Chapitre 48 : 

 La survie au quotidien ( juin 1940-août 1944 )

 

 

  Les conditions de vie , ou plutôt de survie, sont à Saumur comparables à celles des autres villes de la zone occupée. Plutôt que de nous lancer dans un exposé général sans grande originalité, nous allons surtout donner des faits concrets et rechercher les aspects particuliers concernant la vie matérielle, le travail et la solidarité.
 

SURVIVRE

        

1) Un dirigisme économique forcené 

  Tout était déjà prévu par la loi du 11 juillet 1938 sur l'organisation générale de la nation en temps de guerre, qui autorisait « un système de ravitaillement et de rationnement généralisé ».
 Jamais la France n'avait connu une pareille étatisation. Pendant la Drôle de Guerre, le gouvernement commence à réglementer, invente des « jours avec » à l'opposé des « jours sans » viande ou sans alcool et distribue de premières cartes d'alimentation, qui ne sont guère utilisées que pour le sucre.
 Dès le début de l'Occupation, en conséquence du blocus anglais, du manque de travailleurs, des prélèvements allemands, légaux ou clandestins ( 15 à 20 % des ressources alimentaires ), et aussi de la paralysie des moyens de transport, la pénurie des denrées et des biens de consommation courante est telle que l'Etat français met en place en août-septembre 1940 un système complexe de contingentement organisé par des bureaux nationaux fortement influencés par les grands lobbies & (1). Dans le Maine-et-Loire, la direction du Ravitaillement général est installée à Angers, 37 rue Toussaint. Pour l'arrondissement, un chef de District du ravitaillement organise la répartition. Une commission de réception du ravitaillement contrôle les livraisons, qui ne sont pas toujours loyales...
 Des cartes de toutes espèces, contenant des tickets renouvelables de couleurs variées, permettent de s'approvisionner. Chaque jour, la presse publie les communiqués préfectoraux annonçant que telle denrée est débloquée pour une durée limitée, suivant des quotas variables selon les catégories. Il faut alors se précipiter vers la boutique d'un commerçant, auprès duquel on s'est inscrit, y faire interminablement la queue, dans l'espoir d'obtenir le précieux produit avant son épuisement. Tous les anciens évoquent ces attentes fastidieuses et la durée des opérations ralentie par le découpage des « points » et leur comptage minutieux. Ainsi, en février 1941, des bousculades se produisent devant la laiterie d'Avoine, à cause de la pénurie et aussi à cause des exigences d'une mère de famille pourvue d'une carte de priorité. En mai suivant, même bousculade, mêmes causes, devant la boucherie chevaline de la place Saint-Pierre.
 Ces cartes indispensables et ces multiples coupons sans cesse renouvelés sont distribués par le bureau de Ravitaillement, un nouveau service municipal implanté 14 rue du Puits-Neuf et dirigé par le sculpteur Albert Jouanneault ( caricature du Petit Courrier, 30 décembre 1940 ), qui avait déjà mis en place le service des réfugiés et qui est assisté par un escadron d'une dizaine de jeunes filles.

Albert Jouanneault, caricature de Pichambert, Petit Courrier du 30 décembre 1940

 Dans le budget de 1941, le bureau de Ravitaillement représente 214 000 F de dépenses extraordinaires en frais de personnel. Ce service est supervisé par un membre spécialisé de la Délégation spéciale, qui est assisté par une commission. Il devient le centre névralgique de la cité en ces temps de lutte pour la vie.
 En complément, l'épicerie en gros Goblet, détruite par les obus et réinstallée dans trois baraquements construits sur la place de la Boire-Quentin, centralise les denrées et les redistribue aux divers détaillants. Détruit pour la seconde fois par le bombardement de juin 44, l'établissement déménage à Moc Baril, dans les établissements Besombes, et rouvre ses portes le 20 juin.
 Dans les boutiques de quartier, les tarifs doivent être affichés, qu'ils soient taxés à un prix fixe, comme pour le pain, qu'ils soient ventilés dans une fourchette pour les denrées secondaires. Par exemple, en septembre 1940, le prix de gros des poires est établi de 4 à 8 F le kilo et au détail de 5 à 10 F ( donc avec des marges de 25 % ).
 Des inspecteurs du contrôle des prix passent souvent vérifier les magasins. Ils découvrent de temps à autre que des commerçants disposent de produits supplémentaires, qu'ils écoulent sans tickets et à des prix nettement plus lourds. D'où des vagues de condamnations. Ils découvrent aussi des marges bénéficiaires illicites. De septembre 40 à janvier 41, ils ferment pour un mois des magasins de vêtements de commerçants fort honorablement connus.
     

2) La pénurie généralisée

 

  Dossier 1 : Le ravitaillement

 Dans ce tableau très sombre, il convient tout de même d'introduire quelques nuances selon les secteurs.

- L'alimentation est le point crucial. Dans la partie urbaine de Saumur, la pénurie est permanente et l'on frôle souvent la catastrophe. Se nourrir constitue une préoccupation quotidienne. Nous y consacrons le dossier n° 1.

- Le logement ne pose pas de problèmes aussi ardus. Environ 450 foyers ont vu leur maison rendue inhabitable par le bombardement de juin 40 ; le maire réquisitionne les appartements libres, en général, au sud de la Loire. Les Allemands s'emparent également de logements capables d'héberger un bataillon. Malgré tout, malgré une nouvelle vague de réfugiés en 43-44, la ville dispose d'un parc immobilier fortement excédentaire ; elle case tout le monde, souvent à l'étroit, sans grand confort et à des prix réglementés ; les baraquements construits sur la place du Roi-René et sur l'avenue Balzac servent seulement de boutiques aux commerçants sinistrés ; ils ne logent personne. Ce n'est qu'après la nouvelle vague de bombardements de juin 1944 que la pénurie devient préoccupante et que des baraquements servent pour le logement. La chute de la population explique aussi ces résultats.

- Le chauffage est partout parcimonieux par suite du manque de charbon, qui, à partir d'octobre-novembre 1940, est rationné à 50 kg par mois et à 100 pour les grandes familles ; cette dotation est ensuite abaissée et pas toujours honorée. Le 10 février 1941, le président de la Délégation spéciale écrit au commandant de la Kreiskommandantur que l'hôpital, où se trouvent notamment des militaires prisonniers, n'a plus de charbon ; il demande une fourniture de 10 tonnes ê (2). La relance des coupes de bois dans les abondantes forêts des environs permet d'atténuer un peu la rigueur des deux premiers hivers particulièrement glaciaux. Au total, les habitants souffrent tout autant du froid et des engelures que de la sous-alimentation.

- Le gaz de ville, qui lui-aussi est produit par le charbon, est contingenté. Après une interruption totale, la Compagnie industrielle d'Eclairage, qui gère l'usine à gaz, annonce qu'elle n'a pu rétablir qu'une seule conduite sous le pont Cessart et qu'à partir du 2 novembre 1940, elle distribuera du gaz de 8 h à 10 h, de 11 h 30 à 14 h 30 et de 18 h 30 à 21 h. Ces horaires sont faiblement modifiés à partir du 1er mars 1942 : distribution de 7 h 30 à 13 h 30 et de 19 h à 21 h. Dans le Petit Courrier du 2 avril 1943, René Roussel, directeur de la compagnie, reconnaît que, faute de charbon, il ne produit plus que 3 700 m3 de gaz par jour contre 7 500 en 1939 ; malgré cette pénurie, 2 000 abonnés sur 4 000 dépassent la dotation allouée. La situation s'aggrave à la veille du débarquement : le Petit Courrier du 3 mai 44 annonce l'arrêt complet de la distribution du gaz. Le fourneau économique s'efforce alors de fournir un repas chaud aux habitants, mais il a, lui-aussi, beaucoup de peine à s'approvisionner en combustible.

- L'électricité, rétablie vers le 15 juillet 1940, fonctionne à peu près, malgré de fréquentes coupures et l'absence totale d'éclairage urbain pendant la nuit. En mai 1944, la distribution devient intermittente : toute consommation est interdite aux industriels, à l'exception de ceux qui travaillent pour l'organisation Todt ; les cafés doivent fermer deux jours par semaine. Le Petit Courrier du 22 mai précise que le courant électrique est limité aux horaires suivants : de 11 h à 13 h et de 18 h à 5 h du matin. La Fête des Mères du 21 mai a été célébrée sans éclat, faute d'électricité dans le théâtre.
 Afin de ménager la consommation, le préfet règle les journées de travail en fonction de l'ensoleillement. A compter du 15 décembre 1941, les administrations du Maine-et-Loire adoptent deux rythmes d'ouverture, de 9 h à 12 h 30 et de 14 h à 18 h 30, selon l'horaire d'hiver, de 8 h 30 à 12 h et de 14 h à 18 h, selon l'horaire d'été ( en avance de deux heures sur le soleil ).

- L'eau, à l'inverse, est normalement distribuée dans toute la ville, après l'achèvement de la passerelle du pont Cessart, à la fin de juillet 1940. La compagnie rencontre cependant des difficultés pour l'entretien du réseau, car elle ne trouve pas de plomb pour colmater les fuites et pour installer de nouvelles tuyauteries. Le service se détraque dans les trois derniers mois de l'Occupation : les quartiers Nord sont privés d'eau à la suite de la coupure des ponts, puis toute distribution est stoppée par le fait des sabotages des dernières troupes allemandes.

- Les matières textiles manquent peu à peu. Les magasins regorgeaient de stocks, les armoires étaient pleines de vieux vêtements quelque peu démodés. Ce n'est qu'à partir de 1942 que la pénurie se fait sentir ; les points textiles ne permettent d'acheter que des étoffes d'une qualité lamentable. Le système D se déploie à plein régime ; les couturières taillent de nouveaux vêtements à partir des vieux ; les tricoteuses s'activent plus que jamais, car la laine est régulièrement distribuée.

- Pour les chaussures, la carte de rationnement entre en vigueur le 1er janvier 1941 ; chaque habitant bénéficie de moins d'une paire de chaussures par an, dotation en baisse à partir de 1942. Le retour aux galoches et l'apparition des semelles compensées ont des effets fort inconfortables.

- L'essence est rarissime, ce qui ne gène que les seuls véhicules non réquisitionnés et autorisés à circuler ( environ 10 % du parc d'avant guerre ). Les premiers coupons d'essence apparaissent dès le 31 juillet 1940, mais ils ne sont pas toujours honorés. Les restrictions deviennent vite drastiques : les professions prioritaires, comme les médecins, sages-femmes ou infirmières n'ont droit qu'à 5 litres par mois. En août 1944, il ne reste plus une goutte ; le directeur de la société Lille-Bonnières-Colombes, en accord avec le sous-préfet, avait caché 5 000 litres dans des caves, mais le délégué du Pool des Carburants de Nantes lui a donné l'ordre de distribuer ces stocks aux pompistes, chez lesquels ils ont été pillés par les Allemands ê (3). Une bonne partie des camions est équipée d'un gazogène, marchant au charbon de bois, d'ailleurs plutôt mal que bien. La circulation automobile est devenue si rare en ville que la Délégation spéciale, le 5 février 1941, supprime le sens unique de la rue Saint-Jean.
 La bicyclette est devenue le moyen de transport universel. Elle coûte fort cher ( environ 2 000 F, soit un mois de salaire ). Les vols très fréquents représentent une catastrophe pour le propriétaire légal. Réclamé à cor et à cris depuis un an, un garage à vélos ouvre enfin sous le théâtre le 12 janvier 1942.

 En ces temps de totale pénurie, les actes de la vie quotidienne requièrent des trésors de patience et d'ingéniosité ; on apprend à fabriquer soi-même son savon à partir de soude et de suif, à cultiver du tabac et de la chicorée, à réparer les chambres à air de sa bicyclette déjà constellées de rustines ( pour finir par des pneus pleins ). Les fumeurs récupèrent leurs mégots et les coiffeurs les cheveux coupés...
  

3) La débrouillardise

  Dossier 2 :Le marché noir

  Cette débrouillardise commandée par les difficultés du temps peut prendre des formes illégales, qu'on englobe sous le nom de « marché noir » et qui commence par le simple commerce en dehors du circuit des tickets, qui prend des proportions plus considérables par l'organisation d'abattages clandestins découverts aux portes de la ville et qui a pu atteindre des trafics financiers de plus grande envergure.
   

 4) Saumur, commune agricole

  Dossier 3 : La corporation paysanne

  La commune de Saumur présente une petite surface consacrée à des vignes et à des petites exploitations de polyculture. A l'été 1940, elle décline l'offre de recevoir des kommandos agricoles de prisonniers, car aucune parcelle n'est en jachère, selon les dires de la mairie. Dans le cadre de la Révolution nationale, elle est tenue d'organiser une corporation paysanne, comme tous les villages français. Cette structure dirigiste constitue une curiosité ( dossier 3 ).

 

TRAVAILLER

  

 5) L'armée allemande, premier employeur de la ville

  A l'inverse de cette activité agricole, les deux piliers de l'économie industrielle de Saumur, après avoir semblé redémarrer à l'été 1940, s'effondrent progressivement, faute de matières premières, d'énergie, de moyens de transport, de commandes et d'exportations. Les productions de chapelets et médailles tombent très bas et ne trouvent pas d'activité de remplacement ; leurs employés, en général payés aux pièces, n'ont plus guère de revenu. Les grandes maisons de vins mousseux ne vont pas fort : privées de leur marché anglo-saxon, en partie réquisitionnées par les troupes occupantes, elles fonctionnent au ralenti. Geoffrey Ratouis, Ackerman 1811. L'épopée de la première maison de fines bulles du Val de Loire, 2011, p. 68, cite le nombre de bouteilles vendues par la société : en 1940, 308 000 - en 1941, 327 000 - en 1942, 186 000 - en 1945, 98 000. Les autres maisons ont des bilans comparables, beaucoup de stocks et des ventes en baisse.Voici le bilan général donné pour décembre de chaque année par le bulletin de la CCI de février 1944 :

   Nombre de bouteilles
existant en charge
Mouvement annuel
des bouteilles
 
1939 4 833 875   3 969 337
1940  3 040 951  5 079 305 
1941  4 796 115  4 847 181 
1942  4 590 683 3 599 369 
1943  4 533 775 3 715 044 

 Les Allemands, qui se sont beaucoup intéressés au vignoble champenois, au point de mettre à sa tête un Weinführer, qui prélève 2 millions de bouteilles par mois, méprisent la production saumuroise.
 Les autres activités industrielles et commerciales sont aussi gravement touchées. Un seul secteur reste actif pendant toute la guerre, le bâtiment et les travaux publics ; la maison Bellati, la plus importante dans ce secteur, est débordée, au point que les Saumurois font appel à des entreprises d'Angers et de Thouars. Une grande firme étrangère à la ville, Sainrapt et Brice, assure les travaux des ponts et elle embauche sur place un petit nombre de manoeuvres.
 Cette situation est résumée par les Renseignements généraux dans le fichier départemental dressé en janvier 1943  ê( 4). Saumur ne compte alors que 1 497 actifs, dont 9 étrangers. Dans les secteurs comptant au moins 100 actifs, vient en n° 1 le terrassement et le bâtiment employant 339 personnes, en n° 2 le commerce 283, en n° 3 les industries de l'alimentation, dont les mousseux, 214, en n° 4 les métaux fins, soit les chapelets et médailles, 118, en n° 5 les banques et les assurances avec 100 actifs. Les secteurs fondamentaux de l'avant -guerre se sont donc effondrés.

 Finalement, le plus gros employeur de la ville est la Wehrmacht, sous des formes très diverses , mais selon une progression constante. Un recensement du 1er août 1944 totalise le nombre des hommes de 16 à 60 ans disponibles pour de grandes réquisitions, en classant à part ceux qui travaillent déjà pour des services allemands ê (5). Dans cette dernière catégorie, il compte 399 hommes de Saumur, employés par la Kriegsmarine à Saint-Cyr-en-Bourg, ou par le H.U.V. de la rue Gambetta pour le logement et le foyer du soldat, d'autres assurant les gardes de nuit des ponts et des pylônes électriques, les Gardes des Voies de Communication surveillant surtout les voies ferrées, d'autres encore employés à la restauration des ponts Napoléon, Cessart, de Port-Boulet ou à la Sägewerk, la scierie implantée près du pont Napoléon lors de sa remise à la circulation, d'autres enfin dans les garages de réparations mécaniques. La statistique ajoute en outre 86 hommes travaillant « à la Betrieb », qui est sans doute la Speerbetrieb, une autre forme d'entreprise allemande. Ajoutons aussi que beaucoup de femmes travaillent dans les secrétariats et au foyer du soldat. Aucun doute si l'on compare avec les données des autres entreprises, l'armée d'occupation est devenue de loin le plus gros employeur de la ville et certains s'engagent dans ses services afin d'échapper au S.T.O.
   

 6) D'importants chantiers publics

  Dossier 4 : Les grands chantiers de la guerre

 A priori, les quatre années de l'Occupation ne semblent guère favorables au lancement de grands chantiers. C'est pourtant le contraire qui se produit, par suite des ambitions du gouvernement de Vichy désireux d'occuper les chômeurs et surtout par suite de l'exigence allemande de disposer de ponts en bon état. De grands chantiers, payés par le gouvernement français et particulièrement coûteux en ce qui regarde les ponts, sont donc lancés et menés à terme, tout en aboutissant à une destruction immédiate et pitoyable.
   

 7) De grands projets

 

  Dossier 5 : Le projet de reconstruction et d'aménagement

  On rêve aussi beaucoup pendant cette guerre et les projets fleurissent sans grand espoir de réalisation. Comme la baignade attenante au stade municipal est hors d'usage et qu'elle ne donnait guère satisfaction, le Conseil municipal du 28 avril 1941 adopte le principe de construire une nouvelle piscine. Un débat surréaliste s'est engagé dans Le Petit Courrier au sujet de sa localisation et de ses caractéristiques techniques. Les propositions les plus saugrenues sont avancées.
 Beaucoup plus sérieux et positif pour l'avenir est le " Projet de reconstruction et d'aménagement " proposé en 1942 par l'urbaniste André Leconte, un plan très ambitieux qui mérite des développements ( dossier 5 ).
   

 8) Faible chômage, faibles salaires

  Malgré l'atonie de la vie économique, le taux de chômage est bas pendant toute la durée de la guerre. En présentant la ville ruinée en l'été 1940, nous avions cependant observé une réelle poussée du chômage, se traduisant en août par un clocher de 222 hommes et 125 femmes sans aucun travail. Mais ces nombres baissent assez vite et le fonds de chômage de Saumur ferme en juin 1941. Il est rouvert de février à avril 1942 et reste fermé ensuite, ce qui signifie que le nombre total des chômeurs est tombé au-dessous de la vingtaine. Il existe en outre un chômage partiel, en particulier dans la bijouterie et les mousseux ; en janvier 1941, 15 hommes et 40 femmes sont assistés, mais nous ne disposons pas de séries continues concernant ces indemnités ê (6). Enfin, une flambée est certaine dans la déroute économique de la veille de la Libération : ainsi, Sainrapt et Brice, le 18 août 1944, licencie les 82 ouvriers qui travaillent à la construction d'une passerelle sur le pont des Sept-Voies. Hormis ces quelques poussées temporaires, le taux de chômage reste remarquablement bas.
 L'explication doit en être recherchée dans la composition de la population active. Beaucoup d'hommes sont absents : les prisonniers retenus en Allemagne, les travailleurs qui s'y rendent, soit comme volontaires, soit sous la contrainte ; en outre, les campagnes réclament des bras et quelques inactifs de la cité ont opéré un retour à la terre ; les jeunes gens réfractaires au S.T.O. se réfugient à la campagne. Une autre explication importante doit être avancée : dans un climat de xénophobie ( sur lequel nous reviendrons ), les étrangers sont internés, ou expulsés, ou poussés à partir ; parmi eux, des « indigènes », Français sans droits, sont expédiés vers leur terre d'origine : en décembre 1940, 399 travailleurs originaires du Maghreb et d'Afrique noire, parqués au camp de Montreuil-Bellay, sont envoyés vers Marseille ê (7).
 Si les hommes manquent plutôt, les femmes sont en surnombre ; dans une société où elles travaillent assez peu quand elles sont mariées, le nombre des chômeuses n'est pas méthodiquement recensé. On dispose seulement de la réponse du maire, le 5 février 1944, à une enquête du Front Social du Travail ê (8). Elle énumère le nombre de femmes employées par grands secteurs :

Bijouterie religieuse 100
Vins mousseux 120
Capsulerie 50
Conserves ( Regnoul, Royal-Champignon, Union tourangelle ) 80
Bonneterie, Fillol 50
Objets en cuir, société F.O.C. 20
Grands magasins, Nouvelles Galeries, Prisunic 100.

 Cette statistique ne concerne que les entreprises industrielles ou commerciales. Les femmes travaillant dans des bureaux, dans des petits magasins ou dans les services à la personne ne sont pas recensées, alors qu'elles doivent être plus nombreuses. Cependant, ce total paraît faible et correspond à environ 1/9 ème des femmes en âge de travailler.

 Faible emploi et en même temps faibles salaires. Au départ, les salaires sont bloqués à leur niveau de 1939, alors que les prix des denrées flambent, surtout au marché parallèle. La situation devient intenable ; la Charte du Travail du 4 octobre 1941 fixe un nouveau salaire minimum ; pour Saumur, il est établi, pour un homme, à 900 F mensuels pour 48 heures de travail hebdomadaire ; les femmes devront se contenter de 70 % de cette somme. Cependant, ce minimum n'est pas appliqué à Saumur.
 Afin d'harmoniser la vie sociale, le gouvernement crée, sur le papier, 26 comités sociaux d'entreprise, à Saumur et dans ses environs. Ces nouveaux organismes ont pour principal effet la suppression définitive des syndicats, car leur action est étroitement encadrée ; ils sont nommés par les seuls employeurs, Vichy ayant en horreur toute élection, et ils ne peuvent discuter que des problèmes sociaux, à l'exclusion des problèmes économiques et des salaires. Malgré ce champ d'action verrouillé, les salariés demandent la création de ces comités sociaux, où ils pourraient s'exprimer. Au cours de la visite du préfet régional à Saumur, le 9 octobre 1943, on constate que seulement 11 comités sociaux fonctionnent et tous les présents, y compris les patrons, admettent que les salaires sont anormalement bas  ê(9). Cette situation fait le jeu des Allemands, qui proposent pour leurs chantiers des rétributions atteignant le double et qui trouvent un bon nombre de volontaires.
  

 9) Travailler en Allemagne ?

  Dossier 6 : Travailleurs volontaires et travailleurs du S.T.O.

  Dès 1941-1942, les départs volontaires pour l'Allemagne ou pour les grands travaux de fortification sur la Côte atlantique ont été relativement nombreux, c'est la première surprise du dossier que nous consacrons à ce sujet. Quitte à déserter le chantier à la première occasion. A l'inverse, le rejet du S.T.O. et du départ pour l'Allemagne est massif et les réfractaires sont nombreux.

 

SECOURIR

      

 10) Le Secours national

  Créé en 1914 et reconstitué par Daladier en 1939, le Secours national se voit accorder par Pétain le monopole des appels à la générosité publique. Il réunifie donc, autoritairement, toutes les organisations de bienfaisance, ne tolérant auprès de lui, et à portion congrue, que la Croix-Rouge française, le Comité d'assistance aux prisonniers de guerre et le bureau de bienfaisance, qui poursuit ses activités au ralenti.
 Il se structure à Saumur en septembre 1940, sous la présidence de Francis Poisson, et il installe ses bureaux 27 rue de Bordeaux ; il commence par accorder des prêts d'honneur aux petits commerçants victimes des bombardements pour un montant total de 150 000 F. A la fin de la guerre, il est implanté 51 place Allain-Targé, où il dispose d'entrepôts & (10).
 D'une façon constante, il fait appel aux dons ; à peu près chaque dimanche, est organisée en sa faveur une séance récréative, une soirée théâtrale, une galette, une loterie, une épreuve sportive, une vente de charité ou une collecte de jouets. Leur énumération, diffusée par la presse, serait fastidieuse ; les sommes récoltées sont considérables.
 En outre, des bons de solidarité, d'un montant de 0,50 à 100 F, sont vendus en permanence, en particulier par les enfants des écoles, qui sont tenus de les placer. Voici celui que j'ai dû acquérir sur mes économies, recto et verso.

Collection personnelle de l'auteur

 Leur achat est obligatoire dans les salles de spectacle et dans les restaurants, il est fortement recommandé dans les salons de coiffure. De même, pas de carte de tabac sans bon de solidarité.
 Malgré cette propagande intense et permanente, les dons privés ne constituent pas la principale ressource du Secours national, qui reçoit de l'Etat des sommes élevées, en particulier le produit de taxes sur le gaz et l'électricité, ainsi que les bénéfices de la Loterie nationale, ce qui lui permet de mettre en place une forte administration et d'embaucher du personnel salarié, à côté des bénévoles.
 Cet organisme de droit privé qui fonctionne comme une administration publique joue un rôle important dans la nourriture des Saumurois. Les trois fourneaux alimentaires ouverts en juin 40, rue Basse-Saint-Pierre, rue du Pressoir et rue Paul-Bert, continuent à servir chaque jour des repas, soit gratuits, soit à faible prix. Preuve de la paupérisation croissante des habitants, leur activité s'accentue : de 300 repas par jour en moyenne en 1940, ils passent à 650 en 1941 et à 990 en 1942 et 1943.
 Le Secours national subventionne aussi les cantines scolaires, afin de leur permettre d'assurer des repas gratuits ; il assure la distribution dans les écoles de biscuits caséinés et de bonbons vitaminés. Il subventionne les colonies de vacances, qui sont maintenues pour les enfants de Saumur et qui accueillent de nombreuses cohortes d'enfants étrangers au département.
 Ses bénévoles organisent les jardins familiaux et ouvrent une conserverie familiale rue Jean-Jaurès. En liaison avec la Croix-Rouge locale, le Vestiaire saumurois est relancé.
 Le Secours national aide à l'accueil des nouvelles vagues de réfugiés, d'abord des enfants évacués de Saint-Nazaire en juillet 1943, puis des familles entières venues de Nantes et enfin, en juin 1944, des réfugiés du front de Normandie.
 A la suite des bombardements de juin 44 et de la coupure de la traversée, il intervient pour nourrir les habitants des quartiers Nord ; en passant par Montsoreau, des camions apportent des vivres aux populations démunies ; deux cuisines roulantes sont installées dans la cour de l'hôtel de la Croix-Verte.
 Fort de son quasi-monopole, le Secours national tient une place considérable dans l'existence quotidienne des foyers les plus modestes ou ruinés par la guerre. Il constitue la première organisation caritative de masse de la France contemporaine.
 Ces faits étant posés, on peut regretter le ton geignard de ses communiqués, ses orientations cléricales et surtout son pétainisme militant. Le maréchal est président d'honneur du Secours national ; son effigie, ses sept étoiles, sa francisque figurent sur les bons de solidarité ; ses portraits officiels, dont l'affichage est obligatoire dans les bâtiments publics et fortement recommandé dans les lieux fréquentés par le public, sont vendus à des prix élevés par le Secours national ( la ville de Saumur, en août 41, souscrit pour 10 tirages de qualité du portrait du Maréchal ( A.D.M.L., 97 W 31 ). Les séances en faveur de cet organisme sont agrémentées par des prises de parole sur le thème de la Révolution nationale, au point qu'il est difficile de participer à ses activités sans passer pour un fervent pétainiste. Le Secours national devient ainsi le principal vecteur de la propagande de Vichy. Cela explique qu'il soit dissous dès le 7 août 1944 et remplacé par l'Entraide française.
   

11) La Croix-Rouge française

 

 

 

  Dossier 7 : Les prisonniers de guerre

  La Croix-Rouge de Saumur résulte de la réunification imposée par le gouvernement des trois organisations locales. Elle poursuit sa fonction traditionnelle dans les hôpitaux auxiliaires au début de la guerre. Elle anime le centre d'accueil de la gare, qui oriente les réfugiés et qui ravitaille les militaires de passage et plus tard des convois de déportés. Elle intervient activement dans le Frontstalag 181 et joue un rôle majeur dans l'organisation des évasions.
 A l'hôpital, elle poursuit ses consultations des nourrissons et ses actions préventives contre la tuberculose. Dans la Maison du Roi, définitivement léguée par Madame Fricotelle, elle organise les mercredi et samedi des goûters pour les futures mères, au nombre habituel d'une centaine.
 Assurant les tâches que néglige le Secours national, la Croix-Rouge se spécialise dans les arbres de Noël, pour les enfants de l'hôpital, pour les enfants de prisonniers, pour les enfants du Centre de Séjour surveillé de Montreuil-Bellay & (11). Progressivement, elle se spécialise dans l'aide aux prisonniers de guerre. Ces derniers, au nombre de 450 en 1941, méritent des développements particuliers ( dossier 7 ).
   

 

  Une économie totalement administrée ne fonctionne jamais, d'autres exemples historiques l'ont démontré. Le régime de Vichy, qui hérite d'un pays largement excédentaire en matière de production agricole, s'avère incapable d'approvisionner la population et de lui procurer des conditions de vie et de travail décentes, malgré les méthodes technocratiques de ses dirigeants, l'autoritarisme de ses fonctionnaires et le réel dévouement des administrateurs locaux.
 Le poids des prélèvements allemands en nourriture, en produits manufacturés et en main d'oeuvre explique en partie cet échec, qui remonte aux clauses draconiennes de l'armistice. La politique de collaboration voulue par Laval et approuvée par Pétain n'a rien amélioré, bien au contraire. La date de mai 1944 apparaît à Saumur comme marquant la faillite des services publics. Donc, avant le débarquement de Normandie, le régime s'était liquéfié.
 Evitons le style larmoyant. Il n'empêche que d'un bout à l'autre de ces années noires, la vie des Saumurois a été éprouvante.