Le marché noir

 

1) Le marché parallèle

 L'expression « marché noir » serait née en Allemagne au cours de la Première Guerre mondiale ; elle fait florès en France à l'automne 1940 pour désigner tous les commerces clandestins engendrés par le rationnement et la taxation.
 Dans un premier temps, les honnêtes gens condamnent résolument ces pratiques marginales. A partir de 1941, les rations officielles s'avérant insuffisantes pour assurer la survie, l'opinion devient plus indulgente, tant que cette activité vise à répondre à d'impérieux besoins familiaux. Tous ceux qui le peuvent ont recours peu ou prou au marché parallèle ( l'expression « marché gris » n'apparaît pas à Saumur ). C'est une nécessité vitale ; encore faut-il en avoir les moyens financiers. Selon les cours officiels, de 1939 à 1944, le pain a augmenté de 45 %, les pommes de terre de 650 % ; au marché clandestin, les prix sont plus élevés, parfois jusqu'au double. Afin de se ravitailler, les salariés doivent assurer des travaux supplémentaires, « au noir » bien sûr.
 Dans le dossier précédent, nous avons avons évoqué la pratique très courante d'aller s'approvisionner auprès des nombreux jardiniers de la périphérie ou dans des exploitations agricoles plus éloignées. Ce procédé en marge de la légalité est finalement toléré par les autorités de Vichy, dans la mesure où il ne prend pas la dimension d'un véritable commerce. Les agents de la répression ne sont guère portés à sévir, dans la mesure où ils en font autant.
 Une autre pratique est attestée avec force par les souvenirs, par la presse et par les archives. Certains détaillants, en particulier dans le domaine des Beurre-Oeufs-Fromages ou des fruits et légumes, s'arrangent pour disposer de quelques suppléments vendus sans tickets sous le manteau. Cette pratique repose sur deux irrégularités : les commerçants s'approvisionnent hors de leur filière, qui est obligatoire et qui comporte un contrôle strict des rations et des tickets ; ils vendent à des tarifs très supérieurs aux cours officiels.
 Le contrôle économique et le préfet sévissent contre les cas les plus voyants. Plusieurs épiceries et plusieurs boucheries sont fermées temporairement à Saumur. Un actif marchand de fruits et légumes d'origine espagnole, installé 12 place de la Bilange, se fait remarquer par son affairisme ; il demande souvent des autorisations pour téléphoner en zone libre ; qualifié de « récidiviste du marché noir », il est interné et son commerce fermé pour six mois par un arrêté du préfet du 6 décembre 1943 ( A.M.S., 5 H 35 ). Son frère continue néanmoins à pratiquer des ventes clandestines à des prix illicites. Le rapport de police plaide en faveur de l'indulgence, car les 200 clients inscrits dans le magasin sont lésés... Un grossiste en fruits en légumes habitant Bagneux se voit reprocher de nombreuses irrégularités ; le préfet l'envoie en « camp de concentration ».
 A Saumur est aussi découvert un trafic de tabac, où dix personnes, dont deux buralistes, sont impliqués ; les paquets de Gauloises étaient revendues jusqu'à 8 ou 9 fois leur prix ( Marchand, p. 341 ).
 On quitte désormais le domaine du système D pour entrer dans la délinquance en bande organisée. C'est dans le domaine de la viande, où la pénurie est la plus criante, que les trafics prennent les plus vastes proportions.

2) Les abattages clandestins

 Quelques affaires apparaissent au grand jour. Le Petit Courrier du 10 septembre 1942 raconte la découverte à Rocheville d'un important abattoir clandestin dont la production est destinée à Saumur.

Petit Courrier du 10 septembre 1942

 En octobre 1943, un autre abattage clandestin est découvert à Epieds. La viande est saisie et confiée au boucher répartiteur de Saumur ( A.M.S., 5 H 35 ).
 En février 44 est découvert un vaste trafic de viande dans la gare de Saumur, fonctionnant avec la complicité du préposé aux bagages ; un système d'échanges de valises assure une relative discrétion. Les deux contrôleurs spéciaux veulent réussir un flagrant délit ; quand ils se préparent à appréhender un individu porteur d'une valise suspecte, ce dernier se met à siffler et plusieurs complices de forte corpulence apparaissent, si bien que les deux contrôleurs, non armés, doivent battre en retraite ( A.D.M.L., 97 W 107 ).
 En avril de la même année, un habitant de la cour d'Offard reconnaît avoir acheté pour 7 700 F une génisse de deux ans pesant 400 kg. Il l'a abattue dans les bois de Rou-Marson ( selon ses dires - il ne dénonce pas le vendeur ). Il l'a débitée en six quartiers qu'il propose au tarif de 90 F le kg ( le prix officiel étant alors de 75 F le kg, le dépassement n'est pas si extravagant ). Il comptait écouler sa marchandise chez des restaurateurs de Saumur. L'affaire se conclut par la saisie de la viande ( qui est avariée ) et deux procès-verbaux ( Bertrand Potier, Aspects de la vie économique dans le Maine-et-Loire sous l'occupation allemande ( 19 juin 1940-1er septembre 1944 ), mémoire de maîtrise, Angers, 1985, p. 185 ).
 Toujours en avril, un autre abattage clandestin est découvert à la ferme du Port à Vivy.
 Les quelques affaires ci-dessus ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Les autorités sont convaincues que les trafics de viande ont pris de vastes proportions.

3) Le marché brun

 Le marché brun qualifie le commerce avec les occupants en supplément des réquisitions officielles. Un cas est bien connu à Saumur : l'épicier Nidelisse, tenant boutique rue Molière, n'a à peu près pas de clientèle française ; il fait des affaires avec les Allemands, dont il est en quelque sorte le fournisseur officieux. On le retrouvera parmi les dirigeants de la collaboration.

4) Des fortunes rapides

 Si l'on s'en réfère aux souvenirs, les années de l'Occupation ont constitué une période de trafics intenses. Les textiles faisant à peu près défaut, un marché parallèle se serait mis en place dans ce domaine. Des familles se sont retrouvées ruinées et ont dû vendre leurs biens ; une intense spéculation, en particulier immobilière, se serait produite. Le maire Drouart a donné le mauvais exemple et a été obligé de démissionner. En septembre 1945, le Comité de Libération de l'arrondissement de Saumur enquête sur le cas d'un industriel qui était en faillite en 1939 et qui avait acheté plusieurs immeubles et l'un des plus beaux châteaux de la périphérie, ainsi que son mobilier ( A.D.M.L., 98 W 18 ). Cependant, on manque de faits solidement étayés : aucun procès retentissant n'a été organisé localement sur les profiteurs de guerre. Les poursuites n'ont concerné que la collaboration active.

5) Une faible répression

 D'une façon générale, la répression des opérations illicites est molle. Le préfet régional publie fièrement quelques arrêtés envoyant en camp de concentration quelques gros trafiquants ; il s'en tient à quelques cas voyants. La Milice est créée en février 1943, avec pour premier objectif la lutte contre les fraudes. On ne la voit pas à l'oeuvre dans ce secteur.
 Le marché noir progresse constamment et bénéficie d'une large indulgence, tant qu'il s'en tient à une échelle artisanale. Après tout, avec des méthodes particulières, il aide les habitants à survivre, il assiste parfois les clandestins et il sabote le régime de Vichy.

 

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