Le ravitaillement

 

 Bénéficiant d'une agriculture excédentaire, le Maine-et-Loire et, en particulier, le Saumurois ne risquaient guère de souffrir de sous-alimentation sans l'incidence de facteurs externes : la chute de la main d'oeuvre disponible, les prélèvements des troupes allemandes, les envois vers les centres défavorisés et vers les camps de prisonniers.

1) Premiers rationnements

 Durant la Drôle de Guerre, bien des foyers se mettent à stocker du sucre, car ils se souviennent de la pénurie survenue pendant la Guerre 14-18. Les pains de fantaisie sont interdits. En même temps, le gouvernement institue des jours sans alcool et des jours sans viande, sans que ces dispositions soient réellement appliquées. Il prend une autre mesure anticipatrice en faisant distribuer les premières cartes d'alimentation au cours du mois de mai 1940.
 Dès le début de l'Occupation, les premiers signes alarmants apparaissent : le beurre salé se raréfie en raison des stockages pratiqués par de nombreux foyers. Ce phénomène d'anxiété ne correspond pas encore à une pénurie réelle. Cependant, le Petit Courrier du 8 août annonce la délivrance de sucre et de café - encore du vrai café - contre la remise des coupons n° 2 et n° 6 de la carte d'alimentation. La lourde machine du rationnement se met en branle ; elle commence à fonctionner le 1er septembre 1940, jour où la préfecture annonce les rations suivantes pour le mois :
- 500 grammes de sucre ( 750 grammes pour la catégorie E ) contre le coupon n° 2 ;
- 250 grammes de pâtes alimentaires contre le coupon n° 6 ;
- 100 grammes de riz contre le coupon n° 5 ;
- 125 grammes de savon de Marseille contre le coupon n° 6 ;
- 200 grammes de margarine contre le coupon n° 7.
 Tels sont les premiers produits contingentés, selon des quotas surprenants. Il n'est pas question de distribuer du café, car il fait déjà défaut. Pour l'instant, le pain n'est pas rationné, pas plus que le beurre, qui néanmoins se fait rare. Le 4 septembre, le maire de Saumur rappelle le décret ministériel du 1er août concernant les restaurants : « Dans tout repas qui comporte un plat de viande, il ne peut être servi ni poisson ni fromage ».

2) Cartes, coupons, catégories

 Le ministère du Ravitaillement étend sans cesse la panoplie des cartes et des tickets portant des chiffres et des lettres au graphisme compliqué, afin de décourager les faussaires ; leur énumération complète serait fastidieuse. L'étape la plus significative se produit le 1er novembre 1940 avec le rationnement du pain. En même temps, les Français sont répartis sur sept catégories :
- E - Enfants de moins de 3 ans : 150 grammes de pain ;
- J1 - Enfants de 3 à 7 ans : 200 grammes ;
- J2 - Enfants de 7 ans révolus à 12 ans : 350 grammes ;
- A - Adultes, jusqu'à 70 ans : 350 grammes ;
- V - Vieillards de plus de 70 ans : 200 grammes ;
- C - Cultivateurs à partir de 12 ans : 450 grammes ;
- T - Travailleurs de force : 450 grammes ( Marchand, p. 140 ).
 La célèbre catégorie des J3, adolescents de 13 à 21 ans n'existe pas encore ; elle n'est créée qu'en juillet 1941 et comme elle concerne des jeunes gens en pleine croissance, ses rations sont proches de celles des adultes. Les classements donnent naissance à des récriminations : un gros propriétaire foncier demande à être classé dans la catégorie T, alors qu'il se contente de regarder ses salariés au travail ; un ouvrier photographe habitant rue Paul-Bert envoie au préfet une lettre insolente, dans laquelle il se plaint d'être classé en catégorie J2A, alors que les agents de Police sont classés en T ; il est convoqué à la sous-préfecture pour être admonesté ( A.D.M.L., 97 W 100 ). On ne pense jamais à tout : en avril 1941, des rations supplémentaires de savon sont accordées aux pensionnaires des maisons closes.
 Pour l'instant la situation n'est pas dramatique ; même dans une société où le pain est la base de l'alimentation, ces dotations sont à peu près correctes, à la condition qu'elles soient honorées. Le taux de blutage fixé à 82 kg de farine pour 100 kg de blé donne encore un pain à peu près blanc.

 Les tours de vis se succèdent ensuite : une carte de lait entier apparaît le 15 janvier 1941 ; en mars de la même année, les pommes de terre sont contingentées dans les villes. Ce même mois, toutes les formes de pâtisseries sont interdites et les artisans spécialisés dans ce secteur sont obligés de fermer boutique et de se reconvertir. Au printemps 1941, les rations sont réduites et la plupart des denrées sont taxées. Le pain devient plus noir ; un boulanger de la rue Saint-Jean a pu continuer à s'approvisionner auprès d'une minoterie pratiquant l'ancien taux de blutage, ce qui lui a permis de doubler sa clientèle pendant deux mois. Le vin est rationné à partir du 20 novembre 1941. Au cours de l'année 1942, les rations sont à peu près maintenues, sauf pour la viande et pour le pain, qui devient complètement noir : à compter du 1er avril, les meuniers doivent tirer 98 kg de farine de 100 kg de blé métropolitain. Dans les années suivantes, même si la dotation théorique reste à peu près stationnaire, la distribution est de plus en plus irrégulière et les tickets se sont pas toujours honorés.

 Au final, ces rations réduites à elles-mêmes sont insuffisantes pour une survie de longue durée. En 1941, les distributions officielles n'apportent que de 1 300 à 1 500 calories par jour pour un adulte. Les hôpitaux psychiatriques qui les ont strictement appliquées ont connu une effroyable surmortalité. Les vieillards de l'hôpital de Saumur sont nourris de bouillies diverses, sans entrée et sans dessert ; nous n'avons pas les moyens d'établir dans quelle mesure ils ont été touchés par la surmortalité ( ils se plaignent surtout du manque de tabac ). Il est admis par les médecins que les enfants ont connu une croissance ralentie, que la forte poussée de tuberculose s'explique en partie par la dénutrition, enfin que l'absence de chauffage augmentait les besoins en calories. Les médecins pouvaient prescrire un régime de suralimentation, mais ils auraient dû le faire pour tout le monde. Affirmons, sans tomber dans l'histoire compassionnelle, que les personnes âgées, handicapées, sans aucune ressource ou enfermées ont connu une période terrible. A l'inverse, le plus grand nombre des habitants, les gens autonomes et pourvus de quelques revenus ont su trouver les compléments alimentaires indispensables.
 Tout n'est d'ailleurs pas réglementé. Les truffes, foies gras, homards, liqueurs coûteuses restent en vente libre ; certains commerçants les exposent en devanture et des nouveaux riches les achètent sans discrétion, ce qui choque les habitants. En mars 1944, le préfet ordonne de ne plus les présenter ( A.D.M.L., 97 W 101 ).

3) Ersatz

 Les pouvoirs publics donnent l'exemple de la débrouillardise. Ils distribuent du « café national », un tiers de vrai café, deux tiers de succédanés - résultat pas fameux. La saccharine remplace le sucre. Dans les écoles, le Secours national fait remettre des biscuits caséinés et des bombons vitaminés, afin d'apporter des compléments nutritifs ; les familles s'en méfient un peu, car leur goût n'a rien de naturel.

4) Retour à la terre

 Les ruraux n'ont pas besoin de ces ersatz, car ils continuent à disposer de vivres en excédent. Les livraisons obligatoires ne leur prennent pas tout ; on ne peut pas placer un gendarme dans chaque étable ; ils ont le droit de pratiquer l'abattage familial pour leur subsistance ; ils disposent souvent aussi de légumes en surplus. Ils ont tout à fait le droit d'envoyer des vivres à leurs parents et amis de la ville sous la forme de « colis familiaux ». Ces colis ne semblent pas avoir été si fréquents, car, facilement repérables, ils sont souvent pillés dans les services de la gare ou de la poste ( la moralité publique régresse dans ces temps impitoyables ).
 Plus souvent, les Saumurois vont eux-mêmes à bicyclette visiter des parents ou de vagues connaissances produisant des victuailles, surtout du côté de la Vallée. Ils en reviennent avec des sacoches garnies de beurre, d'oeufs, de rillettes, de légumes, parfois d'une poule, payés à un bon prix. Tous les anciens que j'ai interrogés m'ont dit avoir pratiqué ce type d'expéditions, devenu souvent hebdomadaire. Le marché du samedi, où les ruraux viennent vendre leurs produits à la ville, se prolonge avec une inversion des acteurs. Ces visites très pratiquées par ceux qui disposent d'une certaine mobilité et d'un peu d'argent assurent des rations alimentaires minimales au plus gros de la population. Cependant, la nourriture demeure une préoccupation permanente, exige beaucoup de temps ( à attendre dans les bureaux, à faire la queue, à se rendre à la campagne ) et absorbe une énorme proportion des revenus.

 Le retour à la terre prêché par le Maréchal se traduit aussi par un stupéfiant essor des cultures potagères. Les jardins ouvriers, déjà existants, mais de surface réduite, sont multipliés sous forme de parcelles de 200 m2 et renommés « jardins familiaux », selon une terminologie plus conforme à l'idéologie du régime. Le Petit Courrier du 5 février 1941 évoque cette mise en place ; le Secours national et en particulier le capitaine Narcisse Clochard louent des terrains et les aménagent, surtout dans la zone située entre le quai de l'Oillerie et l'avenue de Saint-Florent ; des parcelles sont situées de la l'autre côté de la levée d'enceinte, à la Blanchisserie, d'autres le long de la route de Fontevraud ; d'autres, enfin, sont aménagées au Clos Coutard à partir de mars 1943. Une prime de 150 F est accordée aux exploitants d'un nouveau jardin. A la carotte s'ajoute le bâton : plusieurs propriétaires de terrains en friche sont sommés de les mettre en valeur. Le 31 juillet 1941, les autorités municipales vont en corps constitué visiter ces nouvelles parcelles, qui promettent des récoltes abondantes.
 D'après la réponse à une enquête du 24 mars 1942 ( A.M.S., 5 H 35 ), le " groupement des jardins ouvriers et familiaux de Saumur " a été saisi d'une soixantaine de demandes ; 22 sont satisfaites, une vingtaine le seront prochainement. Des combinards demandent des parcelles dans plusieurs lotissements, alors que la dotation est plafonnée à 200 m2 par membre de la famille. Les jardins se développent au cours de cette année 1942 ; le capitaine Clochard annonce au cours d'une réunion du Secours national que 6 ha ont été ensemencés au profit de 205 familles ( Petit Courrier, 27 novembre 1942 ).
La mise en culture nécessite des graines et, bien sûr, des cartes de jardinage, comme celle-ci qui concerne un jardin familial pour trois personnes situé à la Blanchisserie ; au verso, la carte est signée par Clochard.

Carte de jardinage de Saumur

Carte de jardinage

 Les clapiers se multiplient au fond des jardins et en même temps les vols de lapins. Je n'ai rencontré aucun témoignage local sur de petits élevages installés dans des appartements ou dans des baignoires.

5) Saumur, ville défavorisée ?

 Malgré cet essor du jardinage et ces apports des campagnes périphériques, la ville se sent constamment menacée par la disette. Depuis un arrêté préfectoral de décembre 1941, les restaurants pratiquent strictement les jours avec viande ( lundi, mercredi, jeudi, vendredi ) et les jours avec poisson ( mardi et samedi ).
 Selon les dossiers municipaux et préfectoraux sur le ravitaillement ( A.M.S., 5 H 35 et A.D.M.L., 97 W 100 ), la ville n'a jamais de stocks et s'inquiète en permanence sur les arrivages. Le samedi 26 avril 1941, des bousculades se produisent sur la place Saint-Pierre à l'arrivée d'un camion de choux-fleurs. Le maire écrit au préfet, le 7 mai 1941, que seulement 25 veaux ont été répartis entre les bouchers de Saumur et environs, au lieu des 88 prévus ; désormais, il n'est plus vendu de viande que le samedi ; certaines familles n'ont rien obtenu depuis plus de vingt jours. Le samedi, les agents de police surveillent le marché. Toujours selon le maire, le 20 octobre de la même année, les cantines scolaires et l'ensemble du public ont beaucoup de peine à s'approvisionner : « des troubles pouvant devenir fort graves sont à craindre sans délai ». C'est surtout dans le domaine des animaux de boucherie que les insuffisances sont les plus criantes ; nouveau constat du maire le 29 avril 1942 : la ville a droit à 9 000 kg de viande par semaine, elle n'en reçoit que 6 à 7 000.
 Saumur est, comme de coutume, jalouse de la ville d'Angers, dont les quartiers pauvres sont classés comme « centres urbains spéciaux » et reçoivent des dotations supplémentaires par crainte d'une explosion. Le 14 février 1942, l'épicier en gros Marcel Goblet écrit au maire qu'il possède dans son entrepôt 7 000 kg de dattes, mais qu'il n'a pas le droit de les distribuer aux Saumurois, car elles sont réservées pour Angers ; de même, il a en stock 400 caisses de conserves de poisson et de légumes, pour lesquelles il redoute une semblable décision. Aussitôt, le maire écrit à l'Intendant au Ravitaillement général, 37 rue Toussaint à Angers, que « la vie est devenue très difficile à Saumur, qui n'a pu bénéficier comme Angers de répartition de confitures, de fruits secs et autres denrées ». Il demande la vente de ces produits dans sa ville. Sans grand succès sans doute, car les jérémiades sont permanentes. La municipalité se plaint peut-être avant d'avoir très mal ; il est en tout cas prouvé que le souci de l'approvisionnement est continuel et que Saumur ne reçoit pas les vivres prévus par un rationnement déjà insuffisant.
 La soudure de l'été 43 est très difficile ; le préfet appelle à la mobilisation des derniers stocks de blé disponibles. Le 3 septembre, la viande sur pied manque encore à Saumur ; il est impossible de se retourner vers le cheptel local en chute rapide. « Il faut en rechercher les causes dans l'abattage clandestin qui se pratique sur une échelle qui doit dépasser toutes les prévisions ». Tout le monde ne doit pas manquer de viande.
 Saumur est enfin classée parmi les centres urbains spéciaux à l'automne 1943. C'est un peu tard, car la pénurie se généralise alors. Sans donner dans le misérabilisme, on peut affirmer que la situation devient dramatique en mai 1944. Peu de vivres, plus de gaz, peu d'électricité. La ville renforce alors la distribution d'un repas chaud par jour à prendre à la Miséricorde, rue Basse-Saint-Pierre, ou bien dans l'entreprise Lille-Bonnières, rue du Pressoir, ou à l'école de filles de la rue Paul-Bert. Ces services ne sont pas gratuits, ils coûtent 4 F pour le repas de légumes et 8 F pour le repas avec viande, les jours où il y en a.
 Les mois suivants seront encore pires ; c'est en septembre 1944, donc au lendemain de la Libération, que la situation alimentaire est devenue vraiment tragique.