L'étrange bombardement du 26 juillet 1942

 

1) Le quatrième bombardement de Saumur

 Les bombardements de Saumur sont si nombreux qu'il convient de les numéroter, même si l'on mélange des raids d'importance limitée avec des opérations de destruction massive. Le 1er bombardement aérien était allemand ; il remontait au 8 juin 1940 et avait détruit l'établissement Tézier. Le deuxième, du 13 juin suivant, toujours allemand, visait le pont de fer et l'avait raté, touchant surtout le bourg de Souzay. En troisième lieu, vient le grand bombardement de l'artillerie allemande des 19 et 20 juin ; il tue au moins huit Saumurois et cause d'énormes ravages immobiliers.
 Celui que nous présentons maintenant est plus modeste. Le 26 juillet 1942, entre 2 h 18 et 2 h 25, un avion unique, volant très haut, lâche deux bombes de forte puissance ; l'une tombe en Loire près du quai du Port-Cigongne ; l'autre pulvérise un immeuble situé 4 rue de la Marine, tue son occupant, André Robé, et endommage quatre maisons voisines, tout en blessant quelques personnes ( A.M.S., 5 H 36 et A.D.M.L., 87 W 41 ). Un courriel de février 2017 me raconte qu'une famille, les parents et leur petite fille, habitant au 3 bis rue de la Marine, ont reçu sur leur lit les volets projetés par la violence du souffle, mais que ces volets les ont protégés contre la chute postérieure de pierres et de gravats... La Défense passive n'ayant rien vu venir, aucune alerte n'avait été déclenchée.

2) Une exploitation politique

 Ce bombardement est aussitôt exploité à des fins de propagande. Le maire Drouart réunit une séance extraordinaire du Conseil municipal dès le 27 juillet ; il y déclare tout de go que ce forfait est l'oeuvre d'un avion anglais. « Le Conseil municipal, unanime, ... manifeste sa très vive indignation, ainsi que tous ses sentiments de réprobation devant de tels actes de sauvagerie, qui n'avaient même pas pour excuse des buts stratégiques » ( A.M.S., 1 D 45 ). Une minute de silence est observée en signe de deuil ; un crédit de 2 400 F est voté pour les frais d'obsèques de la victime.
 Le maire en fait des tonnes, mais cette exploitation anti-anglaise est mal coordonnée. Le Petit Courrier est totalement muet sur l'événement ; le 29 juillet, il évoque en termes vagues les obsèques d'André Robé, «  décédé accidentellement ». La désinformation est totale.

3) Les rumeurs

 En mars 1942, une flottille britannique avait attaqué la base sous-marine de Saint-Nazaire et depuis cette époque, les avions anglais bombardaient les usines de la banlieue parisienne. L'Anjou n'avait jamais été attaqué jusqu'ici, à l'exception de quelques mitraillages de voies ferrées. On comprend mal pourquoi les Britanniques s'en seraient pris au pont Cessart à cette époque, et par l'attaque d'un seul bombardier. René Marnot ( p. 121 ) énumère les rumeurs qui circulaient parmi la population. Cette nuit-là, le Soldatenheim de l'hôtel Budan avait fermé ses portes à 23 h, et non à 1 h du matin, selon son habitude. Les moteurs du bombardier faisaient un bruit qui correspondait plutôt à celui d'un Dornier, un bombardier moyen allemand. Le lendemain, les occupants viennent ramasser les éclatsde bombe avec une ardeur particulière.
 Les Saumurois les plus hostiles aux occupants affirment avec une certaine logique que ce bombardement est une machination organisée par les services allemands, afin de monter la population contre les Anglais. La rumeur s'enfle tellement qu'un avis de la Mairie paraît dans le Petit Courrier du 30 juillet : « A la suite des événements de ces jours derniers, les bruits les plus insensés sont mis en circulation et colportés avec complaisance au sujet de graves événements futurs, avec des dates à l'appui... Pour mettre fin à tous ces bobards insensés et dont la source est trop connue, le maire a donné des instructions pour que ces agents propagateurs soient poursuivis et traduits devant les tribunaux ».
 Ce communiqué constituait un rébus pour ceux qui ne disposaient d'aucune information extérieure. En cette période où l'on raconte n'importe quoi, où les certitudes se délitent, les bruits les plus extravagants sont rapidement amplifiés. L'allusion à des événements futurs concerne sans doute l'annonce d'un prochain débarquement. En tout cas, l'attaque fort claire du maire contre les milieux pro-anglais vient conforter la thèse de la machination.

 

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