VERBOTEN !

 

1) Le couvre-feu

 Les interdits de toute sorte pleuvent sur la France occupée. Le couvre-feu est l'un des plus gênants. A Saumur, toute circulation dans les rues est proscrite de 23 h 30 à 3 h du matin, heure allemande, selon un communiqué du sous-préfet du 24 juillet 1941. Par la suite, ces prescriptions sont durcies ; le Feldkommandant Baarth fixe le couvre-feu pour le Maine-et-Loire de 23 h à 5 h du matin, à compter du 15 septembre 1942. Afin de respecter ces horaires, les cafés, le théâtre, les cinémas et autres lieux publics doivent fermer au plus tard une demi-heure à l'avance. Les personnes, qui pour un motif professionnel doivent se déplacer dans ce créneau, par exemple, les ouvriers boulangers ou ceux qui doivent prendre un train très tôt, sont obligées de se procurer un Ausweis à la Kommandantur. Les manquements au couvre-feu sont relativement fréquents, parfois à cause de trains qui arrivent en retard. Habituellement, les patrouilles allemandes et françaises condamnent les fautifs à passer toute la nuit au poste de police. Parfois, les occupants ont des réactions violentes et tirent sans sommation ; deux Saumurois sont tués le 28 février 1941 ( Marnot, p. 62 ). Parfois aussi, ils se montrent indulgents envers les filles qui traînent à des heures indues avec des soldats allemands en goguette. Pour la circulation automobile, le régime est encore plus sévère : en août 1942, la Feldgendarmerie interdit tout déplacement privé de 21 h à 6 h du matin ( A.D.M.L., 97 W 123 ).

2) La garde des points stratégiques

 Toutes les armées du monde ont la manie de multiplier les postes de garde, sans le moindre souci d'économiser leurs effectifs [ j'ai ainsi « gardé » un tas de charbon ]. Peu après le déclenchement de la guerre, l'armée française place des sentinelles sur les ponts et crée un corps de gardes-voies. Les occupants ont repris les mêmes règles en les renforçant par étapes. D'après le plan de surveillance établi par la Feldkommandantur 595, ils assurent eux-mêmes la protection des ponts, des carrefours et des points de ravitaillement les plus importants, mais leurs effectifs sont limités. Les zones secondaires sont gardées par la population française sous la responsabilité des maires, qui réquisitionnent les hommes valides de 20 à 50 ans, hormis les pompiers et les fonctionnaires ( A.D.M.L., 97 W 24 ). Des tours de garde sont institués de jour et de nuit. Des patrouilles de gendarmerie, française et allemande, passent vérifier si la surveillance est bien assurée. Ces services sont rétribués ; les gardes permanents touchent une solde par quinzaine établie selon le salaire moyen du département ; les temporaires perçoivent une indemnité de 5 F par heure.
 Les voies ferrées constituent les zones les plus névralgiques. Les forces de sécurité allemandes se réservent la surveillance du viaduc et ils installent un poste permanent à l'entrée du tunnel sur la route de Dampierre. En mars 1941, un soldat en poste à cet endroit est écrasé par un train ; une enquête est déclenchée pour savoir s'il s'agit d'un accident, d'un suicide ou d'un attentat ; cette dernière hypothèse n'est pas retenue. La gare de Saumur Rive Droite est contrôlée par la Feldgendarmerie ; la gare de l'Etat, jugée moins importante, est confiée à des civils français. Les gardes-voies de communications ( G.V.C. ), commandés par Henri Mahé, lieutenant de l'armée de l'Air, voient leurs effectifs renforcés. Armés d'un simple revolver, ils effectuent des patrouilles régulières. Ils sont d'ailleurs autant des otages que des surveillants, car on les accuse de complicité quand un sabotage est commis. Il est de fait établi qu'en janvier-février 1944, quatre requis saumurois ont bloqué un aiguillage entre Saumur et Saint-Martin de la Place. Pour cette raison, une enquête est menée avant tout recrutement : un candidat soupçonné de sympathies communistes est refusé.
 La surveillance des ponts routiers est moins stricte. Deux sentinelles allemandes arpentent le pont Cessart et le pont Napoléon pendant toute la journée ; la nuit, ils sont remplacés par des gardes civils ( qui disposent d'une guérite ). Je ne vois pas bien quelle est leur mission ; ils ne contrôlent pas les Ausweis des rares passants ; l'interdiction française de se tenir à plus de 200 mètres des ponts n'est pas reconduite, si bien que les pêcheurs à la ligne ont repris leurs emplacements favoris.
 Les Allemands sont préoccupés par le dépôt de brome constitué par les autorités françaises dans le but hypothétique de fabriquer des gaz asphyxiants et installé dans une cave de Pocé. Il est surveillé par trois habitants désignés par le maire, ensuite par deux personnes, en parallèle avec une garde allemande.
 A partir de novembre 1941, les pylônes supportant les lignes à haute tension franchissant la Loire sont gardés la nuit par des civils français, autant ceux de Varennes et de Montsoreau que ceux de l'île du Saule et du Petit Puy. Une surveillance est effectuée aux transformateurs du Clos Bonnet et de "Distré". Deux patrouilles de gendarmerie passent chaque nuit inspecter ces points ; afin de se faire identifier par les Allemands qui gardent le pont de fer, elles emploient un code de trois éclairs lumineux émis par une lampe de poche.
 Ce quadrillage déjà lourd est sans cesse renforcé. Le 4 juillet 1941, le commissaire de police doit dresser un plan de garde de tous les points sensibles de la ville en cas d'événements ; il y place l'usine à gaz, l'usine des eaux, les banques, etc. Il estime qu'il lui faudrait 46 hommes pour assurer cette protection, et le double si l'alerte se prolongeait. Sans atteindre ces effectifs, les exigences allemandes s'accentuent à partir de juillet 1942 ; le petit pont enjambant la voie ferrée au bout de la rue du Pressoir est désormais gardé par les Français. Le commandant de la place fait du chantage à propos de ces factions nocturnes : quand des tranchées allemandes sont dégradées, il menace de les faire surveiller par des Français requis. L'aérodrome de Terrefort est gardé pendant un temps.
 A partir de mars 1944, le dispositif se durcit ; des piquets de civils doivent surveiller les trains mitraillés. Pour leur part, les occupants placent des sentinelles devant l'entrepôt de carburants Lille-Bonnières et Colombes.
 D'une façon générale, police et gendarmerie françaises sont obligées de collaborer avec la Kommandantur et la Feldgendarmerie. Des patrouilles communes sont opérées. Dès qu'un moindre incident se produit, par exemple, un simple feu de cheminée, le commissariat doit téléphoner au n° 17 pour prévenir les autorités allemandes. Dans les faits, le maintien d'un ordre strict est assuré par les policiers, les gendarmes et les auxiliaires français, bien plus que par les maigres forces occupantes. On mesure dans quel engrenage sont prises ces forces de l'ordre, qui sont en même tmps d'esprit résistant. Cette collaboration forcée va-t-elle jusqu'à l'échange d'informations ? Une telle pratique est formellement interdite par les autorités de Vichy avant le gouvernement Laval, mais je ne suis pas sûr que des cas de porosité entre services policiers ne se soient pas produits.

3) La fin des libertés publiques

 Dans la présentation méthodologique, nous avons étudié la presse locale, qui s'avère étroitement surveillée, tout à fait conformiste, pauvre en informations et violemment anti-anglaise. Sur l'ordre de la Feldkommandantur, tous les éditeurs sont tenus de soumettre une épreuve de toute nouvelle publication au bureau de la Propaganda-staffel Süd West, 7 rue Hanneloup, à Angers. Toute réunion publique, tout regroupement associatif, toute rencontre régulière dans les domiciles privés qui n'appartient pas à un cycle institutionnel doit obtenir l'autorisation du commandement de la police de sécurité d'Angers ( SD ). Pour tenir une conférence, un arbre de Noël, une manifestation de bienfaisance, il faut envoyer au SD un programme et un horaire détaillés, précisant les noms des orateurs et les morceaux de musique qui seront joués. Le bureau donne son autorisation au moyen d'un papillon numéroté, qu'il faut coller sur le programme comme un talisman ( A.M.S., 5 H 22 ).

Autorisation donnée à la Mairie de  Saumur, A.M.S., 5 H 22

 Les autorités allemandes viennent contrôler. Elles assistent de plein droit aux réunions du Conseil municipal. Tout bal est interdit, même à l'occasion d'un mariage, ce qui n'empêche pas des jeunes gens d'aller danser dans des maisons isolées de Saint-Lambert-des-Levées.
 Toute édition de livre ou de journal doit recevoir l'imprimatur du bureau de la Propagandastaffel du district militaire d'Angers.
 La bibliothèque municipale est elle aussi surveillée et purgée des livres anti-allemands énumérés dans la liste Otto, un premier catalogue de 1 060 titres interdits, ainsi appelé en référence à Otto Abetz. Le 28 janvier 1941, Drouart, au nom du président de la Délégation spéciale, écrit au sous-préfet que les ouvrages prohibés ont été placés sous clef ( A.D.M.L., 97 W 33 ). La liste, enfin envoyée le 16 avril 1942 ( A.D.M.L., 54 W 5 ), donne une idée de l'ampleur de la purge. Elle comporte 120 ouvrages, plus 5 collections de revues. A noter la présence de " Hitler m'a dit " d'Hermann Rauschning, qui figurait parmi les livres mis à l'index, que la bibliothèque de Saumur possédait en deux exemplaires ( et qui n'a pas réapparu ). " Hitler et moi " d'Otto Strasser est également retiré des rayons. A signaler aussi qu'était proscrite l'édition française de Mein Kampf, pour la simple raison qu'elle violait les droits d'auteur d'Hitler, mais la bibliothèque de Saumur ne la possédait pas. Les ouvrages interdits sont surtout des écrits militaires relatant les combats récents contre l'armée allemande.
 L'Histoire de France, rédigée sur plusieurs niveaux pour les enfants des écoles privées par Guillemain et Le Ster est de même interdite par la liste Otto, car elle est sans doute jugée trop patriotique et anti-allemande ; Elisabeth Suaudeau ( p. 61 ) voit son père déménager ces manuels cachés dans une brouette.
 Chaque anniversaire de l'armistice engendre une surveillance renforcée. Le 11 novembre 1940, aucune manifestation n'est signalée par le commissaire. Seulement, une gerbe, sans ruban ni inscription, a été déposée par un inconnu qui serait adhérent aux " Gueules cassées " ; une femme a déposé un petit bouquet composé de fleurs bleues, blanches et rouges ( A.D.M.L., 98 W 15 ). Tout a été enlevé aussitôt par la police française ; c'est le côté le plus choquant de l'affaire.
 Toute photographie en plein air est interdite, ainsi que nous l'avons déjà dit. La répression de ce délit est constante, mais inégale. En mars 1944, le directeur de l'école publique de Bagneux prend un cliché des deux canons allemands implantés sur la cour de récréation. Sans se cacher et seulement pour en fixer le souvenir. Arrêté, il est condamné à trois jours de prison.

4) La sévérité du tribunal de la Feldkommandantur 595

 Pour les délits courants, la Feldkommandantur d'Angers dispose de son petit tribunal correctionnel, qui semble respecter les formes juridiques, mais qui frappe toujours fort. Voici quelques condamnations infligées à des habitants de Saumur et de sa banlieue :
- avoir heurté un officier allemand avec sa bicyclette et s'être enfui : un an de travaux forcés purgé à Sarrebrück ;
- embauche d'un réfractaire au S.T.O. : quatre mois de prison ;
- avoir publiquement manifesté de la joie en apprenant que des bateaux français ont échappé au sabordage de Toulon : une année de prison effectuée en Allemagne ;
- relations interdites avec un prisonnier du Frontstalag : un an de prison ;
- avoir tenu des propos tendancieux sur le chancelier Hitler et l'armée allemande dans la salle d'attente du docteur Seigneur : six mois de prison pour une jeune institutrice ;
- écouter la radio anglaise : cinq mois de prison, parfois six.
 Ce ne sont là que broutilles. Les cours de justice militaires prononcent des peines beaucoup plus lourdes.

 

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