Le Frontstalag 181

 

1) Références principales

- A.D.M.L., 97 W 38, prisonniers, camps ;
- A.M.S., 5 H 12, prisonniers, Frontstalag, 15 Z 61 à 70 ( archives de la Croix-Rouge de Saumur ) ;
- Sylvère Vesnier, Frontstalag 181, 2002, plaquette réalisée pour l'O.N.A.C. ;
- Daniel Houlet et René Marnot,« Le Frontstalag 181 », 30 août 1944... Saumur est libéré, Mairie de Saumur, 1994 ;
- Belkacem Recham, « Les indigènes nord-africains prisonniers de guerre ( 1940-1941 ) », Guerres mondiales et conflits contemporains, 3/2006, n° 223, p. 109-121 ;
- Armelle Mabon, « La singulière captivité des prisonniers de guerre coloniaux durant la Seconde Guerre mondiale », French Colonial History, vol. 7, 2006, p. 181-197 ;
- Armelle Mabon, Prisonniers de Guerre «indigènes». Visages oubliés de la France occupée, La Découverte, 2010.

2) Un grand brassage

 Dans la vaste improvisation qui suit leur victoire, les Allemands ouvrent un grand nombre de camps temporaires, où ils entassent leurs prisonniers. C'est ainsi que les E.A.R. de l'Ecole de cavalerie, capturés au château de Chavigny, campent d'abord en plein air, puis sont transférés au camp de Millet, préparé pour des prisonniers allemands à Continvoir ; ensuite, après une étape par Bourgueil, ils sont ramenés dans leurs locaux d'hébergement de l'Ecole de cavalerie.
 Le terrain du Chardonnet, avec ses écuries, ses manèges et les baraquements américains de 1917, devient ainsi le principal camp de regroupement de la région, sous la première appellation de Kriegsgefangenenlager de Saumur et sous le commandement du lieutenant autrichien Eschig ( certains correspondants envoient même leurs lettres au « camp de concentration de l'Ecole de cavalerie » ). D'après de premières listes ( A.M.S., 15 Z 61 ) dressées par la Croix-Rouge afin d'informer les familles, il arrive des prisonniers de nombreux centres de détention, fin juillet-début août, surtout des camps de Vosves, dans l'Eure-et-Loir, de Souge, dans la Gironde et de la caserne Desjardins d'Angers. Une évaluation très grossière, d'après trois listes bourrées de ratures, permet d'affirmer que le camp du Chardonnet contient alors environ 3 800 prisonniers métropolitains. Ils sont répartis sur 136 groupes, dirigés chacun par un homme de confiance et comptant une cinquantaine de personnes. Le 17 août, ils voient arriver quatre officiers, dix sous-officiers et 68 caporaux et soldats : c'est la garnison de l'île d'Yeu, où les Allemands viennent de débarquer ( A.D.M.L., 97 W 38 ).
 D'autres sont cueillis individuellement. Des soldats rentrés à leur domicile, sans procédure de démobilisation, sont tenus de se présenter à la Kommandantur la plus proche ; certains sont envoyés vers le camp de Saumur. Les hommes de troupe et les sous-officiers forment l'essentiel des effectifs ; on relève cependant une liste de dix officiers classés à part. Un peu à l'écart, s'entassent des soldats coloniaux, dont aucune liste n'est dressée ; certains prisonniers annamitiques, sénégalais et algériens ont passé la période du 1er juillet au 15 septembre 1940 dans les caves Besombes à Moc-Baril.
 Le camp croule sous le nombre de ses occupants, qui a pu dépasser 5 000 à l'automne 1940. En sens contraire, des mouvements de décompression apparaissent. Le 27 août, 372 prisonniers repartent pour une destination non précisée. Des internés, arrêtés à l'époque de l'armistice dans la zone de la ligne de démarcation, peuvent rejoindre la zone non-occupée, entre autres, les « cadets » et quelques autres groupes. Les pères de famille ayant à leur charge au moins quatre enfants mineurs, de même que les frères aînés de quatre frères et soeurs mineurs sont renvoyés dans leurs foyers, ainsi que des maires, des secrétaires de mairie, des enseignants, des policiers, des gendarmes, déclarés indispensables par leur administration, ou bien des malades et des convalescents, réformés par un médecin allemand. Il est évident qu'à cette époque, les vainqueurs ne cherchent pas à garder l'énorme masse de leurs captifs. Dans les papiers de la Croix-Rouge, on aperçoit quelques cas de libération, mais en petit nombre et selon le bon vouloir du commandant. Quand la demande est formulée par un ouvrier ou un manutentionnaire, la réponse portée en marge est toujours « Nein ».

3) Les faveurs aux paysans

 Beaucoup plus fréquents sont les transferts pour des raisons agricoles. Les moissons prennent du retard, faute de bras, et l'armée occupante compte sur le riche terroir français pour se nourrir et permettre des prélèvements pour l'Allemagne. Ses officiers d'administration se permettent même de donner des leçons d'agronomie aux bureaucrates français ! Ils se retrouvent en harmonie avec le régime de Vichy, qui prône le retour à la terre et qui fait des paysans ses enfants chéris.
 Des kommandos agricoles sont organisés au camp de Saumur en juillet-août 40. L'organisation est simple : le maire du village demande la main d'oeuvre, qu'il vient chercher au camp et dont il est déclaré responsable. Ces travailleurs agricoles, au nombre d'au moins dix, devront loger en commun, être rentrés pour le couvre-feu fixé à 21 heures. Ils n'ont pas le droit de fréquenter les cafés et les débits de boisson. « Toute tentative de fuite sera passible du poteau d'exécution ». Ils touchent une rétribution qui s'élève habituellement à 10 F par jour, à peu près le tarif d'une heure de travail ; cette petite somme ne leur est pas versée directement, mais elle est encaissée par les trésoriers du camp, qui passent la relever le dernier jour du mois. Ce système est pratiqué par de nombreux maires de l'arrondissement, celui de Varrains se singularisant en écrivant qu'il ne veut pas de travailleurs noirs. Ces kommandos allègent la charge de la population rurale, ils permettent aux prisonniers de s'aérer, de mieux manger et de se constituer un tout petit pécule. Aucune évasion n'est signalée ( tout le monde croit que la guerre va se terminer bientôt ). Le système est brutalement stoppé en décembre 40 et est relancé sur des bases modestes en février suivant.
 Plus radicale encore est la mise « en congé de captivité » d'agriculteurs libérés pour aller tenir leur propre exploitation ; les demandes affluent par l'intermédiaire de la Croix-Rouge, appuyées par un certificat du maire et reposant sur des arguments variés. Je ne sais quelle suite a été accordée à la coopérative agricole de Saint-Philbert de Grand-Lieu, qui, le 16 juillet, demande un congé pour cinq de ses employés, qui conduisent des machines indispensables pour les moissons.
 Un système intermédiaire est improvisé : les cultivateurs, les boulangers, les bouchers et charcutiers, les ouvriers agricoles et les artisans de village peuvent demander à être transférés dans un camp situé dans leur département, à partir duquel ils pourraient travailler chez eux dans le cadre d'un kommando. Ces demandes de transfert engendrent une abondante paperasserie ( A.M.S., 15 Z 68 ) et sont vite stoppées.
 Cependant, cette première étape de la vie du camp semble plutôt débonnaire. Les familles sont autorisées à venir visiter leur prisonnier ; les marraines peuvent entrer dans le camp.

4) La structuration du Frontstalag 181

Timbre du Frontstalag Le titre de " Frontstalag 181 " apparaît le 16 août 1940 et son premier timbre date du 27 août. Ce type de camp, en principe temporaire, consolide alors ses structures. La discipline y devient plus stricte : un prisonnier employé à l'imprimerie de l'Ecole avait obtenu du lieutenant Eschig un laissez-passer hebdomadaire pour se rendre dans sa famille habitant au n° 19, Grande-Rue ; cette faveur est brusquement révoquée. Plusieurs autres habitants de Saumur et des environs pouvaient ainsi rentrer chez eux.
 Les commandants successifs du camp se montrent désormais intransigeants. Ce sont successivement le lieutenant Blume, le colonel-baron von Gall, le lieutenant-colonel Nau, le lieutenant-colonel Kropp.
 Les troupes qui gardent les prisonniers sont composées de vétérans, qui, en général, ont combattu en 14-18. Ils appartiennent au 64 ème régiment de Landesschützen, qui y envoie trois compagnies du bataillon 582 et trois compagnies du bataillon 678, soit près de 1 000 hommes avec les services annexes. Une énorme paperasserie est gérée dans des locaux particuliers installés au 7 rue de Bordeaux ( le commandement ), au n° 11 de la même rue ( Chambre de Commerce ) et au 9 rue Gambetta. Le médecin-chef a des bureaux 11 rue Colbert. Le camp emploie de nombreux interprètes, souvent originaires de l'est de la France ; parmi eux, on remarque Daniel Pelisson, qui change sans cesse de profession, son épouse, née Amazor, et Marie-Cécile Schmit, née d'un premier mariage de cette dernière ; nous retrouverons ces trois interprètes comme animateurs des partis de la collaboration ( A.D.M.L., 97 W 26 ).
 D'après quelques indices, le camp est divisé en quatre bataillons ; le plus important, le camp primitif, correspond au Chardonnet et à son pourtour d'écuries et de manèges ; il est accessible par deux portes, l'une en face de la rue Saint-Nicolas, l'autre sur l'avenue du Maréchal-Foch, entre le monument aux Morts, alors plus proche de la route, et le manège des Ecuyers. Le grand bâtiment de l'Ecole de cavalerie sert au logement des gardes allemands, mais, comme ils ne l'utilisent pas en entier, une partie des locaux sert à loger des prisonniers français, qui sont un peu des privilégiés et qui bénéficient même du chauffage ( Houlet ) ; la cour d'Iéna et les bâtiments attenants forment une sorte d'enclos particulier, ajouté postérieurement, dans lequel on pénètre par une rampe à partir de la rue d'Alsace ; l'infirmerie-hôpital forme une unité spéciale. L'avenue du Maréchal-Foch, alors seule voie d'accès au pont de Saint-Florent pour les véhicules, n'est même pas complètement fermée ; la circulation y est tolérée pendant la journée, mais deux barrières en interdisent l'accès la nuit. Le camp ne consiste donc pas en un enclos unique entourant tout l'ensemble de l'Ecole.
 Cet enclos est composé d'une double rangée de fils de fer barbelés, haute de quatre mètres et clouée carrément sur les platanes bordant le Chardonnet ; des chevaux de frise sont placés entre les deux rangées. Les ouvertures extérieures des manèges et des écuries sont obstruées de façon plus ou moins étanche ; celles qui sont en face de la rue du Pavillon font souvent office de parloir. Les souvenirs des anciens divergent sur cette enceinte ; certains insistent sur sa légèreté ; d'autres évoquent des miradors impressionnants, hérissés de mitrailleuses... En réalité, il y avait au début un mirador, placé un peu à l'écart, à l'angle de la levée d'enceinte et de l'avenue du Maréchal-Foch ; il a été par la suite remplacé par un autre mirador implanté dans l'axe de la rue Saint-Nicolas, un peu en avant de l'entrée ( d'après les éléments recueillis par René Dutheil ). En tout cas, cette clôture est loin d'être infranchissable, ainsi que nous le verrons.
 Sa réalisation remonte à la période de septembre-début octobre 1940. A cette époque, l'entreprise de menuiserie Baroux livre au camp des poteaux pour un coût de près de 40 000 F ( A.M.S., 5 H 26 ). En décembre, elle effectue d'autres grands travaux pour un montant de 275 541 F ( les comptes ne sont pas plus explicites ). Au mois de septembre, neuf ouvriers serruriers passent au total 226 journées à travailler au camp ; je suppose qu'outre les verrous, ils ont aussi posé les barbelés. La moitié des frais de ces travaux est à la charge du gouvernement français ( A.D.M.L., 97 W 38 ).
 Une zone de sécurité est délimitée autour de cet enclos. Ainsi, le colonel-baron von Gall fait évacuer pour le 18 octobre 40 les quatre cafés situés sur la rue des Ecuries et au départ de l'impasse du Chardonnet ( A.M.S., 1 I 488 ). En arrière, cependant, il autorise l'exploitation des jardins familiaux. Les habitations situées dans la rue de la Maréchalerie et à l'extrémité de la rue d'Alsace sont également sous surveillance ; leurs occupants signent un formulaire leur prescrivant de n'entretenir aucune relation avec les prisonniers ; ils ont failli être expulsés à cause d'une fille vicieuse qui s'exhibait du haut de son balcon.
 En mars 1941, puis en juin et en juillet, l'entreprise Baroux revient dans le Frontstalag pour y effectuer d'importants travaux s'élevant à 479 451 F ; il pourrait s'agir de la pose de châlits superposés, si caractéristiques des camps de l'époque, ou bien de la construction de nouveaux baraquements.
 Les comptabilités des réquisitions du camp révèlent un équipement progressif. Il est sonorisé par le radio-électricien Barrault ; il achète des réfrigérateurs ; il loue un coffre-fort et même un piano, chez Coutard.

5) La spécialisation dans les troupes coloniales

 Pendant six mois, les prisonniers d'origine métropolitaine sont majoritaires dans le camp. A l'automne 1940, la guerre se prolongeant, l'Allemagne hitlérienne opère un vaste transfert des prisonniers blancs vers son territoire, afin de renforcer la main d'oeuvre trop rare pour son économie. A Saumur, ce basculement est relativement tardif. Par surprise, les kommandos agricoles sont supprimés ; le 14 décembre, les maires doivent raccompagner leurs protégés sur le Chardonnet ( D. Houlet ). Les prisonniers en congé agricole sont convoqués à Saumur pour contrôle, en réalité pour être à nouveau enfermés. Voir l'exemple de Raymond Leménager :
http://christian.lemenager.pagesperso-orange.fr/papa.htm
 Un premier départ pour l'Allemagne est organisé le 16 décembre 40. Le 6 janvier suivant, un autre convoi de 1 500 prisonniers français prend le train dans un quartier devenu désert ; la gare a été interdite au public, les magasins fermés et la circulation interrompue. Même scénario le 16 janvier pour un départ de 1 200 hommes. Le 7 mars, environ 1 000 prisonniers sont conduits à la gare, mais cette fois en direction de Rennes. Dans tous les convois, les transférés sont entassés par groupes de 40 dans des wagons de marchandises ; de la paille a été étendue par des hommes de corvée ; un grand seau sert de tinette ; une dizaine de boules de pain et quelques boîtes de conserves sont distribués ; à peine de quoi tenir pour un trajet long et très éprouvant.
 En sens contraire, à mesure que sont fermés beaucoup de Frontstalags improvisés lors de l'armistice, 22 d'entre eux sont renforcés et sont spécialisés dans la détention de prisonniers coloniaux, dont l'Allemagne ne veut à aucun prix sur son sol. Le Frontstalag 181 contenait déjà un groupe de « prisonniers indigènes », sur lesquels nous avons des renseignements statistiques divergents. Le 23 octobre 40, est arrivé un contingent d'environ 1 750 prisonniers, surtout des sénégalais, selon un rapport du commissaire de police. Le 28 février 1941, débarque à la gare un énorme convoi de 2 500 à 3 000 prisonniers, en majorité indochinois, avec quelques centaines de français et d'arabes ; ils viennent de Dortmund. Les effectifs du camp dépassent à nouveau le total de 4 000. Une statistique du 2 avril 1941 dénombre 238 français et 3 992 indigènes, dont 1 400 appartiennent à des Arbeitskommandos ( Belkacem Recham ). Le camp a donc conservé un petit nombre de métropolitains, surtout des officiers et des sous-officiers sans doute indispensables pour certains services, mais il est désormais spécialisé dans les troupes indigènes, sur le modèle des autres Frontstalags encore ouverts en France. Nous reviendrons plus loin sur les kommandos de travail.

6) Un zoo humain

 L'idéologie nazie était fondée sur une hiérarchie des races, au bas de laquelle étaient placés les tsiganes, les asiatiques et les noirs ( les juifs étant placés au-dessus, mais jugés plus dangereux pour les aryens ). Cette classification dépasse largement le cercle de quelques théoriciens fumeux. Ainsi que l'a montré Jean-Yves Le Naour, la population allemande partageait une profonde hostilité envers la « force noire », envers sa participation aux combats de 14-18 et ensuite son envoi dans la zone d'occupation de la Rhénanie. Hitler décrivait la France comme un pays métissé devenant négroïde ( das vernegerte Frankreich ). De jeunes soldats allemands, armés de leurs appareils de photo, semblent obsédés par la présence de troupes noires dans l'armée française. Avec un racisme naïf, ils viennent visiter le camp, comme on se rend au zoo.
 Devant un manège, l'un d'eux pose complaisamment aux côtés d'un africain, auquel il a offert une cigarette, mais qui ne semble guère rassuré ( les cas d'exécutions sommaires ne sont pas rares ). Pris également à Saumur, cet autre cliché d'un tirailleur, à droite, est daté de juillet 1940.

Photo prise par un soldat venu à Saumur, sans doute dans le Frontstalag   Inscrit au dos : « Im Gefangenenlager Saümür, Juli 1940 »

 

 Un soldat allemand cantonné à Chinon ou à la Grande Vignolle vient visiter le camp en touriste, le 17 août 40 ; il y mitraille avec ardeur et un certain talent. Devant les écuries de la Moskowa, des spahis préparent leurs chevaux pour une course effrénée sur la cendrée du Chardonnet.

17 août 1940    « Aufgenommen am 17 Aügüst 1940 im Gefangenenlager Saümür »

 La photo de droite présente l'intérêt de figurer les baraquements américains, qui doivent loger beaucoup de monde.

Devant les écuries de la Moskowa  17 août 1940

Dans une ambiance décontractée, les soldats des deux pays se lancent dans une partie de boules, devant le clocher de Saint-Nicolas, et posent complaisamment devant l'objectif :

 

 

 

 Les prisonniers noirs excitent davantage la curiosité de notre touriste botté. Il en prend un groupe, près du terrain de sport, du côté de l'infirmerie.

Près du terrain de sport 

 

 

 Des tirailleurs se prêtent au jeu et se lancent, pieds nus, dans une danse frénétique, qui confirme leur sauvagerie primitive aux yeux des visiteurs. Les actualités allemandes avaient présenté une scène comparable :

Danse africaine   Danse africaine 2  Danse africaine 3

Au dos, « Kav. Schule. Saümür »

 

 La scène suivante provient d'une autre série non datée. Elle semble représenter une corvée, devant du matériel militaire détruit.

 

 Malgré le racisme explicite de ces reportages, il faut bien ajouter que l'ambiance est bon enfant. Le temps est beau en cet été 40 et le camp n'est pas encore débordé.

 

7) La faim

 Au contraire, sur le plan alimentaire, la situation est loin d'être acceptable. Dès juin 1940, on peut observer que l'armée allemande ne se préoccupe nullement de nourrir ses prisonniers. Permanent durant toute la guerre, ce fait est à la base du drame des camps de concentration. Le 23 octobre 1940, quand 1 750 prisonniers environ sont transférés de la gare au Chardonnet, la population saumuroise commence à leur distribuer du pain. Des bousculades se produisent ; les sentinelles tirent des coups de feu en l'air. Quand le convoi passe par la rue Nationale, la devanture d'un marchand de légumes est pillée, des prisonniers mangent aussitôt les légumes crus ( rapport du commissaire de police, A.D.M.L.,97 W 38 ). Toute la ville sait déjà qu'on souffre de la faim dans le camp. Le Conseil municipal du 12 juillet 1940 a voté un crédit de 100 000 F pour l'alimentation des prisonniers ; cette somme, que l'Etat doit en principe lui rembourser, a pu leur sauver la vie. En refusant toute dépense importante, les Allemands obligent le gouvernement de Vichy à prendre en charge la nourriture des captifs détenus sur le sol national. En théorie, ils devaient fournir une nourriture équivalant à celle des troupes de dépôt. Dans la réalité, chacun fuit ses responsabilités ; le préfet Roussillon, le 11 octobre 1940, considère qu'il ne doit fournir que des compléments d'alimentation. Les sommes allouées sont-elles suffisantes ou bien sont-elles détournées par les gestionnaires allemands ? Dans les fournitures faites au camp ( A.M.S., 5 H 26 ), apparaissent de fortes livraisons de fromages par la Laiterie de la Vallée de la Loire, pour un montant de plus de 24 000 F, mais rien d'autre.
 Chaque partie compte sur la bienfaisance. La Croix-Rouge de Saumur met en place un service de ravitaillement du Frontstalag 181. Sous la direction de l'abbé Deveau, professeur à Saint-Louis et aumônier du camp, une équipe de 25 dames se démène pour rassembler des provisions, arracher des aides ministérielles et apporter des casse-croûte au beurre et au fromage, ainsi que des vêtements ( A.M.S., 15 Z 65 ). Elle offre aussi 13 moutons pour le Ramadan de 1940. " L'Association d'aide aux militaires et anciens militaires français et indigènes ", fondée en 1935 par le maréchal Franchet d'Espèrey, également appelée " les Amitiés africaines ", aide également à Saumur les prisonniers indigènes.
 Tout le département finit par s'émouvoir : le maire des Ponts-de-Cé lance un appel pour offrir un copieux repas de Noël aux internés de Saumur ; beaucoup de communes le suivent. Le Petit Courrier du 1er janvier 1941 décrit le menu en ces termes : « hors d'oeuvre ; charcuterie ; poulet rôti ( un pour quatre hommes ) ; petits pois ou haricots verts ; fromage ; pommes ; gâteaux secs ; brioches ; tabac ou cigarettes. Une bouteille de vin pour quatre... D'autre part, les indigènes internés ont eu la possibilité de faire le Méchoui, grâce aux 28 moutons qui ont été amenés vivants au camp ».

 La collecte a dépassé les besoins ; le sous-préfet utilise le reliquat pour confectionner des colis à l'intention des prisonniers déjà rendus en Allemagne. Il obtient aussi l'autorisation de visiter le camp et il affirme avoir constaté que les prisonniers sont en bonne santé. Le commandant allemand lui garantit que les Français ont le même régime alimentaire que ses soldats. Daniel Houlet confirme partiellement ses dires : « La nourriture s'est améliorée en quantité, mais non en qualité. Un fournisseur peu scrupuleux a vendu aux Allemands des pommes de terre qui avaient séjourné dans des sacs de naphtaline. Cette nourriture nous soulevait le coeur et nous préférions les rutabagas ». Dans la réalité, chacun se débrouille ; ceux qui partent en kommando sont mieux alimentés et peuvent s'approvisionner à l'extérieur. Une cantine payante est ouverte dans le camp et ceux qui disposent d'argent ou qui travaillent peuvent y acheter des compléments de nourriture. Les colis envoyés par les familles améliorent l'ordinaire, mais ils sont souvent pillés, et les indigènes ne reçoivent rien de leurs parents ; ceux dont la famille réside en zone non-occupée attendent longtemps l'arrivée des premiers envois. Madame Noguès, épouse du Résident général au Maroc, au nom de la " Fraternité de guerre ", envoie des colis réservés aux prisonniers marocains, ce qui mécontente les Algériens et les Tunisiens ( A. Mabon, p. 71 ).

8) La vie dans le camp

 Photo du 16 ème groupe par Edmond Lacoste le 1er janvier 1941

 Photo du 16 ème groupe prise par E. Lacoste, le 1 er janvier 1941. Ces prisonniers, pas très jeunes et plutôt dépenaillés, n'ont pas l'air famélique, mais ils dégagent une pesante impression de tristesse. Peut-être savent-ils qu'ils vont bientôt partir pour l'Allemagne ?A.M.S., 15 Z 66
 Beaucoup de captifs sombrent dans la mélancolie. En juillet-août 40, certains sont toujours sans nouvelles de leur famille et semblent désemparés. Ils écrivent des lettres naïves aux dames de la Croix-Rouge ( A.M.S., 15 Z 66 ) pour demander le soutien d'une marraine, bien plus pour l'aide morale que pour l'aide matérielle. Un cahier de septembre 40 ( A.M.S., 15 Z 70 ) répartit les filleuls entre de très nombreuses dames et jeunes filles de Saumur et des environs.

Lettre envoyée de Saumur à un prisonnier en Autriche

 Ainsi, le 31 janvier 1941, une petite saumuroise écrit le passage ci-dessus dans une lettre adressée à son père, un capitaine détenu en Autriche.

 

 

 Les interdictions sur les communications avec l'extérieur ne sont pas strictement appliquées. Le courrier est censuré ; la direction du camp appose alors le cachet « examiné » sur les lettres passées par ses mains ( à droite ). En réalité, comme dans tous les internats, beaucoup de courrier transite par les amis Cachet de la censure du Frontstalag 181qui sont autorisés à sortir et, en ville, des personnes acceptent de servir de boîte aux lettres. Cela donne au moins le sentiment de rouler les gardiens, même si le courrier ne contient rien d'indiscret.
 Dans le camp, une fois opérés les appels et les corvées, les loisirs sont abondants. On joue aux boules et au ballon. Dans cette période tragique, la piété connaît un renouveau. Une chapelle est aménagée dans le camp ; l'aumônier, l'abbé Pierre Deveau, y célèbre des offices, accompagnés par un harmonium prêté par un antiquaire de la ville.
 La vie sociale dans le Frontstalag ne semble pas très intense, à cause des déménagements continuels. L'existence d'un journal est évoquée. Une pièce du grand bâtiment de l'Ecole est aménagée en salle des Fêtes. Le 31 décembre 1940, s'y déroule une cérémonie de remise de cadeaux.
Photo de la représentation de janvier provenant de D. Houlet

 

 En janvier suivant, y est montée une séance récréative comportant une comédie en un acte, des sketches et des chansons, en présence d'un abondant public, y compris des Allemands francophones.

 

 

 Des photos prises par Blanchaud attestent de la réédition de séances de variétés, cette fois en plein air, le 11 mai 1941. La troupe improvisée regroupe des métropolitains et des coloniaux, en présence de gardiens. Les comédiens adorent se travestir en femmes, assez élégamment d'ailleurs :

« 11 mai 1941, Martial, Renard, Agutan »  « 11 mai 1941, Chaley, Fanteau, Victoire »

 

« 1er juin 1941, Marty, Espin, Rusika »

 

 La dernière photo, avec un soldat allemand en prime, correspond à une autre séance, tenue le 1er juin.

 

 Ces réjouissances bien réelles ne doivent pas masquer un autre aspect beaucoup plus sombre du camp. L'état sanitaire n'est pas bon. L'hiver 40-41 est si froid que la Loire est prise par les glaces. Dans les locaux, en général non chauffés, les cas de tuberculose se multiplient, surtout sur les prisonniers nord-africains. Trente décès des suites de cette maladie sont enregistrés au camp de Saumur au cours de l'hiver ( B. Recham ). Des cas de typhoïde sont également signalés.


 Bon au début, l'équipement hospitalier est progressivement réduit. Le collège de Jeunes Filles reçoit les malades du camp ; il est même porté à 200 lits, quand l'hôpital installé dans l'école du quai Mayaud est fermé ; il dispose d'un médecin à plein temps, le docteur Baumier, un praticien de Saumur, prisonnier libre sur parole. Voici la cour orientale du collège, où des malades déambulent :

Cour du collège de Jeunes Filles, devenu hôpital du Frontstalag, automne 1940

 A partir de décembre 1940, cet établissement est fermé. Désormais, seule l'infirmerie-hôpital dessert le Frontstalag ; elle est dirigée par un médecin-major allemand. Trois religieuses françaises s'y enferment comme gardes-malades.
 Un renfort extérieur est apporté par la Croix-Rouge ; le docteur Petit, en compagnie de deux infirmières, vient y faire des consultations quotidiennes. Le personnel semble donc abondant, ce qui n'aboutit pas pour autant à de bons résultats.

9) Le travail

  Les prisonniers font à peu près tout dans le camp : la cuisine, les pluches, l'entretien, la coupe du bois. Des privilégiés assurent le secrétariat et la comptabilité, ce qui leur permet de sortir tous les jours pour se rendre dans les bureaux installés 7 et 11 rue de Bordeaux et 9 rue Gambetta. L'imprimerie de l'Ecole continue à fonctionner ( bien que le camp commande des travaux chez Roland ). Les installations automobiles autour du garage Roimarmier sont toujours utilisées, l'armée allemande vient y faire entretenir et réparer ses véhicules, ce qui a pu éviter à des spécialistes d'être transplantés en Allemagne. Une équipe de 20 prisonniers assure les fonctions de pompiers et viennent tous les jours au poste de la rue Fardeau ; deux hommes et un adjudant, tous tunisiens, en profitent pour s'évader, avec l'aide des pompiers de Saumur ( A.M.S., 4 H 2 ).
 Nous avons déjà évoqué les permissions agricoles, très nombreuses à l'été 40 et reconduites en nombre réduit en février 1941 ( désormais, les kommandos peuvent se composer de cinq hommes au minimum, mais ils ne doivent pas être fractionnés ). En ce qui regarde la ville de Saumur, la Délégation spéciale fait savoir qu'il n'y a pas de terres en jachère sur la commune et qu'elle n'a pas besoin de kommando. Cependant, quelques artisans obtiennent du camp la main d'oeuvre qui leur fait défaut. Une sentinelle accompagne le prisonnier le matin et vient le rechercher le soir.
 A côté de ces petites activités fragmentées, un grand chantier occupe l'essentiel des 1 400 captifs affectés à l'Arbeitskommando. La route nationale n° 152 est rectifiée entre la gare et l'entrée de Saint-Martin-de-la-Place, par un nouveau remblai longeant la voie ferrée. Des entreprises françaises encadrent les travaux, qui consistent surtout à accumuler du sable pris dans des fouilles le long de la Loire. Le chantier débute le 25 avril 1941, après la baisse des eaux. Chaque jour, une longue colonne part à 7 h 15 et revient à 17 h 15, encadrée par des sentinelles allemandes. La police française est mise à contribution, afin d'éviter les incidents ; deux agents cyclistes accompagnent le convoi ; deux agents en poste fixe sont placés sur la place de la Bilange et au carrefour de la Gare ( A.D.M.L., 97 W 24 ). A partir du mois de mai, le retour est plus compliqué, car les prisonniers sont répartis sur deux groupes, l'un qui travaille près de la gare, l'autre qui prend un train pour aller auprès de Saint-Martin et qui revient plus tard par le même moyen de transport ( A.D.M.L., 98 W 8 ). Le chantier occupe toute l'année 1941 ; il s'arrête dans la dernière semaine de novembre, sans doute en raison de la crue. Il est poursuivi l'année suivante avec d'autres travailleurs.

10) Les libérations

 Nous avons vu la remise en liberté de soldats capturés à l'époque de l'armistice. Encore le 9 septembre, un groupe de soldats arrêté le 23 juin, après avoir caché ses armes, demande à rejoindre la zone libre ( A.M.S., 15 Z 69 ).
 De nombreuses libérations sont décidées par le médecin-major du camp : tous les prisonniers atteints de maladie chronique ou incapables de travailler sont renvoyés vers la zone libre, et mis ainsi à la charge du gouvernement de Vichy. En l'affaire, la pingrerie des occupants atteint un niveau exceptionnel : ils sortent de l'infirmerie sans aucun vêtement ; c'est la Croix-Rouge qui doit les habiller avant de les faire monter dans une ambulance. Les Allemands redoutent par dessus tout la tuberculose et les maladies tropicales, et ils se débarrassent bien vite des cas suspects. Selon une soeur de Jeanne-Delanoue, des flacons contaminés ont été envoyés sous des noms d'emprunt, ce qui a permis de libérer des prisonniers bien portants ( Michelle Audouin-Le Marrec, Le Maine-et-Loire dans la guerre 1939-1945, Horvath, 1987, p. 43 ).
 Un autre convoi suscite des interrogations : un groupe d'Algériens est dirigé vers Marseille, port d'embarquement vers l'Afrique du Nord. Ces élargissements peuvent correspondre à une tentative de déstabilisation politique.

11) Les évasions

 Pendant tout l'été 40, les prisonniers envoyés en permission agricole ou travaillant en ville avaient de réelles facilités pour disparaître. Aucun cas de fuite n'est signalé. Sans doute ces captifs sont-ils convaincus que la fin de la guerre est proche, que l'Angleterre ne va tenir que durant quelques semaines, ou bien redoutent-ils des représailles contre les maires ou leur famille. Les conditions psychologiques changent avec l'automne, devant la perspective d'une guerre longue et les premiers transferts vers l'Allemagne.
 Les conditions de détention deviennent aussi plus brutales. Les sentinelles allemandes, souvent débonnaires jusqu'alors, ont des réactions violentes. Le 9 novembre, Joseph Fortin, un prisonnier travaillant au garage, est surpris alors qu'habillé en civil, il tente de franchir l'enclos ; il est tué sur le champ. D'après un rapport du commissaire de police, le 24 décembre, trois prisonniers métropolitains en civil parviennent à s'évader ; ils demandent asile à René Bossé, manoeuvre, 2 place Kléber, qui scie du bois dans sa cour. Une patrouille de gardiens les poursuit ; quand elle pénètre dans la maison, ils se cachent sous un lit. Un militaire allemand tire et tue Joseph Collado, originaire des environs d'Oran ( A.D.M.L., 97 W 38 ). René Bossé est arrêté et condamné à six mois de prison. D'autres exécutions sommaires sont évoquées.
 Jusqu'alors, ces cas dramatiques sont rares et résultent de tentatives isolées. Le camp de Saumur n'atteint pas les 50 évasions par mois qu'on enregistre au Frontstalag de Laval. Au contraire, à partir du 28 décembre et surtout en janvier et février 1941, une exceptionnelle flambée d'évasions se produit à Saumur, touchant surtout des prisonniers noirs. Le sous-préfet Milliat résume les faits dans un rapport au préfet du 23 février 1941 ( A.D.M.L., 97 W 38 ) ; le colonel-baron von Gall, commandant du Frontstalag, se plaint du nombre élevé des fuites ; « il n'était pas possible qu'il n'existe pas une véritable organisation d'évasion ; il y a deux ou trois jours, 38 indigènes se sont évadés et n'ont pas été repris. Il semble impossible que des hommes de couleur, vêtus d'effets militaires, aient pu, sans aide extérieure arriver à quitter Saumur et les environs sans avoir été rejoints. Ceci n'est qu'un exemple entre cent ».
 Le colonel Kloss, commandant de la FeldKommandantur d'Angers, se fait plus menaçant dans une grande affiche bilingue du 7 mars 1941 ( A.D.M.L., 7 Fi 349 ) : « Plus de 100 prisonniers de guerre indigènes [ « farbige Gefangene », dans le texte original ] se sont évadés du camp de prisonniers de guerre ( Stalag ) à Saumur ».

12) Le premier réseau saumurois

 Aujourd'hui, on connaît mieux cette filière d'évasions. Les infirmières bénévoles de la Croix-Rouge, notamment Madame Jeanne Fort, épouse d'un officier retraité de l'armée d'Afrique, et l'étudiante Monique Simon prennent des contacts dans le camp et repartent parfois avec un passager clandestin à bord ou sous le plancher de leur camionnette. Le sous-préfet Milliat, parfaitement informé de ce manquement aux règles de neutralité de la Croix-Rouge, s'en ouvre au préfet dès le 5 février 1941 : « j'ai dû réunir dans mon cabinet, il y a deux mois environ, l'Etat-major de la Croix-Rouge et lui donner un solennel et grave avertissement ( car les autorités allemandes m'avaient laissé entendre qu'elles se doutaient de l'activité illégale de cette oeuvre de bienfaisance ) »  ( A.D.M.L., 97 W 114 ). Soeur Agnès ( Marie-Angèle Besgnard ), professeur au Bon Pasteur de Saint-Hilaire-Saint-Florent, cache également des fugitifs dans le linge sale qu'elle vient collecter avec sa carriole à cheval. Les gardiens du camp ignorent que l'égout de la Maremaillette passe sous le Chardonnet avant de rejoindre le Thouet ; des groupes d'évadés passent par là, parfois avec peine, car le canal présente des goulets d'étranglement, au point qu'un énorme Africain doit se déshabiller pour passer. Une fois sortis du camp, les évadés sont cachés dans des maisons, en particulier, chez les Combe, rue des Basses-Perrières, ou dans l'entreprise dirigée par Madelin, Lille-Bonnières et Colombes, rue du Pressoir. Des dames s'occupent de leur fournir des vêtements civils, en particulier, Marie-Thérèse Grelu, comptable, 7 place Dupetit-Thouars et soeur Thérèse de Saint-Augustin, du dispensaire de l'hôpital. Le photographe Jean Decker s'occupe de la confection de fausses cartes d'identité. Il faut déplacer souvent les clandestins, car les Allemands fouillent les maisons ; la police française, censée les traquer aussi, leur laisse le temps de déguerpir avant de les dénoncer. Les liaisons sont assurées par le procureur Louis Ancelin, le courtier Daniel Lacote, le représentant Gérard Durand et le journaliste René Marnot. Le plus délicat est de conduire les évadés vers la zone libre, habituellement cachés sous une bâche dans une camionnette, souvent conduite par le garagiste-chauffeur de taxi Ollier ou par Edouard Prudhommeau, le capitaine des pompiers. Le franchissement de la ligne de démarcation se fait dans la zone de Sainte-Maure de Touraine, Bléré, Cormery et Loches. Les passeurs habituels accordent souvent la gratuité aux prisonniers évadés, qui sont ensuite accueillis dans une caserne de Châteauroux. Deux Allemands, antinazis et quelque peu énigmatiques, auraient aidé l'organisation, le capitaine Willi Braütigam et le soldat de 1ère classe von Reichenbach.
 Beaucoup de Saumurois ont participé à ces évasions ; R. Marnot cite 38 noms, ce qui représente un authentique réseau, 24 hommes et 14 femmes, le fort pourcentage de ces dernières constitue une originalité par rapport aux autres réseaux connus à Saumur. Il est aussi remarquable de noter que les prêtres et les religieuses sont présents en nombre, à une époque où l'évêque d'Angers, Monseigneur Costes, ordonnait une obéissance inconditionnelle à l'égard des occupants. Des mots d'ordre contraires ont donc circulé dans les milieux catholiques.
 Une filière de cette transmission est parfaitement attestée : le groupe de Saumur avait des liens avec le réseau du Musée de l'Homme, animé en particulier par Germaine Tillion et par le colonel Paul Hauet, un ancien officier qui avait constitué " l'Union nationale des combattants coloniaux " et qui avait mis au point des filières d'évasion avec l'assistance fréquente d'ordres religieux. L'action du réseau du Musée de l'Homme à Saumur est signalée par Julien Blanc dans sa thèse récente " Au commencement de la Résistance. Du côté du Musée de l'Homme, 1940-1941 ", Seuil, 2010 ; ce dernier parle aussi du rôle joué à Saumur par Léo Leymarie, agent spécialisé dans le convoyage et la passage de la ligne de démarcation. Madame Fort, alors conseillère municipale de Bagneux, s'est réclamée de cette appartenance ( qui lui a valu un grade de lieutenant ), dans l'enquête historique de 1961 ( A.D.M.L., 181 J 18 ).
 Sur le plan politique, ce réseau est très divers ; des éléments de gauche sont présents, mais le recrutement s'opère surtout dans les milieux classés à droite et même dans l'extrême droite, qui avait des organisations structurées à la veille de la guerre.
 Sur cette période de deux mois, les évasions sont nombreuses. Les évaluations formulées vont de plus de 100 ( colonel Kloss ), à 1 500 ( René Marnot ), à plus de 2 000 selon divers articles de presse de 1945. Quelques centaines probablement.
 Cette action est menée avec efficacité, dans la bonne humeur et le plaisir communicatif de rouler les " frisés ". Mais, comme nous le redirons souvent, sans grand souci de discrétion et sans aucun cloisonnement. Beaucoup trop de personnes connaissent les membres de l'organisation ou, tout au moins, ont des soupçons. La police saumuroise est parfaitement au courant, alors que tous ses membres ne jouent pas le double jeu. Le sous-préfet en sait manifestement beaucoup. Après les menaces du commandant du camp, il a réuni dans son cabinet « les membres de la Délégation spéciale de Saumur, le Capitaine de Gendarmerie, le Commissaire de Police, le curé-archiprêtre et le pasteur de l'église réformée.
 Je les ai mis au courant des intentions du Colonel et ils ont été entièrement d'accord avec moi pour, chacun en ce qui les concerne, faire une demande pressante auprès de certaines personnes qui se seraient vantées à plusieurs reprises de contribuer aux évasions, j'ai nommé les composants de ce groupe de la Croix-Rouge qui m'a été d'ailleurs désigné par l'autorité allemande.
 A ce propos, le Colonel allemand avait fait ajouter par son interprète : « il y a longtemps qu'il serait arrivé malheur à Maître Anis, Président de la Croix-Rouge, si nous n'estimions pas inopportun d'en faire un " martyr " » ( A.D.M.L., 97 W 38, ce rapport au préfet du 23 février 1941 est fort révélateur ). Pour l'instant, les autorités allemandes locales préfèrent poursuivre leur politique de conciliation et jugent plus habile une sanction collective. Mais des noms sont répertoriés. Mesdames Fort, Grelu et Simon, qui étaient les chevilles ouvrières de ce groupe et qui ne sont pas connues pour d'autres activités résistantes, sont arrêtées toutes le même jour, le 10 décembre 1942, puis déportées ( Marie-Thérèse Grelu ne reviendra pas des camps ). Il a été écrit qu'un évadé, repris après l'invasion de la zone libre, les aurait dénoncées ; dans une fiche très précise, la police française accuse plutôt une autre personne de l'entourage de Madame Grelu. En tout cas, les renseignements accumulés en mars 1941 suffisaient. Les arrestations ont été une affaire de conjoncture. Maître Anis, très âgé, a été épargné. L'abbé Pierre Deveau, est recherché par la Feldgendarmerie, qui se présente à Saint-Louis, où le supérieur affirme ignorer ce qu'il devient ; il est desservant de Botz-en-Mauges, où il est arrêté le 9 janvier 1943, puis assez vite libéré ( A.D.M.L., 303 W 291 ).

13) L'amende

  Pour l'instant le décret " Nacht und Nebel " n'est pas encore en vigueur et les Allemands préfèrent les méthodes collectives de répression, qui atteignent toute la population et qui la divisent. Le général Neumann Neurode, commandant du district B de la zone d'occupation, se montre plus brutal que ses subordonnés et il décide le 3 mars de frapper d'une amende de 500 000 F la commune de Saumur et de 100 000 F la commune de Saint-Hilaire-Saint-Florent ( des soupçons pèsent donc sur la communauté du Bon-Pasteur ). Sèchement et sans donner de traduction, le major Wahrenburg envoie au maire la copie jointe de l'ordre, il précise que le montant doit être déposé à la caisse de la Feldkommandantur d'Angers au plus tard le 12 mars et qu'un avis de réception de cette lettre doit lui être envoyé ( A.M.S., 5 H 22 ).

Notification de l'amende, A.M.S.,  5 H 22

 Le maire René Drouart, nommé depuis huit jours, et la Délégation spéciale, encore en place, annoncent la mesure par une grande affiche ( A.M.S., 5 H 22 ) :

Appel du maire annonçant l'amende, A.M.S., 5 H 22

 Ils ajoutent cependant que ces sommes sont une caution : « on peut espérer les récupérer s'il ne se présente plus aucune évasion ». La ville ne peut prendre sur son budget une somme aussi importante. Réunie en séance extraordinaire le 10 mars, la Délégation spéciale « décide de lancer un appel auprès de la population saumuroise afin que ces faits regrettables ne se reproduisent plus ». L'agence saumuroise de la B.N.C.I. avance la somme. Tous les foyers saumurois sont mis à contribution en fonction de leur loyer matriciel ; cinq régisseurs, payés 30 F par jour, passent dans les maisons percevoir la somme calculée. Les frais de recouvrement se montent à 5 896,10 F.
 En cette affaire, les autorités allemandes ne manquent pas d'habileté : elles divisent ainsi la population saumuroise en brandissant sur elle une épée de Damoclès. Les fugues vont-elles cesser ? Le sous-préfet écrit au maire le 22 mars que le colonel-baron von Gall vient de l'avertir que deux nouvelles évasions se sont produites, mais qu'il n'en fait pas état, car il n'a pas la preuve que la population a aidé ces fuites ( le chef du camp est nettement partisan de la conciliation ). Nouvelle alerte le 14 avril : plusieurs prisonniers se sont échappés en passant sous les fils de fer barbelés de la rue de la Maréchalerie et se sont dirigés vers la rue du Pavillon. Cette fois, la caution est menacée, à moins que la police et la gendarmerie françaises ne fassent des recherches actives ; le sous-préfet ajoute : « J'ai assuré l'officier allemand que je ferai personnellement toute diligence pour essayer de faire retrouver ces évadés, mais que mon honneur de Français m'interdisait de livrer ces malheureux s'ils venaient à être découvert [sic] » ( A.D.M.L., 97 W 38 ). Malgré cette fière réponse, le sous-préfet et les Saumurois doivent s'incliner devant la force. Les évasions cessent à peu près complètement.
 Le 13 août, le commandant de la Kreiskommandantur 607 annonce que l'amende est levée. Le maire Drouart, par voie d'affiche et de communiqué de presse, annonce la nouvelle en termes obséquieux : « Il ne peut douter que la population ne sache apprécier comme il convient ce geste bienveillant des Autorités d'Occupation, qui ont bien voulu prendre en considération la bonne tenue de tous ». Sauf demande spéciale, les sommes prélevées ne seront pas remboursées, mais déduites des impôts de l'année suivante.
 En sens contraire, le camp a même récupéré quelques hôtes imprévus. En effet, dans son avertissement bilingue du 7 mars 1941, le colonel Kloss avait ordonné : « Tous les indigènes séjournant dans le département et tous ceux qui à l'avenir y arriveront doivent se présenter sans retard à la Kreiskommandantur la plus proche... Ils recevront alors une « légitimation respective » ( un Ausweis ), qu'ils doivent toujours porter sur eux ». Des rafles systématiques sont aussitôt pratiquées en ville. Le 13 mars, le sous-préfet écrit au commandant du camp que neuf indigènes, résidant en France parfois depuis 1914, sont enfermés au Frontstalag, alors qu'ils sont des civils et non des prisonniers de guerre évadés...
 Par la suite, les archives ne parlent plus guère d'évasions. Seulement un rapport du 14 novembre 1941 signale que lorsque des détenus indigènes ont été conduits à l'hôpital pour passer la radio, deux se sont enfuis et n'ont pas été retrouvés, malgré la fouille de la rue Pascal par des patrouilles allemandes et françaises.

14) La fermeture du Frontstalag

 Pour des motifs variés, les effectifs du camp de Saumur sont en baisse et tombent aux alentours de 1 000 à la fin de 1941. Le 24 janvier 1942, un convoi de 850 indigènes part pour le Frontstalag 195 d'Onesse-Laharie, dans le Bordelais ; les derniers présents au camp, surtout des officiers indigènes, au nombre d'environ 150, quittent Saumur le 26 janvier pour le Frontstalag 133 de Rennes.
 Le camp est fermé. Semblable aux autres Frontstalags de France, il n'était pas un camp de la mort, mais les conditions de vie y furent rudes, en dépit de quelques instants de détente. Son histoire méritait d'être détaillée, sans que s'impose l'érection d'une stèle à son emplacement.

 L'Ecole de cavalerie n'est pas libérée pour autant. Elle est au contraire utilisée en permanence par diverses troupes allemandes. La route de Saint-Hilaire est interdite de 22h à 6h du matin et toujours contrôlée par deux barrières ( Petit Courrier, 22 juin 1942 ).

 

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