Vers la solution finale

 

 Par une instruction du 6 décembre 1946, Edouard Depreux, ministre de l'Intérieur, ordonnait la destruction des documents fondés sur une discrimination et portant notamment la qualité de juif. Le sous-préfet Capifali répond le 23 décembre : « rien ne subsiste à la sous-préfecture de Saumur en ce qui concerne les documents cités en référence ». Par bonheur, c'était faux ; une dizaine de listes ont survécu, sans lesquelles nous n'aurions pas pu rédiger ce dossier. L'instruction semble avoir été appliquée à la mairie de Saumur, où rien n'est resté sur les mesures antijuives. Les sentiments généreux et l'histoire ne font pas toujours bon ménage. D'ailleurs, comprenant sa bévue, Depreux a partiellement annulé son texte le 31 janvier 1947.

Références essentielles

- Alain Jacobzone, L'éradication tranquille. Le destin des Juifs en Anjou ( 1940-1944 ), Ivan Davy, 2002 ;
- Serge Klarsfeld, Le Mémorial de la Déportation des Juifs de France, Klarsfeld, 1978 ( B.M.A., C 16 299 ) ;
- Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, 3 vol., Folio Histoire, 2006.
- Site de Franck Marché. et Franck Marché, Les Juifs du Saumurois, 1939-1944. Un Occupant nazi et une Administration française efficaces, décembre 2012.
- Limore Yagil, Le sauvetage des Juifs - Indre-et-Loire, Maine-et-Loire, Sarthe, Mayenne et Loire-Inférieure, 1940-1944, Geste éditions, 2014. Cet auteur, « habilité à diriger des recherches par l'Université Paris-Sorbonne », n'apporte rien de neuf sur Saumur ( p. 156-160 ), recopie, sans le dire, des passages du site Saumur-jadis et n'apporte aucune explication sur les sauvetages de Juifs.

1) L'asphyxie économique

 Une approche chronologique peut seule rendre compte des mécanismes progressifs et implacables qui sont mis en route. En octobre 1940, le recensement et le statut des Juifs constituent des actes déterminants qui ouvrent la voie à une cascade de vexations. Ces dernières sont tellement nombreuses qu'on n'évoquera pas celles qui n'ont eu aucune conséquence locale, par exemple, la loi française du 17 juillet 1940, qui chasse de la fonction publique ceux qui ne sont pas nés d'un père français.

 Une série de brimades vise à enlever toute puissance économique aux Juifs et à les ruiner. En octobre-novembre 1940, leurs établissements sont signalés par une affichette jaune ; les autorités saumuroises n'en trouvent que trois ( A.D.M.L., 97 W 39 ). Instruit par les précédents allemands, le Feldkommandant Kloss écrit au préfet de Maine-et-Loire le 25 octobre : « A la suite de la désignation des magasins juifs, il est possible que la population française se livre à des voies de fait contre ces magasins. Par tous les moyens, il convient d'empêcher de telles manifestations » ( A.D.M.L., 98 W 15 ). Un bel exemple d'hypocrisie !
 En décembre, les Roubakowitch doivent faire gérer leur magasin par un catholique. Ensuite, la loi française du 22 juillet 1941 organise l'aryanisation de tous les biens juifs. Les prises supplémentaires ne sont pas bien lourdes. Le magasin " A Jean Bart " situé 27 rue Saint-Jean et appartenant à un israélite d'Angers est exproprié. Le magasin de maroquinerie, " la Maison bleue ", également rue Saint-Jean, tenu par les Plotchenko et les Kluger, est mis en gérance. La villa " les Rosières ", 46 avenue du Docteur-Peton, doit être proposée aux enchères, mais l'opération est suspendue, car l'un des copropriétaires, Léon Dreyfuss, est prisonnier en Allemagne ; cependant, quand la Police des Questions juives, qui a une antenne à Angers, apprend que le reste de la famille s'est enfuie clandestinement le 20 août 1942, la maison est mise en vente ( A.D.M.L., 18 W 82 ). Une enquête est menée au sujet du " Palais du Vêtement ", 28 rue d'Orléans ; elle conclut que par suite d'une cession de capital, la société " le Vêtement moderne " ne peut plus être classée comme entreprise juive. Deux autres familles qui se sont enfuies ont laissé quelques meubles, qui sont liquidés. La banque Asch ne possédait que son mobilier de bureau ; Maître Leuret, le commissaire-priseur, qui lui succède au n° 2 de la rue Dupetit-Thouars, le vend aux enchères le 10 avril 1943 pour un montant de 5 470 F ( A.D.M.L., 303 W 295 ). Quant au domaine de Sainte-Radegonde, il est placé sous séquestre sans être vendu. Toutes ces opérations complexes n'intéressent pas les Allemands ; elles sont menées par les seules autorités françaises avec minutie et, comme on le constate, avec de faibles résultats.

 En même temps, une cascade d'exclusions professionnelles interdisent aux Juifs les professions libérales et finalement tous les métiers les mettant en contact avec le public. Les derniers israélites de Saumur qui travaillent encore cessent leur activité. On le constate à un niveau modeste : la jeune polonaise Anna Rosenbach, 20 ans, ayant voulu travailler comme interprète à la mairie, avait été refusée en tant que juive ; elle trouve un emploi de couturière payé 120 F par semaine ( environ 60 de nos euros ), mais elle est congédiée en 1941, alors que cette activité n'est pas interdite par la législation et que ce renvoi pourrait être une marque d'antisémitisme ; quand elle renouvelle sa carte d'identité en juin 1941, elle est dispensée du paiement du timbre comme indigente ( A.D.M.L., 120 W 63 ). A cette époque, la plupart des Juifs restant à Saumur semblent, comme elle, réduits à la misère ( les familles les plus aisées ayant quitté la ville en premier ). Je ne trouve plus qu'un seul actif dans la ville de Saumur : Fritz Rotschild, de nationalité suisse, qui depuis le séquestre du domaine de Sainte-Radegonde, travaille, en avril 1942, chez un cordonnier de la rue du Portail-Louis.

2) Un statut de plus en plus discriminant

 En même temps qu'il boycotte économiquement les Juifs, le gouvernement de Vichy durcit le statut juridique d'octobre 40. Il annule en particulier les naturalisations prononcées dans l'Entre-deux-guerres. Le docteur Daniel Rabitz, qui avait servi comme médecin militaire à l'Ecole de cavalerie et qui avait quitté Bagneux pour Brézé, perd la nationalité française et est menacé dans l'exercice de sa profession, dans laquelle il n'est toléré que par autorisations de deux mois renouvelables ( A.D.M.L., 97 W 80 - nous en avons déjà parlé à propos du sous-préfet Milliat ). Dans la mesure où l'on parvient à s'y retrouver dans les recensements successifs, on constate que les naturalisés reprennent leur ancienne nationalité et que les enfants nés sur le sol français se voient attribuer la citoyenneté de leurs parents. Toutes les règles du droit français sont bafouées.
 Autre violation des principes républicains et laïques : le nouveau statut du 2 juin 1941 met en avant un critère religieux. Désormais est regardé comme Juif « celui ou celle qui appartient à la religion juive, ou y appartenait le 25 juin 1940, et qui est issu de deux grands-parents de race juive. La non-appartenance à la religion juive est établie par la preuve de l'adhésion à l'une des autres confessions reconnues par l'Etat avant la loi du 9 décembre 1905 ». Ce texte filandreux pose le principe que nul n'a le droit de ne pas avoir de religion et qu'il va falloir produire des certificats de baptême pour ne pas être considéré comme juif. En conséquence de ce statut beaucoup plus restrictif, un nouveau recensement est opéré : celui de la seule commune de Saumur, du 29 juillet 1941, énumère 41 noms ( contre 77 en octobre précédent ; nous expliquerons plus bas cette chute ).
 Dans la série des prohibitions, la mieux documentée concerne l'interdiction de « détenir des postes récepteurs de TSF », prise par une ordonnance allemande du 13 août 1941, sous le prétexte que les israélites écoutent des radios étrangères ( A.D.M.L., 12 W 44 ). A Saumur, les postes doivent être remis au commissariat ; le 29 septembre , Eprinchard en envoie six à la préfecture. Les résultats sont aussi minces dans tout le département, ce qui constitue une nouvelle preuve du modeste revenu de la population restante. Le Feldkommandant, qui compte prêter ces postes à ses officiers, soupçonne les maires d'avoir manqué de zèle et se fait menaçant. A Saumur, un septième poste est récupéré : Gaston Marché, Français de race aryenne, remet une radio de marque Oradyne qui lui a été confiée par son beau-père Roubakowitch, Juif de nationalité russe, actuellement interné dans un camp. Plus tard, la possession du téléphone sera de même interdite : personne n'était dans ce cas à Saumur.
 Une autre mesure discriminatoire, d'origine allemande, nettement plus contraignante et plus policière, était annoncée en bonne place dans le Petit Courrier du 20 mars 1942 accompagnée de la menace du camp de concentration :

Petit Courrier du 20 mars 1942

3) Premières arrestations

 En septembre 1941, la police française arrête Salomon Eilstein, né à Varsovie en 1901, classé parmi les apatrides, installé en famille à Saint-Lambert-des-Levées avec les réfugiés de la région parisienne et touchant l'allocation de 12 F par jour versée aux évacués. Il fait partie de ces Juifs et de ces étrangers « en surnombre dans l'économie nationale », qui, selon la circulaire française du 28 avril 1941, peuvent être envoyés dans un camp de travail par décision discrétionnaire du préfet. Sans doute est-il expédié sur un chantier semblable à celui de Beauregard, dans la forêt du Puggle, à Clefs, vivant en semi-liberté, mais contrôlé par la gendarmerie ( Franck Marché-Roubakowitch, Clefs, un chantier forestier. Maine-et-Loire. 1942-1943, Angers, 2008 ). On le retrouve dans le camp de concentration de Beaune-la-Rolande, où les Allemands s'en emparent et l'envoient vers un camp d'extermination par le convoi n° 5, parti le 28 juin 1942. Il est le premier déporté racial de l'agglomération saumuroise.
 
Néhémia Roubakowitch est appréhendé par la Feldgendarmerie le 24 juin 1941 ( A.D.M.L., 120 W 63 ). Cette dernière n'indique jamais le motif de ses arrestations ; la police de Saumur, qui s'efforce d'établir une fiche sur chaque cas, suppose que la raison est raciale ; en réalité, n'oublions pas que l'opération Barbarossa a été lancée deux jours plus tôt, que cette famille est étiquetée comme russe et que tous les états ont l'habitude d'enfermer les ressortissants des pays ennemis. C'est là l'explication la plus probable et c'est celle que donne son épouse. Il est enfermé au camp de Royallieu à Compiègne, qui n'est pas un camp de travail. Dans une lettre au préfet élégamment écrite par une main extérieure, son épouse dit qu'il y est malade des yeux et du foie, et elle demande sa libération ou au moins son transfert à l'hôpital du Val de Grâce. Le préfet lui répond que son mari, ayant été interné par les autorités allemandes directement et sans avis de son administration, elle doit adresser sa requête à la Kreiskommandantur. Son beau-frère, Ill Leib Berman est de même enfermé à Royallieu. De là, ils sont transférés à Drancy, puis ils disparaissent à Auschwitz.
 Eta Roubakowitch et ses deux filles cadettes sont également arrêtées un peu plus tard et enfermées au camp de Romainville ; elles rentrent à Saumur le 5 mars 1942, où elles sont sans ressources, aux dires du sous-préfet.
 Les six arrestations précédentes, dans leur motivation première, ne sont pas directement imputables à l'antisémitisme. Nous avons l'air d'ergoter, mais il faut bien rendre compte de l'extrême complexité des situations. Nous sommes en 1941 et la persécution n'en est qu'à ses prodromes, jusqu'alors bien plus menée par le régime de Vichy que par les occupants.

 A cette étape, nous aimerions savoir ce qu'en pense la masse des Saumurois. Mieux vaut se méfier des souvenirs recomposés et mal datés. Faute de rapports de synthèse, nous constatons seulement qu'il n'y a pas d'indices d'un antisémitisme virulent et généralisé, seulement des refus d'embauche et des attaques de quelques commerçants jaloux contre des concurrents. Les partis de la collaboration s'en prennent bien plus aux francs-maçons qu'aux Juifs. En vérité, la petite communauté israélite est englobée dans la masse plus nombreuse des étrangers et des réfugiés restés sur place. Des signes de xénophobie sont perceptibles ; on trouve aussi que les réfugiés qui touchent une allocation, même minime, s'incrustent un peu trop, qu'ils occupent des logements qu'on louait beaucoup plus cher aux militaires. Dans ce climat renforcé par les attaques du gouvernement, de la presse locale et des partis de la collaboration, on peut estimer que l'opinion oscille entre une sourde hostilité et une complète indifférence. La municipalité ne s'en préoccupe guère ; elle néglige de rebaptiser la rue Juive, tout comme celle de Saint-Lambert-des-Levées, alors que la commune de Villebernier le fait.

4) Premières vagues de départs

 Beaucoup de Juifs réfugiés à Saumur ont pris conscience des menaces et ont recherché en zone libre des cieux plus cléments. Tous sont de nationalité française et appartiennent aux milieux les plus favorisés, disposant sans doute de relations. Certains partent avec des papiers en règle, les Schmidt et les Klauber pour Le Puy, les Weyl pour Lyon. D'autres disparaissent sans laisser d'adresse et ont sans doute passé clandestinement la ligne de démarcation, les Lévy, Caroline Gougenheim et Alexandre Asch, les Zivy-Metzger installés à Bagneux ; au total, 26 personnes clairement identifiées quittent l'agglomération saumuroise avant l'été 42. C'est le sauve-qui-peut et le chacun pour soi. Ajoutons-y deux décès, six arrestations et quelques disparitions pas toujours documentées, on comprend ainsi la chute spectaculaire du nombre des Juifs de l'ensemble saumurois. Nous perdons la trace de ces personnes ; qu'elles aient eu une chance de survie supérieure à celles qui sont restées sur place est incontestable, mais nullement certain pour tous ; en tout cas, nous ne les trouvons pas parmi les victimes du génocide sur les bases de données mises en ligne sur Internet.

5) A la recherche de Juifs clandestins

 Les services allemands et la 3ème division du 1er bureau de la préfecture mettent une ardeur égale à rechercher des Juifs non déclarés. Le bureau des réquisitions de la Mairie avait engagé un jeune homme qui lui servait d'interprète et aménageait les cantonnements pour les troupes d'occupation. Le commandant Agnus se déclare très satisfait de ses services, pas les bureaucrates allemands, qui brusquement refusent de le voir, car, selon eux, sa mère est juive. Une longue enquête s'ensuit. L'intéressée déclare qu'elle est mariée à un catholique, que ses parents n'avaient pas de religion et qu'elle ignore tout de celle de ses grands-parents alsaciens, ce qui ne convainc pas du tout le sous-préfet. Elle assiste ostensiblement à la messe et cherche à réunir des preuves, mais le courrier fonctionne très mal avec l'Alsace. Elle gagne du temps et disparaît de Saumur avec son fils.
 La police enquête aussi sur la religion de Georges Schnerb, le propriétaire de l'hôtel Budan, qui s'est réfugié chez son frère à Pau. Ses collègues hôteliers répondent qu'ils ignorent tout sur ce point, mais le gérant du Café de la Ville demande que l'affichette " Entreprise juive " soit affichée sur le bar du Budan.
 Dans leurs enquêtes inquisitoriales, les bureaucrates français découvrent deux enfants qui tombent sous le coup du nouveau statut du 2 juin 1941, car ils ont deux grands-parents juifs et sont considérés comme appartenant à la religion juive. Leurs parents ont pu obtenir des certificats de baptême datés du 4 mai 1941, mais ces actes ne sont pas reconnus comme valables, puisqu'ils sont postérieurs à l'armistice. C'est ainsi que le 22 août 1942 le préfet ordonne au sous-préfet d'inscrire les deux enfants Marché sur la liste des israélites, ce qui est fait ( A.D.M.L., 7 W 1 ).
 Un autre nom est ajouté plus tard : Savinien Schermann, jeune médecin résidant à La Rochelle, est contraint de partir dans le cadre des mesures interdisant la zone côtière aux étrangers et aux Juifs ; il vient s'installer régulièrement à la Tour de Ménives le 15 janvier 1943.

6) L'étoile jaune

 Etape décisive dans la stigmatisation des Juifs et dans le processus d'élimination, l'obligation du port de l'étoile jaune, " l'insigne des Juifs " dans le langage officiel, est une opération longuement préparée. Elle est précédée par une mise à jour des listes, qui regroupent alors 43 Juifs dans la commune de Saumur et 4 dans les communes associées. Les Allemands ont décidé seuls cette opération, mais ils entendent que l'administration française s'y implique pleinement. Chaque Juif de plus de 6 ans devra porter l'étoile à partir du 6 juin 1942 ; il en recevra trois exemplaires contre un point textile ; l'étoile devra être cousue. Le commissaire Eprinchard, chargé de l'opération pour tout l'arrondissement reçoit 270 insignes, donc pour 90 personnes ; ses services s'embrouillent dans leur distribution, car il y a eu un contrordre : les Allemands, ex-Autrichiens et Suisses, d'abord dispensés, doivent finalement porter l'étoile. Il devrait logiquement en manquer ; or, à la fin, il lui en reste neuf sur les bras. Des Juifs ont disparu à la dernière minute ; deux femmes de Saumur s'étaient rendues illégalement voir leur famille à Paris, ce qui leur avait coûté cinq jours de prison, et elles sont venues percevoir l'insigne avec trois jours de retard. Harcelé par le 3ème bureau de la 1ère division, le commissaire fournit des explications incompréhensibles.
 Cette affaire de l'étoile, on le voit, prend de vastes dimensions, d'autant plus que les Juifs, jusqu'ici bien soumis, se regimbent pour la première fois. Le 8 juin 1942, Daniel Pélisson, un des chefs locaux de la collaboration, écrit au sous-préfet pour dénoncer l'ex-rabbin Lévy-Strauss, qui porterait au-dessous de son étoile une brochette de médailles ; il ajoute : « Nous ne pensons pas qu'il les ait jamais gagnées. Cet étalage ne peut que nuire à la politique du président Laval et du maréchal Pétain ». Il conclut par des menaces : « si rien n'était fait contre ce Strauss, je ne serais pas maître d'empêcher la juste indignation d'honnêtes gens de se manifester autrement que par des mots » ( A.D.M.L., 97 W 26 ).
 A la suite d'une enquête, le commissaire Eprinchard répond qu'il a pu vérifier quelques unes des cartes de l'ex-rabbin, qui a perdu une partie de ses citations dans l'exode. « Il m'a déclaré qu'il n'avait porté ses décorations pendantes que le 7 juin, premier jour du port obligatoire de l'Etoile juive et cela uniquement pour " marquer le coup " ». Lévy-Strauss est également allé se faire photographier dans un studio de Saumur, porteur de l'étoile et de ses décorations. Franck Marché en publie un intéressant cliché.
 Dès le 9 juin, R. Milliat, goguenard, répond à Pélisson qu'aucun texte jusqu'à présent n'interdit le port de décorations. En cette affaire, le commissaire et le sous-préfet se rangent nettement du côté du rabbin, peut-être gênés par cette affaire d'étoile ; il faut surtout ajouter qu'ils détestent Pélisson, personnage intrigant qui veut régenter la ville à leur place...
 Une autre protestation est rapportée. Dans le Bulletin des Anciens Elèves du Collège des Récollets, n° 6, avril 1989, Marcel Pourrin raconte : « Un jour d'octobre 1942, nous voyons arriver le jeune Einstein, élève de la classe de 3 ième avec une étoile jaune au revers de son veston... Ses camarades ne font aucune remarque, aucun commentaire, mais la tristesse se lit sur leur visage ». A la sortie de midi, ils vont acheter des journaux reproduisant grandeur nature l'insigne des Juifs. « Deux heures sonnent. Personne devant la salle de 3 ième, mais tout à coup, le portail s'ouvre et tous les élèves de la classe, le visage rayonnant, entrent, arborant sur leur poitrine la fameuse étoile jaune que les juifs devaient obligatoirement porter ». Gilbert Victor, présent dans la classe, confirme le fait, qui s'est donc sûrement produit. Cependant, la mémoire de l'aimable Monsieur Pourrin était défaillante sur quelques détails : l'élève en cause était Théodore Eilstein, habitant Saint-Lambert-des-Levées ; la manifestation a eu lieu en juin, après l'imposition de l'étoile jaune, car le jeune garçon a été arrêté dans les rafles du 15-16 juillet. Ses camarades n'ont d'ailleurs pas fait le rapprochement entre sa disparition et la déportation des Juifs.
 Michelle Audouin-Le Marec ( p. 136 ) rapporte l'épisode suivant, d'après les souvenirs de Claude Bloch : « Le jeudi 4 juin se déroule en ville la traditionnelle procession de la Fête-Dieu. Sous le dais, un prêtre revêtu de ses ornements d'apparat. Sur le trottoir, un rabbin, Henri Lévy, ancien aumônier de l'Armée d'Orient, qui arbore sa Légion d'honneur et sa Croix de Guerre au-dessus de son étoile. Le prêtre s'arrête et, derrière lui, la foule des fidèles. Il s'approche du rabbin et lui étreint longuement la main avant de continuer la procession ». Il convient de toujours contrôler ces récits d'histoire orale, surtout quand ils n'ont pas été vécus directement par le narrateur. La date est partiellement erronée, puisque le rabbin n'a porté l'étoile et ses décorations que le dimanche 7 juin. Toutefois, la procession est toujours repoussée au dimanche suivant, en l'occurrence le 7 juin, ce qui rend crédible le récit pour ce jour. A l'inverse, arrêter ainsi une procession devant un nombreux public afin de saluer solennellement un Juif constituait un acte d'une rare insolence. Nous verrons plus loin que beaucoup de membres du clergé ont participé à la Résistance. Ce n'est donc pas cet acte de courage qui nous rend perplexe, mais le fait qu'il n'ait laissé aucune trace dans les archives, alors que de nombreux incidents mineurs font l'objet d'un rapport. Et j'ai à peu près tout lu. En outre, les décorations étaient accrochées au-dessous de l'étoile jaune.

7) La rafle du 15 et 16 juillet 1942

 Beaucoup de Juifs n'ont pas porté longtemps l'étoile jaune. La vaste rafle, lancée à Paris et baptisée " Vent printanier " par les nazis et " rafle du Vel d'Hiv " par les Français, se déroule à partir de la veille en Anjou, dans la soirée du 15 juillet et à l'aube du 16. Alain Jacobzone ( p. 90-91 et 93 ) retrace les conditions assez complexes de sa préparation et finalement de sa réalisation dans les temps et avec les résultats prévus. Nous connaissons l'opération par les rapports du commissariat de Saumur, qui en permanence s'efforce de rendre compte de toutes les arrestations opérées ( A.D.M.L., 97 W 39 ). Au cours de la nuit, la Feldgendarmerie arrête dans Saumur, 12 Juifs, 5 étrangers et 7 autres qui avaient la nationalité française en 1940. Dans les communes associées, elle arrête également la jeune Jany Schwab, nurse à Dampierre, et, à Saint-Lambert, les deux membres restants de la famille Eilstein. D'après le commissaire Eprinchard, cinq autres personnes figuraient sur la liste : Claude Bloch, dont la famille avait déménagé depuis la banque Asch au 5 de la rue Bizard et qui, sentant venir le danger, s'était enfui à bicyclette quelques jours plus tôt vers la ligne de démarcation ; Madame Sichel et sa fillette - en réalité un garçon - qui ont abandonné Saumur depuis longtemps ( une erreur manifeste dans les listes ) ; Jeanne Kahn, 24 rue de Lorraine, et sa fille Marlyse, toutes deux nées en France, que la police n'a pas trouvées chez elles, mais qui ont été déportées dans le convoi n° 8. D'après Franck Marché, elles ont été arrêtées sur la ligne de démarcation et ramenées à Angers avec les Juifs de Touraine. Au total donc, 17 arrestations, 10 femmes adultes, 1 homme, 6 jeunes gens de 15-20 ans et aucun enfant.
 La liste a certainement été établie par les services allemands, sans consultation des autorités françaises ; on n'est guère surpris de voir raflés en totalité les derniers étrangers présents, ou des Juifs considérés comme tels, mais le nombre élevé d'israélites français est surprenant et beaucoup plus élevé en Maine-et-Loire qu'ailleurs. Le gouvernement de Vichy s'opposait en principe à leur arrestation et reconnaissait en outre des privilèges aux anciens combattants de 14-18 ; or, le rabbin Lévy est englobé dans la rafle. Les israélites de souche française pensaient, eux aussi, qu'ils étaient protégés contre le pire ; le 31 juillet 42, Dora Modzewecki, sténo-dactylo résidant alors à Paris et non englobée dans la rafle du Vel d'Hiv, écrit au sous-préfet pour savoir où sont sa mère et sa soeur, dont elle ne comprend pas l'arrestation à Saumur, « les autorités occupantes ayant stipulé dans leur ordonnance que cela ne concernait qu'une catégorie d'étrangers » ( A.D.M.L., 303 W 293 ). Elle écrit à nouveau en octobre 45, n'imaginant pas le pire. Les milieux juifs sont donc divisés et guère solidaires entre eux. Pour la confection des listes, l'arbitraire le plus complet a régné, le S.D. d'Angers ayant des quotas à remplir et faisant du zèle.

 Les arrestations se sont déroulées sans éclat et sans incident notable. Tout est fait pour dédramatiser la situation. La fiche remise à la police précise que chaque personne doit se munir de vêtements de rechange, d'une paire de chaussures pour le travail, de deux paires de draps, de deux couvertures et de cinq jours de ravitaillement. Tout donne à penser aux victimes qu'on les emmène vers un camp de travail dans l'Est. René Marnot, alors journaliste à Saumur, raconte l'arrestation de la famille Lévy-Strauss, 16 rue Etienne-Bougouin ( p. 119-120 ) :
 « Le Rabbin demande quelques instants pour préparer des affaires personnelles, puis il prend dans un placard une bouteille de porto.
- C'est la dernière. Il ne faut pas la perdre.
 Sa femme sort des verres pour la famille et pour les deux gendarmes français. Le Rabbin sert tout le monde, sauf les Allemands. Comme il reste un fond dans la bouteille, il la jette par la fenêtre sous les regards courroucés des feldgendarmes.
- Maintenant, nous vous suivons ! »
 Marnot n'a pu recueillir ce récit que de la bouche d'un policier français présent ( nous reviendrons sur ce point ).

 Les personnes arrêtées sont conduites dans l'Ecole de cavalerie, je suppose dans un des baraquements installés sur le Chardonnet. Elles y retrouvent les nombreuses personnes arrêtées dans tout l'arrondissement ; le groupement était de l'ordre de 54 personnes, selon le commissaire de police. Ces dernières sont conduites en camion vers le grand séminaire, rue Bara, à Angers. Le 20 juillet, elles sont transportées en autobus vers le quai militaire de la gare, où elles participent à la formation du convoi n° 8, comprenant 824 personnes, entassées dans des wagons à bestiaux, hommes et femmes séparés. Trois jours plus tard, le convoi arrive à Auschwitz, où une première sélection est opérée. Au final, selon les évaluations de Klarsfeld, seules 15 personnes de ce convoi survivront, aucun Saumurois parmi elles.

8) La participation de la police et de la gendarmerie françaises

 « Huit agents de mes services ont été requis pour cette opération. Deux ont accompagné les convois à Angers » ( A.D.M.L., 97 W 39 ), note sur un ton neutre le commissaire de police Eprinchard, qui prend soin de préciser qu'ils sont réquisitionnés, sans doute pour fournir quatre groupes de deux agents, qui accompagnent les gendarmes allemands. Dans son rapport mensuel, le commissaire présente l'affaire comme une minuscule opération : « Le 15 juillet au soir, les agents de police, requis par les autorités d'Occupation, ont accompagné les militaires de la Feldgendarmerie pour procéder à une opération au cours de laquelle certains Juifs ont été arrêtés » ( A.D.M.L., 98 W 8 ). A propos de l'arrestation de la famille Meier à Sainte-Radegonde, Vacquier, secrétaire en chef de la sous-préfecture de Saumur, note le 26 octobre 1942 : « Un détachement de gendarmerie française, mis sur pied le 15 juillet à 16 h 50 par message téléphoné, a prêté main forte des personnes arrêtées, sans s'imiscer dans les détails de l'arrestation » ( sic, A.D.M.L., 303 W 293 ). Manifestement gêné par l'opération, le fonctionnaire précise bien que les gendarmes français ont été réquisitionnés en dernière heure, sans que les autorités locales soient prévenues à l'avance, et qu'ils n'ont joué qu'un rôle de soutien. Il confirme tout de même la participation de gendarmes. Il ne semble pas que les policiers français aient quelque part opéré seuls, comme ce fut le cas à Paris.
 La brigade de Saumur de la Feldgendarmerie était bien capable d'arrêter par elle-même 54 personnes inoffensives. Elle ne fait jamais appel aux troupes allemandes régulières et il n'y a pas encore de troupes SS à Saumur. Les policiers et les gendarmes français ont pu servir de guides pour trouver les habitations ; leur présence a surtout rassuré les victimes en apportant la caution de l'Etat français. Le gouvernement de Vichy, même s'il n'approuve pas toutes les modalités, est entraîné par les forces qu'il a contribué à déchaîner.

9) Qu'en pensent les habitants ?

 De nombreuses arrestations, quasi quotidiennes et pour toutes sortes de motifs, avaient déjà été opérées à Saumur, mais on n'avait pas encore atteint le total de 17. Bien que la presse n'en souffle mot, l'ampleur de la rafle a sûrement été vite connue, même si la population n'a pas vu grand chose. Aucun document local d'époque n'apporte d'écho direct sur la réaction des habitants. Les rapports du sous-préfet sur l'état d'esprit de la population datent de février et mars 1942, puis de novembre ( A.D.M.L., 97 W 3 ). Tous déclarent que l'opinion est avant tout préoccupée par les problèmes du ravitaillement.
 Reportons-nous sur les documents concernant l'ensemble du département. Le port de l'étoile jaune, puis les arrestations ont paru aller trop loin et ont choqué des gens qui s'accommodaient des brimades antérieures. Alain Jacobzone ( p. 110-114 ) cite de nombreuses réactions : « beaucoup de personnes ne cachent pas aujourd'hui leur commisération pour les victimes, qui prennent figure de persécutés », ou bien : « Il est à craindre que ne soit créé un courant de pitié en faveur de la race juive, considérée comme martyre, même par des personnes approuvant entièrement les mesures de sauvegarde édictées par le gouvernement français, notamment en ce qui concerne l'accès aux fonctions publiques ». Il y a tout lieu de penser que ces rapports correspondent aux sentiments de la masse des Saumurois.
 Dans leur synthèse départementale de janvier 1943 ( A.D.M.L., 140 W 56 ), les Renseignements généraux rappellent les sentiments xénophobes des Angevins « même pour des personnes de nationalité française originaires d'autres régions » ; quant aux Juifs, « lorsqu'ils furent arrêtés, l'opinion publique s'en émue [sic] et beaucoup de personnes eurent de la compassion pour eux. Cependant, avec le temps, cet état d'esprit s'amenuise ». Il y avait tellement d'arrestations et de gens envoyés en camp de concentration ! Les milieux résistants, encore inorganisés, ne se préoccupent pas particulièrement du sort des Juifs. Tout le monde ignorait alors la spécificité des convois partant vers Auschwitz. Ce dernier point est tout à fait certain.

10) Une seconde vague de départs clandestins

 Cette fois, les familles juives de souche alsacienne et lorraine, qui croyaient avoir atteint le summum des vexations, ont compris qu'elles n'étaient nullement à l'abri de mesures plus radicales. Une importante vague de départs clandestins se produit à l'été 42 ; Marcel Bloch, revenu à Saumur, s'enfuit à bicyclette aux environs du 14 juillet ; les Grunberg, habitant rue du Parc-Becquart, disparaissent en juillet ; les Plotchenko-Kluger, 8 place de la République, en juillet également ; des familles encore recensées le 3 août sont rayées sur les listes suivantes : les Dreyfuss-Berg quittent la ville vers le 20 août, en laissant des objets dans un garde-meuble ; les Kahn, de la rue du Docteur-Bouchard, en août ; Madame Berman et son fils partent au début de septembre, après avoir payé leur loyer jusqu'à la fin de l'année. Anna Marché, après s'être déclarée enceinte, se réfugie avec son mari à Lyon, après avoir caché ses enfants chez leur grand-mère paternelle. Dans son rapport d'activité pour le mois d'août, le commissaire de police note seulement : « Plusieurs juifs ont quitté clandestinement la ville et ont été signalés » ( 97 W 16 ). Devant ces départs, les Strauss, demeurant 4 rue de Bordeaux, sont astreints à un pointage journalier au commissariat ; ils se présentent pour la dernière fois le 4 septembre 42 et disparaissent ; la Feldgendarmerie en est avisée. Au total, s'enfuient 27 personnes ( ou environ, car les listes sont imparfaites ). Ces départs qu'on peut qualifier de massifs ont tous été clandestins et ont vraisemblablement emprunté des filières pour traverser la ligne de démarcation, mais, sur ce point, on ne dispose que de souvenirs imprécis. N'en déplaise à Limore Yagil, il n'y a pas à Saumur de trace de groupes organisés travaillant au sauvetage des Juifs.

11) De nouvelles arrestations sporadiques

 Il ne reste plus guère de gibier pour le S.D., qui prépare un nouveau convoi pour le 9 octobre 1942. Il fait à cette époque arrêter trois personnes isolées et relativement âgées, qui n'ont pas voulu ou pas pu partir à l'aventure ( on dispose de peu de renseignements sur les arrestations d'octobre ). Ainsi, deux autres Juifs saumurois disparaissent dans de nouveaux convois.
 La machine à tuer se grippe en 1943 ; une liste établie le 13 mai est incohérente ; les deux derniers Juifs vivant dans l'agglomération sont l'objet d'une enquête auprès du directeur départemental des PTT, qui vérifie s'ils n'ont pas d'abonnement téléphonique et, comme ils ont plus de 18 ans, ils doivent payer une taxation forfaitaire de 120 F par an. Ils ne sont pas pour autant oubliés. Le 22 février 1944, Madeleine Mabileau et Savinien Schermann, habitant tous les deux à Saint-Hilaire-Saint-Florent, sont arrêtés pour motif racial ; ils sont internés et travaillent tous deux à l'hôpital Rothschild jusqu'à la Libération.

12) Essai de bilan

 L'heure est venue de dresser un bilan chiffré, qui présente une légère marge d'incertitude en raison de quelques imprécisions dans les listes. En rappelant aussi que les nombreux Juifs qui ont quitté furtivement la ville en 1941 et à l'été 1942 n'ont pas à coup sûr survécu au génocide. Nous les avons recherchés sur les bases Internet " Mémorial de la Shoah " et " Les morts dans les camps ", nous n'en avons trouvé aucun, étant rappelé que ces listes ne sont pas complètes. Nous ne retenons que ceux qui vivaient à Saumur et qui ont disparu dans un camp d'extermination ou de concentration. Nous intégrons dans notre panel le docteur Rabitz, arrêté à Brézé, mais qui résidait à Bagneux en octobre 1940 et avait alors la nationalité française.
 Par rapport aux 89 Juifs de l'agglomération qui forment notre groupe de départ, nous comptons 23 victimes ( 18 de la ville de Saumur et 5 des communes associées ; nous y incluons Fany Schwab, qui résidait à Dampierre ), soit 26 % du total. Ce résultat diffère sensiblement de celui d'Alain Jacobzone ( p. 135 et 140 ), qui donne 54,07 % de victimes pour l'ensemble du département, mais en prenant pour base l'effectif en juin 1942, alors que je me réfère à l'apogée d'octobre 1940. Franck Marché ( p. 65 ) donne 50,3 % de victimes pour l'ensemble de l'arrondissement, les pertes s'avérant beaucoup plus lourdes dans les villages ruraux, où les réfugiés juifs sont pauvres et isolés. Dans tous les cas, l'agglomération saumuroise est moins touchée que le reste du département ; « un Juif vivant à Saumur avait trois fois plus de chances d'échapper à la déportation que son homologue de Cholet », écrit Alain Jacobzone. Deux explications peuvent être mises en avant : d'abord, Saumur est situé non loin de la ligne de démarcation et nous constatons l'existence de plusieurs filières organisant le franchissement de cette ligne, mais nullement spécialisées dans le convoyage des Juifs, et l'une au moins réclamant une somme élevée ; compte tenu du bavardage intempestif des habitants, il était assez facile de les trouver ; parmi les réfugiés d'Alsace-Lorraine, figuraient, à Saumur, quelques familles de notables disposant de moyens financiers et de relations, mieux placés pour tenter leur chance en zone libre. Ce sont les israélites les plus aisés et les mieux intégrés à la France qui ont survécu, alors que les plus pauvres, les tard venus, les femmes isolées et ceux qui maîtrisaient mal le Français sont disparus. Ce contraste social, évident à Saumur, est trop peu souligné par les historiens.
 Finalement, le pourcentage constaté dans l'agglomération saumuroise est assez proche de la moyenne nationale : 72 500 Juifs morts en déportation raciale sur 300 à 350 000 présents en France en 1940 ; le pourcentage saumurois est légèrement supérieur, car nous sommes dans la zone occupée.
 Les femmes étaient nettement plus nombreuses ; elles sont toutefois encore plus touchées : 29 % des femmes, contre 22 % des hommes, plus nomades. Ceux qui avaient la nationalité française en octobre 1940 représentent 13 victimes contre 10 étrangers. Ce résultat qui va à l'inverse des données nationales confirme bien que les Juifs français, qui se croyaient à l'abri, ont été durement touchés dans le Maine-et-Loire, surtout par suite du zèle des services SIPO-SD. Cependant, ces nombres bruts faussent la perspective, car il n'y avait que 11 étrangers dans l'agglomération saumuroise en 1940 et, l'un d'eux étant décédé le 13 juin 1941, on peut dire qu'ils ont été exterminés à 100 % ; les Juifs français, qui étaient au nombre de 78 ont été touchés à 17 %. L'écart reste donc considérable, tout est affaire de présentation. Cette sinistre comptabilité était nécessaire avant d'aborder la question des responsabilités.

13) Les responsabilités nazies

 Inutile d'insister sur ce point bien connu : le racisme hitlérien et le zèle fanatique des responsables SS sont le moteur fondamental. Au plan régional, Hans Dietrich Ernst, kommandeur SS du SIPO-SD du district B d'Angers supervise les opérations ; c'est souvent à lui que sont adressés les rapports. Pour le Maine-et-Loire, c'est un petit groupe très zélé, la section 4A de la Gestapo d'Angers, qui dresse les listes et organise les rafles ; elle est dirigée par un sous-officier SS, Schulze-Haike, originaire de Hambourg et ayant trois bureaucrates sous ses ordres ; rappelé à Berlin en avril 1943, ce dernier y aurait été fusillé ( d'après le rapport du 28 décembre 1945 de l'inspecteur Jund, 303 W 294 ). Même si la solution finale est mise en oeuvre par un groupe de SS, en nombre limité et relativement isolé, l'ensemble de la population allemande partage largement un antisémitisme qui présente de profondes racines et qui est déjà très marqué avant 1933 ( Pierre Sorlin, L'antisémitisme allemand, Flammarion, 1969 ). L'administration de la Kreiskommandantur de Saumur dénonce le jeune interprète de la ville, qui n'est que demi-juif.

14) Les responsabilités françaises

  En instituant un antisémitisme d'Etat et en promulguant de sa propre initiative deux statuts des Juifs, le régime de Vichy porte de lourdes responsabilités. Quand il ordonne la collaboration des polices, il se rend complice des arrestations ; sur le tard, Laval cherche bien à empêcher la déportation des Juifs français, il a nettement échoué sur ce point dans le Maine-et-Loire et notamment à Saumur.
 Les fonctionnaires locaux ont strictement appliqué les ordres et même déployé un zèle suspect en ce qui concerne le préfet Roussillon et les employés du 3ème bureau de la 1ère division de la préfecture. A Saumur, le sous-préfet Milliat est très régimiste, sans être antisémite, mais il déteste les étrangers ; le maire Drouart, simple créature du sous-préfet, qui dirige en fait la ville, a lancé quelques attaques verbales contre les Juifs quand il était commissaire de police ; la police et la gendarmerie envoient des rapports rédigés sur un ton de complète neutralité, mais rien ne prouve qu'elles aient fait preuve du moindre laxisme dans l'application des ordres ou de quelque complaisance dans les fuites vers la zone libre. A leur décharge, il faut ajouter qu'elles sont très surveillées, autant par l'omnipotente préfecture que par le délégué régional à Angers du Commissariat général aux Questions juives ou par les services allemands de Saumur, de la Feldkommandantur d'Angers et du SIPO-SD.
 Une partie importante de la population a adhéré aux thèmes de la Révolution nationale de Vichy ; massivement, elle en a éliminé la collaboration active avec l'Allemagne. En a-t-elle aussi éliminé l'antisémitisme ? Rappelons d'abord que les propagandes étaient insistantes. Le film de Veit Harlan, tourné en 1940, " le Juif Süss " est projeté au Palace dès les 18 et 19 octobre 1941 ; le 19 octobre 1942, la Ligue française y présente " la Libre Amérique " et " le Péril juif " ; " le Juif Süss " est projeté à nouveau gratuitement au Palace le 13 octobre 1943, en présence de 250 personnes, dont une centaine d'Allemands et donc de 150 Français, à l'initiative des Amis de la L.V.F. ( A.D.M.L., 97 W 26 ). Les partis de la collaboration mènent des campagnes antisémites en permanence. Le M.S.R. distribue à Saumur le tract ci-dessous ( A.M.S., 5 H 22 ).

A.M.S., 5 H 22

 Il organise une conférence sur le thème de " la collusion judéo-maçonnique ", prévue pour le 10 février 1942 dans la salle du Théâtre. Cette lourde propagande orchestrée par des partis peu nombreux et sans autorité morale a sans doute un effet limité ; les auditeurs sont en général clairsemés.
 Plus insidieuses, les affirmations quotidiennes du Petit Courrier ont sûrement plus d'efficacité. Toutes les mesures anti-juives y sont présentées en gros titres avec des commentaires favorables. Par exemple, le 15 mai 1941, en première page : « 5 000 juifs étrangers sont dirigés sur des camps de concentration » pour y travailler ; 1er septembre 1941 : « Les juifs devront fermer leurs appareils de T.S.F. et les remettre au commissaire de police... par le fait que les Juifs se servaient de leurs appareils pour répandre aussitôt les fausses nouvelles d'origine étrangère qu'ils y entendaient ». Ce journal, très lu, car il reproduisait les avis officiels, développe souvent l'idée qu'il faut se débarrasser des intrus, de tous les indésirables de tout poil qui nous ont envahi. Il s'en prend volontiers au « Juif Blum », présenté comme la cause de tous nos malheurs.
 Ce matraquage permanent a sûrement produit des effets, mais des effets limités, dans la mesure où l'on ne relève pas d'indice d'un antisémitisme massif, en dehors du petit monde du collaborationnisme. Les fréquentes dénonciations constatées visent des résistants ou des trafiquants, jamais des Juifs ( dont la liste est établie ). Tout au contraire, les nombreux départs constatés ont forcément bénéficié de silences approbateurs et de l'aide souvent désintéressée des réseaux de passeurs, mais pas de tous : lors des poursuites contre les profiteurs de guerre, un garagiste de Saumur, faisant également le taxi, est dénoncé pour avoir exigé des sommes extravagantes à chaque opération ( il faut aussi reconnaître qu'il risquait gros ) ; les autres réseaux identifiés agissaient par idéal. Quand Marie-Antoinette Lebrun-Agnus est poursuivie pour collaboration, sa mère écrit au juge instructeur que sa fille a aidé une juive en juillet 1942 ( A.D.M.L., 181 J 60 ). On est en droit de douter de la valeur de ce témoignage. Plus crédibles sont ceux qui évoquent l'indignation de Saumurois devant l'imposition de l'étoile jaune et devant les rafles.  L'opinion tourne à cette époque. Mais dans ce sens aussi, on ne perçoit pas de mouvement massif, de démarche continue, plutôt de l'indifférence. Aucune voix puissante ne s'est élevée en Anjou pour protester, aucun groupement n'a agi durablement. Mis à part les sauvetages familiaux, qui ne sont pas pris en compte, personne n'a reçu le titre de « juste parmi les nations » à Saumur.

 

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