Les réquisitions allemandes

 

1) Une armée à la charge du pays occupé

 L'article XVIII de la convention d'armistice du 22 juin 1940 stipulait : « Les frais d'entretien des troupes allemandes en territoire français incombent au Gouvernement français ». La formulation n'est pas davantage détaillée. A mesure que la guerre s'éternise et que se renforcent les armées stationnant en France, le poids de cette disposition apparaît plus écrasant. Les Allemands entendent être confortablement logés, les officiers dans de beaux hôtels, bien nourris, chauffés et blanchis aux frais des vaincus. Ils procèdent par réquisition et sont par définition prioritaires, alors que la population française manque de tout. Leurs services d'intendance semblent peu développés ; les fonctionnaires français doivent tout faire et se démener pour satisfaire leurs exigences. Quand le sous-préfet Milliat juge une demande abusive, il est rappelé à l'ordre et menacé, à mi-mot, de révocation. Les procédures sont complexes, au point que le préfet Roussillon doit publier un code des réquisitions le 16 novembre 1940.
 La mairie de Saumur crée de toutes pièces un bureau des réquisitions, qui emploie à plein temps quatre personnes pour répondre aux demandes formulées par les occupants : un jeune chef de service, qui sert en même temps d'interprète, deux employés administratifs, dont l'un est un ancien adjudant-chef de l'Ecole de cavalerie, et une secrétaire.

 Ce nouveau service est supervisé par le chef d'escadrons Gaston Agnus, Gaston Agnus, Le Petit Courrier du 29 janvier 1941qui lui imprime sa marque personnelle. Né le 13 mars 1886, à Harréville, dans la Haute-Marne, cet ancien sous-officier, promu pour faits de guerre en 14-18, avait fini sa carrière comme capitaine chargé du matériel à l'Ecole de cavalerie. A la retraite, il s'occupe d'un portefeuille d'assurances. Il est nommé membre de la Délégation spéciale le 14 octobre 1940 et devient un des membres les plus actifs et les plus autoritaires de la municipalité. Fervent partisan de la Révolution nationale, il entretient des liens prouvés avec les partis collaborationnistes ; une fiche de police le dit officier dans les amis de la L.V.F. et ajoute : « caractère entier, sans souplesse, peu aimé de la population » ( A.D.M.L., 97 W 26 ). Comme il est de petite taille et sans cesse chaussé de bottes, il est surnommé « le chat botté ». Ses connaissances en allemand et ses ambitions lui valent d'être pendant quatre ans chargé des relations de la ville avec l'occupant, mais le sous-préfet Trémeaud s'oppose à sa nomination dans le fauteuil de maire.
 Gaston Agnus veut montrer l'efficacité de l'administration française et demande du zèle à son service. En outre, il ne cache pas son admiration envers les soldats allemands : « Regardez si c'est beau cette armée, quelle discipline, cela fait plaisir à voir, car ils ont de l'allure et quel commandement », selon une lettre de dénonciation du 21 avril 1945. [ A la Libération, Agnus est interné pendant cinq mois au camp de Châteaubriant. Au cours de l'instruction, il reconnaît avoir fait partie du Groupe Collaboration, des Amis de la L.V.F. et du C.O.S.I. ; il nie avoir appartenu à la Milice. Sa peine d'indignité nationale est supprimée pour fait de résistance, car il affirme s'être dépensé pour empêcher la destruction des ponts. Le Comité local de Libération proteste contre cette indulgence, en avançant que le commandant Agnus avait quitté la ville avant l'époque des grandes destructions. ]
 Stimulé par le commandant Agnus, le bureau des réquisitions peut satisfaire les demandes formulées avant tout par le H.U.V., le Heeresunterkunftsverwaltung, le service du cantonnement de l'armée, installé 8 rue Gambetta, d'autres par le Frontstalag 181, tant qu'il fonctionne, et plus rarement par la Feldkommandantur d'Angers. Réquisition n'est pas pillage : les opérations sont régies par une procédure écrite ; les ventes forcées et les prestations sont indemnisées à des cours qui semblent un peu inférieurs au marché, sans être ridicules. Les relevés sont soigneusement conservés ( A.M.S., 5 H 13, 22 et 26, A.D.M.L., 97 W 34, 35 et 36  ). Cette abondante documentation nous a permis de dresser un plan détaillé de l'occupation allemande à Saumur. Ces relevés sont transmis à la préfecture, à l'intention du gouvernement français, qui paiera.
 Les circuits d'alimentation sont centralisés. Peu d'éléments passent par le service des réquisitions de la ville ; nous n'avons que quelques traces, sans grand intérêt, sur les achats de viande sur pied, d'épicerie ( au magasin Nidelisse ), de fromage ou de bière...

2) Le logement

 Les occupants ont élargi leur champ de réquisition. Finalement, selon une circulaire, ont droit au logement ou au cantonnement gratuit les membres de l'armée allemande, les services de police allemande et des douanes, le service du travail du Reich, la Croix-Rouge allemande, les unités de l'organisation Todt, la poste et les chemins de fer du Reich, et aussi « des personnes auxquelles le commandant militaire allemand en France reconnaît un droit de logement gratuit ».
 A Saumur, au centre du dispositif, un noyau de logements relativement groupés est occupé en permanence par les troupes de sécurité ( décrites dans un dossier précédent ). Cette petite unité, qu'on peut estimer entre 120 et 200 hommes, est répartie dans des logements individuels pour les cadres, qui sont au nombre de 60 en septembre 1941 ( A.D.M.L., 97 W 33 ) ; ces derniers occupent des maisons ou des appartements traditionnellement loués en meublé à des militaires. Ils sont implantés en gros dans une maison sur deux sur quelques rues communicantes : au début de l'actuelle rue du Maréchal-Leclerc, dans la rue Bodin, dans la rue d'Alsace et dans la rue Gambetta. La troupe est concentrée dans deux grandes maisons à proximité, dans l'hôtel Massiet, 23 rue Beaurepaire et au 27 rue de Lorraine. Encadrant quelques bureaux, cet ensemble, à présence allemande dense et permanente, constitue une sorte de quartier réservé, qui est surveillé la nuit.
 Ce n'est là qu'une infime partie de l'implantation des occupants dans Saumur. Après la période de la conquête, où les vainqueurs s'installent un peu partout chez les habitants, la Kreiskommandantur exige la création de 750 places spécialisées, comportant lit, eau et chauffage, pour recevoir les troupes de passage ou en séjour temporaire, soit l'effectif d'un bataillon. Tant que ces cantonnements ne sont pas réalisés, les services allemands locaux réquisitionnent les écoles, ce qui arrive à plusieurs reprises dans la seconde moitié de 1940, en janvier 1941 pour le collège de Jeunes Filles, du 19 avril 1943 au 1er novembre de la même année pour l'école maternelle des Violettes. Un employé du bureau des réquisitions s'occupe à plein temps de la réalisation de ces cantonnements, et le commandant Agnus explique devant le Conseil municipal la progression de ces travaux. Il dépasse même les exigences, puisqu'une statistique de février 1943 précise que Saumur peut recevoir 800 hommes et 52 officiers en cantonnement normal. Ces logements ne sont pas toujours occupés, selon toute vraisemblance, assez faiblement en 40-42, plus intensément en 43 ; ils sont bourrés et insuffisants au début de 44.
 D'après les fiches de réquisition, j'ai pu reconstituer l'essentiel du parc immobilier affecté aux Allemands. Les plus beaux hôtels particuliers sont pris : l'hôtel Louvet-Mayaud et l'hôtel Amiot, son voisin - au bout de la rue d'Alsace, l'hôtel Baillou de La Brosse, aujourd'hui château de Verrières. Les grands ensembles du quai Mayaud résonnent du bruit des bottes, l'hôtel Dupuis-Charlemagne comme l'hôtel Bauchard ( aujourd'hui Anne d'Anjou ). Il n'est guère enviable à cette époque de disposer d'un vaste immeuble, car il tombe sous le coup d'une réquisition, par exemple, le cercle Saint-Nicolas, l'établissement Combier, le foyer des Tourelles, l'ancien hôtel Molière, et bien d'autres. Certains sont libérés ; la Chambre de Commerce, prise pour les bureaux du Frontstalag, est rendue à sa destination première en 1942. Les grands hôtels de voyageurs sont monopolisés ; en août 1943, selon une liste établie par Leseuil, le président des hôteliers, sont réquisitionnés en totalité les hôtels Budan, de la Paix, de Londres et du Roi-René ; cependant, à l'hôtel Terminus, 8 chambres seulement sur 16 sont prises ; les petits hôtels dispersés restent libres. D'une façon générale, les troupes allemandes sont surtout implantées au sud de la Loire ; leur présence est plus légère dans l'île et à la Croix Verte. Les immeubles saisis ne servent pas qu'au logement ; des mitrailleuses de D.C.A. sont installées sur les toits de l'hôtel Budan et du Théâtre. L'ancienne verrerie, déjà utilisée par l'armée française, devient un important entrepôt, depuis le matériel pour le cantonnement jusqu'aux automitrailleuses, en passant par les véhicules et les side-cars.

 Deux réquisitions particulières doivent être évoquées. Le premier étage du collège Saint-Louis est occupé, un peu pour le logement de cheminots de la Reichsbahn, surtout pour un centre de transmissions, sur lequel nous n'avons que la description donnée par Marnot, qui y a vu des postes radio et un poste gonio.
 Le 16 juillet 1942, le maire écrit au préfet délégué que la Feldgendarmerie lui avait demandé, sous le secret le plus absolu, de préparer une maison susceptible de recevoir des enfants pour une courte durée ( 2 ou 3 jours ), maison ne devant pas comporter de personnel ecclésiastique. Le logement est organisé à l'internat du collège de Jeunes Filles, alors rendu à l'enseignement, mais en vacances ; aucun enfant n'a été amené ( A.M.S., 5 H 13 ). Cette réquisition n'a pas de rapport avec les arrestations opérées à Saumur au même moment. On est tenté de la mettre en relation avec les convois de juifs organisés à Bordeaux par le secrétaire général de la préfecture, Maurice Papon, qui aurait ainsi prévu une étape particulière pour les enfants. Effectivement, un premier convoi devait quitter Bordeaux le 13 juillet, mais il fut retardé ( Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, Folio Histoire, 2006, t. II, p. 1 176 ).

 La cohabitation forcée des soldats allemands avec les civils saumurois n'a pas été chaleureuse, sans toutefois rien présenter d'explosif. Peu d'accrochages sont signalés. Nous avons déjà dit plus haut que les officiers commandant la place s'étaient montrés aimables en 1940-1941 et qu'ils maintenaient leurs troupes dans une stricte discipline. Les incidents, dûs souvent à l'ivresse, sont sanctionnés. J. Davout ( p. 54-55 ) raconte qu'un officier incorrect envers elle a été aussitôt déplacé. Après la libération, 400 dossiers de demandes d'indemnités pour les dommages causés par l'occupant ont été adressés à la préfecture ( A.M.S., 5 H 13 ) ; ils concernent surtout les vols de bicyclettes ( 159 déclarés ), mais, pour les immeubles, on ne relève que quelques bris de miroirs et de lustres. Cependant, en sens inverse, Manuel Garcia Sesma a donné une pittoresque description des ravages commis au collège de Jeunes Filles par la compagnie de S.S. qui s'y était installée à la fin de l'occupation.
 N'oublions pas également que les réquisitions sont indemnisées, aux frais du gouvernement français. Dans les villes de 10 000 à 100 000 habitants, en 1941, on perçoit 10 F pour une nuit d'officier, 7 F pour une nuit de sous-officier, 5 F pour un homme de troupe et 5 F pour une automobile. Ces sommes ne sont pas bien élevées. Les frais de téléphone sont à la charge de l'Etat français pour les bureaux, mais ils sont acquittés par les occupants des maisons particulières.
 Il est en tout cas certain que la présence de l'armée allemande est très lourde dans les rues de Saumur, avec des fluctuations probables, et une forte poussée fin 1943-début 1944, période où de nouvelles réquisitions sont opérées.

3) Les réquisitions de main d'oeuvre

 Nous démontrerons plus loin que la Wehrmacht est devenue le principal employeur de la ville de Saumur, simplement parce que beaucoup de gens cherchent du travail, que l'armée allemande rétribue à peu près correctement et que cet emploi permet d'échapper au S.T.O. Certains services sont contractuels ; le lavage du linge est effectué par l'entreprise Serpe, installée 8 avenue du Breil, et par le Bon Pasteur de Saint-Florent. Les établissements réquisitionnés sont classés selon deux catégories : ceux qui sont désignés comme Speerbetrieb ( entreprise de Speer )travaillent à 100 % pour les Allemands, ils sont prioritaires pour les approvisionnements, leur main d'oeuvre est dispensée des réquisitions et du départ pour le S.T.O. ; ceux qui sont classés Rüstung ( armement ) travaillent à 50 % pour les occupants et n'ont guère de privilèges. A Saumur, les deux catégories existent en ce qui regarde les scieries et les garages.
 Les Allemands ne font rien de leurs dix doigts, toute tâche manuelle incombe aux Français. Ainsi, le 20 mai 1941, à 20 h, la Kreiskommandantur téléphone au commissariat qu'une patrouille a vu une inscription " A bas Hitler " sur l'urinoir du pont Napoléon. Les agents de police français doivent aller l'effacer aussitôt ( d'après la main courante du Commissariat, A.D.M.L., 87 W 11 ).
 Dans certains cas, les Allemands ne trouvent pas la main d'oeuvre désirée ; ils procèdent alors par réquisition. En tout premier lieu, le 18 juillet 1940, le serrurier Gabillard est requis pour des ouvertures de portes.
En 1943, le Soldatenheim, le foyer du soldat, installé au Budan, rencontre des difficultés pour recruter sa main d'oeuvre et il recherche des femmes de chambre, des cuisinières et des filles de salle. Les conditions sont les suivantes : 4,50 F de l'heure, travail de 8 h à 16 h, petit déjeuner gratuit, nourriture possible le midi pour 10 ou 15 F. Les femmes engagées dans l'hôtellerie locale trouvent ces tarifs peu attrayants, surtout parce qu'elles doublent leurs salaires avec les pourboires ( A.D.M.L., 97 W 34 ). Une deuxième raison explique leur refus : les employées du Soldatenheim ont la fâcheuse réputation d'être de moeurs légères... L'affaire remonte au sous-préfet, qui tente de convaincre des ouvrières de la chapeleterie, réduites au sous-emploi, d'aller travailler au foyer. Elles refusent toutes. La police de Saumur réquisitionne alors quelques femmes, sur lesquelles elle a des moyens de pression, en raison de leurs moeurs légères ; ces dernières quittent vite leur nouvel emploi forcé sans prévenir. Cette pénurie permanente de main d'oeuvre hôtelière est colmatée par des jeunes hommes qui préfèrent travailler au Budan plutôt que de partir au S.T.O.

4) Lieux publics utilisés par les occupants

 Souvent sans réquisition formelle, les occupants s'implantent dans des lieux publics de la ville. Un aumônier catholique est présent dans la garnison de Saumur ; en 1942, c'est le Père Lambert, qui accable Josiane Davout d'injonctions morales ; il célèbre une messe militaire dans l'église Saint-Nicolas et il fréquente également l'église Saint-Pierre. Je n'ai rien trouvé sur la présence éventuelle d'un pasteur protestant.
 Les militaires allemands vont se détendre au Soldatenheim évoqué plus haut ; ils peuvent assister à des séances de cinéma particulières, qui sont fixées en début de soirée ; la projection pour les Saumurois est retardée, si bien qu'il reste peu de temps pour rentrer avant le couvre-feu. Succédant à l'Artistic, le cinéma Palace est réquisitionné ; l'indemnité, fixée à l'échelle nationale, se monte à 1 F par place dans les villes de moins de 100 000 habitants, ce qui ne couvre pas les frais selon les exploitants.
 Les Allemands sont aussi présents dans les services de santé. L'hôpital auxiliaire, ouvert par les Français dans le collège de Jeunes Filles et porté à 200 lits lors de l'abandon de l'école du quai Mayaud, est affecté aux prisonniers du Frontstalag, mais il est fermé en décembre 1940. Dans l'hôpital général de la rue Seigneur, les salles militaires sont naturellement récupérées. Cependant, les Allemands élargissent leur domaine en annexant autoritairement deux salles contiguës, l'une consacrée aux soins dentaires, l'autre à la pharmacie.
 Toujours dans le domaine de l'hygiène, ils fréquentent les bains-douches de la rue du Portail-Louis et versent de ce fait une redevance à la Caisse d'épargne.
 Encore plus soucieux de la protection contre les maladies vénériennes, ils s'accordent, après une période d'hésitation, l'usage exclusif de la maison close l'Eden, 3 rue du Relais, tenue d'une poigne énergique par la propriétaire, Madame Marcelle, et par la sous-maîtresse, Yvonne. L'usage du préservatif y devient obligatoire. La maison a-t-elle prospéré à cette époque, comme on l'affirme un peu vite, à partir de l'exemple des lieux de plaisirs parisiens ? Il est bien prouvé que les militaires allemands en quête de plaisirs tarifés trouvent facilement des partenaires en ville. Malgré cette forte concurrence, Madame Marcelle a abandonné l'Eden à la fermeture de 1946, pourvue d'une assez belle fortune. A l'intention des Français, dès le 13 juillet 1940, la Kommandantur rouvre la maison de la Petite-Rue-Saint-Nicolas, mais elle n'a aucune confiance dans la sécurité sanitaire de ce lieu et elle l'interdit aux soldats allemands ( A.M.S., 1 I 531 ). La maison devient une véritable cour des miracles. Sur l'intervention du commissaire de Police, elle est reprise par le gigolo de Madame Marcelle, qui, le 26 janvier 1942, obtient du Conseil municipal une tolérance provisoire « jusqu'à la fin des hostilités » ( A.M.S., 1 D 45 ). En juillet 1944, le bobinard n'abrite qu'une seule pensionnaire.
 Quelques débits de boisson jouent le même rôle. En mars 1942, trois cafés sont fermés par le maire pour raison de débauche. Les Allemands les rouvrent pour leur usage exclusif ; celui qui est situé à l'angle de la rue de la Maréchalerie et de la rue Saint-Nicolas est particulièrement fréquenté ; sa tenancière se flatte de disposer d'appuis parmi les autorités d'occupation, ce qui lui vaudra quelques ennuis à la Libération ( A.D.M.L., 97 W 17 ).

5) Les moyens de transport

 Les troupes allemandes sont pour le plus gros arrivées à Saumur à bicyclette ou dans des véhicules hippomobiles. Elles sont reparties de même. Entre temps, leurs modes de locomotion ont changé. Les chevaux, mis au pacage sur le stade municipal, sont progressivement abandonnés. Le Petit Courrier du 10 mars 1941 annonce que l'armée d'occupation met en vente à Saumur 303 chevaux réformés. La Wehrmacht passe résolument à la mécanique, mais, en raison du manque de carburant, elle revient à la traction hippomobile vers le milieu de la guerre. A partir d'octobre 1942, elle se remet à réquisitionner des chevaux, qui, pour pour les trois cantons de Saumur, doivent être présentés sur l'actuelle place Marc-Leclerc.
 Auparavant, elle s'était emparée de nombreuses automobiles de tourisme de la ville, à la suite de deux recensements opérés sur la place Verdun, fin juillet 1940, puis en août-septembre suivant ( A.M.S., 5 H 13 ). Les véhicules déclarés prioritaires n'échappent pas pour autant à toute contrainte ; en passant par le bureau de la Mairie, les Allemands réquisitionnent souvent un véhicule avec chauffeur, en général pour une journée, par exemple pour effectuer un voyage à Angers. En 1944, ces réquisitions deviennent systématiques et souvent sans procédure régulière ; les dernières troupes allemandes, très nerveuses, s'emparent de quelques voitures dans les rues et font une rafle systématique sur les bicyclettes. Elles prennent même le fourgon des Pompes Funèbres et le car de police de la Centrale de Fontevraud.

6) Les objets usuels

 L'armée allemande ne fabrique rien elle-même et ne semble pas disposer de services généraux efficaces ; ses abondantes pancartes sont l'oeuvre d'artisans locaux ; ses fréquentes affiches sont placardées par l'entreprise saumuroise Ferry. Elle importe peu de choses d'Allemagne ; elle achète des postes de TSF dans les magasins de la ville. Elle a besoin de beaucoup de machines à écrire ; comme les vendeurs locaux en manquent, elle en réquisitionne dans les entreprises. Quand elles veut favoriser les loisirs de ses troupes, elle s'empare des jeux d'échecs de l'Echiquier saumurois ( A.M.S., 5 H 26 ). Brusquement, au début de juin 1942, le docteur Holzapfel réclame 25 paires de drap, 25 taies d'oreiller, 50 couvertures, 10 nappes et 100 serviettes de table pour le cantonnement du 23 rue Beaurepaire ; le bureau des réquisitions ne trouve rien dans le commerce local et peu de choses auprès des manufactures de Cholet. Le maire met à contribution 25 familles de notables en les obligeant à fournir chacune une paire de draps et une taie ( A.D.M.L., 97 W 36 ).
 Nous ne voyons là que les choses consignées par écrit. Souvent, les Allemands se servent sans bons de réquisition ; d'après les demandes d'indemnités de la ville au lendemain de la Libération ( A.M.S., 5 H 21 ), ils se sont emparés de brouettes, de pelles et de pioches au service de la voirie, d'instruments d'harmonie à l'école municipale de musique, à l'hôpital de 29 lits, de 127 couvertures, d'un nombre élevé de draps...

7) La réquisition du bronze

 Dans leur pillage systématique des matières premières, les Allemands s'intéressent particulièrement au bronze. En faisant pression sur le gouvernement de Vichy, les évêques parviennent à sauvegarder leurs cloches, alors que les cloches allemandes ont été fondues. Les monuments civils n'obtiennent pas ce privilège : en février 1942, une entreprise française vient démonter la statue de Delessert, de 2,10 m de haut, dominant la place de l'Arche-Dorée ; elle enlève aussi quatre plaques de bronze.

8) Des colonisateurs en pays conquisPhoto prise à Saumur, sans doute dans les baraquements du Chardonnet

 Les Allemands ne se privent de rien. Heureux comme Dieu en France, ils sont bien logés, les officiers dans les plus beaux hôtels particuliers, la troupe dans des casernements bien équipés. Cette photo prise dans le « camp de Saumur » représente un hébergement plus spartiate. Je suppose qu'elle a été prise dans les baraquements installés sur le Chardonnet, après la fermeture du Frontstalag.

 Les soldats, en garnison ou de passage, adorent aller à la chasse, en empruntant les fusils déposés à la gendarmerie. Ils vont pêcher toutes les carpes de l'étang des Hayes, près de Jumelles, ce qui provoque une protestation, cette pièce d'eau étant privée.

 

 

 

 

 En voici d'autres qui se baignent en Loire devant le pont de fer encore coupé ( ce cliché remonte donc à l'été 40 ).

Photo prise par un soldat allemand à l'été 1940La place de la Bilange prise le 5 juillet 1940

  

 

 

 

 

 

   

 En ville, ils ont un quasi-monopole de la circulation automobile ; ci-dessus, à droite, la place de la Bilange, le 5 juillet 1940 : on ne voit qu'eux.

 

Photo E. Lacoste, sans date.

 

 

 

 On en voit même chez les photographes : ces caporaux et caporaux-chefs à la mine épanouie posent pour le souvenir dans le studio d'Edmond Lacoste.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Ils envahissent aussi les cafés. Les soldats attablés ci-dessous appartiennent à la 290 ème Division d'Infanterie, qui passe à Saumur en juin-juillet 1940. Ils ont l'air plutôt intimidés.

Au dos, Saumur, plus quatre noms« Saümür » 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Ils boivent beaucoup. Plus que toute autre soldatesque en opérations ? En tout cas, les incidents dûs à l'ivresse abondent dans les rapports ; en juillet 1941, des militaires échangent entre eux des coups de revolvers dans un café de la rue du Pressoir.

 Ils se comportent comme des colonisateurs dans un pays qu'ils viennent de conquérir, le pillant allégrement, tout en prétendant lui apporter une civilisation supérieure ( ils se disent par exemple scandalisés par le traitement réservé aux chiens dans les cours de ferme ). Photo prise au Budan le 10-VII-1942Bien équipés en appareils photographiques, ils posent souvent devant les objectifs ( et leurs descendants, peu fiers de ce passé, bradent maintenant ces clichés sur des sites de vente en ligne ). La photo de droite a été prise le 10 juillet 1942 dans une chambre du Soldatenheim, c'est-à-dire dans l'hôtel Budan : deux officiers posent complaisamment, en savourant deux bouteilles de champagne...
Les Saumurois sont humiliés par ce mépris ; ils ne cachent pas leur désapprobation envers les rares habitants qui fraternisent ouvertement avec les vainqueurs. Ils auraient dû se souvenir de ces temps amers quand se sont déclenchées les guerres de la décolonisation !
 Les occupants veulent même qu'on les aime. Pour se faire bien voir, ils donnent d'abord des concerts radiophoniques amplifiés par haut-parleurs ; ensuite, leur petite harmonie donne des récitals le dimanche sur la place de la Bilange ; elle joue bien et elle emploie des instruments rares comme des clochettes et des xylophones. Les Saumurois, intrigués, écoutent à distance ; René Marnot publie une photo représentant l'orphéon au milieu d'une place quasi déserte.

 Les vieux soldats se confient auprès de leurs logeurs, auxquels ils montrent les photos de leurs enfants, en se lamentant sur la rigueur de cette guerre. S'ils doivent partir pour le front russe, ils se disent navrés de quitter ce pays de cocagne.

 

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