins de 200 hommes à certaines époques. Au début de 1944, ils remontent à des nombres très élevés.
 En permanence, ils défilent en rangs serrés et en colonne par trois, afin de déployer une impression de puissance. La photo ci-contre, prise à l'entrée de la rue Beaurepaire, est un peu floue, car elle était interdite. Les passants semblent indifférents.

3) Le temps de l'amabilité ( juin 1940-janvier 1942 )

 Après une conquête violente, les troupes allemandes se montrent brusquement korrectes et leurs chefs courtois. Le major Wahrenburg, flânant au pied du château, voit une grosse pierre chuter non loin de lui ; une enquête de la police française révèle que des enfants jouant sur la hauteur en sont responsables ; le major admet que l'acte était involontaire et n'exige pas de poursuites. En décembre 1941, au cours de la promenade des internes, une jeune fille du collège frappe d'un coup de coude la sentinelle en faction sur le pont ; elle est identifiée et sera admonestée par la directrice, sans ennuis supplémentaires ( A.D.M.L., 97 W 34 ). Quelques bagarres éclatent entre des jeunes gens et des soldats allemands ; les deux polices s'arrangent pour les arbitrer. Beaucoup de Saumurois traînent en ville après l'heure du couvre-feu, fixée à 23 h 30. La sanction habituelle est de passer toute la nuit au poste de police français et d'y cirer les chaussures. Cependant, des dérapages révélateurs se produisent : le 13 octobre 1940, place Saint-Pierre, une sentinelle allemande tire sans sommations et blesse une jeune fille et son fiancé, alors qu'il est 23 h précises.
 Le lieutenant-colonel Hotz, chef de la Feldkommandantur de Nantes, ayant été abattu le 20 octobre 1941 ( d'où l'exécution de 48 otages ), le sous-préfet Milliat doit se rendre à la Kreiskommandantur pour discuter de la sécurité des membres de l'armée d'occupation ; des policiers français, peu armés, devraient donc protéger les troupes allemandes, ce qui est un comble ! Selon le rapport du sous-préfet ( A.D.M.L., 97 W 33 ), le commandant Wahrenburg « m'a fait connaître qu'il avait grande confiance dans la population de Saumur et qu'il n'y avait pas lieu de prendre des mesures particulières, que nul ne pourrait empêcher un geste criminel, si un mal intentionné désirait le commettre ». Malgré tout, le sous-préfet propose de poster quelques agents au cimetière à l'occasion du 1er novembre - qui remplace les fêtes du 11 -, alors que des soldats allemands et de nombreux français viendront sur leurs tombes.
 Quand la ville est frappée d'une amende à cause des évasions du Frontstalag ( voir dossier suivant ), les commandants locaux regrettent la brutalité de la mesure et minimisent les évasions postérieures.
 
L'amabilité des chefs allemands prend parfois des formes voyantes. Aiguillonné par le gouvernement, le Conseil municipal s'efforce de développer les activités sportives, mais le seul gymnase couvert, la salle Robert-Amy, de la rue Seigneur, a brûlé lors du bombardement de juin 40. La ville aimerait utiliser le manège Margueritte, alors peu utilisé et situé hors de l'enclos du Frontstalag. L'affaire est discutée en haut lieu. C'est finalement le manège Montbrun qui est accordé, ce qui nécessite une rectification de la clôture barbelée du camp. Devenu le Stadium, il est inauguré le dimanche 9 novembre 1941, en présence des notabilités locales et de toute la jeunesse des écoles, en service commandé et après une répétition générale. Des officiers allemands viennent à la cérémonie et se font un plaisir de poser devant le photographe du Petit Courrier ( 10 novembre ).Petit Courrier du 10 novembre 1941 Le cliché est fort mauvais ; on y devine, au centre, le gros major Wahrenburg, entouré sur sa gauche par le maire Drouart et sur sa droite, par le sous-préfet, puis par le capitaine Künisch et le major Kropp, commandant du camp. Quatre discours sont prononcés. Selon l'Ouest-Eclair du 10 novembre, « ces allocutions marquèrent la sympathie de notre municipalité envers les autorités militaires allemandes ». Selon le Petit Courrier du même jour, le major Kropp a appelé à « une collaboration franco-allemande ». Dans son compte rendu ( A.D.M.L., 97 W 33 ), le sous-préfet tient à apporter une nuance : dans son discours, le commandant du camp a souhaité un match de football entre les hommes de son bataillon et les meilleurs joueurs saumurois ; dans sa réponse, le sous-préfet est resté évasif sur ce point et a préconisé une vague union de toutes les jeunesses françaises.
 Le 13 novembre 1941, ce même sous-préfet a la surprise de voir arriver le major Wahrenburg et le capitaine Künisch : ils viennent lui présenter leurs condoléances à l'occasion de la mort du général Hunziger, délégué français à la commission de Wiesbaden, tué dans un accident d'avion. Le major était déjà venu le 25 avril apporter « ses voeux les plus sincères et les plus respectueux » à l'occasion du 85 ème anniversaire du maréchal Pétain.
 Nos officiers locaux n'ont pas trouvé ces démarches tout seuls. Quels que soient leurs sentiments personnels, ils adoptent une attitude aimable sur des ordres supérieurs. Le général Otto von Stülpnagel, ainsi que son son adjoint l'écrivain Ernst Jünger, et l'ambassadeur Otto Abetz ont réellement cherché à se concilier la population française, avec de réels succès dans les milieux snobs de Paris. A Angers, le général Neumann Neurode interroge le préfet Roussillon pour savoir comment procéder et est très surpris par ses réponses. Les résultats sont plus minces à Saumur, où la collaboration active ne trouve qu'une frange très réduite de la population. Chacun sait que cette amabilité est une posture et que de premières arrestations sont opérées en cachette, à la même époque.

4) Le temps de la brutalité ( janvier 1942-fin 1943 )

 En janvier 1942, le commandement local allemand est restructuré ; Wahrenburg et Künisch sont mutés vers l'Est, la Kreiskommandantur de l'hôtel Budan est fermée le 22. Désormais, pour les paperasses et les questions de logement, on devra s'adresser au 8 rue Gambetta. Car c'est le major Holzapfel qui devient le commandant de la place et qui dirige ce qu'on appelle désormais la Standortkommandantur.Autorisation d'une représentation théâtrale par la FK de Tours Pour les Ausweis et les questions de police, il faut s'adresser à un service dépendant de la Feldkommandantur 595, qui est implanté 7 rue de Bordeaux et qui, en novembre 1943, est dirigé par le capitaine Reuter. Les autorisations et les consignes pour les spectacles passent par la FK 588 implantée à Tours, ainsi que l'atteste le timbre ci-contre.
 Le même processus se produit à l'échelle nationale. En avril 1942, Hitler enlève les pouvoirs de police et de justice à l'armée d'occupation et les confie au général SS Karl Oberg. Par une circulaire officielle, le général Karl Heinrich von Stülpnagel, cousin du précédent, annonce cette prise de pouvoir par le SD à partir du 1er juin 1942 ( A.D.M.L., 97 W 16 ). Désormais, le ton brutal remplace les propos aimables ; la police française est tenue de renforcer son aide à la répression.
 A Saumur aussi, finies les attitudes conciliantes, les ordres militaires sont donnés sèchement ; à partir de juin 1942, de nombreux civils sont réquisitionnés pour des gardes nocturnes ; les réquisitions les plus diverses se multiplient ; le docteur Holzapfel, l'homme des SS, dirige la répression à sa guise. Les arrestations se font plus nombreuses en 1942 et deviennent spectaculaires en 1943. En mars de cette dernière année, de grandes manoeuvres d'intimidation sont lancées contre la population saumuroise. Le 16 mars, Mme Vve Malherbe, propriétaire du cinéma "l'Anjou", est arrêtée et transférée à Angers par la police allemande, qui lui reproche d'avoir conseillé à son employé, Demeurant, de ne pas répondre à sa convocation pour le S.T.O. Habituellement, les Allemands laissaient les autorités françaises gérer elles-mêmes les affaires du travail obligatoire... Madame Malherbe est libérée le lendemain. Nouveau rapport du maire au préfet : le 26 mars 1943, une vingtaine d'habitants de Saumur et de sa banlieue, principalement des commerçants, ont été arrêtés par la police allemande ; « on a insinué qu'il avait été reproché à certaines personnes d'être des auditeurs de la T.S.F. anglaise, à certaines autres de se livrer au " marché noir " et enfin, à d'autres d'être affiliées de près ou de loin au Parti communiste » ( A.M.S., 5 H 37 ). Toutes ces personnes sont relâchées après vérification d'identité. Il s'agissait donc de manoeuvres d'intimidation.
 Le 31 mars, Armand Chevalier, patron coiffeur, 7 rue Beaurepaire, est arrêté, puis déporté. Le maire présume qu'il a tenu des propos inconsidérés devant des clients, qui n'ont pas hésité à le dénoncer.
 La méthode des grandes rafles apparaît alors et est désormais pratiquée par la Gestapo d'Angers, associée avec la Feldgendarmerie, qui a été transférée de l'hôtel de la Paix à l'hôtel Louvet-Mayaud. Dans un chapitre ultérieur sur les résistances, nous reviendrons sur la première vague d'arrestations des 17-18 septembre 1943, suivie par un coup de filet, à peu près chaque mois.
 Une véritable politique de terreur est menée par l'armée allemande, qui occupe la ville en force à partir de l'hiver 43-44. Laval commet un contresens total quand il agit en faveur de la collaboration, en espérant obtenir des avantages en retour, alors que les Allemands s'en désintéressent tout à fait. En janvier 1944, l'armée d'occupation reprend le Stadium, qui était l'ancien symbole du rapprochement.